Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 23 novembre 2021

23 novembre 2021: la Commune de Paris, enfin !

 

Le gouvernement n'a plus d'abattoirs à Paris, comme en 1871, mais il les a à Madagascar et au Tonkin.

(Louise Michel, à son retour du bagne)


Finalement, à défaut de commémorer comme il se devait le cent-cinquantième anniversaire de la Commune de Paris de 1871, notre région aura sauvé l’honneur, grâce au Festival du Film d’histoire de Pessac qui, en choisissant comme thème cette année le dix-neuvième siècle, nous aura au moins permis de voir deux films consacrés à la Commune de Paris.

Deux films donc, l’un est un extraordinaire film d’animation, paru sur Arte, mais que j’avais raté lors de son passage à la télé, ce que je ne regrette pas, car sur grand écran, il est extraordinaire ! D’après son roman graphique en trois volumes (éditions Delcourt, 2017-2019), Raphaël Meyssan nous plonge avec Les Damnés de la Commune dans la révolte parisienne de 1871, en utilisant les mots et les gravures de l’époque. Donc du noir et blanc et des voix off qui racontent cette épopée trop peu vue au cinéma. On découvre la Commune à travers une femme, Victorine Brochet, qui s’engage corps et âme dans la révolution et dont les Souvenirs d’une morte vivante (Maspero, 1971) ont servi de base au roman graphique et au film. Les principaux événements de cette courte révolution sont relatés avec authenticité : la fraternisation du 18 mars 1871, la proclamation de la Commune sur le parvis de l’Hôtel de Ville le 28 mars suivant, les élections qui ont suivi, le rôle des femmes indignées par le gouvernement versaillais qui bombarde Paris. On les voit organiser des cuisines roulantes et des soupes populaires pour les indigents, approuver les mesures du comité exécutif communard : remise des loyers impayés par exemple. Puis, c’est la reconquête de Paris par les Versaillais et la Semaine sanglante.

Les gravures d’époque sont légèrement animées grâce à des effets optiques, on voit des oiseaux voler, la neige tomber, les obus exploser, les flammes des incendies... C’est un formidable rendez-vous avec l’histoire de la Commune de Paris, si peu montrée au cinéma. J’en suis sorti revigoré.


L’autre film est aussi un téléfilm. Il est consacré aux années calédoniennes de Louise Michel, emblème de la Commune : Louise Michel, la rebelle, de Sólveig Anspach (2010), que j’ai raté aussi lors de ses quelques passages télé. Louise Michel fut déportée en Nouvelle-Calédonie en 1873. L’institutrice rebelle (elle refusa de prêter serment à Napoléon III, demanda à être fusillée par le tribunal qui la condamnait) développa au bagne son refus de toute injustice, son féminisme intransigeant, un anticolonialisme instinctif, un mépris des puissants, et y est devenue anarchiste. Se penser en égal de l’homme est tout une part viscérale de Louise Michel, développée ici par Sólveig Anspach. Elle refuse de subir un sort autre que celui des hommes, veut vivre sa déportation sur le même lieu et affronter les péripéties de l’exil en leur compagnie, ensemble, comme ils ont combattu sur les barricades. Louise Michel (Sylvie Testud, ardente et lumineuse) refuse plus de confort dans sa détention, soi-disant parce qu’elle est femme, plus fragile ou inférieure. Elle tisse des liens d’amitié aussi bien avec des femmes (Nathalie Lemel) qu’avec des hommes (Charles Malato, Henri Rochefort, et même les chefs canaques !). Elle a une volonté de rester debout.

Elle porte la robe noire du deuil de la Commune, mais aussi de son grand amour, Théophile Ferré, fusillé ; elle correspond avec des sociétés savantes, avec Victor Hugo ou Georges Clémenceau. Elle cherche le contact avec la population autochtone ; elle a confiance, malgré les différences de langues et de culture, cherche à partager, s’intéressant aux chansons canaques et, quand en 1878, les ceux-ci entrent en révolte contre les colons, ne supportant pas entre autres de voir leurs femmes et leurs terres volées, leurs champs d’ignames détruits, Louise Michel prend leur parti, presque seule parmi les Communards. Comme si elle seule avait saisi le message de la Commune de Paris. Chapeau, Louise...


lundi 22 novembre 2021

22 novembre 2021 : L'églantier fleurit-il toujours et partout ? vélo, Guadeloupe et migrants

 

Un cœur au cœur n’est pas rivé.

Tu peux partir, va-t-en.

