Voyager,
c’est, de même qu’étudier, faire un long bail avec la jeunesse.
Il n’existe pas, je crois, de plus efficace fontaine de jouvence
que ces deux choses combinées : voyage et activité
intellectuelle.
(Alexandra
David-Néel, Lettre
du 4 mai 1919, Journal de voyage, lettres à son mari, 14 juillet
1918- 31 décembre 1940,
Pocket, 1988)
Cette fois-ci, je vous propose un texte que j'ai écrit il y a quelques années et qui figure peut-être déjà dans mon blog ! Il faudra me pardonner. C'est un texte typique de ce qu'il m'arrive d'écrire quand je fais des rencontres, au hasard de mes pérégrinations, lointaines ou proches, fût-ce comme ici sur les quais de Bordeaux, tout près de chez moi ! Pour voir repartir un paquebot qui avait fait escale à Bordeaux, histoire de me rafraîchir la mémoire de mes voyages maritimes !
Rencontres
Je
suis à vélo sur les quais, je rentre chez moi, après avoir bu un
café en ville. Je sais qu'un paquebot va repartir et je veux
l'observer voguant sur la Garonne jusqu'au Pont-levant sous lequel il va passer.
Et
là, en train de regarder le navire s'ébranler, assis sur une
murette, je vois un vieux monsieur. Je m'arrête à côté de lui et
l'interroge.
«
Vous aimez voir les gros bateaux ?
—
Jeune homme, j'ai 93 ans, et j'ai été moi-même marin ; j'ai
commandé des petits cargos qui cabotaient dans la Méditerranée,
puis des plus gros qui faisaient le trajet Bordeaux-Abidjan. Ensuite,
j'ai été pilote ici au port, où j'ai fini ma carrière. »
Son
visage s'éclaire quand il parle de sa jeunesse au milieu des mers...
Quand je lui dis que j'ai fait plusieurs voyages en cargo, il reprend la
parole :
«
Mais tu es un marin, toi aussi alors ! Moi, je viens toujours
m'asseoir ici pour voir arriver et repartir les paquebots, et même
les voiliers ! Ça me rajeunit ! »
Le
paquebot s'est ébranlé, je serre la main du vieux marin, dans l'intention de reprendre mon vélo. Je lui dis :
«
Je vais le suivre jusqu'au pont ! Qui sait, on se reverra peut-être,
au prochain navire qui viendra ici... »
Je
remonte sur mon vélo. J'arrive au niveau des hangars où je croise
un autre cycliste en train de suivre le passage du bateau. Il est
vêtu de façon bizarre ; tous ses vêtements sont noirs : un
tricorne de pirate avec un tête de mort cousue dessus, une chemise,
une veste en cuir, une jupe et des bas résille. Forcément, il
attire la curiosité. Je m'arrête et le salue. Je me présente. On
cause. Il se présente :
«
J'ai soixante-six ans, j'ai longtemps fait des séjours en hôpital
psy jusqu'au jour où j'ai admis ma nature, probablement queer comme
on dit aujourd'hui... Mais je veux suivre le navire jusqu'au pont.
—
Moi aussi. »
On
file jusqu'au pont-levant, et on s'arrête. Tout en reluquant
l'avancée du bateau, je lui parle des mes voyages en cargo. Je lui
dis que les paquebots ne m'intéressent pas, trop de foule. Mais sur
un petit navire, pourquoi ne pas tenter une croisière ? Le vieux
pilote de tout à l'heure m'a dit qu'une fois à la retraite, il a pu
se payer deux croisières, l'une en Méditerranée, l'autre sur les
côtes de Norvège, sur des paquebots à visage humain, pas sur des villes flottantes. Il m'a mis l'eau à la bouche. Le queer me dit :
«
J'aimerais bien aller sur un cargo, comme toi ! On fait comment ? »
Tout
en regardant disparaître le paquebot au-delà du pont, je lui
raconte comment je m'y suis pris. Je lui dis que c'est assez cher,
mais que les cabines sont confortables, qu'il faut aimer la solitude,
car on ne doit pas embêter trop l'équipage. Que c'est sympa, en fin
de compte. Mais j'ajoute qu'il ne faudra pas monter à bord, habillé
comme il est, sauf peut-être dans sa cabine où il fera ce qu'il voudra.
On
se quitte. Je lui souhaite bon vent, comme je l'avais fait au vieux
marin, quelques instants auparavant.
Je
suis toujours prêt aux rencontres insolites ; là, j'ai été servi
! Un vieux marin et ce type bizarre : mais ne sommes-nous pas chacun de nous d'une nature un peu fantasque ? Il suffit d'oser parler quand une occasion se présente. Cette
fois, je suis enchanté. Je ne les ai jamais revus, mais l'émotion
me submerge quand j'y repense.
Souvenir de mon voyage en cargo de 2015 : une écluse du Canal de Panama