Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 17 juin 2019

17 juin 2019 : Palestiniens et gilets jaunes



Ces voleurs-là, dénoncés, ne rougissent pas, ils rient au contraire, peu soucieux d’être provocants. Ils ont eu les places aux plus hauts niveaux politiques et administratifs, ils en attendent d’autres, ces voleurs qui, plus que tout, volent, chaque jour, notre foi dans la démocratie.
(Alberto Lattuada, Souvenir de Giorgio, in Feuillets au vent, trad. Paul-Louis Thirard, Lattès, 1981)



Je n’ai jamais pu supporter l’injustice, l’oppression, le racisme, la mise à l’écart, le harcèlement, la violence institutionnalisée.

la Palestine grignotée ou l'impossibilité de deux états
 
Au moment où un député de l’Assemblée nationale a proposé à ses collègues de voter une résolution visant à assimiler la critique du régime israélien à de l'antisémitisme, on se voit obligés de se défendre contre cette résolution profondément anti-démocratique. On remarquera tout d’abord que ces mêmes députés ne se gênent pas pour critiquer d’autres régimes politiques : celui de la Corée du Nord, celui de l’Iran, celui de la Syrie, ceux du Venezuela ou de Cuba, par exemple. Je ne vois pas en quoi le régime israélien aurait seul le droit d’échapper à la critique.
Comparons avec les pays précités. Occupent-ils indûment, comme Israël, des territoires conquis où ils volent la terre agricole et détruisent les maisons des habitants, où les colons arrachent impunément les oliviers palestiniens, où l’armée israélienne déboule en pleine nuit dans les maisons palestiniennes pour arrêter l’un ou l’autre de ses occupants, arrachant les portes, détruisant tout à l’intérieur, emportant ordinateurs et smartphones, où les habitants sous occupation armée doivent passer des heures à des checkpoints de contrôle qui les empêchent quasiment de circuler, voire d’accéder à un hôpital en cas d’urgence, où les enfants sont molestés, quand ce n’est pas emprisonnés et victimes d’une torture psychique et physique qui les rend hagards et définitivement haineux à l’égard de leurs tortionnaires, où l’eau potable, l’électricité, les médicaments, la nourriture même, sont délivrés au compte-gouttes dans l'immense camp de concentration à ciel ouvert de Gaza où sont entassées près de 2 millions de personnes privées de sortir, et sauvagement assassinées quand elles manifestent pacifiquement pour réclamer le droit de sortir…
Est-ce être antisémite de dire tout cela ? Certainement pas, c’est exprimer une colère et une critique tout aussi légitimes que celles qui nous saisissent contre d’autres pays, tout aussi avares de la défense des droits de l’homme. Ce n’est pas parce qu’on porte un peu de culpabilité du sort fait aux juifs par les nazis qu’il faut applaudir nécessairement quand les Israéliens pratiquent une politique d’occupation qui n’a rien à envier à celle que les nazis ont pratiquée dans les pays qu’ils avaient occupés. Ce n’est pas non plus parce qu’il nous reste un petit remords de notre passé colonial (et des nombreuses horreurs que la France et ses colons ont commises) qu’on va se priver de manifester notre anticolonialisme viscéral, surtout quand il est né pour moi dès 1958, en observant parmi mes condisciples les effets de notre guerre d’Algérie, et qu'il s'est nourri en observant les dégâts pendant mes voyages dans nos anciennes colonies : Maroc, Côte d'Ivoire, Madagascar.
Non, les droits les plus élémentaires des Palestiniens sont bafoués. L’État d’Israël a tout fait pour empêcher la naissance d’un état palestinien viable, et on voit poindre le moment où va se produire un exode de grande ampleur. La vie en Palestine occupée (Cisjordanie et Gaza) est devenue tellement difficile qu’elle tend à l’impossible, même si les jeunes résistent à leur manière (lançant des cailloux, giflant un soldat), et on sent bien que l’objectif inavoué des dirigeants israéliens est de faire partir la population non-juive qui les gêne, les embarrasse… Le sionisme, nationalisme étroit qui prétend que les Juifs ne peuvent échapper à l’antisémitisme que s’ils vivent dans un pays où ils seraient entre-soi, et sur cette terre qui leur revient de droit, car ils en sont le peuple élu, est une idéologie mortifère. De nombreux juifs partout dans le monde se réclament d’ailleurs de l’anti-sionisme.


