Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 15 février 2020

15 février 2020 : un roman des Indes


Passer trois semaines dans cet espace réduit, sombre et sans air, aurait dû normalement être une épreuve d’un ennui quasi insupportable. Pourtant, étrangement, il n’en fut rien : jamais deux heures pareilles ni deux jours semblables. La grande proximité, la faible lumière et le tambourinement de la pluie à l’extérieur avaient créé une atmosphère d’intimité pressante parmi les femmes ; parce qu’elles étaient étrangères l’une à l’autre, tout ce qui se disait sonnait neuf et surprenant ; même la plus ordinaire des discussions pouvait prétendre des tournures inattendues.
(Amitav Ghosh, Un océan de pavots, trad. Christiane Besse, R. Laffont, 2008)

L’Inde vers 1838. Les Anglais exercent leur domination avec une rigueur exemplaire, le croient-ils du moins. En tout cas, le racisme colonial fonctionne dans toute sa splendeur, et les coloniaux ne sont venus là que pour s’enrichir. Pas tous cependant : ainsi le conservateur du jardin botanique de Ghazipour et savant botaniste, un Français, Lambert, qui ne vit que pour les plantes et pour ses découvertes, et qui, ému de la misère environnante, s’endette auprès des prêteurs sur gages. Il meurt prématurément, ruiné, et sa fille Paulette, âgée de dix-sept ans, élevée par une Indienne avec son frère de lait Jodu, se voit confiée à une famille anglaise, les Burnham. M. Burnham, sous couvert de charité évangélique, la prend sous son aile. C’est en fait un féroce commerçant qui s’est enrichi par le commerce de l’opium avec la Chine. Il a peu à peu étendu son empire, obligé les Indiens de la région à abandonner toute autre culture, les mettant à sa merci, y compris le raja local, Neel, fortement endetté et qui va être condamné au bagne par la justice anglaise. Et Paulette rêve de l’ïle Maurice, dont était originaire sa mère morte à sa naissance.


La jeune paysanne, Deeti, cultive donc le pavot pendant que son mari, ancien supplétif de l’armée anglaise, revenu en très mauvais état des guerres coloniales et souffrant beaucoup, travaille à la factorerie d’opium, tout en étant complètement accroc à l'opium. Quand il meurt, laissant une fille, Deeti choisit, pour ne pas tomber entre les mains de son beau-frère concupiscent, de partager le sort de son mari sur le bûcher funéraire, après avoir confié sa fille à sa propre famille. Elle est sauvée du bûcher par Kuala, un paria, et ils doivent s’enfuir ensemble. Ils rejoignent le convoi de "coolies" qui doit embarquer vers l’île Maurice sur l’Ibis, un ancien navire négrier, affrété par Burnham, qui continue le commerce des êtres humains depuis l’abolition de l’esclavage, masqué sous l’appellation de migration, en attendant de se lancer dans le commerce de l’opium.
Sur ce navire est embarqué Zachary Reid, Américain fils d’une esclave quarteronne et de son propriétaire, il a pu s’y embarquer comme charpentier : il est blanc de peau et personne ne soupçonne sa "négritude". Le capitaine étant mort, le lieutenant impitoyable et pervers ayant été jeté à la mer par les lascars, jeunes Indiens et autres Asiatiques réunis par le goût du risque et excellents marins, il a dû prendre le commandement jusqu’à Calcutta, bien secondé par le chef des lascars, Sereng Ali.
Tous se retrouvent sur l’Ibis sous un nom d’emprunt, Jodu qui a toujours rêvé d’un gros bateau et qui va se retrouver moussaillon, Paulette, qui a réussi à s’enfuir de chez les Burnham pour échapper à un mariage répugnant, Deeti et Kuala. Mais ils y trouvent aussi Neel, condamné au bagne à Maurice avec Ah Fatt, un métis cantonais, et de nombreux autres personnages, en quête d’une nouvelle vie. Hélas, les soldats et gardiens qui encadrent les deux forçats, le nouveau second, tout aussi pervers que le précédent lieutenant, font que le voyage va se transformer en une sorte d’équipée sauvage, les coolies n’étant au fond rien de mieux que les anciens esclaves à fond de cale des anciens navires négriers.
Une fois à bord, les personnages se croisent. La mer flamboyante, le roulis, les vents furieux font naître des émotions d’autant plus violentes que les exactions des maîtres du bord, le capitaine, le second, le chef des soldats et le quartier-maître, font régner un ordre qui n’a rien à envier à celui du Bounty. Le navire est lui-même un personnage. Certains, les plus faibles, meurent en cours de route. Les autres subissent une sorte de changement spirituel. Les religions se mêlent, les classes sociales et castes aussi. On a un tableau assez complet de la colonisation anglaise et de ses méfaits.
Étant en ce moment en Guadeloupe où effectivement, après l’abolition de l’esclavage en 1848, furent enrôlés de force des Indiens de Pondichéry pour remplacer les esclaves à faible prix (un nombre important moururent sous les mauvais traitements), j’ai trouvé cet excellent roman historique (aussi bon et haletant qu’un bon Dumas) très utile pour comprendre les phénomènes coloniaux. L’Angleterre interdit la traite en 1807 et l’esclavage en 1833… Mais jetons un coup d’œil autour de nous : nos modernes migrants venus à travers la Méditerranée, et aussi ceux qui viennent d’Europe de l’est, les Haïtiens ici, sont à peine mieux lotis. Le capitalisme n’a pas changé depuis les débuts du XIXème siècle, il a toujours besoin d’une main-d’œuvre corvéable à merci, et peu coûteuse. Notre mode de vie repose là-dessus.
Un bien beau livre, en tout cas, à recommander.

