dimanche 1 février 2026

1er février 2026 : le poème du mois, Bernard Mazo

La seule déchirure

inguérissable

c’est le visage désespéré

de la solitude

où se consument sans fin

nos rêves calcinés

(Bernrad Mazo, Dans l’insomnie de la mémoire, Voix d’encre, 2011)

 

                    Je viens de lire le recueil de poèmes de Bernard Mazo magnifiquement illustré par des lavis de Hamid Tibouchi, et je n'ai pas pu m"empêcher de penser à Claire, qui aurait aussi beaucoup aimé ces poèmes. Je possédais ce livre depuis des années, peut-être acheté lors d'un de mes passages au Marché de la poésie de Paris, qui se tient à Saint-Sulpice chaque année en juin, ou à ma visite au Festival Voix vives de Sète où je me suis rendu à vélo en 2012 (voir mon blog du 4 août 2012) et deux autres fois dans les années suivantes.  Mais quelquefois, il vaut mieux attendre le moment propice pour ouvrir et lire un livre. Surtout quand il s'agit de poésie !  

                    Outre le petit poème en exergue, je vous soumets ce plus long poème qui m'a littéralement pris aux tripes, et en le lisant, vous excuserez cette expression triviale, mais qui exprime bien mon ressenti.         


Toi qui fus l'herbe et la source

et le feu sauvegardé

ma belle et douce sérénité

lorsque égarée parmi les ombres marines

ayant oublié de nos liens

jusqu’à l’existence même

tu seras là-bas errante sans mémoire

parmi les hauts murs de brouillard

j’irai par le labyrinthe de la nuit

comme vers un lointain passé

                            à ta rencontre

visage entre mille autres visages

je te reconnaîtrai et nous irons ensemble

vivre dans un pays plus clair


 


 

samedi 31 janvier 2026

31 janvier 2026 : Claire et Gilles

Quand ils sont les deux, chez [Claire], à table, [Gilles] ne dit pas les parents, il dit les vieux ; pour le père, il a des mots, le vieux, le fou, le malade, le taré, le maboule, l’abruti, l’autre. Il dit surtout l’autre, et il n’arrête pas, il dit quelques phrases, six ou sept, qu’elle sait par cœur.

(Marie-Hélène Lafon, Hors-champ, Seuil, 2025)

 

                    Encore un roman campagnard ! Oui, mais d’une superbe facture. Deux héros seulement, une sœur et son frère, enfants de paysans. On va les suivre pendant plusieurs décennies. Claire, la fille, réussit dans ses études et va quitter le Cantal pour vivre sa vie à Paris comme professeure de lettres. Gilles, le fils, ne réussit pas à l’école, mais il est de toute façon destiné à reprendre et tenir la ferme de ses parents, où Claire ne réapparaîtra que lors des vacances.

                    Dans ce roman qui procède par longues ellipses, on revoit le frère et la sœur tous les dix ans. On saisit le passage du temps, les destins qui diffèrent, le poids de la vie. Le terroir est la toile de fond, avec le père taiseux, dur à la tâche et violent, et la mère qui essaie de survivre dans cette ferme isolée. Les points de vue de Claire et de Gilles alternent. Claire voit bien le malheur de ce frère assigné à la ferme et qui vit mal. Elle mesure sa solitude d’homme cabossé par la vie qu’il mène et qu’il n’a pas choisie : il n’a pas les mots pour dire ce destin étriqué, sa fatigue, son isolement. Elle, a construit sa vie dans l’éloignement, elle est devenue écrivaine, et elle sent tout ça chaque fois qu’elle revient vers ses origines, et elle mesure que, si elle a su orienter son existence et est devenue hors champ, celle de son frère a été broyée, elle est devenue suffocante.

                    Le récit est sec et précis, chaque séquence est intense, tendue, les personnages forts et présentés avec une grande justesse. Un roman ? Il y a sans doute une grande part d’autobiographie qui m'a touché au fond du cœur, quand on a vécu, comme moi, une grande partie de son enfance et de sa jeunesse dans un village et parmi les paysans.


 

jeudi 29 janvier 2026

29 janvier 2026 : le hasard

Il arrive […] que le hasard soit complice de nos vies et leur donne le meilleur, ou ce que l’on croit être le meilleur, parce qu’on est heureux.

(Charid Madjalani, Des vies possibles, Seuil, 2019) 

 

                    Il arrive que je viens de lire un livre, Des vies possibles, du Libanais Charif Madjalani, qui raconte, au XVIIème siècle, de façon romanesque la vie de Roufevil Hardani, alias Raphael Arbensis en Europe, un homme originaire de la montagne libanaise, et que la vie va entraîner vers Rome, Venise et l'Italie des princes, des doges  et des papes, des savants aussi, vers les Pays-Bas, la Turquie, la Perse, avant de revenir, "plein d'usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge", comme écrit Du Bellay dans son sonnet le plus célèbre.    

