Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 19 novembre 2020

19 novembre 2020 : deux lectures

 

le sacré, lequel ne se confond pas avec le religieux, sa caricature.

(Michel Del Castillo, Mon frère l’idiot, Fayard, 1995)


Eh bien, je continue mes lectures en puisant dans ma généreuse bibliothèque de livres accumulés depuis les années 60 : il me faudrait d’ailleurs des années de confinement pour l’écluser. Cette fois-ci, je me suis lancé dans des lectures sérieuses et pourtant passionnantes : le premier roman de l’écrivain albanais Ismaïl Kadaré, Le général de l’armée morte, paru en traduction française en 1970, dont j’ai repoussé x fois la lecture, et profitant d’une lecture collective sous l’égide du site "Critiques libres" ; et un livre de Michel Del Castillo, à la fois récit, autobiographie et essai, intitulé Mon frère l’idiot, en référence à l’écrivain russe Dostoïevski, auteur justement de L’idiot.

Un général et un prêtre partent pour une étrange mission en Albanie au début des années 60 : ils sont chargés de retrouver les restes des soldats italiens morts pendant la conquête de l’Albanie par l’Italie fasciste en 1939 puis pendant l’occupation et la débâcle qui a suivi en 1944-1945, Le roman les suit dans leur pérégrination dans les montagnes et les villages ; ils sont accompagnés par un expert albanais et des ouvriers chargés d’exhumer les morts, dont ils ont une liste. Tout en organisant les fouilles, souvent dans des cimetières, ils se posent des questions sur le sens de cette mission qui va durer deux ans. Ils débattent longuement de la guerre et de son inutilité, rencontrent des villageois pas toujours ravis de les voir, découvrent un pays nouveau, communiste et qui vient de rompre avec Moscou. En cours de route, ils rejoignent un autre général, un Allemand, à la recherche des corps des soldats allemands tués durant les mêmes événements. La tâche se révèle ingrate dans un climat excessif, pluvieux, froid, neigeux. De temps en temps, ils participent à la vie locale, notamment une noce où le général italien se fait insulter par une vieille paysanne qui a perdu son mari et sa fille, assassinés par le sinistre colonel Z en 1943 et de qui elle s’est vengée.


 

Le roman fit un triomphe en Occident lors de sa sortie : on découvrait un jeune romancier de l’est, totalement étranger au réalisme socialiste qui était la ligne générale draconienne en littérature. D’emblée, Kadaré, se hausse à un haut niveau. J’ai pensé au Désert des Tartares de Buzzati, c’est dire. Les dialogues sont nombreux, les descriptions minutieuses, mais jamais ennuyeuses, une certaine satire des étrangers venus exhumer leurs morts, et qui n'épargne pas la population locale, permet au lecteur de se faire une idée du temps qui passe, de l’ennui de la mission, les passages en italique nous livrent des pensées intimes ou des retours en arrière qui coupent la narration linéaire. L'inhospitalité aride du pays et du climat a façonné ce peuple albanais qui a pratiqué une guerre de partisans contre les envahisseurs et n’est pas sans avoir gardé une haine silencieuse pour ses anciens ennemis. Finalement le général finit son dernier jour de mission en s'enivrant : "Il songeait à quel point on est étranger dans un pays qui n’est pas le vôtre"...

Michel Del Castillo, dont nous apprenons dans Mon frère l’idiot, maints détails autobiographiques, nous révèle ici les ressorts de sa création littéraire et aussi de sa vie : il s’est reconnu en Dostoïevski, et même c’est l’écrivain russe qui se montre l’élément déclencheur de sa vocation littéraire. Comme l’auteur russe, il a eu une vie difficile, surtout une enfance terrible dans Madrid assiégée et bombardée par les Franquistes, a subi la "retirada", terrible pour un enfant de six ans, les camps français, puis adolescent le travail forcé en Allemagne nazie, et enfin la maison de redressement–bagne dans l’Espagne franquiste après la guerre. Grand lecteur depuis sa toute petite enfance, il découvre en Dostoïevski un frère en douleur et s’immerge immédiatement dans les Récits de la Maison des morts qui lui permettent de se reconnaître et de se reconstruire : choc du pouvoir de la littérature ! Michel del Castillo pose un regard aigu sur les gens qui l’ont aidé, le Maestro, un ancien instituteur "rouge" devenu pion alcoolique dans son bagne qui lui prête des livres, ou un prêtre du collège qu’il fréquente à sa sortie du bagne, qui l’initie au latin et au grec.

