jeudi 28 mars 2024

28 mars 2024 : jeudi saint

 

Il revenait

des fins fonds de l’enfer

parlait de l’indécence

de vivre heureux ici

(Jean-Pierre Thuillat, Dans les ruines, L’Arrière-pays, 2014)


Après des années où je n’ai pas pratiqué (je suis allé deux fois au Temple protestant du Hâ, et une fois à l’église de la Trinité, Une fois à l'église en Côte d'Ivoire, et à Madagascar, et trois fois à la Désirade, je suis assez œcuménique), je suis allé assister au culte de L’Ehpad Marie Durand de Bordeaux, proche de chez moi. J’ai commencé la semaine dernière avec mon ami Thierry à y faire de la lecture à haute voix, à l’occasion du Printemps des poètes. Et je vais être bénévole à partir de lundi, en tant que lecteur particulier pour deux résidents, dont une dame âgée de 103 ans et aveugle. J’ai discuté avec elle après la séance de lecture, elle veut que je lui lise des romans qui lui rappelleront ses lectures de jeunesse.

Selon ce qu'elle souhaite, je commencerai par Le portrait de Dorian Gray, d’Oscar Wilde, et je me suis mis à sa relecture. Drôle d’idée que de se faire lire Oscar Wilde à 103 ans ! Mais pourquoi pas ? Moi-même, depuis que je suis à la retraite, n’ai-je pas relu des romans lus entre 11 et 17 ans ? Parfois pour la jeunesse, comme Gustave Aimard (Les Trappeurs de l’Arkansas), Marcel Aymé (Contes du chat perché), Paul-Jacques Bonzon (Delph le marin), Collodi (Pinocchio), Selma Lagerlöf (Le merveilleux voyage de Nils Holgersson), Hector Malot (Sans famille), les Contes de Perrault, Michel Tournier, Jules Verne, Michel Zévaco (6 romans de la série Les Pardaillan, écrits pour les adultes, mais que le jeune Sartre lisait à huit ans) ; d’autres pour adultes, mais que j’avais lus jeunes, comme Balzac (2 romans), Emily Brontë (les Hauts de Hurlevent), Corneille (plusieurs pièces), Dostoïevski (L’idiot), Arthur Conan Doyle, Dumas (4 romans), Howard Fast (Spartacus), André Gide (3 romans), Giono (Regain), Panaït Istrati (3 romans), Alfred Jarry (Ubu roi), Kafka (La métamorphose), André Malraux (La condition humaine), Molière (plusieurs pièces), L’abbé Prévost (Manon Lescaut), Racine (plusieurs pièces), Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac), George Sand (2 romans), Shakespeare (plusieurs pièces), Steinbeck (2 romans), Stendhal (La chartreuse de Parme), Tolstoï (2 courts romans), Voltaire, etc.

Ce qui fait que je comprends très bien ce retour vers les lectures de jeunesse que fit sans doute "Madame Mimi" (comme elle m’a demandé de l’appeler). Je pense que, quand je serai dans l’octantaine, j’aurais encore davantage le désir de lire d’autres livres de ma jeunesse. D’après ma liste, il y a beaucoup de théâtre et de romans et nouvelles. Je relis aussi pas mal de poésie, mais rarement un recueil complet.

Et le culte d’aujourd’hui m’a décidément révélé le souhait de me replonger dans les évangiles : les textes du jour venaient de l’Évangile de Jean : l’épisode de la Samaritaine (chapitre 4, versets 7 à 15) et dans les dernières paroles pendant la Cène, la vigne et les vignerons (chapitre 15, versets 1 à 8). Le pasteur a beaucoup insisté dans son intercession sur la paix : « Seigneur, souffle un vent de paix sur notre Terre, suscite des hommes et des femmes de bonne volonté. Fais germer, auprès des dirigeants, les idées qui changent positivement la face du monde ».

Et j’ai pensé à Gaza et aux très nombreux SDF. J’ai médité sur les vers de Jean-Pierre Thuillat que je suis en train de lire (cf exergue) et ceux-ci :


On n’est plus au douzième siècle. La barbarie, c’est aujourd’hui,

À Tokyo, New York ou Paris

les sans-papier les sans-famille

hantent les rues de l’opulence.

