mardi 14 avril 2026

14 avril 2026 : accepter la différence

« Aie confiance dans l'âme humaine, frère Léon, et surtout n'écoute pas les gens sages. L'âme humaine peut l'impossible. »

(Nikos Kazantzakis, Le pauvre d'Assise==, trad. Gisèle Prassinos et Pierre Fridas, Presses Pocket, 1991)

 

                    J'ai l'impression qu'à force de fréquenter des gens hors du commun, dans la vie (par exemple les vieux en EHPAD, ou ceux/celles qui ont eu affaire à la psychiatrie dans les GEM - Groupes d'Entraide Mutuelle et associations du même type, les gens qui préfèrent la précarité au salariat, les étrangers, voire les SDF, etc.), dans la littérature (cf Le pauvre d'Assise, de Nikos Kazantzakis), au cinéma (cf récemment Compostelle, Sauvage et Plus fort que moi), je me sens si bien avec eux/elles que je finis par redouter de rencontrer les gens "normaux", surtout ceux qui se prétendent tels. Et qui sont en réalité normatifs, normalisateurs, qui mettent la réalité humaine, si variée, si riche de différences, en cases, et qui sont souvent racistes, méchants, trop cadrés pour moi. Je m'efforce de ne pas trop les fréquenter, et de rester presque muet en leur présence. Tant pis pour moi, je me prive peut-être.

                  Aussi suis-je allé voir ces temps-ci, pour compléter mon panorama de la différence deux films dans la lignée de Compostelle. Si dans ce dernier film, le héros était un jeune dévoyé jugé irrécupérable, dans Sauvage, l'héroïne est une jeune fille complètement à part, asociale, qui préfère se retirer dans les bois, et tandis que dans Plus fort que moi, le héros dont on suit la vie depuis l'adolescence, se révèle atteint d'un mal mystérieux qui l'amène à souvent se mettre à crier ou à émettre des insanités ordurières irrépressibles.

               Compostelle montrait le cheminement qui conduisait à une sorte de rédemption proche des paroles se François d'Assise dans le beau roman de Kazantzaki : on peut avoir confiance dans l'âme humaine !


                    Pareillement, dans Plus fort que moi, John, se trouve atteint dès ses douze ans d'un syndrome terriblement handicapant (et que même les médecins ne comprennent pas), qui va le reléguer dans une vie difficile, et qui va même disloquer sa famille : le père s'en va. La rencontre vers ses vingt ans de Dottie, la mère de son seul copain, infirmière psychiatrique, va mettre des mots sur son état de santé et va, surtout, le persuader qu'il peut s'insérer dans la société. John apprend à s'accepter et après des années de travail sur soi, à se faire accepter. Et de canard boiteux, il arrive à aider les autres atteints du même syndrome. Comme Compostelle, c'est une ode à la tolérance, un film qui nous touche profondément et, qui sait, peut être susceptible de nous faire mieux accepter les différences.

 

                  Par contre la jeune fille de Sauvage, Anja, ne trouve pas la route ni le chemin qui lui permettrait de s'adapter au monde. Ses parents vivent en communauté avec deux autres couples dans une vieille maison qu'ils ont restaurée en Ardèche. Ces néo-ruraux ont l'ambition de recréer un élevage de vers à soie. Tout se passe à peu près bien, sauf pour Anja, la fille de Sam et de Karl. La jeune fille s'isole, devient presque muette, finit par se cacher. Seule Sam, sa mère, arrive à garder un maigre contact. Ici, aucun jugement sur la vie en communauté,  ni sur le fait que Sam ne juge pas sa fille et la préfère en liberté dans les bois plutôt qu'en internement dans une maison psychiatrique. Le film est dur, dérangeant même pour qu'on accepte cet amour maternel si radical. Là, c'est plus difficile d'accepter un être si différent, même si l'Ardèche est magnifique, et j'ai trouvé le film fort intéressant. 

samedi 11 avril 2026

10 avril 2026 : le poème du mois, Jules Laforgue

 Ah ! que la Vie est quotidienne...