On doit pouvoir rester critique à l’égard d’un État (comme de tous les états d’ailleurs, à commencer par le nôtre), dont le nationalisme étroit et religieux s’accompagne d’un projet ségrégationniste d’apartheid, ce qui est le cas d’Israël (enfermement de Gaza, mur de Cisjordanie, citoyenneté de seconde zone pour les Palestiniens vivant à l'intérieur d'Israël). Ce n’est pas être raciste que de dire cela. C’est une opinion politique qui relève de l’observation de ce qui se passe dans le pays et dans les territoires occupés. En aucun cas, on ne peut faire l’amalgame avec un quelconque antisémitisme, ce dernier se trouvant d’ailleurs largement alimenté par l’apartheid légal mis en place par le régime. Affirmer sa solidarité avec les peuples opprimés en général, et avec le peuple palestinien en particulier, c’est soutenir la justice et les droits de l’homme.
 
Quand on se bat contre le racisme, on refuse de séparer l’antisémitisme des autres formes de racisme. Si l’antisémitisme a une longue histoire en France, où il n’a jamais disparu, je constate qu’aujourd’hui, l’islamophobie, le racisme anti-noirs, anti-gitans et roms, l’homophobie sous ses diverses formes, voire la méfiance envers les migrants, sont bien plus inquiétants et graves. Et ça n’est sûrement pas une excuse pour empêcher qu’on critique un État qui s’est manifestement érigé en état-raciste et de qui nous n’avons pas de leçons à recevoir.
Même si nous-mêmes, Français, n’avons de leçons à donner à personne, quand on voit le degré de violence de la répression des manifestations de gilets jaunes. Tout comme les Israéliens, nous utilisons les mêmes méthodes répressives : les gaz lacrymogènes sont loin d’être innocents (ils sont même particulièrement nocifs), et je préfère ne pas m’appesantir sur les flashballs et autres armes de guerre destinés à nous faire croire que notre peuple, dont nos dirigeants font semblant d'avoir si peur, est dangereux. En soutenant les droits des Palestiniens, nous soutenons les droits menacés de notre peuple, n’en déplaise à nos dirigeants !

samedi 15 juin 2019

15 juin 2019 : revoilà Silien Larios



Le seul conseil, à vrai dire, qu’on puisse donner sur la lecture est de ne pas suivre de conseils, de se fier à son instinct, de faire usage de sa raison et de tirer ses propres conclusions.
(Virginia Woolf, Comment lire un livre, L’Arche, 2008)


Avec La Tour de Malévoz, Silien Larios relate une parenthèse dans sa vie : à la suite de la publication de son roman racontant une grève, L'usine des cadavres, , il est accueilli en résidence d'artiste de deux mois à l'hôpital psychiatrique de Malévoz, dans le Valais suisse. C'est un hôpital en milieu ouvert, sans portes et sans clefs ! La résidence devant s'achever par la grande kermesse de l'hôpital à laquelle participent le personnel et les pensionnaires, ainsi que les artistes invités.


