Le matin, j'émerge de mes rêves, le plus heureux des anges
Je me couche le soir, un vrai salaud.
Qu'ai-je fait entretemps ?
J'ai fréquenté les hommes […]
(Abdulah Sidran, Sarajevo, 1994)
Je me pose sans cesse des questions maintenant, faisant sans doute le bilan de ma vie, comme le fit Verlaine lorsqu'il fut enfermé en prison :
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Certes j'ai beaucoup vécu, bien plus longtemps que le poète, j'ai atteint la grande vieillesse (je crois qu'on peut dire ça, à 80 ans, même si ce n'est pas encore la très grand vieillesse) ; et j'ai peut-être été moins indiscipliné que lui, je ne pense pas avoir fait beaucoup de mal à un ami ou à un proche, j'ai beaucoup plus aimé mon prochain que je ne l'ai haï, je me suis occupé des autres parfois plus que de moi-même, j'ai fait mon métier professionnel avec rigueur, et mon métier d'homme, de mari et de père du mieux que j'ai pu. Mais est-ce suffisant ?
Par exemple, ce matin, alors que je me promenais à vélo, j'ai vu un SDF particulièrement en piteux état, je ne me suis pas arrêté, alors que je garde dans mon porte-monnaie toujours quelques pièces de 2 €, sur mon visage un sourire bienveillant, et que ma main est toujours prête à serrer la leur, et ma bouche à leur dire quelques mots. Rien. Je suis resté muet, mes mains sont restées sur le guidon, mon regard s'est vite détourné, l'argent est resté dans mon sac et j'ai continué mon chemin, "honteux comme un renard qu'une poule aurait prix" ! Certes, "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde", comme le proclament (sans honte, eux) ministres et présidents. Et j'ai connu des gens qui m'ont dit (à plusieurs reprises) : "Tu encourages la mendicité !"
Pourtant, le message du Christ est clair, et je me sens tenu de le suivre quand il nous dit ; "Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi" (évangile de Mathieu, chapitre 25). Or, ce matin, je n'ai rien fait de tout cela et je me dis, comme Verlaine, "qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta matinée" (pour ne pas dire de ta vieillesse), tu te comportes comme un complet égoïste, comme le "vrai salaud" du poème en exergue. Tu pouvais le faire et tu ne l'as pas fait.
Quelle différence avec l'autre jour (il est vrai que tu étais à pied) où un autre mendiant étant assis à terre, tu as pris place assis à coté de lui, tu lui as serré les mains, tu lui as demandé comment il en était arrivé là, s'il avait dormi dehors, comment il se sentait et tu lui as donné un petit billet. Il t'a remercié du fond de son cœur et t'a souri en te serrant les mains à son tour. Ce jour-là, il t'avait semblé avoir levé le voile sur un petit coin de paradis. Mais, en même temps, peut-il y avoir un paradis sur terre ? Alors que les marchands d'armes, les politiciens de tous bords, les maîtres de la finance et leurs suppôts, militaires, policiers, ne songent qu'au pouvoir et à la force...
Quelquefois, je me dis qu'en partant, je ne regretterai pas ce monde où la bienveillance, la douceur, la paix, la soif de justice, l'amour du prochain, la miséricorde, l'humanité, la générosité, la solidarité, l'entraide sont le plus souvent absents. Mais je peux me tromper, et rencontrer un juste qui me fera dire : peut-être qu'il suffit d'un seul juste pour rendre le monde plus vivable.
le bon Samaritain (évangile de Luc, 10, 29-37)

