samedi 11 mai 2024

11 mai 2024 : la marche du monde

Chaque classe sociale aurait prêché l'importance des vertus qu'aucun de ses membres n'aurait besoin de pratiquer. Les riches auraient souligné les mérites de l'épargne et les oisifs font assaut d'éloquence sur la dignité du travail.

(Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, trad. Richard Crevier, GF, 1995)

 

Hier, à l'atelier d'écriture, une des participantes, Isa, a choisi pour thème le bon goût et a composé un texte magnifique sur la manière dont celui-ci est imposé à la société tout entière (il suffit d'écouter la radio et de regarder la télévision, je n'ose plus dire lire le journaux, puisque plus personne, ou presque, n'en lit) par une minorité de privilégiés qui, du haut de leur statut, se permettent de critiquer les masses populaires(les pauvres, les illettrés et les analphabètes, les migrants, les SDF, les anormaux, etc.) tout en les pressurant de toutes les façons.

                                                            dessin de Karak

Et, comme écrivait Oscar Wilde, de prêcher les vertus de l'épargne à ceux qui, le matin, ne savent pas encore ce qu'ils vont bien pouvoir manger dans la journée, ni même s'ils sont manger quelque chose, et de prôner l'abstinence à ceux dont la seule consolation se trouve dans une cigarette ou une cannette de bière, et de louer la propreté à ceux qui pas d'autre toit que le ciel, et de célébrer le travail devant ceux qu'ils mettent au chômage, et de glorifier les mérites de l'instruction à ceux qui n'ont pas les codes pour suivre une scolarité normale, etc., etc...

Je lis aussi chez Oscar Wilde : "Il y eut des chrétiens avant le Christ. Nous devrions en éprouver de la gratitude. Le malheur est qu'il n'y en ait plus eu depuis lors. Je ferai une exception pour saint François d'Assise. Mais Dieu lui avait donné à sa naissance  l'âme d'un poète, et lui-même, très jeune encore, avait pris, en un mariage mystique, la pauvreté pour épouse. Et, avec l'âme d'un poète et le corps d'un mendiant, il trouva facile le chemin de la perfection. Il comprit le Christ et devint pareil à lui (De profundis, trad. Léo Lack, Le libre de poche, 2000).

Mais, pour un François d'Assise, combien de paradeurs sans états d'âme, combien d'exploiteurs sans vergogne, combien de politicards nés dans des draps de soie et qui prétendent savoir tout, combien de criminels de geurre ui, malheureusement, mènent le monde, et que le menu peuple est prié de ne pas critiquer...

Et j'ai compris Isa d'avoir dévoilé l'hypocrisie de ces gens de la haute qui prétendent vouloir nous guider, nous imposer notre façon de vivre sous la férule de lois iniques et scélérates. Allez voir le magnifique film japonais le mal n'existe pas et son superbe héros Takumi. Sans avoir l'air d'y toucher, cet ermite des bois nous console de la démence du monde.

Et Madame Mimi est décédée le lendemain de ma visite, j'ai retenu sa dernière phrase : "C'est la fin".

 

 

mardi 7 mai 2024

7 mai 2024 : la chanson du mois, politique et polémique

vous êtes mauvais sujet, partant séditieux ; on vous applique la loi, et quelquefois, on vous l’applique un peu rudement, comme on fit dernièrement à dix de nos plus paisibles habitants…

(Paul-Louis Courier, Pamphlets politiques (1816-1824), Theolib, 2020)



Je vous propose comme chanson du mois une chanson d’actualité : la chanson de GieDré, Des droits de l’homme aux prudhommes, en défense de Guillaume Meurice, humoriste qui va être privé de ses chroniques à France inter pour s’être moqué, assez méchamment, je l’avoue, de Benjamin Netanyahou.
Pour l’écouter : https://www.youtube.com/watch?v=AHLKmioO1o0
Je n’en ai pas le texte, c’est plutôt une chanson de chansonnier, comme on disait dans ma jeunesse, quand il y avait des chansonniers à la radio, qui mettaient l’actualité ou la politique en chanson.

 

lundi 6 mai 2024

6 mai 2024 : le moral en berne

 

Ne rien posséder, mais demeurer fidèle à sa jeunesse, ce feu sacré qui ne dure pas. Faire face à la mort avec la même innocence que l’enfant qui respirait l’odeur des lentisques devant la mer. Garder jusqu’au bout cette présence au monde et puis partir en une nuit, sans un bruit, parce que le moment est venu.