lundi 10 février 2020

10 février 2020 : résister, le poème du mois


Lettre du 28 mai 1967 : Rumine ça un instant : colonisateur, usurier, foncièrement voleur, assassin par intérêt, kidnappeur esclavagiste, fabricant de canons, de bombes et de gaz toxiques, parasite égocentrique, langue fourchue, cet homme étrange tente de nous faire croire que c'est nous qui devons nous adapter à ses valeurs, que nous devons apprendre à lui ressembler davantage ; et que si nous ne le faisons pas, nous sommes des arriérés, des sous-développés, des rustres…
(George Jackson, Les Frères de Soledad, trad. Catherine Roux, Gallimard, 1971)


Au moment où les violences policières, n’en déplaise aux médias et aux ministres aux ordres, font de notre pays (et en particulier de Bordeaux le 8 février dernier) un sol de barbarie, je pense à nos amis palestiniens de Gaza et des territoires occupés, encore plus que nous réprimés, bastonnés, martyrisés, assassinés et dans le meilleur des cas asservis, et j’ai choisi ce poème écrit là-bas par un poète druze chrétien de Palestine. Avec le patronage de George Jackson, autre martyr de la liberté et de la résistance.


Je résisterai
Je perdrai peut-être – si tu le désires – ma subsistance
Je vendrai peut-être mes habits et mon matelas
Je travaillerai peut-être à la carrière comme portefaix, balayeur des rues
Je chercherai peut-être dans le crottin des grains
Je resterai peut-être nu et affamé
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai
Tu me dépouilleras peut-être du dernier pouce de ma terre
Tu jetteras peut-être ma jeunesse en prison
Tu pilleras peut-être l’héritage de mes ancêtres.
Tu brûleras peut-être mes poèmes et mes livres
Tu jetteras peut-être mon corps aux chiens
Tu dresseras peut-être sur notre village l’épouvantail de la terreur
Mais je ne marchanderai pas
O ennemi du soleil
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai
Tu éteindras peut-être toute lumière dans ma vie
Tu me priveras peut-être de toute tendresse de ma mère
Tu falsifieras peut-être mon histoire
Tu mettras peut-être des masques pour tromper mes amis
Tu élèveras peut-être autour de moi des murs et des murs
Tu me crucifieras peut-être un jour devant des spectacles indignes
O ennemi du soleil
Je jure que je ne marchanderai pas
Et jusqu’à la dernière pulsation de mes veines
Je résisterai


Samih al-Qasim (1939-2014)




mardi 24 décembre 2019

24 décembre 2019 : Guadeloupe en vue



 
Ouvrez moins les prisons un peu plus l'évangile
Par une immense paix rendez le sol fertile
Plus de guerre plus d'échafaud
L'un est opprobre et crime et l'autre est barbarie
Pourquoi toujours punir et quand le faible crie
L'abandonner jusqu'au tombeau

(Louise Michel, Lueurs dans l'ombre : poème)


Voilà, je voudrais mettre ce voyage que je vais accomplir du 27 décembre au 22 mars (environ) sous le signe de Louise Michel. Je vais étoffer le chapitre déjà écrit qui fera partie du futur livre sur « mes femmes écrivains », car je pense que Louise Michel est très injustement minimisée en tant qu’écrivain, sans doute par misogynie des experts en littérature autant que par haine féroce des bourgeois devant celle qui les a vilipendés avec talent.






La route devant la maison 
de mes amis guadeloupéens 
sur les hauteurs de Baillif 






Je vais penser à elle sur le cargo et à son long voyage vers le bagne de Nouvelle-Calédonie où elle fut transférée (par bateau) en 1873 pour sa conduite pendant la Commune de Paris. Et à sa formidable conduite dans cette île lointaine où elle s’intéressa notamment à la botanique et aux Canaques qui devinrent ses amis et dont elle apprit un peu la langue et écrivit les légendes qui lui furent contées, avant de leur proposer un enseignement adapté. En 1878, pendant leur révolte, elle fut la seule communarde à prendre leur défense !

Chutes du Carbet 


Mais je penserai aussi à vous tous qui restez sur le vieux continent… Je vous souhaite de passer un hiver pas trop froid ! Et d'abord de belles fêtes de fin d'année Je vous réchaufferai de loin.