samedi 3 octobre 2026

3 octobre 2026 : le poème du mois, Baudelaire

 ― Tu as pris le soleil. Pourquoi souris-tu ?

― Mon grand-père m’a appris à répondre : je n’ai rien pris, je l’ai reçu en cadeau.

(Erri De Luca, Les règles du mikado, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2024)

 

                     Comme Baudelaire dans ce poème, j'ai toujours été ivre : 

    * ivre de soleil, d'où cet été merveilleux que je viens de passer

    * ivre de solitude, d'où le plaisir que me procure la balade à vélo ou la méditation

    * ivre de joie, dans la rencontre et la sollicitude auprès de mon prochain 

   * ivre de découvertes de toutes chose, nouveaux paysages, ami(e)s, livres, films, chants, jeux,  et tout ce qui fait le charme et la variété de la vie

    * ivre du petit jour dans l'aube naissante

    * ivre de nuit étoilée, du vent fébrile, d'herbe fraîche, de caresse d'oiseau et du toucher d'un tronc d'arbre

    * ivre de vivre, et d'apporter un peu de vie aux autres 

                    Et maintenant, lisons ce poème en prose de Baudelaire ! 

 

 

ENIVREZ-VOUS 

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise, mais enivrez-vous !

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie, de vertu, à votre guise.  

(Charles Baudelaire, Le spleen de Paris, 1869) 


                    Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé aussi le roman d'Erri De Luca qui raconte l'histoire de la rencontre entre un vieux monsieur et une toute jeune gitane de quinze ans fuyant son clan pour ne pas être mariée de force.

vendredi 2 octobre 2026

2 octobre 2026 : les petites histoires de Jipé 8

Je ne fais aucune différence d’âge. Tu me traites de vieux, d’accord, mais j’ai le même âge que toi, je vis à la même époque. Les générations n’existent pas pour moi. Tant que nous vivons, nous sommes contemporains. Nous sommes deux personnes.

(Erri De Luca, Les règles du mikado, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2024)

 

                    Pour la nouvelle édition des "Petites histoires de Jipé", je vous envoie un texte écrit ce matin dans le cadre de l'atelier d'écriture du GEM (Groupe d'Entraide Mutuelle) Grain de café situé en plein centre ville. Thème du trimestre, l'avenir. J'ai choisi de dresser le portrait d'un vieux  (et encore je n'ai pas osé écrire le paragraphe sur la disparition de la beauté) qui pourrait être moi-même ou un vieux en général : à vous de choisir !


Dessin de Karak 

 

Un vieux

Il se croit vertical, mais tout le monde lui dit : « Tiens-toi droit ! » Alors, il se redresse, déplie sa colonne vertébrale vers le haut et s’élève vers le ciel,

Il est un peu bavard, mais tout le monde lui dit : « Arrête de dire des bêtises ! » Alors, il se tait, tourne sa langue sept fois dans sa bouche, et lève les yeux au ciel

Il se met à chanter, mais tout le monde lui dit : « Tu peux pas chanter quelque chose de moderne ? C’est une vieillerie, ta chanson, y a que toi que ça intéresse ! » Alors, il chante dans sa tête, sans bruit, et retrouve un parfum d’enfance.

Il voudrait bien danser, mais tout le monde lui dit : « Laisse donc les jeunes s’amuser ! » Alors il part se coucher, et rêve des bals d’autrefois, quand il bondissait comme un cabri.

Il essaie de courir, se souvenant de ses marathons d’autrefois, mais tout le monde lui dit : « Tu vas tomber, Papy, c’est plus de ton âge. Contente-toi de marcher ! » Et il s’arrête, s’assoit sur un banc et pleure doucement.

Il voudrait bien encore connaître l’Amour avec un grand A, mais tout le monde lui dit : « Qui voudrait encore d’un vieux débris comme toi ? » Et il part se coucher pour rêver tout à loisir à ses amours passées.

Il laisserait bien pousser ses cheveux et sa barbe, mais tout le monde lui dit : « On n’est plus en mai 68 ! » Et il se contraint à voir régulièrement le coiffeur-barbier qui lui tripote la tête. Ce qui lui fait plaisir d’ailleurs, car  en dehors de lui, plus personne ne le touche.

Il a toujours envie de voyager, à pied, à vélo, en train et en car, et même en avion. mais tout le monde lui dit : « À ton âge, on reste chez soi! Qu’est-ce qui te prend de vouloir encore essayer de voyager tout seul, mon vieux ? » Comme si, de toute façon on n’était pas tout seul dans la vie, et dans la vieillesse, n’es parlons pas !

Il pense fréquemment à tous ses morts qu’il rejoindra bientôt, son grand amour trop tôt partie, sa grand-mère adorée et ses nombreux et chers amies ou amis défunts, mais tout le monde lui dit : « Pense plutôt aux vivants ! » Il a envie de répliquer grossièrement, mais il préfère rester muet.