« La tour de l’hôpital psychiatrique de Malévoz s’aperçoit au loin dans les cimes helvètes. La brume matinale la rend irréelle. » Le narrateur fait part de ses rencontres, qui vont du personnel soignant aux résidents, « êtres souffrant de troubles, nécessitant prioritairement le soulagement d’une souffrance existentielle ou relationnelle !... » Des êtres meurtris par la vie, qu'il apprivoise et qui lui font oublier ce qu'il appelle ses « névroses » d'ouvrier à la chaîne, lui aussi esquinté d'une autre manière.
Peu à peu, au fil des jours et des promenades et rencontres (Pablo, le moine, surnommé Saint Nicolas, lecteur de Céline et de Proust, aux curieuses homélies antireligieuses, Lenka, la psychologue, qui fait aussi du travail social en prison, Pascal le syndicaliste, Valentin le pianiste, Elsa la Polonaise, qu'il suppose rescapée des camps, Alain, le fou lunatique, capable de faire fuir les dames patronnesses venues apporter la bonne parole, Lili, la gitane diseuse de bonne aventure, Anaïs, la comédienne ambulante, le médecin-chef...), à l'intérieur du périmètre de l'hôpital ou dans les environs, dans la vallée en déconfiture économique, le narrateur, soucieux d'écouter (« Les yeux fermés, c’est d’une époque l’autre... D’un enchantement musical l’autre... ») et de regarder, les observe faire du théâtre, de la musique, du jardinage, préparer la fête, soigner, danser, boire et ripailler aussi. Il contemple également la nature, la montagne, les arbres et en saisit les nuances et la poésie.
L'auteur-narrateur a gardé de son passé d'ouvrier (qu'il reprendra d'ailleurs dès son retour en France) un ton farouche, indépendant, insoumis, indomptable même, que révèlent son style d'écriture (à bas la norme !) et son souci d'ouverture : « Je suis un humaniste avant tout !... Je perçois les rapports humains sous cet angle-là !... J’échange des idées et impressions avec le maximum de personnes que la vie fait rencontrer !... » Et il est bien obligé de constater que « Les fous !... Les marginaux font peur !... Dans une société en perdition ce sont les seuls qui peuvent défier tout les pouvoirs !... »
Il tire de sa résidence d'écrivain une expérience à plus d'un titre initiatique : loin de la ville et de son bruit, de sa pollution, loin des sentiers tracés de la vie ordinaire, familiale, professionnelle, il retrouve ici une combativité pour dénoncer avec ses phrases courtes, hachées, rageuses, les maux de notre temps, le conformisme en premier lieu, ce en quoi il se trouve en harmonie avec la plupart des personnes rencontrées. Le médecin-cher finit par lui avouer : « Le milieu hospitalier a tendance à avoir un côté normatif !... Or on a besoin que l'hôpital psychiatrique soit en quelque sorte un bordel organisé !..., un lieu organique, vivant. En ce sens, j'ai envie de dire qu'avec les artistes, on introduit enfin la folie à l'hôpital !... » Silien Larios se trouve pleinement d'accord avec Virginia Woolf : « Soyez une seule fois conforme, faites une fois ce que les autres font parce que cela se fait, et la léthargie gagne les nerfs les plus fins et les facultés les plus ténues de l’âme. Celle-ci devient tout spectacle à l’extérieur et vide à l’intérieur ; morne, endurcie, indifférente.. » (Virginia Woolf, "Montaigne", in Lectures intimes, R. Laffont, 2013)
Cependant l'auteur nous prévient en exergue : « Tout le raconté dans ce roman [qui est avant tout un récit], lieu, personnages, action, est imaginaire ! Absolument fictif! ! La seule réalité se trouve dans un ailleurs ! » Ce fictif, cet ailleurs que seule la littérature ou l'art permet, et qui nourrissent l'imaginaire du narrateur. Voulez-vous aller dans ce fictif-là ? Je vous y engage vivement…


D'autant plus que les peintures de Philippe Fagherazzi, artiste invité au même moment, offrent un contrepoint somptueux dans un style pictural aussi cru, sauvage et brut que l'écriture de l'auteur.

jeudi 13 juin 2019

13 juin 2019 : les violences



Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et qui lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue.
(Helder Dom Pessoa Câmara, Spirale de la violence, Desclée de Brouwer, 1970)


