Être vieux, c’est quand les horizons deviennent limités. Le vélo ou la bicyclette permettent de compenser, à un rythme légèrement supérieur à celui de la marche à pied, tout en étant porté par la machine et par le vent. Vieillir, c’est moins la vie qui s’en va que le temps-qui-nous-reste-qui-se-rétrécit-comme-peau-de-chagrin.
(Bernard Chambaz, Petite philosophie du vélo, Milan, 2008)
Décidément, depuis que j'ai découvert le concept d'humanitude, je le découvre à l’œuvre un peu partout, dans la vie comme dans les films que je vois ou les livres que je lis. C'est ainsi que je suis allé voir hier le film magnifique Trois adieux d'Isabel Coixet, encore une réalisatrice, ce qui me laisse penser que les femmes sont plus capables d'approcher le concept. Comme il est porté par la lumineuse actrice Alba Rohrwacher dans le rôle principal, on comprend pourquoi j'ai été bouleversé par ce film comme les quelques spectateurs.trices avec qui j'en ai parlé à la sortie. Un film qui ne fait pas de bruit, mais dont les dialogues (et les silences, les regards des personnages) nous touchent particulièrement. Et en plus, l'héroïne roule à bicyclette, a une façon de parler qui ma rappelle les paroles de ma femme à la fin de sa vie, et il n'en faut pas plus pour que je conseille ce film à tous ceux et celles que j'aime.
L'argument est simple, adapté d'un roman autobiographique de Michela Murgia (non publié en français pour l’instant) : à Rome, un couple se sépare après une dispute un peu bébête qui a dégénéré, comme il en est tant dans une vie commune. Antonio s'en va : chef cuisinier, il se réfugie dans son restaurant où il va vivre très mal la séparation. Marta, professeur de sport en lycée, après un commencement de désespoir, découvre que la vie est pleine de surprises et peut être envisagée sans peur. Ce qui la rend apte à affronter la terrible maladie qui la rongeait et se déclare soudain : des métastases d'un cancer de type IV N'ayez pas peur, le film n'a rien de larmoyant ! Au contraire, l'épreuve est traitée avec une pudeur, une retenue, une tendresse même, qui excluent le pathos. Et Marta va essayer de vivre chaque moment ordinaire de sa vie, avec ses élèves, ses collègues, sa sœur Elisa, en quelque chose de rare, de beau et de bon.
Confrontée à la perte et à la solitude, se sachant condamnée, elle vit dans l'urgence et veut encore savourer l'instant. Ni victime, ni femme courage, elle se murmure ce que la vie peut encore lui apporter. Et elle réapprend à parler ou à négocier le silence. J'ai bien connu ça avec Claire. L’amoureux transi, les élèves, les médecins, la sœur, tous ceux qui entourent Marta, y compris son mari qui vient la revoir une dernière fois, sont saisis de cet élan vital qui la porte désormais, alors même qu'elle est condamnée. C'est donc un film d'adieu dont on sort ému et grandi, invité à vivre pleinement. Les images sont superbes, ciels flamboyants de Rome au crépuscule, vols d'étourneaux tourbillonnants, Marta à bicyclette (d'où sans doute le plaisir que j'ai eu à voir ce film, sans compter les réminiscences, même dans les dialogues, des dernières années de Claire), les petits plaisirs de repas au restaurant, les scènes traitées avec beaucoup de délicatesse, tout y sonne juste. Marta se rend compte qu'elle se fait du bien, et qu'au passage ça fait du bien aux autres.
Décidément, on voit beaucoup de bons films en ce moment. Ils traitent de la vie, de l'amour et de la mort, dans ces temps d'actualités désespérantes on a bien besoin de ça. Bravo à la réalisatrice espagnole de ce film italien !