 

Il fait de Fédor Dostoïevski, qu’il nomme familièrement Fédia, cet homme qui a connu la trahison, la faim, le bagne, la maladie, et qui a écrit des livres époustouflants, un frère qui lui donne la force de vivre. Il insiste beaucoup sur quelques œuvres, les Carnets du sous-sol, La douce, Les Frères Karamazov (avec la parabole du Grand inquisiteur) qui lui ont permis de comprendre à son tour les tragédies de son enfance et de son adolescence. Et d’affirmer que peut-être seule la littérature lui a permis de surmonter la souffrance et même la tentation du suicide. Et de revenir à la source de la création, avec cet hommage qui se pose aussi sur Cervantès, Balzac, Dumas et quelques autres, avec quelques piques posées sur Kundera et Nabokov. Mais l’univers tourmenté de l’auteur russe est celui qui reflétait le mieux la force d’affronter les ombres du passé. Ode à la littérature et par ricochet à la lecture. Et ode aussi à l’étrangeté des « idiots », de ceux qui vivent hors de la norme, avec cette citation de Dostoïevski (extraite de sa Correspondance), souvent mis à contribution et que j’approuve totalement : "Savez-vous qu’il y a énormément de gens qui sont malades de leur santé précisément, c’est-à-dire de leur certitude démesurée d’être des gens normaux".

Deux livres frémissants. Toutefois, pour apprécier le Del Castillo, il vaut mieux avoir déjà lu Dostoïevski.

 

lundi 16 novembre 2020

16 novembre 2020 : migrants, toujours

Article 13 : 1 Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un État. 2 Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.

(Déclaration universelle des droits de l’homme (1948)


Je reviens sur mes migrants, parce que là, je patauge comme eux dans les contradictions du droit, de la justice et de la loi. D’abord, sur l’universalité de cette déclaration : il me semble que l’article 13 (1 et 2) n'a rien d’universel, il ne s’applique qu’aux personnes riches, capables de voyager et vivant dans des pays libres, surtout pour la deuxième partie. On a oublié ici, en Occident, et en particulier en France, les difficultés des populations de nombreux pays, à seulement circuler à quelque distance de chez soi. J’ai bien vu, lors de mes voyage à Madagascar ou en Cote d’Ivoire, que l’immense majorité de la population vit dans un territoire restreint, que ce soit à la campagne ou en ville. Il faut être tant soit peu aisé pour avoir une voiture, une moto, un scooter, un vélomoteur, un vélo ou même une bête de somme et un char ou une carriole et dépasser un rayon de quelques km autour de son habitation. Les transports en commun sont rares, également. Je rappelle que je vivais comme ça dans le village la,dais de mon enfance : on rendait visite aux oncles, tantes et cousins (distants de 3 à 5 km) à pied, on prenait le car une fois par semaine pour aller au marché à 7 km, au chef-lieu du canton. Et c’était tout.

Quant à aller à l’étranger, c’est presque impensable pour au moins 80 % de la population mondiale, et dans les pays du tiers-monde, il s’agit de 99 %, faute de moyens, faute d’obtenir un visa. Résultat, les migrations sont presque toujours clandestines, que la cause en soit les persécutions, les violences, les guerres ou les raisons économiques (espoir d’une vie meilleure). Je me souviens très bien que les jeunes Malgaches ou Ivoiriens avec qui j’ai pu parler lors de mes voyages disaient qu’il leur était illusoire d’obtenir un visa pour la France, alors même qu’ils le souhaitaient. Résultat : ce droit inscrit dans la déclaration soi-disant universelle n’est pas vraiment un droit, tout au plus une possibilité.

