vendredi 4 septembre 2026

4 septembre 2026 : le poème du mois, Véronique Joyaux

Et savoir à cet instant que nous sommes si peu

juste une trace dans l'éternité 

Savoir que toujours les arbres pousseront

insouciants de notre absence .

(Véronique Joyaux, Furtive, Editinter, 2007) 

 

                     J'ai donc eu le plaisir de revoir Véronique Joyaux, et cette fois pour une durée assez longue (les trois jours de l'atelier d'écriture de Poitiers), et ça m'a donné envie de relire son œuvre, et en particulier le recueil Furtive, où éclate  son goût des mots et de la nature, des parages de la mer, du soleil et de l'ombre, et aussi une discrète douleur d'être.  J'avais eu le plaisir de préfacer son recueil Les âmes petites en 2011 (titre qui fait allusion au Gavroche de Victor Hugo : cette petite grande âme venait de s'envoler *) et nous nous sommes revus plusieurs fois lors de réunions de la Maison de la poésie de Poitiers. Elle était donc toute désignée pour que je choisisse un de ses poèmes ce mois-ci. Le voici donc, extrait de Furtive

Il y a des mots qui dorment

au fond des chambres sous le papier peint

entre la dernière page du livre et la couverture

comme les ombres des lampes sur les murs

il y a des mots qui s'entrouvrent

avec le glissement des rideaux

des gestes d'homme simples et généreux

l’éclatement d'un fruit gorgé de soleil

 

Des mots qui jaillissent à tire-d'aile

oiseaux de lumière et de rire

entre les arbres écarquillés

 

Des mots qui blessent comme des armes

mots de guerre mots de révolte mots de banlieue

éclats aiguisés du mal de vivre 

il y a des mots qui mentent et d'autres qui réconcilient

tant de mots inutiles que l'on emprunte au silence 

des mots gris que l'on enlève au jour

et qui meurent fatigués d'avoir mal vécu

 

Des mots aussi lancés vers le ciel

qui laissent leur sillage longtemps après l'arrivée de l'ombre

                    (Véronique Joyaux, octobre 2006) 

 

* Victor Hugo, Les Misérables,  Cinquième partie, Livre 1, Chapitre 15)

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…

Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler. 

                    J'ai eu le plaisir de lire récemment dans une Maison de retraite "La mort de Gavroche" sur la barricade. La quinzaine de résidents présents (moyenne d'âge 95 ans) ont été enchantés malgré le thème de la mort, que je savais un peu tabou à leur âge. Il faut dire que lire du Victor Hugo à haute voix est un plaisir incomparable chez le lecteur et, je l'espère, chez les auditeurs, comme en a témoigné récemment le récital triomphal de Fabrice Lucchini..

                     

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 3 septembre 2026

3 septembre 2026 : les petites histoire de Jipé 7

Moustique : plus dangereux que n'importe quelle bête féroce.

(Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, Mille et une nuits, 2000)

 


                    Dans mon atelier d'écriture du mois d'août, j'ai écrit le petit texte suivant que je devais sans doute méditer depuis des années. Et pourtant, cette année, les moustiques ne sont pas montés jusqu'à mon huitième étage ! Mais à Poitiers, justement, j'avais dormi chez des amis où j'avais été importuné pendant la nuit par une des bêtes féroces dont Flaubert à fait une de ses idées reçues les plus drôles ! ce qui m'a inspiré le texte suivant :

 

Moustique

C’est la nuit,

La nuit je dors.

Normalement !

Bzbzbzbzbzbz...

Je me réveille, diable, c’est un moustique. Normal, après la pluie d’hier. Et la fenêtre, que j’ai laissé ouverte, puisque la nuit, l’ai est un peu moins caniculaire… Et puis j’espérais peut-être que les étoiles viendraient me faire un clin d’œil et m’embrasser pour me régaler de songes ardents. La fenêtre, donc, a laissé entrer un moustique qui zinzinule à mon oreille sa chanson monotone ! Car il n’a as appris la musique, lui ! Ce n’est pas du Mozart, c’est plutôt du bruit.

Voilà qui me ramène quelques quarante années en arrière. Quarante-quatre, précisément. C’était les premiers mois de mon fils : je le surnommais justement Moustique, car son prénom commençait par M, et qu’il avait la particularité de ne pas nous laisser tranquille pendant les nuits. Vers 2 h de la nuit, puis vers 6 h du matin, il poussait des hurlements à réveiller un régiment. Pour qu’on le change ou qu’on lui approte un biberon.

Et je me levais, furieux et excédé, mais content aussi : il était vivant, au moins, et le faisait entendre. C’était notre Moustique à nous, c’est nous qui l’avions fait. Et on lui pardonnait volontiers ces réveils intempestifs!

