mardi 8 septembre 2026

8 septembre 2026 : L'humanitude 3

Être vieux, c’est quand les horizons deviennent limités. Le vélo ou la bicyclette permettent de compenser, à un rythme légèrement supérieur à celui de la marche à pied, tout en étant porté par la machine et par le vent. Vieillir, c’est moins la vie qui s’en va que le temps-qui-nous-reste-qui-se-rétrécit-comme-peau-de-chagrin.

(Bernard Chambaz, Petite philosophie du vélo, Milan, 2008)

 

                     Décidément, depuis que j'ai découvert le concept d'humanitude, je le découvre à l’œuvre un peu partout, dans la vie comme dans les films que je vois ou les livres que je lis. C'est ainsi que je suis allé voir hier le film magnifique Trois adieux d'Isabel Coixet, encore une réalisatrice, ce qui me laisse penser que les femmes sont plus capables d'approcher le concept. Comme il est porté par la lumineuse actrice Alba Rohrwacher dans le rôle principal, on comprend pourquoi j'ai été bouleversé par ce film comme les quelques spectateurs.trices avec qui j'en ai parlé à la sortie. Un film qui ne fait pas de bruit, mais dont les dialogues (et les silences, les regards des personnages) nous touchent particulièrement. Et en plus, l'héroïne roule à bicyclette, a une façon de parler qui ma rappelle les paroles de ma femme à la fin de sa vie, et il n'en faut pas plus pour que je conseille ce film à tous ceux et celles que j'aime.

 

            L'argument est simple, adapté d'un roman autobiographique de Michela Murgia (non publié en français pour l’instant) : à Rome, un couple se sépare après une dispute un peu bébête qui a dégénéré, comme il en est tant dans une vie commune. Antonio s'en va : chef cuisinier, il se réfugie dans son restaurant où il va vivre très mal la séparation. Marta, professeur de sport en lycée, après un commencement de désespoir, découvre que la vie est pleine de surprises et peut être envisagée sans peur. Ce qui la rend apte à affronter la terrible maladie qui la rongeait et se déclare soudain  : des métastases d'un cancer de type IV N'ayez pas peur, le film n'a rien de larmoyant ! Au contraire, l'épreuve est traitée avec une pudeur, une retenue, une tendresse même, qui excluent le pathos. Et Marta va essayer de vivre chaque moment ordinaire de sa vie, avec ses élèves, ses collègues, sa sœur Elisa, en quelque chose de rare, de beau et de bon.

                    Confrontée à la perte et à la solitude, se sachant condamnée, elle vit dans l'urgence et veut encore savourer l'instant. Ni victime, ni femme courage, elle se murmure ce que la vie peut encore lui apporter. Et elle réapprend à parler ou à négocier le silence. J'ai bien connu ça avec Claire. L’amoureux transi, les élèves, les médecins, la sœur, tous ceux qui entourent Marta, y compris son mari qui vient la revoir une dernière fois, sont saisis de cet élan vital qui la porte désormais, alors même qu'elle est condamnée. C'est donc un film d'adieu dont on sort ému et grandi, invité à vivre pleinement. Les images sont superbes, ciels flamboyants de Rome au crépuscule, vols d'étourneaux tourbillonnants, Marta à bicyclette (d'où sans doute le plaisir que j'ai eu à voir ce film, sans compter les réminiscences, même dans les dialogues, des dernières années de Claire), les petits plaisirs de repas au restaurant, les scènes traitées avec beaucoup de délicatesse, tout y sonne juste. Marta se rend compte qu'elle se fait du bien, et qu'au passage ça fait du bien aux autres. 

                        Décidément, on voit beaucoup de bons films en ce moment. Ils traitent de la vie, de l'amour et de la mort, dans ces temps d'actualités désespérantes on a bien besoin de ça. Bravo à la réalisatrice espagnole de ce film italien ! 


vendredi 4 septembre 2026

4 septembre 2026 : le poème du mois, Véronique Joyaux

Et savoir à cet instant que nous sommes si peu

juste une trace dans l'éternité 

Savoir que toujours les arbres pousseront

insouciants de notre absence .

(Véronique Joyaux, Furtive, Editinter, 2007) 

 

                     J'ai donc eu le plaisir de revoir Véronique Joyaux, et cette fois pour une durée assez longue (les trois jours de l'atelier d'écriture de Poitiers), et ça m'a donné envie de relire son œuvre, et en particulier le recueil Furtive, où éclate  son goût des mots et de la nature, des parages de la mer, du soleil et de l'ombre, et aussi une discrète douleur d'être.  J'avais eu le plaisir de préfacer son recueil Les âmes petites en 2011 (titre qui fait allusion au Gavroche de Victor Hugo : cette petite grande âme venait de s'envoler *) et nous nous sommes revus plusieurs fois lors de réunions de la Maison de la poésie de Poitiers. Elle était donc toute désignée pour que je choisisse un de ses poèmes ce mois-ci. Le voici donc, extrait de Furtive

