mercredi 7 décembre 2022

7 décembre 2022 : Annie Ernaux 3

 

je savais déjà qu’une longue vie toute entière n’épuiserait jamais ce que la seule enfance avait inscrite en moi de souvenirs indestructibles, prêts à revivre au premier appel, à situer dans leur juste lumière les événements, les sensations, les sentiments et les passions qui seraient mon lot de vivant.

(Maurice Genevoix, Trente mille jours, Seuil, 1980)


Quelques extraits du discours d’Annie Ernaux lors de la réception du prix Nobel ! Discours magnifique et concis, qui fait comprendre pourquoi elle est haïe par toute la clique réactionnaire (du Figaro aux feuilles de droite et d’extrême droite, de la bourgeoisie intellectuelle réac – le facho Finkielkraut – aux clergé traditionaliste...) Une femme prend la parole :

« Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clef. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ?  » – mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.

« Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. J’écrirai pour venger ma race. Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais vingt-deux ans. [...]

« Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse, me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard les Misérables, les Raisins de la colère, la Nausée, l’Étranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’École, qui déterminait mes lectures.

« Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. [...]

« être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire la parabole de la loi dans le Procès de Kafka sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.

« Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. [...] Écrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.

« Aucun choix d’écriture ne va de soi. [...] ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. [...] Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences [...] De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. [...]

« Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’État français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. [...] Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.

« Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? [...] j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores, ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité, allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.

« Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne [...] est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions  : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple, je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. […] Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les Rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »*

[…] « me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. [...] Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. […]

« C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur [...]

« Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais aussi collective. [...]

« Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. […] il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir d’extrême vigilance. [...]

« Si je me retourne sur la promesse faite à vingt ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge sociale dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature.

 J'admirais depuis ses premiers livres Annie Ernaux : avec ce discours, la "vieille dame" clôt son œuvre superbement. Peut-être nous sortira-t-elle de derrière fagots de ses souvenirs un ou plusieurs derniers textes qui me donneront encore du plaisir. Elle a travaillé son discours comme elle a travaillé ses textes littéraires : simplicité de la langue, voix de femme, explication très claire de pourquoi elle écrit et comment elle le fait, j'ai senti sous le texte sa voix inoubliable.

On peut relire aussi mes chroniques Annie Ernaux 1 (28 septembre 2015) et 2 (29 septembre 2015).


mardi 6 décembre 2022

6 decembre 2022 : Amiens - Paris

 

Et puis dans la vie, si vous n’avez pas un grain de folie, un grain d’illusion, vous ne faites rien. Zéro !

(Pierre Bonte, Le bonheur est dans le pré ; témoignage de M. Chasseray, ancien acteur de tournées théâtrales, Stock, 1976)


                                         
   près de notre ancien appartement un mur d'école en fresque murale : l'alphabet

Mon périple s’est poursuivi par Amiens, puis Paris.

 

notre ancienne Résidence à Amiens
 

Amiens fut ma ville de 1984 à 1989. Lucile y est née, curieusement, son compagnon aussi. Nous aurions pu nous y croiser, ses parents et nous ! J’ai été reçu par Catherine, la maman de Rémi, que Mathieu a connu à l’école maternelle puis à la primaire avant que nous ne quittions Amiens. J’y ai donc passé quatre très bonnes journées, à me balader dans la ville et la campagne environnante. La ville a un peu changé depuis les années 80. Jadis bastion de PCF, elle s'est boboïsée,  est devenue un fief du macronisme teinté de rassemblement national, avec toutefois un député LFI, François Ruffin. 

Catherine est très engagée dans le Collectif amiénois des sans-papiers et j’ai participé avec elle à un rassemblement devant la mairie organisé par la CIMADE et le dit collectif, appuyé par une autre association dont le nom m’échappe. Pour protester, à l’approche de l’hiver, contre l’accueil indigne. Nous n’étions qu’une petite trentaine, mais ça faisait tout de même chaud au cœur… La visite d’une exposition sur le vélo aux Archives départementales m’a fait un bien fou : affiches de la fin du XIXème et du début du XXème, historique de l’usage du vélo, animations nombreuses : voir https://www.amiens-tourisme.com/bicyclette-histoire-de-la-fabrication-et-des-usages-du-velo-dans-la-somme/amiens/fmapic080v514jgn

Comme à Nice, mes nombreuses pérégrinations dans Amiens ne m’ont pas permis de découvrir des toilettes publiques !!! On est contraint d’aller dans des cafés ou dans des bâtiments publics du type Archives départementales, Bibliothèque municipale ou Maison de la culture (et encore dans ce dernier cas, elles étaient fermées au public qui ne venait pas voir une des manifestations culturelles, soi-disant à cause de dégradations !). Catherine m’a emmené aussi à Boves, suivre le cours de la rivière et observer et écouter le courant, moment magique. J’ai pensé au beau poème d’Émile Verhaeren : https://www.poetica.fr/poeme-1944/emile-verhaeren-le-chant-de-eau/.

 

De retour à Paris (je n’avais fait que traverser la ville en RER à l’aller)j’ai retrouvé les cousins, pérégriné un peu et je suis allé au cinéma avec eux (notamment pour le très beau film italien Ariaferma, de Leonardo Di Coastanzo, qui se passe dans une prison de Sardaigne, avec le magnifique acteur Toni Servillo, en gardien de prison pétri d’humanité). Et on a passé d’agréables soirées dans leur bel appartement d’où l’on peut apercevoir Notre Dame de Paris.