                                           

                    Arrivé moi aussi au bout de mon âge, je mesure la part du hasard dans les diverses péripéties de ma vie. Deux exemples :

                        1 - Métier : en mai 1969, à la suite de mon année de professorat, un vieux prof m'avait dégoûté de continuer dans cette voie, quand il m'avait dit : "En histoire-géo, ce n'est difficile que dans les trois ou quatre premières années. Si vous vous débrouillez bien pendant ces années-là, vous pouvez faire toutes les classes, de la 6ème à la Terminale, et vous avez vos cours tout prêts jusqu'à la retraite. Vous serez peinard, comme moi." Moyennant quoi, au réfectoire, il m'avait dit auparavant : "Monsieur Brèthes, j'ai vu dans le journal que vous avez fait jeudi dernier une conférence sur les Cathares au Temple de Marmande (pourquoi dont n'êtes-vous pas venu ?, pensai-je). Moi, j'y connais rien, il n'y a guère que un ou deux paragraphes dans le manuel de 5ème. Et mes petits élèves me tarabustent avec ces satanés Cathares, ils veulent en savoir plus ! Vous pourriez me prêter le texte de votre conférence ?" J'aurais pu lui rétorquer qu'on trouve des renseignements plus complets dans les encyclopédies ou des livres d'histoire ou dans la collection Que sais-je ?.  

                        Or, à la fin juin, quand je suis rentré chez mes parents, ma grand-mère m'a demandé si je pouvais pas lui prendre des livres à la Bibliothèque municipale. J'y vais, et en refermant la porte de la bibliothèque, qu'est-ce que je vois ? Une affiche punaisée annonçant le concours d'entrée à l’École nationale des Bibliothèques, énonçant les épreuves écrites et orales du concours, les diplômes admis pour se présenter, que ceux ou celles qui réussissaient le concours seraient rémunérés en tant qu'élèves-fonctionnaires, et où demander le dossier d'inscription. J'ignorais qu'une telle école existait. Je me suis dit alors : "Mais c'est fait pour moi, ça !" Le hasard avait bien fait les choses, et c'est ainsi que je suis devenu bibliothécaire. Et je n'ai jamais regretté.

Auch, où j'ai rencontré Claire, sous le regard de D'Artagnan

                    2 - Amour : j'étais inscrit dans un groupe de danses folkloriques depuis 1976, à Auch, où je travaillais. Je me croyais célibataire endurci et menais une vie de garçon, comme on disait à l'époque.Mes aventures sentimentales s'étaient toujours finies en eau de boudin, comme on disait aussi. En janvier 1978, une nouvelle candidate danseuse débarqua dans le groupe. Elle se présenta, Claire, enleva son manteau et sa veste, et se montra en chemisier blanc et jupe verte flottante qui descendait un peu en dessous des genoux. A la pause, elle alla vers le vestiaire et tira de la poche de son manteau un paquet de cigarettes. Nous répétions à la MJC où il était interdit de fumer. Je suis monté sur mes ergots et me suis précipité sur elle : "Ah non, tu ne vas pas nous enfumer ici. Si tu veux fumer, tu vas dehors !" Il gelait. Elle a remis le paquet dans son manteau, et s'éloigna vers des compagnons plus doux, sans doute un peu surprise du ton assez brutal de ma voix. 

                    Après cette entrée en matière, rien ne laissait présager qu'une nouvelle aventure allait nous arriver, lorsque, au mois de juin, elle disparut d'Auch. Nous fîmes notre spectacle pendant l'été sans elle. Quand elle reparut, au mois de septembre, elle nous apprit qu'elle avait eu un terrible accident de voiture, près de Toulouse. Après quelques semaines d'hôpital, elle en était sortie avec une minerve autour du cou et avait dû faire des séances de kiné. Je lui avouai qu'elle m'avait manqué, et elle me fit la même réflexion. Ce fut le début de notre histoire qui se termina par un mariage en mai 1979. Si je ne m'étais pas inscrit dans ce groupe, je ne l'aurais jamais connue, si elle n'avait pas eu son accident, peut-être que ma timidité (pour ne pas dire ma sauvagerie) m'aurait empêché d'aller plus loin. Et d'ailleurs, je lui ai souvent dit depuis : "Si la première fois, tu t'étais présentée au groupe en pantalon, je ne t'aurais même pas remarquée !"

                    Voilà donc deux éléments de ma vie qui sont bien le fruit du hasard, mais il en est beaucoup d'autres bien entendu. Car, parmi les multiples possibles que le hasard nous présente, nous faisons des choix conditionnés par notre naissance, notre classe sociale, nos façons de vivre, nos barrières mentales, notre éducation, et nos choix restent assez limités, notre liberté presque infime. Heureusement on peut refuser certains choix dictés par la société.