J'ai
traîné vingt-sept jours entre ma cabine, les transatlantiques du
pont supérieur et les chromos de la salle à manger. J'ai lu
beaucoup, bu un peu et ai profité de tout ce temps libre pour ne
faire aucun point, pour ne dresser aucun bilan.
(Patrick
Cauvin, Villa Vanille, Albin Michel, 1995)
Journal
de bord (extraits)
Papeete, vu du cargo
13
février : 17°32 de latitude S, 149°34 de longitude W. nous
sommes ancrés au port de Papeete, petit port, où les dockers sont
nombreux, car on utilise des grues à l'ancienne, ainsi peut-être
que celles du cargo.
Sortie
vers 10 h avec la voiture de l'agent maritime de la CMA-CGM qui a
bien voulu nous conduire en ville. Il nous laisse près de la poste,
et chacun se sépare, tout en se donnant RV vers midi près de
Vodaphone, immeuble facile à reconnaître. Entre deux averses,
j'achète des timbres pour envoi de douze lettres, une dizaine de
cartes postales, plus deux lettres écrites à bord, puis je vais
acheter une râpe pour les pieds secs, de l'huile de massage et de la
crème nourrissante pour peau sèche. Puis je fais resserrer mes deux
paires de lunettes chez un opticien, et trouve un café-restaurant
qui propose la wi-fi. J'envoie un courriel collectif général préparé
la veille, plus pour Mathieu, en doc attaché, le scan de mon passeport
qu'il m'a réclamé. Sur ce, Jean-Guy arrive et tente de se connecter
lui aussi. Et je me mets à la recherche de René, mais je dépasse
probablement l'immeuble Vodaphone puisqu'au au bout d'un kilomètre,
ne reconnaissant plus rien, je reviens sur mes pas. Surprise, René
est attablé avec Jean-Guy. L'immeuble recherché était juste de
l'autre côté, je n'avais pas assez levé les yeux !
Jean-Guy, derrière mon verre
On
décide de manger dans ce même restaurant. René nous fait part de
ses emplettes : une chemisette tahitienne, un bermuda court
tahitien et une casquette locale. Après manger (excellent poisson
pour moi), nous nous séparons. René et moi partons
ensemble : je veux
acheter une chemisette locale
pour moi, un cadeau
pour Mathieu et
pour Lucile. La commerçante, d'origine chinoise, est très
sympathique. Elle m'offre en cadeau un collier de
coquillage. Puis, comme
René veut acheter un disque de musique locale, on va
se renseigner
à l'office de tourisme ; la grande librairie multimédia
Odyssey se trouve derrière la cathédrale. Je suis effaré par le
prix des livres, des dvd et des cd. Facilement 30 à
40 % de plus qu'en
France. Il ne doit pas y avoir beaucoup d'amateurs, à ce tarif-là ! D'autant plus qu'on a vu de
nombreux SDF. En
sortant, nouvelle
averse, bref
refuge
dans la cathédrale, où nous assistons à une cérémonie avec
prières enregistrées. Puis passage dans un petit parc aux
magnifiques troncs d'arbres (style
figuier maudit),
balade sur le quai devant le paquebot de croisière Peace
boat, bourré de
Japonais. Et j'achève ma journée en allant dans un cyberespace
nettoyer ma boite aux lettres gmail.
tronc phénoménal, typique des Tropiques
On se retrouve tous trois à 16 h 45 et partons vers la station de taxis, où une chauffeuse tahitienne, énorme, nous prend en charge. Finis les embouteillages, le bruit, les gaz d'échappement, et la chaleur humide des fréquentes averses. La pluie nous rattrape pourtant alors que nous essayons de traverser le port de marchandises au milieu des conteneurs. Ma belle chemise tahitienne, que j'avais étrennée, pour remplacer mon tee-shirt rouge synthétique dans lequel je transpirais pas mal, est baptisée, je la fais sécher sur un cintre.
Du monde dans l'église,
pour se protéger de l'averse
ou pour prier ? Les deux, sans doute
pour se protéger de l'averse
ou pour prier ? Les deux, sans doute
Nouvelle Calédonie
19
février : Il est 14 h, nous sommes dans un défilé entre l'île
principale et des îles plus modestes, dont une grande aussi :
la fameuse île des Pins, dont j'ai tant entendu parler par mes
lectures des Communards, en premier lieu les Mémoires de
Louise Michel. En tout cas, la brume s'est déchirée, le soleil est
apparu, nous montons sur la plate-forme photographier les rivages et
le drapeau de Nouvelle-Calédonie qui flotte au vent sur le mât.