Et avec mon amie Christine P., qui fut ma condisciple à l’ENSB (École Nationale Supérieure des Bibliothèques) en 1969-1970, nous sommes allés voir le tout nouveau Musée de la Bibliothèque nationale de France (BnF) qui s’est ouvert dans les anciens locaux du palais Mazarin compris entre la Rue de Richelieu et la rue Vivienne (voir https://www.bnf.fr/fr/le-musee-de-la-bnf). Ça nous a rappelé évidemment nos souvenirs de jeunesse, puisque c’est à la Bibliothèque Nationale que nous allions faire nos travaux pratiques, l’ENSB étant située square Louvois, juste en face. Le Musée occupe en particulier la galerie Mazarin, au superbe plafond. Et nous en avons profité pour visiter l’exposition consacrée à Molière pour le 400ème anniversaire de sa naissance. Que du bonheur ! Plus un repas au Pain quotidien, rue des Petits-Champs, près du Palais royal…

                                                      la superbe galerie Mazarin (cliché BnF)

Et puis j’avais pris rendez-vous avec Rémi, le fils de Catherine. Je me suis rendu place de la Bastille, puis j’ai essayé de trouver le Bar musical qu’il gère avec cinq amis associés dans l’affaire. J’ai dû lui téléphoner pour trouver, car c’est situé dans une impasse presque inaccessible ! Et il est venu me chercher. Je ne l’avais pas vu depuis 2019. L’affaire marche bien, malgré le Covid. L’équipe participe à des festivals musicaux en province. Rémi s’est mis en disponibilité de son poste d’informaticien dans l’éducation nationale pour s’investir dans la projet ; et il s’en trouve bien !

Je n’ai pas réussi à obtenir une place de théâtre, ce sera pour la prochaine fois !

                                  la misère à Paris : on dort aussi sous les ponts
 

lundi 21 novembre 2022

21 novembre 2022 : A propos de Nice


un enfant […] tente un jour ou l’autre d’échapper à l’image que ses parents ont de lui…

 

(Vonne Van der Meer, Le voyage vers l’enfant, trad. Daniel Cunin, H. d’Ormesson,2009)

 


J’ai retrouvé Nice avec plaisir et en suis reparti sans regret. C’est typiquement la ville où je n’aimerais pas vivre en permanence : trop de touristes, trop de magasins et quasiment aucune toilette publique (j’ai beaucoup crapahuté pendant trois jours et n’en ai pas découvert une seule), ce qui est un peu fort quand on sait que la population est plus vieille que la moyenne, et que la proportion de SDF est très importante

 

Ce fut avec plaisir que j’ai revu A., mon copain d’internat entre 11 et 16 ans (que dis-je, mon copain, mon ami de cœur et jamais perdu de vue, même si on ne s’est pas vus pendant 32 ans entre 1972 et 2004), plus âgé que moi (il a déjà 78 ans), mais toujours en forme. Le covid l’a beaucoup affecté, car son grand loisir est de chanter dans deux chorales qui se sont mises en sommeil. Heureusement, ça vient de reprendre. Il a pu me refaire visiter un peu le vieux Nice et ses belles couleurs, on a marché sur la Promenade des Anglais, j’ai vu des églises et l’Opéra, quelques parcs et la coulée verte… Et il m’a fait découvrir quelques spécialités culinaires, la pissaladière et la socca ! Ce fut bref, mais très sympa.

Et c’est aussi avec beaucoup de reconnaissance que j’ai revu quelques-uns des protagonistes du voyage en Roumanie d’avril 2019. En fait, l’objectif de mon passage à Nice était aussi de participer à l’Assemblée générale de l’Association des amis de Panaït Istrati, cet écrivains roumain de langue française, qui publia entre 1922 et 1935 et mourut de tuberculose. Ce fut aussi un de mes amis de cœur, comme l’indique bien le chapitre que je lui ai consacré dans mon livre D’un auteur l’autre, et comme le furent nombre de mes écrivains et écrivaines favoris. Et j’ajouterai que l’amitié est le moteur central de la part autobiographique (très romancée) de son œuvre.


Nous avons donc eu deux réunions, l’une le dimanche soir dans un restaurant du Vieux port, qui permit de faire ou refaire connaissance autour d’un agréable repas de cuisine niçoise. Et la seconde le lendemain à la Bibliothèque universitaire Henri Bosco qui,pour l’occasion, avait composé une petite exposition consacrée à notre écrivain, dont elle conserve des archives, notamment photographiques. Rappelons que Panaït Istrati, entre autres métiers, fut photographe de rues à Nice.

L’AG fut elle aussi très intéressante. Parmi les participants, il y avait trois Roumaines, membres de l’Association, ainsi que les responsables du CIRA (Centre International de Recherches sur l’Anarchisme, cf le site https://www.cira-marseille.info/), tous deux bibliothécaires retraités, avec qui j’avais sympathisé lors du voyage précité. Je suis invité en Roumanie : irai-je ? Ainsi qu’à Marseille : je devrais y aller vers la fin janvier pour une animation au CIRA.

Je rappelle que cette association est la seule des deux associations littéraires auxquelles je suis adhérent, l’autre étant l’Association Romain Rolland (encore un de mes amis de cœur), un de nos prix Nobel (1917) qui joua un grand rôle amical dans la vie d’écrivain d’Istrati. Comme quoi l’amitié est nourrissante dans la vie, que ce soit avec des vivants, d’où mes nombreux déplacements, ou avec des morts, par exemple nos écrivains du passé favoris.