mercredi 4 novembre 2026

4 novembre 2026 : le poème du mois

C’était le fils du roi.
Il m’a dit : « Viens avec moi,
et si tu veux tu seras reine.
Tu auras pour filer la laine
un rouet d’or, et un fuseau
aussi léger qu’un os d’oiseau ! 

(Madeleine Ley, Les petites voix, Stock, 1937)

 

                    Pour le poème de ce mois-ci, j'ai pensé à un poème sur les oiseaux. Les malheureux ont tant souffert, eux aussi, de la canicule et du manque d'eau qu'on n'en voyait plus beaucoup. Et ils n'ont pas tellement réapparu. Ils me manquent : leurs vols, leur gazouillis, leurs cris, leurs plumages. Ils sont la joie de la nature et des jardins, des haies et des bois, les amis de l'homme et des enfants, le charme personnifié, ainsi pour le poète :

  

Une charmante coquette


Elle est là dans ma cour

Elle m’attend

L’œil grand ouvert

Elle me lance un regard latéral

Tu vois

Je suis là

Elle trottine à pas vifs et menus

Tête droite

Le corsage galbé projeté en avantage

Elle lance de nouveau

Un œil de côté

Ah ! Tu me suis encore

J’en suis ravi

Elle file de nouveau

Nouvel arrêt

Encore une œillade

Oui moi aussi je me réjouis

Un ou deux hochements de queue

De contentement

Ô délicieuse bergeronnette

Tu me ravis

(Jean-Baptiste Libouban, Sentiers d’aurore, L’Harmattan, 2017)


 

 

mardi 3 novembre 2026

3 novembre 2026 : Toussaint, jour des morts

Lorsque ce corps corruptible aura revêtu l'incorruptibilité, et que ce corps mortel aura revêtu l'immortalité, alors s'accomplira la parole qui est écrite: La mort a été engloutie dans la victoire. O mort, où est ta victoire ?

(Nouveau Testament,  Épître de Paul aux Corinthiens, 15, 54-55) 

 

                    Il est fréquent de penser à nos morts le 1er novembre, jour de la Toussaint. Pour ma part, je pense à eux et elles toute l'année, et je fréquente assez souvent les cimetières, pas forcément ceux où mes morts ont leur dernière demeure. Comme écrivait Prévert, "Le père et la mère vont au cimetière / Ils trouvent ça naturel le père et la mère / La vie continue". Il y a eu même une période, ma période amiénoise, où on allait souvent au cimetière, Claire et moi, car le cimetière d'Amiens constituait une belle promenade, et l'on se recueillait volontiers devant la tombe de Jules Verne.


Tombeau de Jules Verne (Amiens)  

                    En tout cas, cette année, sans pousser jusqu'à m'incliner sur sa tombe (qui est la tombe communes des "généreux donateurs" (les personnes qui ont donné leur corps à la science, ce qui fut le cas de Claire) au Cimetière de la Pierre levée à Poitiers, j'ai écrit un texte à sa mémoire dans la journée du 30 octobre. Je vous le livre ici :

 Tombeau pour Claire

            Je pense toujours à toi, Claire, perdue dans la brume du temps, toi qui es venue percer ma carapace, enchanter mon âge adulte, ébranler l'ombre de moi-même, étoile illuminant ma solitude.

            Tu as as accepté mes énigmes, mes bizarreries, mes orages et mes silences. Tu m'as fait découvrir la boussole de l'amour, moi qui étais si peu aimable, moi qui ne l'avais pas encore trouvée et m'en croyais incapable. Tu m'as accompagné dans les labyrinthe de notre vie commune, tu m'as rendu aimable, amical, sociable, meilleur. Tu m'as donné des enfants qui ont fait ma joie.

            En retour, je t'ai escortée dans ton crépuscule, dans les murmures stridents de la maladie, dans le naufrage de ta dernière année. Tu m'as rendu apte à devenir un baume pour lubrifier ces moments difficiles, un parfum pour oublier la douleur et la dureté de la vie, un trésor, peut-être, à tes yeux.

            Tu restes dans mes pensées comme un écho des méandres du temps, un chuchotement secret quand je rêve, un exemple à suivre au fil des jours qui me restent, une racine qui m'a implanté mille ramifications pour continuer à vivre, une perspective pour trouver un sentier où nos âmes se réuniront un jour.

             

lundi 2 novembre 2026

2 novembre 2026 : les petites histoires de Jipé 9

Voyager, c’est, de même qu’étudier, faire un long bail avec la jeunesse. Il n’existe pas, je crois, de plus efficace fontaine de jouvence que ces deux choses combinées : voyage et activité intellectuelle.

