le
monde de l'armée et de la marine est celui de l'oppression, du
pouvoir, de la hiérarchie, de la soumission, un monde qui ne laisse
pénétrer ni la morale, ni aucune vertu.
(Shûsui
Kôtoku, L'impérialisme, le spectre du XXe
siècle, trad. Christine Lévy, CNRS, 2008)
Les
bruits de botte sont partout, en Ukraine aujourd'hui, comme en
Centre Afrique et au Mali, en Syrie, en Irak et en Afghanistan, etc. En
fait, derrière tout ça, il y a l'impérialisme, spectre du XXe
siècle selon le titre du livre écrit en 1901, et prémonitoire, par
Shûsui Kôtoku. Ce socialiste, puis anarchiste, japonais fut condamné
à mort en 1910 dans l'affaire du « crime de lèse-majesté »
et exécuté à l'issue d'un procès inique, destiné, comme souvent
dans ces cas-là, à faire peur à d'autres qui seraient tentés
d'avoir les mêmes idées. Mort pour l'exemple, en quelque sorte : tiens, comme les mutins et déserteurs de la Grande Guerre.
Dans
son livre, Kôtoku dénonce la chaîne qui conduit du patriotisme (devenant
fanatique, comme le montrera la suite des événements, en particulier dans les années
30 et 40) au militarisme forcené, puis à l'impérialisme expansionniste,
corollaire des deux précédents. Il démontre l'improductivité de
l'armée : "Ni
l'armement, ni le service militaire ne produisent une once de riz,
pas le moindre sen. Non seulement ils n'apportent la moindre
contribution ni à la science, ni aux arts, ni à la littérature,
encore moins à la morale ou à la religion, mais ils sont nuisibles
à tous." Et surtout il révèle la manière
d'assujettissement dont l'armée use pour mutiler les qualités les plus humaines : voir la citation en exergue. Au moment où l'on veut fêter en grande pompe la grande boucherie de 1914-1918, il n'est pas inutile de le rappeler.
Comment
ne pas voir que ce qu'il exposait en ce tout début du XXe
siècle a pris une ampleur nouvelle pendant toutes ces cent dernières
années : "le
contraste grandissant entre la pauvreté et la richesse dans les pays
occidentaux, l'accumulation de plus en plus importante de la richesse
et des capitaux aux mains d'une minorité, l'extrême amenuisement du
pouvoir d'achat de la majorité des populations, tout ceci n'est rien
que la conséquence du système actuel de la libre concurrence, et ne
peut être attribué qu'au monopole des profits exceptionnels qu'en
tirent les capitalistes", écrivait-il déjà : on croirait que c'est écrit aujourd'hui. Et il
plaidait pour un nouveau monde qui, hélas, n'est pas advenu :
"Ah ! Le nouveau monde à venir du vingtième
siècle ! Comment pourrions-nous l'améliorer ? Je souhaite
la paix dans le monde, mais l'impérialisme la perturbe. Je souhaite
l'élévation générale de la morale dans la société, mais
l'impérialisme est un fossoyeur de ses principes. Je souhaite la
liberté et l'égalité, mais l'impérialisme les érode chaque jour.
Je souhaite la justice dans la distribution de la production, mais
l'impérialisme n'encourage que l'inégalité. Rien ne menace
davantage la civilisation que l'impérialisme."
La paix, la liberté, l'égalité, la justice, la morale, sont plus
que jamais malmenées, essentiellement d'ailleurs par les gens qui
nous dirigent – et que nous avons la bêtise d'élire, voire de réélire.
La
violence impérialiste s'est même depuis généralisée et, comme le
souligne Paolo Persichetti, dans son beau plaidoyer Exil et
châtiment : coulisses d'une extradition (Textuel, 2005),
elle est double : celle, masquée, des exploiteurs, "qui cache derrière une fausse naturalité des hiérarchies, des
valeurs et des savoirs, une somme d'inégalités économiques,
culturelles, sociales, qui sont au contraire construites
historiquement et expriment un rapport de domination généralement
intériorisé par les dominés",
et celle des états : "l'expression
de la force est avant tout une des propriétés essentielles du
monopole étatique, qui l'utilise beaucoup plus fréquemment que ceux
qui ont violé ou violent ce monopole. Le recours aux guerres ou,
comme on dit désormais, aux opérations internationales de police,
et à l'usage de la coercition, est statistiquement plus répandu que
la violence provenant d'en bas." Voir la manière dont on brise les grèves, les guerres dites "préventives", le camp de Guantanamo, etc.
De
ce fait, et je suis assez d'accord avec lui, "on ne
pourra s'empêcher de considérer comme suspecte une condamnation de
la violence concernant uniquement celle d'en bas, exercée par des
sujets socialement et politiquement faibles, en l'absence d'une
condamnation analogue, voire plus vive étant donné les proportions,
de la violence d'en haut, exercée avec l'appui de l'appareil
étatique." Il suffit de
voir la manière dont les médias ont parlé récemment de la
manifestation de Nantes pour s'en rendre compte : on a seulement parlé des casseurs, pas de la violence policière, ni des tenants et des aboutissants du futur aéroport, projet pharaonique aux intérêts et aux profits juteux, pour certains du moins. Oui, il y a une
violence de l'État,
peut-être intrinsèque d'ailleurs, et qui ne concerne pas seulement des
pays peu démocratiques comme la Corée du Nord ou même la Russie.
Balayons devant nos portes.
Quand
la flexibilité et la précarisation tiennent lieu de politique
économique – n'est-ce pas, M. Hollande –, il s'agit bel et bien d'une sorte de violence. Quand on fait une définition de
plus en plus large du « terrorisme », en gros en y
incluant des comportements non alignés sur les positions de la norme
autoritaire (voir l'affaire Coupat, ou même la manière dont on a parlé des gamins suspectés de
partir se préparer au jihad en Syrie – sous-entendu pour
l'importer en France), on est toujours dans la violence de l'état,
puisque ça veut dire qu'on ne pourra plus protester, y compris
contre l'arbitraire – les Palestiniens, dont je parlerai demain, en
savent quelque chose – et qu'on ne doit plus être qu'un troupeau
soumis, discipliné, intériorisant la répression toujours possible.
C'est
ce que souhaite l'impérialisme : museler toute contestation,
politique (ce sont pourtant souvent certaines minorités qui ont des
idées justes), syndicale (sauf si les syndicats sont patronaux, et à la botte), économique
(sur les salaires et les retraites, par exemple), culturelle (le
démantèlement de l'exception culturelle française est pour
bientôt), ou même sociétale. Pendant ce temps, la bourse
fonctionne plein pot, les rentiers et spéculateurs s'enrichissent
sans coup férir, et les pauvres crèvent dans la rue, sur les mers
(boat-people), ou s'entre-tuent pour de mauvaises raisons (religieuses
le plus souvent, mais attisées par les impérialistes de tous poils), oubliant leurs ennemis principaux : les
impérialistes.
Je crois que c'est le «
protestant
» que je suis qui parle !
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