 


 

lundi 25 mars 2024

25 mars 2024 : sur la vie, la vieillesse et la mort

 

l’identification avec ceux qui vieillissent ou qui meurent soulève de façon tout à fait compréhensible des difficultés très spécifiques, pour les autres groupes d’âge. Consciemment ou non, ceux-ci résistent tant qu’ils peuvent à l’idée de leur propre vieillesse et de leur propre mort.

(Norbert Élias, La solitude des mourants, trad. Sibylle Muller et Claire Nancy, C. Bourgois, 2012)

Didier Éribon, après le décès de sa mère, éprouve le besoin de revenir sur son passé. Sa mère vivait encore seule chez elle, avait trouvé un nouvel amoureux après la mort de son mari, qu’elle n’avait pas aimé. Mais elle finit par ne plus pouvoir rester seule, elle tombait et s’était affaiblie. Ses enfants décident de la placer dans un Ehpad, non sans difficultés et disputes : "Je redécouvrais avec consternation ce que peut avoir d’étrange et d’insupportable le lien familial". Les frères ne s’aiment pas. Didier est le seul à habiter pas trop loin (Paris), l’Ehpad est à une vingtaine de km de Reims, région d’origine de sa mère.

Lui qui est devenu transfuge de classe, intellectuel de haute volée, il revient sur l’origine ouvrière de sa mère, sur son enfance et sa jeunesse et sur la façon dont les liens se sont distendus après qu’il eût quitté la maison. En particulier, il ne supportait plus le racisme de sa mère, même s’il en comprenait l’origine : "éternelle inférieure, elle s’accordait à elle même, par la médiation de ces détestations, le seul sentiment de supériorité qui lui était socialement permis". Racisme qu’elle manifestait même avec une ouvrière de son usine : les "deux femmes s’exclamant devant leur télévision, à propos de séquences analogues, appartenaient à la même classe sociale, mais la couleur de peau les séparait. Et ce qui les séparait l’emportait sur ce qui les rapprochait". Et puis, le langage a fini par les séparer : en devenant grand lecteur, puis universitaire, il a usé de la "langue de dominants [qui] est la langue dominante, la langue légitime".

Mais c’est surtout l’occasion pour Didier Éribon, à travers le cas de sa mère, de mieux appréhender le vieillissement. Au moment du passage à l’Ehpad, ses frères et lui ont constaté "la fatalité du vieillissement, les conséquences physiques de la dureté des métiers ouvriers et des conditions de vie qui leur sont afférentes, la réalité des structures familiales contemporaines, l’histoire de l’habitat et du logement urbain, la gestion politique et sociale du grand âge, de la maladie et de la dépendance, etc., tout ce qui définit le passé et le présent d’une société – se trouvait condensé dans cet instant fatal de la décision inéluctable [chercher un Ehpad] et s’imposait à nous, s’imposait à elle, balayant impitoyablement ses désirs, ses envies et toute possibilité de révolte et d’action".

Force fut de constater que "sa maladie s’appelait la vieillesse, la maison de retraite serait sa prison, et elle devrait renoncer à être bien-portante et entièrement libre de ses mouvements et de ses choix, puisqu’elle ne l’était plus et ne pourrait plus l’être". Et que "vivre dans une maison de retraite implique un type très particulier de réapprentissage de soi et du monde". Et que la maman n’y était pas prête : elle aurait plutôt aspiré à une maison individuelle, "au bonheur privé qui lui était lié, [et qui avait contribué en elle] au délitement de l’idée de collectif et du sentiment d’appartenance à ce collectif qu’il convenait et conviendrait d’appeler une classe, la classe ouvrière".

