Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 14 octobre 2019

14 octobre 2019 : Pour les Kurdes


Les frontières sont maléfiques. Elles séparent, discriminent, engendrent des conflits et encouragent l’intolérance.
(Bernard Jurth, Les graveurs de mémoire, L’Harmattan, 2009)



Un poème de Fabrice Selingant



Ô, Amies Kurdes


Jamais je ne saurai combien de saphirs, constellent la voie lactée,
tant ils sont innombrables, malgré tout le temps, jamais je ne saurai.
Jamais je ne saurai combien de saphirs, constellent la voie lactée, 
 
Belles kurdes à l'âme fière, vous avec vos châles si fleuris,
vous, ces femmes, êtes précieuses, ô combattantes du progrès,
Plus jamais, je ne veux vous voir tuées, ni canonnées, ni bombardées.

Combien de rubis, combien de perles, dans le noir de l'immensité,
je pourrai user ma vie entière que jamais je ne le saurai,
combien de rubis, combien de perles, dans le noir de l'immensité.

Les dents blanches de vos sourires, les douces lèvres de l'amitié,
Tous vos beaux regards si directs et malgré les armes à vos côtés,
votre fraternité si rebelle et votre entière féminité.

Oui, un grand peuple n'obéit pas, lorsque vient l'ordre de massacrer,
Oui, un peuple digne ne le fait pas, lorsqu'on lui dit de bombarder.
Oui, un grand peuple n'obéit pas, lorsque vient l'ordre de massacrer,

Combien de civils, de braves gens, de femmes, d'enfants, ici, mourront,
si la Turquie bombarde encore, combien d'innocents tant pleureront
Amis, chéris, parents, frères et sœurs, si la Turquie bombarde encore. 
 
Moi, je sais le ciel bien trop vaste, c'est inutile d'en ajouter.
Je sais l'océan des pleurs, cela suffit, l'eau salée est trop amère.
Moi, je sais le ciel bien trop vaste, c'est inutile d'en ajouter.

Ô, Amies Kurdes, nos gouvernants ont tant fait preuve d'indignité,
Amies, je vous veux toutes vivantes, faire stopper les pluies de grêle.
Ô, Amies Kurdes, nos gouvernants ont tant fait preuve d'indignité.


Fabrice Selingant

dimanche 13 octobre 2019

13 octobre 2019 : prédateurs !


À partir du XIXème siècle, parallèlement à l’essor du capitalisme industriel, la lutte contre le froid est devenue un immense marché qui a certes atténué certaines souffrances et modifié les normes de confort, mais au pris d’une gabegie écologique et énergétique immense. Un nouveau besoin de chauffage individuel, largement identifié au confort moderne, naît et se démocratise, qui aboutit aux dérives absurdes de la climatisation généralisée et des appartements surchauffés.
(François Jarrige, La décroissance, N° 158, avril 2019)


Au secours, il fait encore chaud ! On va pouvoir faire des économies d’énergie, à moins que la clim continue à marcher à fond… Question : quand va-t-on lancer notre chauffage collectif ? Personnellement, j’attendrai bien jusqu’au 1er novembre, vu les températures actuelles. Pour l’instant, ça ne descend pas au-dessous de 20° chez moi ! À quoi bon se lancer dans un chauffage insensé ? Les gens n’ont qu’à se couvrir. C’est quand même anormal de passer tout l’hiver en t-shirt à l’intérieur et de ne se couvrir d’un pull que pour sortir. Quand j’étais petit, on gardait le pull à la maison d’octobre à avril. On n’en mourait pas, que je sache…
Sur un autre sujet, qui est en fait le même, c’est-à-dire la dictature de la technologie sur nos vies, Alain Damasio notait dans Siné Mensuel (N° 85, avril 2019) que "les Gafa n’essaient pas de nous contraindre à faire ceci ou cela. Ils nous donnent simplement un ensemble d’outils qui nous permettent de maximiser notre auto-aliénation. j’appelle ça le « self-serf-vice ». Applis, smartphone, bijoux connectés, jeux vidéo addictifs… Nous y plongeons avec délice tout en sentant très bien les degrés de liberté qu’on y perd. Comme si la liberté, par son ampleur et ses possibilités, nous terrorisait…" Encore aujourd’hui, dans le tram, je regardais ces jeunes (et moins jeunes) autour de moi l’oeil vissé sur leur petie machine à main. Préférant la compagnie d’une machine à celle des êtres humains autour d’eux : plus de regard, plus de parole, une vie immobile plongée dans le virtuel. Plus loin sur le trajet du tram à chez moi, je croise trois jeunes (garçons, environ 15 ans), et je les suis, écoutant leur conversation, car eux au moins avaient leurs smartphones dans les poches ; ça portait sur une fille, l’un des trois prétendait espérer sortir avec elle ; le langage était d’une pauvreté affligeante (on était à mille lieues de Marivaux), que peuvent-ils bien apprendre en classe ? Au moins tentaient-ils de sortir de l’isolement créé par le numérique...


