samedi 31 janvier 2026

31 janvier 2026 : Claire et Gilles

Quand ils sont les deux, chez [Claire], à table, [Gilles] ne dit pas les parents, il dit les vieux ; pour le père, il a des mots, le vieux, le fou, le malade, le taré, le maboule, l’abruti, l’autre. Il dit surtout l’autre, et il n’arrête pas, il dit quelques phrases, six ou sept, qu’elle sait par cœur.

(Marie-Hélène Lafon, Hors-champ, Seuil, 2025)

 

                    Encore un roman campagnard ! Oui, mais d’une superbe facture. Deux héros seulement, une sœur et son frère, enfants de paysans. On va les suivre pendant plusieurs décennies. Claire, la fille, réussit dans ses études et va quitter le Cantal pour vivre sa vie à Paris comme professeure de lettres. Gilles, le fils, ne réussit pas à l’école, mais il est de toute façon destiné à reprendre et tenir la ferme de ses parents, où Claire ne réapparaîtra que lors des vacances.

                    Dans ce roman qui procède par longues ellipses, on revoit le frère et la sœur tous les dix ans. On saisit le passage du temps, les destins qui diffèrent, le poids de la vie. Le terroir est la toile de fond, avec le père taiseux, dur à la tâche et violent, et la mère qui essaie de survivre dans cette ferme isolée. Les points de vue de Claire et de Gilles alternent. Claire voit bien le malheur de ce frère assigné à la ferme et qui vit mal. Elle mesure sa solitude d’homme cabossé par la vie qu’il mène et qu’il n’a pas choisie : il n’a pas les mots pour dire ce destin étriqué, sa fatigue, son isolement. Elle, a construit sa vie dans l’éloignement, elle est devenue écrivaine, et elle sent tout ça chaque fois qu’elle revient vers ses origines, et elle mesure que, si elle a su orienter son existence et est devenue hors champ, celle de son frère a été broyée, elle est devenue suffocante.

                    Le récit est sec et précis, chaque séquence est intense, tendue, les personnages forts et présentés avec une grande justesse. Un roman ? Il y a sans doute une grande part d’autobiographie qui m'a touché au fond du cœur, quand on a vécu, comme moi, une grande partie de son enfance et de sa jeunesse dans un village et parmi les paysans.


 

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