Et c’est l’occasion pour l’auteur, en sociologue qu’il est devenu, de parler de la grande vieillesse et des maisons de retraite : "L’installation dans la maison de retraite n’est pas seulement l’entrée dans un monde peuplé de personnes très âgées, et souvent affaiblies et diminuées, physiquement et mentalement : c’est aussi l’entrée dans une sociabilité contrainte et à laquelle il est quasiment impossible de se soustraire". Il ne reste "plus que des possibilités restreintes de perler au personnel soignant et à quelques résidents de l’établissement et c’est jusqu’à l’envie de communiquer avec eux qui s’estompe et disparaît". Les visites sont rares, "les relations familiales intergénérationnelles ne s’actualisent que lors de visites espacées et qui, si elles sont attendues, espérées par ceux et celles qui les reçoivent, sont parfois vécues comme une contrainte sociale ou une obligation morale par ceux et celles qui les effectuent".

Et c’est la critique des Ehpad : "Ne pas pouvoir se lever au moins une fois par jour ; ne pas pouvoir prendre une douche plus d’une fois par semaine ; porter des couches en permanence parce que sinon il faudrait aider la personne alitée plusieurs fois par jour pour aller aux toilettes et lui faire sa toilette". Et cela vaut pour les Ehpad publics ("ils sont dramatiquement sous-financés, comme c’est le cas de l’hôpital public et de tout le secteur de la Santé publique") ; et "quand ce sont des Ehpad privés, c’est encore pis, ils sont soumis à une exigence de rentabilité poussée à l’extrême : ce qui compte, c’est le profit, ce sont les gains escomptés, les dividendes versés aux actionnaires". La raison en est simple, pour l’auteur : "la logique économique de la dépense minimale ou du profit maximal prévaut ici comme partout".

Et puis toute la vie des résidents est "quadrillée, contrôlée, tout [est] décidé à [leur] place. Ma mère avait perdu non seulement son autonomie, mais elle avait perdu sa liberté, et jusqu’à son statut de personne. C’est bien cela : la dépersonnalisation aboutit à ce qu’une personne âgée ne soit plus une personne". Or, avec le vieillissement de la population, "le nombre de personnes très âgées et devenant dépendantes ne cesse et ne cessera pas de croître considérablement : la vie, ce n’est pas seulement la vie en bonne santé, c’est aussi la vie en mauvaise santé ; et la vie diminuée".

Et il doit rapidement constater que sa "mère n’a pas supporté cette vie diminuée qui était la sienne. À quoi bon continuer ? Se maintenir en vie ? Si c’est pour être prisonnière dans une chambre, seule, rivée à son lit, sans pouvoir désormais se lever, marcher, se déplacer ?" Et effectivement, elle se laissera dépérir et mourra en moins de trois mois.

L’auteur fait référence à plusieurs reprises à au moins deux livres qu’il ma donné envie de lire : La vieillesse, de Simone de Beauvoir (Gallimard, 1970), et La solitude des mourants, de Norbert Elias, dont je cite une phrase en exergue de cette page.


 

jeudi 21 mars 2024

21 mars 2024 : le film du mois : Il reste encore demain

 

Il est fréquent, vous l’avez remarque j’espère, que ce soient les victimes qui s’excusent…

(Jean Casset, I was here, la dernière nuit de Pascal Taïs, E. Jamet, 2022)



Décidément, que ce soit en livres ou au cinéma, je tombe sur des livres qui me rappellent des souvenirs d’enfance et du prolétariat dont je viens, et que je n’ai jamais oublié ni renié, d’ailleurs. Après le livre de Didier Éribon, voici que je tombe au cinéma sur ce film italien qui a fait un tabac là-bas. Et qui semble devoir être un assez beau succès ici, bien qu’en noir et blanc. Et voilà que ce film, qui traite d’une femme opprimée dans sa maison par son mari, m’a irrésistiblement rappelé ce que j’ai vécu chez moi. C'est en plus violent, bien sûr, puisqu’ici la mari bat sa femme, ce que mon père n’a jamais fait. J’aurais aimé que mon frère aîné, Michel, décédé en 2017, voit ce film, ne serait-ce que pour voir qu’il y avait plus mal lotis que chez nous, et qu'il pardonne à ma mère pour sa soumission excessive.