La violence d’État a repris de la vigueur ces dernières années, alors que j’espérais tant dans ma jeunesse que le nazisme l’avait tuée : au contraire, on peut considérer – ce que je dis depuis une dizaine d’années – qu’Hitler a gagné la guerre. Puisqu’on le copie effrontément, certes en plus petit, du moins par chez nous : chasse aux migrants un peu partout en Europe, violences policières contre les gilets jaunes en France et contre les opposants indépendantistes de Catalogne (et bonjour au suffrage universel : les députés élus par les électeurs ne peuvent pas siéger ! Non seulement en Espagne, mais même au Parlement européen, bravo l’Europe!!!), guerres impitoyables menées avec nos armes (Yemen, Syrie, Soudan, etc.), sans oublier la honte de l’Occident, le laisser-faire d’Israël contre Gaza et dans les territoires occupés. Bref, il me tarde de quitter ce monde de plus en plus féroce et inhospitalier…

Déjà Jacques Ellul nous en prévenait il y a plus de cinquante ans, à l’époque où, étudiant à Bordeaux, j’assistais au ciné-club de mon foyer, qu’il daigna animer une fois lors d’une projection mémorable du Nazarin de Bunuel. N’écrivait-il pas à ce moment-là que "Le droit établi par la violence sera toujours l’injustice. Le Bien établi par le ruse ou la contrainte sera toujours le Mal. La foi obtenue par le prosélytisme sera toujours l’hypocrisie. La Vérité répandue par la propagande sera pour toujours le Mensonge" (Exégèse des nouveaux lieux communs, Calmann-Lévy, 1966) ?

On critique beaucoup "les petits, les obscurs, les sans-grades" (jeunes des banlieues, migrants, gilets jaunes) pour leur prétendue violence, qui n’est souvent que la seule manière qu’ils ont de se manifester (au sens d’exister, d’être) et de… manifester. Car, dans notre société pathologiquement technologique et consumériste, où seul l’avoir, les chiffres, la statistique, le quantitatif comptent, ils nous rappellent, à leur manière, que l’être humain a aussi une âme et une vie intérieure qu’on a globalement oubliées d'inclure dans le calcul du PIB – et que celles-ci demandent à se développer.

Encore faudrait-il que les puissants ne soient pas plongés perpétuellement dans un mépris et une vulgarité arrogants comme M. Macron (qui, il est vrai, est loin d’atteindre les sommets de Trump), dont le petit florilège qui suit n’était certes pas attendu de la part d’un ministre ni d’un président de la République, tiré des "macronades" relevées dans le livre Le Président des ultra-riches (Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Zones, 2019) et reprises dans Cœur de boxeur : le vrai combat de Christophe Dettinger (Antoine Peillon, Les liens qui libèrent, 2019)
Alors seulement ministre :
2014 :
17 septembre : Il y a dans cette société [les abattoirs Gad, dans le Finistère, en liquidation judiciaire] une majorité de femmes ; il y en a qui sont pour beaucoup illettrées.
décembre : Je ne suis pas là pour protéger les jobs existants.
2015 :
février : Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout des autres.
mars : les salariés français sont trop payés.
2016 :
27 mai : [à un cégétiste] Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler.
Candidat à la présidence :
novembre : Je ne vais pas interdire Uber et les VTC, ce serait les renvoyer vendre de la drogue à Stains.
2017 :
février : le chômage de masse, en France, c’est parce que les travailleurs sont trop protégés.
Une fois président :
29 juin : Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.
juillet : Je n’aime pas le terme de pénibilité. Je le supprimerai, car il induit que le travail est une douleur.
2018 :
juin : Je dis aux jeunes : « Ne cherchez plus un patron, cherchez des clients.
12 juin : La politique sociale… Regardez : on met un pognon de dingues dans les minima sociaux et les gens sont quand même pauvres.
29 août : [parlant des Français au Danemark] le Gaulois, réfractaire au changement.
16 septembre : Si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, le café, la restauration, ou dans le bâtiment, […] je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] !
2019 :
janvier : Les gens en situation de difficulté, on va davantage les responsabiliser, car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent.

Quand l’exemple vient d’en haut, ne nous étonnons pas des dérapages des petits...