vendredi 28 août 2026

28 août 2026 : L'humanitude 2

L’âge décape bien des croyances. C’est même une partie majeure de ce que l’on appelle le dépouillement. Chaque journée apporte sa propre nuance au dépouillement. On ne doit pas s’en attrister, la joie est ailleurs.

(Jocelyne François, Car vous ne savez ni le jour, ni l’heure, Journal 2008-2018, Les Moments littéraires, 2022)

 

 

                    Je suis bon public : un film de plus de trois heures et des poussières ne me gêne pas (sinon quand le film est boursouflé comme le Ben Hur de William Wyler) et parfois j'y prends un plaisir intense, comme quand je fais un rêve lumineux. C'est le cas de Soudain, mon meilleur film de l'année, qui m'a profondément touché et qui fut d'ailleurs longuement applaudi, ce qui est rare en salle de cinéma (sauf dans les festivals). Les actrices qui jouent les deux magnifiques héroïnes ont obtenu le prix d'interprétation ex-æquo, car on ne peut les dissocier l'une de l'autre..

                    Le cinéaste japonais Ryūsuke Hamaguchi a superbement réussi son passage en France en filmant cet Ehpad où  la directrice Marie-Lou (Virginie Effira) essaie de mettre en œuvre avec son personnel et les résidents le concept d'humanitude (https://fr.wikipedia.org/wiki/Humanitude). Le film fait une large part au silence, car les résidents d'Ehpad ne sont pas bavards, certains ne parlant pas du tout. Donc, on entre ici de plain-pied avec les vieillards. Mais le film fait la part belle aussi avec les différences culturelles et à la rencontre avec le Japon. En allant un soir au théâtre, Marie-Lou fait connaissance de Mari, une  metteuse en scène japonaise en représentation à Paris (Tao Okamoto) et ce sera un coup de foudre amical qui va réunir les deux femmes. Mari cache sous son éternel entrain qu’elle se sait condamnée à brève échéance par la maladie. Marie-Lou, elle, veut faire de l’accompagnement humain, au niveau supérieur : prendre  en compte des personnes plutôt que de simples personnes âgées et donc accorder le temps, de l’attention et de la considération à chacun.e d'entre eux, ce qui est plus difficile que de leur imposer un management froid et technique largement inhumain. Elle se veut donc à mille lieues des méthodes technocratiques de notre monde libéral. Ce projet a des résonance fortes avec la scénographe japonaise, qui travaille aux frontières entre les problèmes mentaux et la prétendue normalité avec son comédien Goro Kiyomiya qui a amené avec lui à Paris son petit-fils autiste.

                        Inutile de dire que pour moi, qui fréquente des personnages âgées depuis longtemps, en les accompagnant jusqu'à la mort, qui fait du bénévolat en Ehpad depuis quelques années, qui, de plus participe à des groupes de gens qui ont eu affaire à la psychiatrie et sont largement exclus de la société, et qui fréquente aussi des migrants et des SDF, ce film ma parlé et même m'a bouleversé. Oui, ne plus traiter les résidents comme de simples patients quand ce n'est pas comme des légumes, favoriser leurs restes d'autonomie (la scène magnifique dans le film, où ils/elles se massent mutuellement les pieds et finissent par former un groupe vautré par terre et riant, témoigne de ce souci), non seulement rend la dignité aux résidents, mais rend aussi leur humanité aux soignants. Et je me suis aperçu que, dans ma vie personnelle, je pratiquais l'humanitude sans le savoir depuis longtemps. 

                        C'est un film sublime. Pour moi, le plus beau de l'année, et pourtant j'en ai vu beaucoup, de beaux films !


jeudi 27 août 2026

27 août 2026 : stage d'écriture

 

Car comment savoir qui il était réellement ? Le savait-il seulement lui-même ?