Et dire que l’Utopia ose commencer la présentation de ce Il reste encore demain par ces mots : "Voilà un excellent antidote à la déprime ! Du grand et beau cinéma populaire, « feel good » comme on anglicise, dont on ressort la tête haute". Je parie que beaucoup de femmes risquent de se dire, « c’est pas trop tard qu’on parle enfin au cinéma des femmes battues dans un film tout public », mais aussi de sortir un peu abattues : « Comment a-t-on pu se laisser faire comme ça ? Et c’est pas fini, quand on comptabilise les féminicides encore aujourd’hui ! »



On voit très bien le piège que pouvait être pour une femme le mariage à l’époque du film : il se passe en 1946, après la longue parenthèse mussolinienne qui cantonnait les femmes au rôle de mère de famille (cf Sophia Loren dans Une journée particulière). Le divorce n’existait pas. Que pouvait faire une femme maltraitée ? À sa fille qui lui demande se se rebeller et de partir, elle répond : « Et j’irai où ? » Alors, bien sûr, avec nos yeux et nos oreilles d’aujourd’hui, nous restons ébahis de voir une situation de femme qui nous paraît archaïque. J’avais posé la question à ma mère, après le décès de mon père : « Mais pourquoi tu n’as jamais répliqué, que tu ne t’es jamais rebellée ? » Et elle avait longuement évoqué sa situation : mère de famille nombreuse, ne travaillant pas : « Je voulais la paix du ménage. Bien sûr, s’il m’avait battu, ç’aurait été différent ! » Le fait est que la violence de mon père était avant tout verbale, mais le fait qu’elle ait simplement pensé qu’il aurait pu la battre m’avait fait froid dans le dos !

Alors, si ce film peut aider certaines femmes d’aujourd’hui à se sortir de situations délicates, tant mieux ! Le noir et blanc convient tout à fait au propos et à l’époque évoquée, il rappelle à la fois les comédies italiennes des années 50 et 60 et le néo-réalisme de Vittorio De Sica. Donc j’ai apprécié, même si le film m’a mis mal à l’aise, en me rappelant certains épisodes peu reluisants de mon adolescence et des relations difficiles avec notre père. De même que Delia, l’héroïne du film, ma mère essayait de nous protéger, et elle savait rester digne dans son mutisme que nous comprenions (moi du moins, car mon frère aîné est resté très critique envers elle, autant qu’envers notre tyranneau de père). Heureusement le patriarcat montré dans le film, qui sévissait aussi bien dans les milieux populaires que dans la bourgeoisie, disparaît peu à peu, on peut au moins l’espérer.

De même que Delia, ma mère n’avait guère le temps de s’occuper d’elle-même, elle n’avait garde de contrarier mon père, elle était toujours affairée, s’occupant du ménage, des courses, des enfants, et se voyait gratifiée quand mon père rentrait du travail le soir d’un : « Janette, mes pantoufles ! » tonitruant, au grand dam de mon frère aîné qui me glissait à l’oreille : « Il peut pas aller se les chercher lui-même, ses pantoufles ! » (souvenir de 1963 quand nous n’étions plus internes, mais externes, et que nous découvrions, effarés, les façons d’être de notre père).

Heureusement, dans la tête de Delia, sous son "apparente docilité", se dissimule "une forme de résistance feutrée: argent que Delia gagne par ses petits boulots dont elle détourne une partie pour elle-même (car elle doit remettre normalement la totalité de ce qu’elle gagne à son mari), cigarette fumée en cachette avec une amie, discussions avec son ami d’enfance du temps de l’école, papotage avec les dames du quartier. Le spectateur est complice de ces menues tentatives pour échapper au carcan du mariage, devenu une véritable prison. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ma mère, à mon père et à mon frère aîné. Souvenirs, souvenirs...

 

mardi 19 mars 2024

19 mars 2024 : le livre du mois, Jocelyne François

 

Mes amis écrivains ont importé pour moi ou importent toujours. Dans ce « toujours », je pense aux morts et à ceux que je rencontrerai encore, car je crois que l’on rencontre tout au long de la vie.