Mais ce moustique actuel, bien plus petit, j’ai beaucoup de mal à lui pardonner. Je souffre de l’entendre. Pendant une vingtaine de minutes, il reste silencieux, sans doute pour digérer la pinte de sang qu’il s’est octroyée frauduleusement, puis au moment où je me rendors, voilà-t-y pas qu’il remonte sur son manège pour tourner autour de mes oreilles ! Je me dis : « Non, l’Enfer, ce n’est pas les autres, mais bien un moustique ! »

Et je rêve du Paradis où, si ça se trouve, on n’a pas besoin de dormir : et pas de bébés hurleurs ni de moustique zinzinulant ! Oui, mais il y a des Anges. Et ils sont nombreux, dit-on. Et, quand ils battent des ailes pour prendre leur envol, ça doit en faire, du boucan ! Et c’est peut-être bien désagréable ! Et, pensant à eux, je m’envole moi aussi, je plane dans les mystères du ciel, je survole les terres et les mers, je m’endors apaisé, quand…

Bzbzbzbzbzbz...

Pardi, il ne m’a pas oublié, le bougre, ou il a envie que je l’applaudis...

Allons, voyons le bon côté des choses. Je suis encore vivant. Parfois, avec ces diables de moustiques, j’ai envie de partir définitivement. Mais, depuis qu’un vieux monsieur m’a dit qu’il avait essayé de téléphoner à Saint Pierre et que la réponse sans appel était : « Désolé, c’est complet. Il faut attendre une dizaine d’années », je me suis dit : « Mon Dieu, et moi qui n’aime pas attendre, va falloir encore que je poireaute ! »

Et j’ai préféré conclure : « Vivent les moustiques ! »


 

 





 

 

 

mardi 1 septembre 2026

1er septembre 2026 : Le 31 du mois d'août; chanson du mois

Ulysse […] n’est guère obsédé par cette ritournelle du XXIème siècle : « Le monde change ! Il faut l’accepter ! » Dans la pensée antique, on ne s’inflige pas ce pensum formulé par Hannah Arendt : « la dégradation obligatoire d’être de son temps ».

(Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Éd. Des Équateurs, 2018)

 

 

                        Je me souviens que ma grand-mère maternelle chantait très biens ; quand elle nous emmenait cueillir les mûres en 1952 et 1953, elle nous chantait une chanson de marins célèbre, qui datait du temps du corsaire français Surcouf : Le 31 du mois d'août que nous apprécions vivement, mon frère aîné Michel et moi. Pour entamer le mois de septembre, ce sera donc la chanson du mois, en hommage à cette divine grand-mère qui nous a tant appris de la vie.

 

  

             Et bien sûr, ça me rappelle aussi aujourd'hui mes longs voyages en mer, particulièrement ceux de 2013 et 2015 sur des cargos. même si j'ai échappé aux pirates (on nous faisait visiter la salle où on devait se réfugier en cas d'attaque) et à la guerre...

 

Le trente et un du mois d'août
Nous vîmes venir sous l'vent vers nous,
Le trente et un du mois d'août
Nous vîmes venir sous l'vent vers nous,
Une frégate d'Angleterre
Qui fendait l'air et puis les eaux,
Voguant pour aller à Bordeaux 

{Refrain:}
Buvons un coup, buvons-en deux
A la santé des amoureux,
Buvons un coup, buvons-en deux
A la santé des amoureux,
A la santé du Roi de France
Et merde pour le Roi d'Angleterre,
Qui nous a déclaré la guerre !

Le capitaine, un grand forban,
Fait appeler son lieutenant
Le capitaine, un grand forban,
Fait appeler son lieutenant :
"Lieutenant, te sens-tu capable,
Dis-moi, te sens-tu z'assez fort
Pour prendre l'Anglais à son bord ? 
{au Refrain} 
Le lieutenant fier z'et hardi
Lui répond : Capitaine, z'oui
Le lieutenant fier z'et hardi
Lui répond : Capitaine, z'oui
Faites branl'bas à l'équipage
Je vas z'hisser not'pavillon
Qui rest'ra haut, nous le jurons.

{au Refrain}

Le maître donne un coup d'sifflet
Pour faire monter les deux bordées
Le maître donne un coup d'sifflet
Pour faire monter les deux bordées
Tout est paré pour l'abordage
Hardis gabiers, fiers matelots
Braves canonniers, mousses, petiots.

{au Refrain}

Vire lof pour lof en bourlinguant,
Je l'abordions par son avant
Vire lof pour lof en bourlinguant,
Je l'abordions par son avant
A coup de haches d'abordage
De pique, de sabre, de mousquetons,
En trois cinq sec, je l'arrimions

{au Refrain}

Que dira-t-on du grand rafiot,
En Angleterre et à Bordeaux,
Que dira-t-on du grand rafiot,
En Angleterre et à Bordeaux,
Qu'a laissé prendre son équipage
Par un corsaire de six canons
Lui qu'en avait trente et si bons ?

{au Refrain}

 

 

Pour l'écouter, deux versions aux paroles légèrement différentes :

https://www.youtube.com/watch?v=N0g0mfS3j6s 

https://www.youtube.com/watch?v= et Igvsl0HbUZA