Et savoir à cet instant que nous sommes si peu
juste une trace dans l'éternité
Savoir que toujours les arbres pousseront
insouciants de notre absence .
(Véronique Joyaux, Furtive, Editinter, 2007)
J'ai donc eu le plaisir de revoir Véronique Joyaux, et cette fois pour une durée assez longue (les trois jours de l'atelier d'écriture de Poitiers), et ça m'a donné envie de relire son œuvre, et en particulier le recueil Furtive, où éclate son goût des mots et de la nature, des parages de la mer, du soleil et de l'ombre, et aussi une discrète douleur d'être. J'avais eu le plaisir de préfacer son recueil Les âmes petites en 2011 (titre qui fait allusion au Gavroche de Victor Hugo : cette petite grande âme venait de s'envoler *) et nous nous sommes revus plusieurs fois lors de réunions de la Maison de la poésie de Poitiers. Elle était donc toute désignée pour que je choisisse un de ses poèmes ce mois-ci. Le voici donc, extrait de Furtive.
Il y a des mots qui dorment
au fond des chambres sous le papier peint
entre la dernière page du livre et la couverture
comme les ombres des lampes sur les murs
il y a des mots qui s'entrouvrent
avec le glissement des rideaux
des gestes d'homme simples et généreux
l’éclatement d'un fruit gorgé de soleil
Des mots qui jaillissent à tire-d'aile
oiseaux de lumière et de rire
entre les arbres écarquillés
Des mots qui blessent comme des armes
mots de guerre mots de révolte mots de banlieue
éclats aiguisés du mal de vivre
il y a des mots qui mentent et d'autres qui réconcilient
tant de mots inutiles que l'on emprunte au silence
des mots gris que l'on enlève au jour
et qui meurent fatigués d'avoir mal vécu
Des mots aussi lancés vers le ciel
qui laissent leur sillage longtemps après l'arrivée de l'ombre
(Véronique Joyaux, octobre 2006)
* Victor Hugo, Les Misérables, Cinquième partie, Livre 1, Chapitre 15)
Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit par atteindre l’enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il s’affaissa. Toute la barricade poussa un cri ; mais il y avait de l’Antée dans ce pygmée ; pour le gamin toucher le pavé, c’est comme pour le géant toucher la terre ; Gavroche n’était tombé que pour se redresser ; il resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il éleva ses deux bras en l’air, regarda du côté d’où était venu le coup, et se mit à chanter.
Je suis tombé par terre,
C’est la faute à Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C’est la faute à…
Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. Cette fois il s’abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette petite grande âme venait de s’envoler.
J'ai eu le plaisir de lire récemment dans une Maison de retraite "La mort de Gavroche" sur la barricade. La quinzaine de résidents présents (moyenne d'âge 95 ans) ont été enchantés malgré le thème de la mort, que je savais un peu tabou à leur âge. Il faut dire que lire du Victor Hugo à haute voix est un plaisir incomparable chez le lecteur et, je l'espère, chez les auditeurs, comme en a témoigné récemment le récital triomphal de Fabrice Lucchini..



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