Et après on s’étonne qu’un beau jour, des rebelles apparaissent : le même Alain Damasio notait aussi que les "gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique – qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine !" Ils se battent pour qu'un monde vivant nous soit rendu. Christophe Cailleaux,dans le dernier n° de La Décroissance (octobre 2019) ajoute, à propos de l’école, que "cette industrie de l’éducatif numérique [est] aussi un moyen de supprimer des postes, de gérer le personnel et les élèves de manière rationnelle, de nous soumettre à un management par l’instabilité, puisqu’en permanence on nous fait comprendre qu’on est incapables de faire notre métier, qu’il faut se remettre sans arrêt en question et s’adapter aux nouvelles technologies". Et ceux qui ne peuvent pas (ou ne veulent pas) sont éjectés du système. C’est ainsi qu’un homme victime d’un burn-out a abouti dans notre tour, en congé de longue durée et, me dit-il, incapable de continuer dans un monde du travail livré au harcèlement permanent.
Et voilà qu’en plus Christophe Cailleaux rappelle le drame de "ceux qui se retrouvent marginalisés parce qu’ils n’ont pas internet, alors que les institutions passent de plus en plus par le numérique, que ce soit les impôts, Pôle emploi, la CAF, etc", ce qui les rend incapables de gérer leur propre vie. Puisque bientôt tout passera par ce fameux numérique, pourtant énorme consommateur d’énergie (le stockage des données est énergivore), et prédateur de la planète de par la quantité de métaux rares qu’il faut dans un smartphone et autres outils numériques. Prédation qui s'ajoute à celle qu’apporte l’explosion du transport électrique individuel en ville : "les caractéristiques physico-chimiques de ces batteries [des trottinettes électriques], en général au plomb ou lithium-ion, sont comparables à celles des automobiles. […] nombre de leurs composants, silicium, nickel, manganèse, cobalt (en grande partie venus du Congo, un des pays les plus corrompus au monde…) participent à la prédation de la terre' (Alain Gras, La décroissance, N°163, octobre 2019).


Heureusement qu'il reste encore des magazines libres et critiques, parce que si on devait uniquement compter sur BFM TV et autres chaînes de télé pour s'informer ! Sur ce, je vous laisse pendant quinze jours pour observer de plus près les méfaits de notre civilisation en milieu rural (Aveyron) puis urbain (Montpellier)… 
 

jeudi 10 octobre 2019

10 octobre 2019 : les petits et grands chefaillons qui nous font tant de mal


On est suspendu à l’humeur d’un chef. On a tout juste une existence propre. On n’existe qu’en fonction de notre parfaite soumission. La moindre tentative de redresser la tête et c’est le spectre du pavé !... Le spectre du pavé !
(Jean Meckert, L’homme au marteau, J. Losfeld, 2006)


Mon père était certes un tyran domestique – du moins il apparaissait tel à nos yeux d’adolescents de 17 et 18 ans, quand nous sommes devenus externes, mon frère Michel et moi – mais j’ai toujours compris, qu’ayant toujours été obligé de faire des courbettes serviles, voire de se taire ou même de se mettre à plat ventre devant les petits ou grands chefaillons qu’il a connus pendant ses périodes de travail à la ferme, en entreprise ou à l’armée, que le seul endroit où il pouvait se comporter en chef, c’était en famille, particulièrement quand la parentèle venait nous rendre visite. Ça nous horripilait, bien entendu. Mon frère Michel ne s’en est jamais remis. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de mal à supporter ordres et injonctions. Et je sais à quel point le monde du travail peut être impitoyable, ce que nous a rappelé entre autres le procès (à retardement) de France télécom il y a peu, où la privatisation a fait l’objet de mesures de management visant à mener la vie dure à un certain nombre de cadres pour qu’ils démissionnent ou s’en aillent ailleurs ; un trop gran nombre se sont suicidés. On y a vu tous ces patrons et leurs sbires des DRH (directions des ressources humaines, excusez-moi, messieurs, mais je suis une personne humaine, pas une ressource) y venir, offusqués d’être en posture d’accusés, et n’ayant pas le moindre remords après la vague de suicides des années 2000. Je me suis dit que si l’un des harcelés au travail avait choisi le meurtre à la place du suicide, les DRH – au lieu de continuer à foutre la trouille à tout le monde – auraient peut-être commencé à paniquer eux aussi !
Rappelons-nous des mots d’Alain Accardo : "Autrefois, dans les tranchées de la Marne, les généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats, "pour l’exemple". Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes. Remarquable progrès dans la gestion des ressources humaines !"