Il y a des mots qui dorment

au fond des chambres sous le papier peint

entre la dernière page du livre et la couverture

comme les ombres des lampes sur les murs

il y a des mots qui s'entrouvrent

avec le glissement des rideaux

des gestes d'homme simples et généreux

l’éclatement d'un fruit gorgé de soleil

 

Des mots qui jaillissent à tire-d'aile

oiseaux de lumière et de rire

entre les arbres écarquillés

 

Des mots qui blessent comme des armes

mots de guerre mots de révolte mots de banlieue

éclats aiguisés du mal de vivre 

il y a des mots qui mentent et d'autres qui réconcilient

tant de mots inutiles que l'on emprunte au silence 

des mots gris que l'on enlève au jour

et qui meurent fatigués d'avoir mal vécu

 

Des mots aussi lancés vers le ciel

qui laissent leur sillage longtemps après l'arrivée de l'ombre

                    (Véronique Joyaux, octobre 2006) 

 

* Victor Hugo, Les Misérables,  Cinquième partie, Livre 1, Chapitre 15)

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler. 

                    J'ai eu le plaisir de lire récemment dans une Maison de retraite "La mort de Gavroche" sur la barricade. La quinzaine de résidents présents (moyenne d'âge 95 ans) ont été enchantés malgré le thème de la mort, que je savais un peu tabou à leur âge. Il faut dire que lire du Victor Hugo à haute voix est un plaisir incomparable chez le lecteur et, je l'espère, chez les auditeurs, comme en a témoigné récemment le récital triomphal de Fabrice Lucchini..

                     

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 3 septembre 2026

3 septembre 2026 : les petites histoire de Jipé 7

Moustique : plus dangereux que n'importe quelle bête féroce.

(Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, Mille et une nuits, 2000)

 


                    Dans mon atelier d'écriture du mois d'août, j'ai écrit le petit texte suivant que je devais sans doute méditer depuis des années. Et pourtant, cette année, les moustiques ne sont pas montés jusqu'à mon huitième étage ! Mais à Poitiers, justement, j'avais dormi chez des amis où j'avais été importuné pendant la nuit par une des bêtes féroces dont Flaubert à fait une de ses idées reçues les plus drôles ! ce qui m'a inspiré le texte suivant :

 

Moustique

C’est la nuit,

La nuit je dors.

Normalement !

Bzbzbzbzbzbz...

Je me réveille, diable, c’est un moustique. Normal, après la pluie d’hier. Et la fenêtre, que j’ai laissé ouverte, puisque la nuit, l’ai est un peu moins caniculaire… Et puis j’espérais peut-être que les étoiles viendraient me faire un clin d’œil et m’embrasser pour me régaler de songes ardents. La fenêtre, donc, a laissé entrer un moustique qui zinzinule à mon oreille sa chanson monotone ! Car il n’a as appris la musique, lui ! Ce n’est pas du Mozart, c’est plutôt du bruit.

Voilà qui me ramène quelques quarante années en arrière. Quarante-quatre, précisément. C’était les premiers mois de mon fils : je le surnommais justement Moustique, car son prénom commençait par M, et qu’il avait la particularité de ne pas nous laisser tranquille pendant les nuits. Vers 2 h de la nuit, puis vers 6 h du matin, il poussait des hurlements à réveiller un régiment. Pour qu’on le change ou qu’on lui approte un biberon.

Et je me levais, furieux et excédé, mais content aussi : il était vivant, au moins, et le faisait entendre. C’était notre Moustique à nous, c’est nous qui l’avions fait. Et on lui pardonnait volontiers ces réveils intempestifs!

Mais ce moustique actuel, bien plus petit, j’ai beaucoup de mal à lui pardonner. Je souffre de l’entendre. Pendant une vingtaine de minutes, il reste silencieux, sans doute pour digérer la pinte de sang qu’il s’est octroyée frauduleusement, puis au moment où je me rendors, voilà-t-y pas qu’il remonte sur son manège pour tourner autour de mes oreilles ! Je me dis : « Non, l’Enfer, ce n’est pas les autres, mais bien un moustique ! »

Et je rêve du Paradis où, si ça se trouve, on n’a pas besoin de dormir : et pas de bébés hurleurs ni de moustique zinzinulant ! Oui, mais il y a des Anges. Et ils sont nombreux, dit-on. Et, quand ils battent des ailes pour prendre leur envol, ça doit en faire, du boucan ! Et c’est peut-être bien désagréable ! Et, pensant à eux, je m’envole moi aussi, je plane dans les mystères du ciel, je survole les terres et les mers, je m’endors apaisé, quand…

Bzbzbzbzbzbz...

Pardi, il ne m’a pas oublié, le bougre, ou il a envie que je l’applaudis...

Allons, voyons le bon côté des choses. Je suis encore vivant. Parfois, avec ces diables de moustiques, j’ai envie de partir définitivement. Mais, depuis qu’un vieux monsieur m’a dit qu’il avait essayé de téléphoner à Saint Pierre et que la réponse sans appel était : « Désolé, c’est complet. Il faut attendre une dizaine d’années », je me suis dit : « Mon Dieu, et moi qui n’aime pas attendre, va falloir encore que je poireaute ! »

Et j’ai préféré conclure : « Vivent les moustiques ! »