(Anna Akhmatova, L’églantier fleurit et autres poèmes, trad. Marion Graf et José-Flore Tappy, La Dogana, 2010)


Sans connaître Anna Akhmatova, j’ai toujours eu conscience qu’en amour, "un cœur au cœur n’est pas rivé", et je regrette maintenant d’avoir fait souffrir quelques amoureuses du temps de ma jeunesse, en rompant brutalement. Au contraire de l’amitié, qui est pour moi la quintessence de l’amour (j’ai toujours pensé qu’un amour durable est celui qui sait se transformer en amitié), j’ai souffert par contre de voir des amis (assez peu, heureusement) me délaisser, voire couper les ponts brusquement, sans que je m’y attende, parfois tout simplement par suite d’une phrase maladroite de ma part...

Mais ce n’est pas de cela que je veux parler aujourd’hui. Je viens de voir au cinéma trois documentaires qui m’ont bien fait plaisir.

Je passe rapidement sur Together we cycle. Le nouveau film du duo néerlandais Gertjan Hulster et Arne Gielen (après Why we cycle en 2019) nous explique comment les Néerlandais ont transformé leur pays en une cinquantaine d’années : ils ont imposé la culture du vélo, devenu un choix évident pour tout le monde. Car jusque dans les années 1970, le vélo était vu comme dépassé, l’avenir était au tout voiture. Mais les statistiques faisant état de mortalité infantile importante de gosses allant à l’école (par collision avec des autos), quelques villes ont fait un essai (comme Delft…), en imposant une place primordiale à la circulation à vélo. L’expérience ayant réussi, les grandes villes s’y sont mises à leur tour et au lieu d’adapter la ville à la voiture, on a adapté la ville aux êtres humains ! L’espace urbain, le code de la route, ont été remaniés ; des rues entièrement cyclables et séparées des voitures ont été mises en place, et le vélo a fait un retour triomphant dans les esprits, dans les corps et dans l’espace public. Il faut dire que la pression citoyenne a été forte et aujourd’hui tout le pays est devenu le royaume du vélo de deux à cent ans.

Presqu’en même temps, j’ai vu Le pays à l’envers, un remarquable documentaire sur la Guadeloupe où Sylviane Dampierre, la réalisatrice, revient au pays sur les traces de son grand-père, qui, lui, n’avait jamais quitté l’île. Dans un voyage initiatique, l’histoire coloniale ressurgit soudain : le nom qu’elle porte est celui de l’habitation où vivaient ses ancêtres esclaves. Car, en 1848, les esclaves enfin libres reçurent un nom arbitrairement imposé par l’état-civil. Au fur et à mesure de son enquête, elle se rend compte que les jardins créoles, la musique, les corps même, témoignent des résonances de l’histoire collective et d’un passé douloureux. Un documentaire qui éclaire les problèmes locaux actuels ; comme d’habitude, la réponse de l’état français, c’est davantage de police et de répression !!! Le film m’a bouleversé.

Et peu après, il y eut Demain est si loin, de Muriel Cravatte, un documentaire consacré aux migrants qui arrivant d’Italie, tentent de rejoindre la France du côté de Briançon, à pied, sur des chemins dangereux, traqués par la police, et finalement, quand ils réussissent, accueillis dans le Refuge Solidaire, que de courageux Français bénévoles ont créé et continuent à gérer, en dépit du harcèlement policier et de la justice. La réalisatrice qui y a travaillé comme bénévole a voulu témoigner et raconter "de quelle façon, par la défaillance de l’État, une organisation parallèle – magnifique et fragile – s’est mise en place du côté des solidaires". On se sent ragaillardi, de voir qu’on n’est pas tout seul à vouloir aider des migrants, et tant pis si c’est interdit (à la frontière italienne comme à Calais), ça nous donne une haute idée de l’humanité et on se dit qu’il ne faut pas désespérer. Car aider des personnes migrantes à se reconstruire après leur parcours de migration si difficile et souvent meurtrier, ça vaut bien la peine de vivre, non ?

 

samedi 20 novembre 2021

20 novembre 2021 : Migrants, le combat continue !


Ces anonymes, nous les désignons par un nom collectif : S.D.F., exclus, épaves, asociaux. Peut-être jadis ont-ils été des humains. Eux non plus ne se souviennent pas de ce temps-là.

(Jean-Bertrand Pontalis, En marge des nuits, Gallimard, 2010)


Parmi ces anonymes et ces exclus dont nous parle Pontalis, se trouvent aussi des migrants, en particulier ceux qui sont autour de Calais et qui en butte aux – et c’est un euphémisme – tracasseries policières et à la répression indigne de notre tradition d’hospitalité. Il est vrai que, sous un prétexte fallacieux, la répression étatique s’abat aussi sur ceux qui n’ont pas le passe sanitaire, désormais nombreux à être exclus eux aussi du travail (il n’y a sans doute pas assez de chômeurs et de miséreux), en attendant de l’être de l’école, des soins et d’être acculés à devenir de nouveaux mendiants... Il est vrai aussi que, pour l’instant, on ne les parque pas encore derrière des barbelés électrifiés et des murs, on réserve ça aux frontières de l’Europe. Et on voudrait qu’on soit pour cette Europe-là...

