dimanche 4 octobre 2026

4 octobre 2026 : la chanson du mois : Mamy blue

 Au malheur ne jamais donner toute la place

(Sopjie Fontanel, Capitale de la douceur, Seghers, 2023)

 

                    Comme chanson du mois, j'ai choisi celle qui sert d'accompagnement au générique d'un film français récent que j'ai beaucoup aimé et qui se passe à la campagne en Bretagne : Un grand raccourci. Mamy blue fut un gros succès de Nicoletta en 1971. C'est une chanson sur le deuil, assez rafraichissante.

 

 Mamy blue

{Refrain:} 

Oh Mamy! Oh Mamy, Mamy blue
Oh Mamy blue! {2x}
Où es-tu, où es-tu Mamy blue?
Oh Mamy blue! 

Je suis partie un soir d’été
Sans dire un mot, sans t’embrasser
Sans un regard sur le passé

Dès que j’ai franchi la frontière
Le vent soufflait plus fort qu’hier
Quand j’étais près de toi ma mère

{au Refrain}

Et aujourd’hui je te reviens
Oui, j’ai refait tout le chemin
Qui m’avait entraînée si loin

Tu n’es plus là pour me sourire
Me réchauffer, me recueillir
Et je n’ai plus qu’à repartir
{au Refrain}

La maison a fermé ses yeux
Le chat et les chiens sont très vieux
Et ils viennent me dire adieu

Je ne reviendrai plus jamais
Dans ce village que j’aimais
Où tu reposes  à tout jamais désormais

Oh Mamy! Oh Mamy blue!
Oh Mamy blue!


Pour écouter : 

par Nicoletta : https://www.youtube.com/watch?v=w5F30WeqUWc

par Dalida (en italien) : 

https://www.youtube.com/watch?v=gTMJtuAHtes&list=RDgTMJtuAHtes&start_radio=1

 

samedi 3 octobre 2026

3 octobre 2026 : le poème du mois, Baudelaire

 ― Tu as pris le soleil. Pourquoi souris-tu ?

― Mon grand-père m’a appris à répondre : je n’ai rien pris, je l’ai reçu en cadeau.

(Erri De Luca, Les règles du mikado, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2024)

 

                     Comme Baudelaire dans ce poème, j'ai toujours été ivre : 

    * ivre de soleil, d'où cet été merveilleux que je viens de passer

    * ivre de solitude, d'où le plaisir que me procure la balade à vélo ou la méditation

    * ivre de joie, dans la rencontre et la sollicitude auprès de mon prochain 

   * ivre de découvertes de toutes chose, nouveaux paysages, ami(e)s, livres, films, chants, jeux,  et tout ce qui fait le charme et la variété de la vie

    * ivre du petit jour dans l'aube naissante

    * ivre de nuit étoilée, du vent fébrile, d'herbe fraîche, de caresse d'oiseau et du toucher d'un tronc d'arbre

    * ivre de vivre, et d'apporter un peu de vie aux autres 

                    Et maintenant, lisons ce poème en prose de Baudelaire ! 

 

 

ENIVREZ-VOUS 

Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise, mais enivrez-vous !

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie, de vertu, à votre guise.  

(Charles Baudelaire, Le spleen de Paris, 1869) 


                    Vous l'aurez compris, j'ai beaucoup aimé aussi le roman d'Erri De Luca qui raconte l'histoire de la rencontre entre un vieux monsieur et une toute jeune gitane de quinze ans fuyant son clan pour ne pas être mariée de force.

vendredi 2 octobre 2026

2 octobre 2026 : les petites histoires de Jipé 8

Je ne fais aucune différence d’âge. Tu me traites de vieux, d’accord, mais j’ai le même âge que toi, je vis à la même époque. Les générations n’existent pas pour moi. Tant que nous vivons, nous sommes contemporains. Nous sommes deux personnes.

(Erri De Luca, Les règles du mikado, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2024)

 

                    Pour la nouvelle édition des "Petites histoires de Jipé", je vous envoie un texte écrit ce matin dans le cadre de l'atelier d'écriture du GEM (Groupe d'Entraide Mutuelle) Grain de café situé en plein centre ville. Thème du trimestre, l'avenir. J'ai choisi de dresser le portrait d'un vieux  (et encore je n'ai pas osé écrire le paragraphe sur la disparition de la beauté) qui pourrait être moi-même ou un vieux en général : à vous de choisir !


Dessin de Karak 

 

Un vieux

Il se croit vertical, mais tout le monde lui dit : « Tiens-toi droit ! » Alors, il se redresse, déplie sa colonne vertébrale vers le haut et s’élève vers le ciel,

Il est un peu bavard, mais tout le monde lui dit : « Arrête de dire des bêtises ! » Alors, il se tait, tourne sa langue sept fois dans sa bouche, et lève les yeux au ciel

Il se met à chanter, mais tout le monde lui dit : « Tu peux pas chanter quelque chose de moderne ? C’est une vieillerie, ta chanson, y a que toi que ça intéresse ! » Alors, il chante dans sa tête, sans bruit, et retrouve un parfum d’enfance.

Il voudrait bien danser, mais tout le monde lui dit : « Laisse donc les jeunes s’amuser ! » Alors il part se coucher, et rêve des bals d’autrefois, quand il bondissait comme un cabri.

Il essaie de courir, se souvenant de ses marathons d’autrefois, mais tout le monde lui dit : « Tu vas tomber, Papy, c’est plus de ton âge. Contente-toi de marcher ! » Et il s’arrête, s’assoit sur un banc et pleure doucement.

Il voudrait bien encore connaître l’Amour avec un grand A, mais tout le monde lui dit : « Qui voudrait encore d’un vieux débris comme toi ? » Et il part se coucher pour rêver tout à loisir à ses amours passées.

Il laisserait bien pousser ses cheveux et sa barbe, mais tout le monde lui dit : « On n’est plus en mai 68 ! » Et il se contraint à voir régulièrement le coiffeur-barbier qui lui tripote la tête. Ce qui lui fait plaisir d’ailleurs, car  en dehors de lui, plus personne ne le touche.

Il a toujours envie de voyager, à pied, à vélo, en train et en car, et même en avion. mais tout le monde lui dit : « À ton âge, on reste chez soi! Qu’est-ce qui te prend de vouloir encore essayer de voyager tout seul, mon vieux ? » Comme si, de toute façon on n’était pas tout seul dans la vie, et dans la vieillesse, n’es parlons pas !

Il pense fréquemment à tous ses morts qu’il rejoindra bientôt, son grand amour trop tôt partie, sa grand-mère adorée et ses nombreux et chers amies ou amis défunts, mais tout le monde lui dit : « Pense plutôt aux vivants ! » Il a envie de répliquer grossièrement, mais il préfère rester muet.

Il parle parfois de la mort qui l’attend, de la décrépitude qui risque de la précéder, de la maladie et de la douleur aussi, il en a un peu peur et il trouve que la vie est bien trop longue, mais tout le monde lui dit : « Tu peux pas parler d’autre chose, tu es vivant, bon Dieu ! » Et il constate que les gens de son entourage ont encore plus peur que lui de la mort et du vieillissement, et qu’ils ne veulent pas en discuter,

Et quand il voit l’avenir, il s’imagine déjà au Paradis, mais tout le monde lui dit : « Ça n’existe pas, le Paradis, tout ça, c’est des bêtises ! » Pourtant c’est bien l’Enfer qu’il a connu sur terre, surtout maintenant qu’on le contredit tout le temps. Il aura bien mérité le droit à un petit cois de Paradis, non ?