(Sophie Avon, Une femme remarquable, Mercure de France, 2021)



La vieille dame est fragile : pensez donc, Madame Mimi (c’est ainsi qu’elle veut qu’on l’appelle) a 102 ans, elle est aveugle, depuis un glaucome mal soigné il y a quelques années, un peu sourde aussi, et  ne se déplace, poussée par une aide-soignante, qu'en fauteuil roulant. Mais elle parle encore trè bien, comprend bien et souhaite qu’on lui fasse la lecture. Mais pas de n’importe quoi : de romans qu’elle a aimés dans sa jeunesse. Elle a voulu commencer avec moi par Le portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde. Très beau choix, mais pas facile à lire à haute voix : les dialogues (nombreux) sont un peu verbeux. Je lui lis pendant 45 minutes environ.
Ensuite nous papotons. Elle me raconte des pans de sa vie. Elle a eu cinq enfants, n'a dons pas travaillé à l'extérieur, deux garçons encore vivants, dans la septentaine, et trois filles, toutes décédées. « Forcément, quand on vit si longtemps, vos enfants meurent avant vous ! », me dit-elle. Elle trouve qu’elle a trop longtemps vécu et que, malgré la qualité de l’EHPAD où elle vit, elle est tout à fait favorable à l’euthanasie ou au suicide assisté. « Ce n’est plus une vie, c’est une survie », me claironne-t-elle presque à chaque visite (Georges Bonnet, mon grand ami poète de Poitiers, me disait à peu près le même refrain). Le personnel est sympathique, mais dispose de peu de temps pour s'occuper de chaque résident
Elle participe comme elle peut aux activités assez nombreuses : Atelier expression, Atelier créatif, Gymnastique douce, Mots croisés, Atelier mémoire, Atelier musical, Ciné-club, Conférences, Lecture collective, Culte. Mais ce qu’elle préfère, c’est les visites : celle de son fils bordelais, celles des bénévoles, et celles de son nouveau lecteur. Mais le temps est long, entre deux passages du personnel, entre deux visites, entre deux ateliers. Elle écoute un peu la télévision.
Et voilà qu’aujourd’hui, on me dit qu’elle ne va pas bien, qu’elle est au bout du rouleau. Je suis allé quand même dans sa chambre, lui, dire bonjour, lui serrer longuement la main, lui balbutier quelques mots affectueux de consolation (comme pour Georges Bonnet il y a trois ans), elle avec qui je faisais connaissance il y a un mois et demi à peine. On était arrivé au chapitre 7 (sur 20) du Portrait de Dorian Gray. Et soudain je me pose la question : mais pourquoi donc a-t-elle demandé que je lui lise ce livre-là, dont le thème est le vieillissement et la mort.
D’accord, elle l’avait lu dans son jeune temps (17 ans, je crois). Mais le livre est, d’une certaine manière, sinistre. Le héros décide de vivre une vie sans frein : "Jeunesse éternelle, passions sans limites, plaisirs subtils et secrets, joies sauvages et péchés plus sauvages encore : il lui fallait tout cela". Dorian Gray sait que toutes ses cruautés, toutes ses méchancetés, toutes ses turpitudes n’entament en rien sa beauté juvénile. C’était "au portrait de porter le fardeau de sa honte, voilé tout". Et le portrait devient ainsi le reflet de son âme corrompue, et le roman finit mal.
Est-ce que Madame Mimi voulait ainsi se préparer à la mort ? Avait-elle commis quelque ignominie qui pesait sur la conscience ? Peu importe. Je garde le souvenir d’une très vieille dame (ah non ! ne me faites pas le coup de me dire « elle faisait jeune, encore », comme beaucoup de gens qui croient me faire plaisir en parlant de moi ! Elle n’aurait pas accepté qu’on lui parle ainsi), certes d’une jolie vieille dame, mais qui savait qu’elle allait mourir. Et mourir sous peu, alors que jeune Dorian n'est pas encore trop dépravé.
J’ai eu avec elle, après lecture, de belles conversations. Elle m’a même dit un très beau conte que sa mère lui disait étant enfant et qu’elle avait gardé en mémoire précieusement. Je ne l’avais jamais lu ni entendu nulle part, c’est un comte d’explication du monde, celui de la naissance des étoiles. Je vais essayer de le transcrire de mémoire. Mais elle le disait avec une gourmandise souriante et une gouaille enfantine telles que j’avais l’impression que son regard, pourtant éteint, en était illuminé.
J’ai le moral en berne...