Il parle parfois de la mort qui l’attend, de la décrépitude qui risque de la précéder, de la maladie et de la douleur aussi, il en a un peu peur et il trouve que la vie est bien trop longue, mais tout le monde lui dit : « Tu peux pas parler d’autre chose, tu es vivant, bon Dieu ! » Et il constate que les gens de son entourage ont encore plus peur que lui de la mort et du vieillissement, et qu’ils ne veulent pas en discuter,

Et quand il voit l’avenir, il s’imagine déjà au Paradis, mais tout le monde lui dit : « Ça n’existe pas, le Paradis, tout ça, c’est des bêtises ! » Pourtant c’est bien l’Enfer qu’il a connu sur terre, surtout maintenant qu’on le contredit tout le temps. Il aura bien mérité le droit à un petit cois de Paradis, non ?

 

dimanche 27 septembre 2026

27 septembre 2026 : sur trois films français

Vous ne ver et rez jamais un oiseau ne pas s’éveiller à l’aube et s’octroyer une grasse matinée..

(Amélie Nothomb, Psychopompe, Albin Michel, 2023)

 

                    Le cinéma français actuel ne manque pas de qualités, seulement de spectateurs ! Les jeunes le fréquentent peu. Dommage ! Quand ils auront marre des blockbusters américains, des films d'horreur à deux sous et des comédies potaches, ils redécouvriront que nous avons encore un cinéma qui tient la route et qui ne manque pas d'intérêt. Ainsi, ces derniers temps, j'ai pu voir avec le plus grand plaisir L'inconnue, Notre salut, La frappe, Jim Queen (film d'animation), De la Comédie française, Les survivants du Che  (documentaire),  entre autres films de cet été. Puis là, coup sur coup j'ai vu trois autres films qui m'ont enchanté.

                     Les roches rouges, malgré un financement de l'Espagne, l’Italie et le Portugal, est un film bien français de Bruno Dumont, dont plusieurs films m'avaient fasciné dans les années 90 et 2000, notamment L'humanité, un chef-d’œuvre, en 1999. Ce film nouveau a pour héros des enfants petits, entre 4 (c'est le cas de Géo, le héros à la bouille hilarante) et 10 ans, deux groupes qui font un peu les quatre cents coups pendant un été ensoleillé et se livrent à des jeux dangereux : faire du quad, sauter du haut des roches rouges dans la Méditerranée, etc. Les adultes sont peu présents, les gamins en profitent et découvrent l'amitié et même plus, mais aussi la jalousie. Peu de dialogues, comme chez Tati, c'est un film de grognements. Il ne se passe rien ou presque, des vues panoramiques sur les paysages méditerranéens, l'observation des enfants, leurs disputes, leurs bagarres et leurs émois. On découvre l'émerveillement des enfants devant la nature sauvage et la liberté tout à fait sauvage. Bien sûr, le film aura peu de succès, mais il m'a enchanté.

                       Histoires de la nuit est un thriller d'atmosphère tiré d'un roman de Laurent Mauvignier paru aux Éditions de Minuit. Le film qui se passe au fin fond de la campagne nous conte l'histoire d'une irruoption de nuit par trois hommes patibulaires dans une famille française de trois personnes (père, mère, fille) le soir même de l'anniversaire de la mère, Nora. La famille va être prise en otage une bonne partie de la nuit. Des secrets enfouis vont être révélés par le chef des intrus. L'atmosphère est oppressante. La cinéaste joue avec les nerfs des spectateurs. C'est très bien fait. Benoit Magimel joue le rôle du méchant avec brio et Hafsia Herzi dans le rôle de Nora lui tient tête avec subtilité. J'ai été souvent en apnée.  Un très beau thriller, âmes sensibles, s'abstenir !

                   Adèle Exarchopoulos est Garance, une comédienne qui se veut bonne comédienne, mais a une petite faiblesse : elle boit de façon régulière et ne peut plus se passer de ses nombreux verres de vin quotidiens. Elle va de casting en casting, de boite de nuit en boite de nuit, où elle fait la fête jusqu'à l'étourdissement, pour oublier ses angoisses de ne pas vraiment réussir. L'alcool devient incontrôlable et elle est de plus en plus boudée par ses amis de cœur (la troupe de théâtre), son metteur en scène et son agent.  Peu à peu, de peur de sombrer, elle finit par consulter des médecins qui la convainquent d'un nécessaire sevrage. Sa mère vieillissante, son amoureuse aussi (Sarah Giraudeau) l'y poussent également. La deuxième partie du film (le sevrage) est passionnante. Elle rend compte sans effets pathétiques, sans jugement, la lutte qui va permettre à Garance de s'en sortir. Un très beau film, pour moi en tout cas : j'ai été confronté à plusieurs reprises dans ma vie à des ami(e)s alcooliques et à la difficulté de revenir à la vie sobre.