(Alexandra David-Néel, Lettre du 4 mai 1919, Journal de voyage, lettres à son mari, 14 juillet 1918- 31 décembre 1940, Pocket, 1988)

 

                     Cette fois-ci, je vous propose un texte que j'ai écrit il y a quelques années et qui figure peut-être déjà dans mon blog ! Il faudra me pardonner. C'est un texte typique de ce qu'il m'arrive d'écrire quand je fais des rencontres, au hasard de mes pérégrinations, lointaines ou proches, fût-ce comme ici sur les quais de Bordeaux, tout près de chez moi ! Pour voir repartir un paquebot qui avait fait escale à Bordeaux, histoire de me rafraîchir la mémoire de mes voyages maritimes !

 

 

Rencontres


Je suis à vélo sur les quais, je rentre chez moi, après avoir bu un café en ville. Je sais qu'un paquebot va repartir et je veux l'observer voguant sur la Garonne jusqu'au Pont-levant sous lequel il va passer.

Et là, en train de regarder le navire s'ébranler, assis sur une murette, je vois un vieux monsieur. Je m'arrête à côté de lui et l'interroge.

« Vous aimez voir les gros bateaux ?

— Jeune homme, j'ai 93 ans, et j'ai été moi-même marin ; j'ai commandé des petits cargos qui cabotaient dans la Méditerranée, puis des plus gros qui faisaient le trajet Bordeaux-Abidjan. Ensuite, j'ai été pilote ici au port, où j'ai fini ma carrière. »

Son visage s'éclaire quand il parle de sa jeunesse au milieu des mers... 

Quand je lui dis que j'ai fait plusieurs voyages en cargo, il reprend la parole :

« Mais tu es un marin, toi aussi alors ! Moi, je viens toujours m'asseoir ici pour voir arriver et repartir les paquebots, et même les voiliers ! Ça me rajeunit ! »

Le paquebot s'est ébranlé, je serre la main du vieux marin, dans l'intention de reprendre mon vélo. Je lui dis :

« Je vais le suivre jusqu'au pont ! Qui sait, on se reverra peut-être, au prochain navire qui viendra ici... »

Je remonte sur mon vélo. J'arrive au niveau des hangars où je croise un autre cycliste en train de suivre le passage du bateau. Il est vêtu de façon bizarre ; tous ses vêtements sont noirs : un tricorne de pirate avec un tête de mort cousue dessus, une chemise, une veste en cuir, une jupe et des bas résille. Forcément, il attire la curiosité. Je m'arrête et le salue. Je me présente. On cause. Il se présente :

« J'ai soixante-six ans, j'ai longtemps fait des séjours en hôpital psy jusqu'au jour où j'ai admis ma nature, probablement queer comme on dit aujourd'hui... Mais je veux suivre le navire jusqu'au pont.

— Moi aussi. »

On file jusqu'au pont-levant, et on s'arrête. Tout en reluquant l'avancée du bateau, je lui parle des mes voyages en cargo. Je lui dis que les paquebots ne m'intéressent pas, trop de foule. Mais sur un petit navire, pourquoi ne pas tenter une croisière ? Le vieux pilote de tout à l'heure m'a dit qu'une fois à la retraite, il a pu se payer deux croisières, l'une en Méditerranée, l'autre sur les côtes de Norvège, sur des paquebots à visage humain, pas sur des villes flottantes. Il m'a mis l'eau à la bouche. Le queer me dit :

« J'aimerais bien aller sur un cargo, comme toi ! On fait comment ? »

Tout en regardant disparaître le paquebot au-delà du pont, je lui raconte comment je m'y suis pris. Je lui dis que c'est assez cher, mais que les cabines sont confortables, qu'il faut aimer la solitude, car on ne doit pas embêter trop l'équipage. Que c'est sympa, en fin de compte. Mais j'ajoute qu'il ne faudra pas monter à bord, habillé comme il est, sauf peut-être dans sa cabine où il fera ce qu'il voudra.

On se quitte. Je lui souhaite bon vent, comme je l'avais fait au vieux marin, quelques instants auparavant.

Je suis toujours prêt aux rencontres insolites ; là, j'ai été servi ! Un vieux marin et ce type bizarre : mais ne sommes-nous pas chacun de nous d'une nature un peu fantasque ? Il suffit d'oser parler quand une occasion se présente. Cette fois, je suis enchanté. Je ne les ai jamais revus, mais l'émotion me submerge quand j'y repense.

 


Souvenir de mon voyage en cargo de 2015 : 

une écluse du Canal de Panama