(Jules Laforgue, Les Complaintes, 1885) 

 

                    J'ai découvert Laforgue et ses Complaintes il y a longtemps. J'étais alors étudiant et je traînais mon vague à l'âme, qui me faisait trouver chez ce poète des reflets de ce que je ressentais. Évidemment, à l'époque, je n'avais ni radio, ni télévision, ni internet, ni de véritables amis, j'étais très solitaire et je trouvais moi aussi la vie bien quotidienne et pénible. Lui, il était atteint de tuberculose et mourut à 27 ans. Je m'étais mis dans la tête que je n'allais pas dépasser 30 ! Heureusement, ma perforation de l'estomac, l'hémorragie qui s'ensuivit fin novembre 1968, l'opération et l'hospitalisation (deux mois d'hôpital quand même) me firent comprendre qu'il fallait mettre de côté mon cafard et mon spleen. J'ai donc commencé mon entreprise de ce que j'appelle aujourd'hui ma résurrection, projet qui m'a quand même pris quatre ans et qui m'a permis de quitter Angers (mon premier poste de bibliothécaire) en un homme presque nouveau.

                    Je vous livre ce petit poème de Laforgue que j'apprécie beaucoup. Ah, cette question finale Et que Dieu n'est-il à refaire ? m'a tourné dans la tête longtemps. Je ne suis pas sûr de ne pas me poser encore et toujours le même questionnement...


gravure parue juste après sa mort  (1887)

dans la France pittoresque 

 

Je ne suis qu'un viveur lunaire...

 

Je ne suis qu'un viveur lunaire
Qui fait des ronds dans les bassins,
Et cela, sans autre dessein
Que devenir un légendaire.

Retroussant d'un air de défi
Mes manches de mandarin pâle,
J'arrondis ma bouche et - j'exhale
Des conseils doux de Crucifix.

Ah ! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans !
Mais où sont les Lunes d'antan ?
Et que Dieu n'est-il à refaire ?
 
(Jules Laforgue, Locutions des Pierrots, XVI) 

 

lundi 6 avril 2026

6 avril 2026 : Résurrection de Compostelle à chacun de nous

 

On coupe les ponts, et tout simplement on avance. On se voit appelé, et il faut sortir de l'existence qu'on a menée jusqu'alors, il faut « exister » au sens le plus strict du terme.

(Dietrich Bonhoeffer, Le prix de la grâce, Seuil, 1971)

 

                       C'est la troisième fois depuis 2011 et mon arrivée à Bordeaux que je vais au Temple protestant. Or, depuis quelque temps, j'éprouve le besoin de me ressourcer dans la religion de mon adolescence. Ainsi, l'an passé, en octobre, j'ai profité d'une de mes vadrouilles pour aller au culte à Lamalou-les-Bains puis le dimanche suivant à Montpellier. C'était comme un appel. Et j'ai eu la surprise de découvrir à Montpellier qu'une des pasteures de ce temple participait à l'émission hebdomadaire Pasteur du dimanche, que je suis assez régulièrement sur internet. Là, un ou une pasteur(e) développe en l'espace de deux ou trois minutes une prédication toute simple qui se termine toujours par les mots : choisis la vie. Tout un programme.  

                   Je crois être un des rares membres de ma famille à avoir gardé un intérêt pour la religion ou même pour les religions en général ; ils (elles) sont même en général tout à fait opposé(e)s à toutes les religions Je n'ai été pratiquant que pendant des périodes limitées, surtout pendant mon adolescence antre 1959 et 1969, en partie parce que le temple était proche et que le pasteur était un fou de Dieu qui avait une foi ardente et faisait ce qu'il prêchait. Puis, après un long silence, j'ai été ramené à la foi de mes ancêtres par Claire (pourtant d'origine catholique) qui, en juillet 2002, m'a dit : "ça fait un moment que tu parles de retourner au temple, et je vois que la mort de ton frère cadet t'a abattu. Je suis prête à y accompagner". Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle a été séduite par la simplicité du culte protestant.