(Jocelyne François, Car vous ne savez ni le jour ni l’heure : Journal 2008-2018, Les Moments littéraires, 2022)



Je n’avais pas lu de journal d’un ou d’une écrivaine depuis le covid, donc depuis plusieurs années. J’avais pourtant gardé le goût ébloui du Journal d’André Gide, de ceux de Virginia Woolf, de Katherine Mansfield, de Charles Juliet, entre autres écrivains, journaux qui font partie intégrante de leur œuvre. Et voici que je viens de lire le tome 4 de celui de Jocelyne François, dont je n’avais rien lu auparavant, ni romans (elle eut le prix Femina en 1980), ni essais sur l’art (en particulier sur Marie-Claude Pichaud, peintre, chanteuse et céramiste qui fut sa compagne de vie, ou sur le poète René Char). L’écrivaine est vieillissante, elle a 74 ans lorsqu’elle entame ce quatrième Journal, et 85 quand elle l’achève.

C’est tout bonnement magnifique : "Je pense avec acuité à ceux que j’aime depuis longtemps ou depuis peu de mois. L’agrandissement de la vie par les autres est capital". Car, effectivement, elle a beaucoup d’amis, qu’elle rencontre avec gourmandise, souvent écrivains et artistes ou éditeurs. Et même si elle manque d’argent, elle ne craint rien : "l’argent, en soi, est neutre. Il est nécessaire jusqu’à la simple suffisance, mais pas au-delà". Il n’est pas le pilier de sa vie. Par contre, elle peut affirmer que "L’amour et l’amitié sont les colonnes du temple invisible de notre existence". C’est aussi le journal du vieillissement et de la mort des proches, mais ça ne lui fait pas peur, car "En moi, ceux qui sont morts, ceux que j’ai aimés, demeurent". Elle pense souvent à Marie-Claire, sa compagne qui est morte en 2017 : "Si j’y réfléchis, je passe mes journées avec Claire. Claire, toute sa vie, a créé de la beauté en tous les domaines qu’elle a traversés. Chaque soir, je m’endors contre elle dans le lit de deux personnes où je suis apparemment seule, et dans la journée, je fais surtout ce que nous aurions fait ensemble". Et aussi "L’âge décape bien des croyances. C’est même une partie majeure de ce que l’on appelle le dépouillement. Chaque journée apporte sa propre nuance au dépouillement. On ne doit pas s’en attrister, la joie est ailleurs"


Elle évoque aussi le silence, indispensable à l’art comme à l’écriture littéraire, ce silence qui n’est pas toujours possible quand on vit à deux : "Le silence me manque. Je sens à quel point il est vital. Il n’est pas lié à la solitude qui, bien sûr, le procure. Le silence à deux est plus émouvant, plus savoureux, mais il exige d’accorder les rythmes. Et les rythmes dépendent étroitement de l’état intérieur. Ce n’est pas facile". Elle lit énormément : "Lire ce que je lis est vraiment la nourriture que je désire. Le silence et la lecture. Après, tout est possible". Elle plaint ceux qui ne lisent pas : "La lecture est une aide considérable à laquelle trop de personnes n’ont pas recours. Elles se coupent ainsi d’une réalité mentale souvent beaucoup plus importante que ce que l’on nomme « la réalité »".

Et vieillir, c’est aussi s’inquiéter sur les nouveautés qui rendent la vie difficile : "ce qui est sûr c’est que l’avenir sera surchargé de « pièges » qui tiennent à la civilisation numérique à laquelle je tente d’échapper, le plus possible. Je n’avais pas imaginé à quel point cela serait difficile". Et le vieillissement aussi ajoute aux difficultés : "Nous avons eu le temps de méditer sur le corps. Ce n’est pas la première fois. Mais c’est chaque fois un autre paysage qui est celui de l’âge, paysage imprévisible puisqu’il est chaque fois nouveau à chaque accident de la vie". Elle se plaint de ne plus marcher : "J’aimais tellement marcher… dans un autrefois déjà lointain où penser et marcher étaient liés". Mais elle ne craint pas le lendemain : "Demain [c’est-à-dire chaque jour], retour sur terre. Reprendre la navette pour continuer le tissage des jours. Quelle chance nous avons de pouvoir rencontrer cette pensée".

Un très grand journal, et je lirai bien entendu les trois premiers tomes quand je les trouverai !

 

lundi 18 mars 2024

18 mars 2024 : Défendons les Palestiniens !