(Nikos Kazantzaki, Le pauvre d'Assise, trad. Gisèle Prassinos et Pierre Fridas, Presses Pocket, 1991)

 

                        Je viens de passer trois belles journées  à Poitiers. Je m'étais inscrit à un atelier d'écriture de trois jours, animé par Catherine Baptiste, poétesse que je connais depuis une vingtaine d'années et avec qui j'avais fait des ateliers ponctuels quand j'habitais là-bas, et déjà une atelier de trois jours vers 2017. Pour moi ces stages de trois à cinq jours sont toujours des vacances précieuses où j'ai chaque fois eu l'impression que le temps n'est plus creux mais plein. Je me souviens encore très fort de mon stage de danse folk en 1977 à Gérardmer (Vosges), sur les Mille et une nuits à Sénanque (Vaucluse), fait avec Claire en 1981, de qi gong près de Vézelay (Yonne) en 2003 et 2004... Pour peu que les animateurs soient compétents, et le groupe agréable, ce sont des sessions fabuleuses, et ce fut encore le cas cette fois-ci.

                        Nous étions cinq : Laurence, Mireille (deux vieilles dames de santé fragile), Véronique (autre poétesse de Poitiers que je connaissais déjà) et deux hommes, Vincent (de son métier émondeur d'arbres, de loin le plus jeune du groupe, aux abords de la quarantaine) et moi. Chaque séance d'écriture (de 10 h à midi et de 14 à 16 h) comprenait un  petit quart d'heure de mise en route sous forme de méditation et d'une écriture brève sur sur ce moment à soi, puis le choix d'un thème personnel issu de cette réflexion et de l'écriture d'un texte sur ce thème (durée une heure), et après une pause de dix minutes, on faisait un cercle et on lisait (ou pas, ce n'était pas obligatoire, si on n'était pas satisfait de notre texte) ce qu'on avait pondu. Soit puisqu'il y a eu trois matinées et trois après-midis, six textes chacun produits pendant l'atelier.

                        Ce pouvait être des poèmes, plus ou moins longs, des petites proses, des collages de textes et d'images, des témoignages... Bref, une liberté totale, pas de contraintes ici ni de thème imposé. Et les résultats ont été succulents à écouter. Catherine parfois relisait à haute voix avec gourmandise un de nos textes. La bienveillance régnait : pas de jugement, même si on savait que nos productions n'étaient que le fruit d'un premier jet qu'on avait eu à peine le temps de relire...  J'ai énormément aimé les textes dits par chaque participant.e, leurs tons variés et leurs voix singulières. Et ça m'a bigrement envie de ne pas abandonner l'écriture.

                        Je vous livre ici une sorte de poème datant du troisième jour, je vais bien sûr le retoucher, mais après tout, un brouillon a aussi son charme :

 

   Dans l'heure qui vient

 

Dans l’heure qui vient

je vais entrer en songe dans la vie infinie

je vais pouvoir rêver de devenir un roc

je combattrai les démons qui me hantent

je libérerai les soleils de mes nuits

j’éclairerai le monde qui l’attend



Dans l’heure qui vient

mes rêves familiers deviendront des poèmes

et je piétinerai mes racines folâtres

couché sur le poitrail d’un cheval écumant

je redeviendrai l’enfant épouvanté

voyant que disparaît le paradis perdu



Dans l’heure qui vient

j’irai au fond de moi rechercher le divin

et croire enfin à l’espérance nue

de l’éternel amour longtemps inaperçu

je tenterai enfin de tutoyer Dieu

en poussant un cri final et malicieux



Dans l’heure qui vient

le Soleil et moi-même deviendront des égaux

je caniculerai et je m’éclipserai

la Lune me prendra dans ses bras enjôleurs

et je m’imploserai dans un feu d’artifice

rayonnant en étoile au sein de l’âge d’or



Dans l’heure qui vient

je rejoindrai mon humble chaumière

ma solitude n’aura plus de limites

mais je remonterai sur mon cheval d’acier

impérial, débonnaire et qui me laissera

m’écorcher sans souci sur les troncs sensuels



Dans l’heure qui vient

j’irai gommé le Temps et effacé ses traces

je sortirai grandi de ces belles journées

j’entrerai dans ma nuit verticale d’espoir

les fleurs de mes pensées sortiront guillerettes

je m’épanouirai en un homme inédit

 