En attendant, certains sauvent notre honneur. En particulier ceux qui se sont mis en grève de la faim dans l’Église Saint-Pierre de Calais, en soutien aux migrants de Calais. Voici leur texte qui met fin à cette grève. On remarquera la dignité de ce beau texte. Mais que faire contre la machine d’état qui ignore la bienveillance et broie tout sur son passage ?



(Calais le 17 novembre 2021)


Nous mettons aujourd’hui un terme à notre grève de la faim débutée le 11 octobre dernier en compagnie de Philippe Demeestère après 37 jours passés dans l’église Saint-Pierre à Calais.

L’écho médiatique donné à notre mouvement, la mobilisation solidaire d’un grand nombre de personnes qui nous ont soutenu, ont permis de mettre au grand jour la maltraitance par l’État des personnes exilées à la frontière franco-britannique. Une prise de conscience s’est faite.

Nous sommes fiers de constater que notre grève de la faim a permis ce grand coup de projecteur sur les traitements humiliants et dégradants infligés dans le Calaisis ! Nul, désormais, ne pourra ignorer cette réalité.

Dans un courrier que nous a adressé samedi 13 novembre au soir « à la demande du président de la République », le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur, celui-ci s’engage par écrit sur les points suivants : 

1- Le pouvoir exécutif prend l’engagement « qu’avant chaque évacuation un délai soit laissé aux personnes afin qu’elles puissent récupérer ce qui leur appartient »

2- Il accepte de mettre en place une instance de dialogue où toutes les associations, et des représentants des personnes exilées seront représentées. 

3- Enfin, il s’engage à faire fonctionner le « sas » de mise à l’abri, en indiquant qu’il ne s’agit que d’« une étape vers un hébergement pérenne et sans condition ».

En conclusion de ce courrier, le directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur précise « votre engagement extrême est le reflet d’une sincérité qui mérite considération car elle nous rappelle la nécessité de ne jamais perdre de vue la situation des personnes et l’intérêt public ».

Ces engagements sont loin de ce que nous demandions. Néanmoins nous serons attentifs à ce qu’ils soient effectivement mis en place.

Nous restons en colère car l’État ne s’engage pas encore sur un moratoire des expulsions pendant la trêve hivernale, en particulier les expulsions sous la forme d’« opérations d’évacuation en flagrance » qui constituent le cadre des maltraitances quotidiennes, condamnées par tous les observateurs. 

Nous continuons à recevoir quotidiennement des messages de personnes exilées nous témoignant des difficultés à subvenir à leurs besoins les plus fondamentaux que sont boire, manger, se laver, se réchauffer, ici, à Calais, en France.

Nous rappelons avec tristesse que notre grève de la faim avait été motivée entre autre par le décès du jeune Yasser le 28 septembre dernier. Durant ces 37 jours de privation de nourriture, 4 autres personnes au moins ont perdu la vie sur la frontière franco-britannique, 6 sont portées disparues et une autre est hospitalisée dans un état très critique.

Nous mettons cependant un terme à notre grève de la faim : les quelques maigres avancées obtenues manifestent qu’il est possible de faire bouger les lignes même si le respect effectif de la dignité des personnes est encore loin.

Ensemble, citoyens, associations, parlementaires, personnalités de tous horizons, mobilisons-nous encore plus fortement pour que ces mesures s’élargissent et permettent que le sort réservé aux personnes exilées soient enfin respectueux de l’attention et de la dignité dues à tout être humain. Afin de continuer la lutte et de crier haut et fort que nous ne sommes pas d’accord, une manifestation pacifique se tiendra dimanche 21 novembre 2021 dans les rues de Paris au départ de la Rotonde de Stalingrad à 15h.

Nous remercions du fond du cœur les dizaines de milliers de personnes, les centaines d’associations, les parlementaires, les personnalités qui ont agi pour que nos revendications aient un écho maximal auprès du Président de la République et des autorités compétentes. Nous remercions les journalistes et les médias qui ont couvert avec sérieux et assiduité l’actualité de notre action. Merci enfin à l’équipe médicale qui nous a suivi quotidiennement et à l’équipe de l’église Saint-Pierre qui nous a accueillis.


Le combat continue. 

Stop à la maltraitance des personnes exilées à Calais, et partout ailleurs !