Et je repense à mes amis polonais : en 1974 et 1981, pour qu’ils puissent venir en France, j’ai dû remplir une lettre d’invitation contresignée par l’Ambassade de Pologne à Paris où je m’engageais à subvenir à tous leurs besoins, y compris médicaux, pendant leur séjour en France pour qu' ils obtiennent leurs visas et leurs passeports. Piotr et Maria sont venus me voir à Auch en 1974 (et je les ai emmenés chez mes parents dans les Landes, puis voiturés jusqu’en Avignon), Marcin et Grażyna quelques années plus tard alors que j’étais marié avec Claire. Je ne suis pas sûr que ce genre de lettre d’invitation suffirait aujourd’hui pour obtenir le visa à mes connaissances ivoiriennes et malgaches. Car le contrôle à l’entrée du territoire est très strict. On préfère en haut lieu les clandestins que la police peut pourchasser tout à loisir ou que les patrons petits ou grands peuvent exploiter au noir dans certains secteurs : agriculture, BTP ou dans les coulisses des restaurants, entre autres…

Tout ça m’écœure profondément. Je sais que je ne referai pas le monde et que, malheureusement, la pandémie rend les choses encore plus difficiles aujourd’hui pour les migrants en général et les déboutés du droit d’asile en particulier. Comment mes amis Bangladais vont-ils s’en sortir ? On ne peut contacter que difficilement les associations caritatives pour cause de confinement. Shyalam et Suchitra doivent déguerpir de leur logement le 18 décembre. Pour aller où ? Dans la rue, dans un hébergement d’urgence, dans un centre de rétention, dans un avion de retour ? On se félicite en haut lieu de la hausse du nombre de reconduites à la frontière, aux grands applaudissements du RN. S’il s’agit de terroristes avérés, je veux bien. Mais s’il s’agit de pauvres malheureux qui venaient vers la France, pays des droits de l’homme, parfaitement capable, si elle s’en donnait les moyens, de les accueillir, de leur apprendre la langue, d’y trouver une place, alors je dis non. Ça ne peut pas se faire au nom du peuple français, pas en mon nom en tout cas…

"— Mais si, [la solidarité] ça existe ; peut-être pas de façon manifeste mais il faut bien que ça existe, autrement on ne pourrait pas supporter cette vie un jour de plus », dit Ambjörn", dans le roman de Kurt Salomonson, Les grottes, traduit par Philippe Bouquet (Plein chant, 1987). Le personnage de ce roman puisse-il dire vrai !

À suivre...

 

vendredi 13 novembre 2020

13 novembre 2020 : la chanson du mois : Mathieu Boogaerts

 

Savez-vous qu’il y a énormément de gens qui sont malades de leur santé précisément, c’est-à-dire de leur certitude démesurée d’être des gens normaux ?

(Fédor Dostoïevsli, Correspondance, dans Michel del Castillo, Mon frère l’idiot, Fayard, 1995)


En ce temps de confinement, je me suis laissé tenter par cette chanson qui reflète mon état d’esprit, même si je n’aime pas la crème fraîche !

 

Un p'tit peu d'crème, par Mathieu Boogaerts

Pour l’écouter, voici :

https://www.youtube.com/watch?v=oLnI3tY_3Vs



Un p'tit peu d'crème dans ta vie
Un p'tit pot de crème aujourd'hui pour toi
Pour moi aussi comme ça c'est ça
On pourra p't être à l'abri
Enfin savoir qui de lui ou moi, ah

Un p'tit peu de crème dans la vie
Ça fait pas d'mal j'ai envie de toi
Et toi aussi comme ça c'est bien
On pourra p't être tu veux bien
Dans notre cachette s'demander enfin

À quoi ça tient
Pourquoi on r'vient
Pourquoi c'est bien
Et qu'est c'qui nous retient

Pourquoi
J'sais pas

Et puis ce bruit dans Paris
Qui m'dit que c'est plus par ici qu'ça s'passe
J'avoue, j'sais plus très bien c'qui s'passe
À la terrasse je m'ennuie
J'ai pas vraiment réussi des masses, non

Un p'tit peu d'crème je t'en prie
Parce que ca m'brûle quand tu m'dis qu 'il passe
Ça brûle, je n'me sens pas très bien
Donne-m'en un peu tu veux bien
C'est douloureux de toucher ta main

À quoi ça tient
Pourquoi on r'vient
Pourquoi c'est bien

Mais qu'est c'qui nous retient
Pourquoi
Pas