                  Et, jusqu'en 2008, nous y sommes allés, Claire et moi, très régulièrement, tant quelle a pu physiquement faire le déplacement. Nous sommes même devenus des éléments actifs de la communauté protestante de Poitiers, où nous avons été fort bien accueillis. Et je pense que ça a contribué à prolonger sa vie, et à nous aider à survivre pendant cette période douloureuse, à partir de 2004. Il faut dire que le pasteur de Poitiers était exceptionnel lui aussi. Et Claire a décidé que la cérémonie des funérailles aurait lieu au Temple.

 
le temple du Hâ 

               J'ai donc profité de ma solitude actuelle et d'un besoin irrépressible d'aller participer au Culte de Pâques du Temple du Hâ de Bordeaux. Il faisait beau, un coup de vélo, et hop ! Il y avait au moins une bonne centaine de personnes, dont des familles pour trois baptêmes. Le culte a duré 1 h 40. La prédication sur le thème de la Résurrection (Pâques oblige) était superbe : j'ai découvert le sens ou les multiples sens de Résurrection. Et je me suis rendu compte que j'avais plusieurs fois été ressuscité : à maintes reprises (après une maladie et une hospitalisation), un nouvel homme a surgi en moi et j'ai "dépouillé le vieil homme" (Éphésiens 4:22, Colossiens 3:9) dont parle l'apôtre Paul. Parfois, ça m'a pris beaucoup de temps. 

                    Par exemple, après mon opération de l'estomac de décembre 1968, il m'a fallu quatre ans pour modifier mon style de vie, me défaire de mon côté ténébreux et trouver ma face solaire, découvrir la force de l'amitié, puis de l'amour, l'exercice physique (randonnées pédestre et cycliste, course à pied, etc.), des rencontres multiples  avec les autres, avec la poésie, les voyages, etc. Et, à chacune des mes transformations, je me rends compte que le personnage du Christ (que j'ai toujours beaucoup admiré) était toujours derrière moi, qu'il était dans les personnes que j'ai le plus aimées, celles, vivantes ou mortes, qui m'ont accompagné constamment dans la vie. Et qui, chaque fois, m'aident à ressusciter, à me dépouiller du vieil homme, à me rendre encore un peu utile...

                    Et, comme par hasard, j'ai vu vendredi dernier un film qui m'a troublé profondément. Compostelle raconte l'histoire de deux paumés : Adam, un jeune homme de dix-sept ans, que d'aucuns considèrent comme un voyou irrécupérable, et Frédérique (Fred), une professeure en quartier sensible, mise à pied pour avoir craqué un jour et giflé une élève insupportable. Tous deux vont participer, elle comme accompagnante d'un jeune en grave difficulté et lui en remplacement d'une peine de prison, à une marche de rupture du Puy-en-Velay jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle. Ces marches ont été initiées par Bernard Ollivier, journaliste et écrivain, que j'avais rencontré en 2007 à l'occasion d'une rencontre à la prison de Poitiers organisée par l'Association D'un livre l'autre dont je faisais partie ; il a fondé l'Association Seuil, dont je suis donateur depuis. Ces marches réussissent à sortir de l'abîme la plupart des jeunes qui lui sont confiés.

 

                    Je ne vous raconte pas l'histoire de ce lent apprivoisement de l'un par l'autre, de la transformation progressive de chacun des deux au cours de cette odyssée. Vous aurez le plaisir d'aller voir le film comme je l'ai fait : c'est un film qui fait du bien ! Et vous y apprendrez que l'amour au sens christique du terme (agapé) peut faire évoluer tout le monde, au sens d'un changement profond de la personnalité, une résurrection vers le meilleur de la vie, la solidarité, la fraternité, l'amitié. Le monde irait mieux si nous étions tous en perpétuelle "résurrection".