Pour lire  les poétesses se l'atelier :

https://catherinebaptiste.fr/livres/ 


 

https://livresur.fr/auteurs/joyaux-veronique/ 


 



 

  

 

 

mercredi 19 août 2026

19 août 2026 : L'humanitude

Angéline avait trois secrets : elle savait ce qu’elle voulait, elle avait compris ce qui était possible (c’est-à-dire que qui ne l’est pas) et aussi ce qui se fait avec profit. Cela faisait beaucoup de sagesse.
(Alice Ferney, Grâce et dénuement, Actes sud, 1997)

 

                    Il y a des jours comme ça, où on commence à lire un livre et où on se dit : "je vais prendre le temps, je sens que ce qui est écrit me touche profondément, je vais savourer, je vais m'en mettre plein la tête, inutile de me presser !" Surtout quand le livre n'est pas très long. C'est ainsi que j'ai mis huit jours pour lire le roman d'Alice Ferney, Grâce et dénuement. Certes, ce n'est pas un roman d'action ou, si action il y a, elle reste toute intérieure. C'est la rencontre entre deux mondes, celui d'Esther, bibliothécaire, trois enfants, mariée à un architecte, et d'un campement de gitans installés illégalement sur le terrain vague d'une veille institutrice en retraite qui ne souhaite pas porter plainte pour qu'ils soient expulsés de la commune. 

              La famille gitane comprend la grand-mère, Angéline, ses cinq fils, leurs familles et les petits-enfants. Tous vivent difficilement, sans eau, sans électricité, sans chauffage, dans des caravanes délabrées, mangent peu, mais ils sont libres. Les hommes vivent en vendant de la ferraille, mais aussi de menus larcins. La bibliothécaire débarque un jour, apporte des livres pour enfants et attire les enfants (c'est pour eux la fête à chaque fois) par des lectures d'histoires à haute voix. Elle revient toutes les semaines. Peu à peu, elle apprivoise ses auditeurs (et c'est réciproque) et bientôt parle aussi avec la grand-mère et les femmes, à qui il arrive aussi d'écouter de temps en temps. Elle pousse l'aînée des petites-filles à se faire inscrire à l'école du village, comme ils y auraient tous droit. 

              Mais l'institutrice meurt, les héritiers cherchent à faire expulser les gitans (et la mairie va s'y employer) pour pouvoir vendre et se partager l'héritage. Angéline meurt à son tour, philosophiquement : "On est comme les animaux, dit-elle, si on fait attention, on peut sentir quand c’est le moment de partir". Et la famille doit s'en aller, chassée par les forces de l'ordre. Esther va essayer de continuer à les voir, et de se battre contre leur misère, leur analphabétisme, car elle a aimé la chaleur humaine qui sourdait de ce groupe un peu brut, voire brutal, mais qui, au fil des jours, se révélait si attachant.

 

                Je n'avais jamais lu de romans de cette autrice, mais celui-ci, un peu touffu, mérite qu'on s'y attarde pour peu qu'on soit adepte d'aimer l'humanité dans toute sa diversité : les enfants, les vieux, les femmes, les hommes, même s'ils sont très différents de nous, par l'âge, les mœurs, la religion, les handicaps, les activités, les caractères, etc... C'est à quoi je m'emploie tous les jours, appliquant à la lettre les derniers mots de Claire : "Tu continueras à faire ce qu'on a toujours fait : aimer les autres, les secourir si besoin est, donner de ton savoir-être, de ton savoir-faire et de ta bienveillance, et ce sera comme si je t'accompagnais encore et toujours", une charte d'humanitude, en quelque sorte.