Les romans de Jean Meckert sont noirs, très noirs (même quand ce sont des polars de Série noire signés John ou Jean Amila). Ici, nous sommes dans les années 30, c’est le roman de la vie quotidienne d’un petit employé aux écritures des Contributions directes, Augustin Marcadet, livré à des tâches répétitives et peu valorisantes, méprisé et même insulté régulièrement par le chef du bureau, comme d’ailleurs tous ses collègues : et nul ne se révolte ! Marié à Émilienne, une gentille femme qui a cessé de travailler après la naissance de leur fille Monique, notre Augustin supporte tant bien que mal la médiocrité de son quotidien. Mais à trente ans, se regardant dans un miroir, il "se trouvait toujours bien laid, bien quelconque, avec des cheveux plats peignés en arrière, ses oreilles un peu décollées, sa maigreur de petit bureaucrate, sa cravate façon ficelle, son col de chemise mal coupé qui montait trop haut. Laid, avec ou sans sourire. Fatigué, médiocre, quelconque, lui, Augustin Marcadet", et il prend conscience qu’il n’en peut plus : "Trente ans ! pensait Augustin… Ça lui paraissait comme le seuil de la vieillesse, l’abandon des illusions, l’encroûtement, la saleté, la ruine. Non, non, non !", avec la retraite comme seul horizon consolant. On le suit dans le métro, au travail, où on le voit écouter les commérages ou les plaintes des collègues, les commentaires des étapes du tour de France, déjeuner d'un plat réchauffé, faire une petite pause au square, subir les brimades du chef et de la sous-cheffe, et rentrer chez soi, l’esprit vide. Le soir, une fois la fillette couchée, tandis que sa femme coud ou tricote, tout en écoutant la radio, il sort un livre de droit, faisant semblant d’étudier (dans l’espoir de passer un concours pour monter en grade), mais le cœur n’y est pas... C’était déjà, à la fin des années 30, une fois les illusions du Front populaire passées, la trilogie métro-boulot-dodo à laquelle le chômage s’adjoignait pour faire une tetralogie.
Augustin finit par craquer, et à la suite d’une nouvelle remontrance particulièrement insultante de son chef, il réplique et l’insulte à son tour, puis quitte le bureau, admiré par ses collègues qui n’ont jamais osé franchir le pas. Il s’en cache d’abord à sa femme, puis tente de lui expliquer : "je suis absolument dégoûté de la vie qu’on mène…Arriver à trente ans, là, et puis s'apercevoir qu'on est un rien du tout vivant... Partir travailler le matin, rentrer le soir... Se perdre dans des habitudes, avoir du cadavre autour de soi... N'avoir rien, rien à espérer que des petites promenades du dimanche au Bois de Vincennes... Sentir que tout ce qui est beau, et grand, et vrai, c'est pas pour nous... N'avoir le droit qu'à fermer sa gueule et compter des petits sous... Tu ne comprends donc pas, Émilienne, que c'est atroce, et qu'il y a des moments où on n'en peut plus ?..." Il se met à la recherche d’un boulot, mais ils sont des centaines à la faire, et au bout de huit ans de bureau, il ne sait pas se vendre et peut-être ne sait-il plus faire grand-chose d'autre que gratte-papier. Mais il sent qu’il a regagné son estime de soi : "Pour une fois qu’il avait agi en homme, il n’allait pas le regretter !… Il était quelqu’un quand même, malgré sa petite allure et son cabas à mangeaille !… Il avait fait quelque chose que bien peu de gens avaient le courage de faire : jouer sa sécurité, pour un peu de dignité", car "ça compte, quand même, la dignité humaine !… S’il y en a qui peuvent s’en passer, moi, je ne peux pas !…" Il a même envie de tout quitter, sa femme ne le comprenant plus… Mais le coup de fouet ne sera qu’un feu de paille. Pas facile d’échapper à sa condition de prolo.
L’écriture de Meckert, sobre et incroyablement moderne, probablement influencée par Céline (on retrouve ses tics d’abondance des ! et des …, mais on songe aussi à Henri Calet ou à Louis Guilloux) fait de L'homme au marteau (allusion à une expression utilisée par les commentateurs radio du tour de France pour désigner le champion qui craque soudain) un roman existentialiste avant la lettre (première parution 1943), un roman de la condition humaine et du destin écrasant. Un roman de la prise de conscience de la liberté et de la dignité, même si le héros (ou anti-héros) finit par rentrer dans le rang. Un roman qui nous rend notre dignité à nous aussi, lecteurs.
Attention, si vous cherchez du pur divertissement, passez votre chemin !