 

L’extermination des indigènes, c’est presque en tous lieux la première page de l’occupation des colonies. L’exploitation rapace du sol par les occupants, par les compagnies, par les gouverneurs, est en général la seconde page.

(Augustin Cochin, L’abolition de l’esclavage, Lecoffre : Guillaumin, 1861)



Voilà : Israël parachève ce qu’il mène depuis 1948 (76 ans d’occupation et de colonisation), en choisissant d’affamer, d’assassiner et d’exterminer toute une population (à Gaza) et de détruire des habitations palestiniennes, voler des terres, expulser, arrêter, tuer, humilier (dans les territoires occupés) ceux et celles qui résistent un tant soit peu au rouleau compresseur des colons et de l’armée. Et on voudrait qu’il n’y ait pas de résistants (il faut rappeler que dans la France occupée de 1940-1944 il n’y avait que les pétainistes, les collabos et les nazis pour qualifier les résistants de « terroristes ») à une oppression d’une brutalité inouïe qui dure depuis si longtemps !

Il est vrai que nous sommes vaccinés, nous, occidentaux, après avoir colonisé l’Amérique et exterminé presque tous les indigènes du nord au sud, colonisé l’Afrique et réduit une bonne partie de sa population en esclavage, colonisé l’Asie et l’Océanie en y imposant la déculturation des peuples originaux… Et nous sommes forcément mal placés pour critiquer un état qui ne fait que nous imiter avec, en plus, les moyens ultramodernes de faire la guerre. Une guerre que nous approuvons avec les ventes d’armes.

Ah, nous sommes bien prompts à sanctionner la Russie, l’Iran, Cuba, le Venezuela, mais sanctionner Israël, ce serait trop demander à nos gouvernants. Il est vrai que son armée est "la plus morale du monde", qui ne tue qu’à bon escient (!) ; il est vrai que c’est, disent-ils, la seule démocratie (de notre point de vue) du Moyen-Orient. Nos mêmes gouvernants s’accommodent pourtant assez bien des dictatures, pourvu qu’elles regorgent d’or noir et de métaux rares, et qu’on puisse y faire du "business".

Mais, dès qu’on critique l’état d’Israël, on est rapidement taxé d’antisémitisme, pour peu qu’on soit anticolonialiste, ce que je suis devenu depuis le début des années 60. Pourquoi changerai-je d’avis maintenant ? Je crois que la colonisation israélienne est pire que le fut la nôtre en Afrique : il s’agit de peupler le territoire en chassant, humiliant, malmenant, opprimant et aujourd’hui exterminant les populations originelles, comme si celles-ci n’avaient aucun droit d’exister sur place.

J’avoue que j’ai toujours admiré de Gaulle qui, lors d’une conférence de presse en 1967, avait dit : « les juifs, jusqu’alors dispersés, et qui étaient restés ce qu’ils avaient été de tout temps, c’est-à-dire un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur, une fois qu’ils seraient rassemblés dans les sites de son ancienne grandeur, n’en viennent à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu’ils formaient depuis dix-neuf siècles : “l’an prochain à Jérusalem“ », ce qui lui valut d’être taxé de “relents d’antisémitisme“, par le directeur du Monde à l’époque : Hubert Beuve-Méry. C’était pourtant prémonitoire.

 

En attendant, chaque fois que je peux, je vais aux manifs de soutien aux Palestiniens. Ça ne sert pas à grand-chose, nous sommes très minoritaires (bien que de plus en plus nombreux), mais j’ai toujours été du côté des opprimés, puisque je l’étais de naissance en tant que fils de prolo, si j’ose dire, ce que me confirme le livre de Didier Éribon que je suis en train de lire : Vie, vieillesse et mort d’une femme du peuple (Flammarion, 2023). Il montre bien que, même si on est transfuge de classe, ce que je suis devenu comme lui, comme Édouard Louis, comme Annie Ernaux, on n’échappe jamais totalement à notre enfance et notre jeunesse, à la réalité des structures familiales de notre classe d’origine, à la gestion de l’habitat qu’on a connue enfant (locataire plus que propriétaire dans les milieux populaires), à tout ce qui définit notre passé et notre présent.

Et je défendrai toujours les opprimés.