Nouvelle Calédonie : sur le pont des radars, René, au soleil près du drapeau
(derrière, on devine Jonathan, qui s'occupe des drapeaux)
Superbe
entrée dans le port de marchandises de Nouméa, entrée qui dure une heure
environ. Très beau temps, bien venteux. Mais il est déjà 17 h, et
peu probable qu'on sorte ce soir. Demain, peut-être, si le
chargement n'est pas fini et si, comme il est prévu, nous repartons
qu'à 21 h. Auquel cas, on aura, comme à Papeete, presque la journée
entière. Visiblement, la ville est toute proche, le pilote nous a
dit 5 mn à pied, comptons 1/4 d'heure, si on en juge par la durée
que nous donnait l'agent de Papeete (20 mn, alors qu'il fallait en fait une heure).
Dans la baie de Nouméa, un autre cargo nous précède, un pétrolier, je pense
Après
le très bon repas du soir (poisson grillé), nous décidons d'aller
étrenner l'escale, c'est si près. Manière de prendre nos marques
pour demain. Nouméa est une ville quasiment morte la nuit. Présence
de prostituées aux abords du port. Découvrons la Place des
cocotiers. On a même du mal à trouver un café ouvert : prix
exorbitants, mais il propose la wi-fi, on verra demain. On reste deux
heures en ville, il y a deux paquebots de croisière, nous découvrons le
complexe cinématographique, la grosse artillerie française et
américaine, tant pis pour les cinéphiles exigeants !
ici, pas de grues géantes automatisées sur le quai : on utilise les grues bleues du cargo,
comme à Tahiti. Derrière, on aperçoit un paquebot de croisière géant
20 février : 22°15 de latitude S, 166°25 de longitude E. C'est la plus longue escale de notre parcours. Il faut dire que le grutage est ici rudimentaire, on utilise les mâts-grues du navire, et de nombreux dockers sont au travail. On va partir, René et moi ensemble, Jean-Guy seul. On verra bien si on se croise dans la journée...
le cargo à quai : en grossissant l'image, on peut voir sur les aussières
les fers à chevaux qui empêchent les rats de monter à bord
Nous
quittons le navire à 9 h, Jean-Guy s'est déjà évaporé.
Rapidement, après avoir échangé de l'argent, et avoir acheté ce
que nous voulions au Casino voisin – cartes postales, bougies pour
le gâteau d'anniversaire de Jean-Guy, 76 ans aujourd'hui, surprise qu'on lui réserve, cadenas pour valoches pour René – nous
nous sommes séparés. Je suis passé à la poste acheter mes
timbres, puis ai tenté de me connecter au bar d'hier au soir, échec,
j'ai alors écrit mes cartes, les ai postées, puis me suis dirigé
vers la place des Cocotiers ; j'ai vu le panneau "Wi-Fi ville
de Nouméa", j'ai retenté, sans plus de succès, puis rebelote
au bar près de l'office de tourisme, nouvel échec. René arrive, me
dit qu'on peut manger en bord de mer, et en arrivant je vois qu'il y
a la wi-fi ; et, ô miracle, là, ça marche ! J'envoie mon
message et trie ma messagerie.
Au restaurant, René, pensif : nous regrette-t-il, lui qui va nous quitter dans quelques jours ?
Nous
mangeons tranquillo : René commande du carpaccio de langouste
et rouget, accompagné de patates douces frites (ce qu'il découvre),
moi du porc confit aux nouilles à la sauce locale. On se prend un
cocktail avant de manger (il faut fêter ça et son prochain départ)
et tout en sirotant, j'envoie le message préparé à l'avance. Le
Russe du bord, Alexeï, est esseulé à une table éloignée, je
l'invite à venir manger avec nous, ce qu'il refuse. Il a tort, car
nous avons des mets succulents. Nous appliquons le vers de Pessoa :
"Vis sans heures.
Tout ce qui mesure porte tort"
(Odes de Ricardo Reis).
Au pays des fleurs : l'oiseau de paradis
Donc
nous ne nous pressons pas ; en ville, nous croisons quatre de
nos Philippins du bord, dont Jake, le messman, à qui je donne les
bougies pour le gâteau ; assis sur un banc, nous observons un
vieux kanak qui s'essaie à la pétanque, tir de la main gauche.
Après, nous montons visiter la cathédrale, il est presque l'heure
de la messe – 15 h, nous n'y restons donc que quelques minutes,
revenons vers la Place des cocotiers, apercevons en face le Musée de
l'île. Même si les musées, c'est pas trop notre truc, on se dit
qu'il y fera frais. C'est un musée historique sur le peuplement et
l'économie de l'île à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, très pédagogique.
Intéressant. On voit que ce ne fut pas simple. Toute une partie (au sous-sol) est
consacrée à la participation d'un contingent néo-calédonien à la
guerre de 14-18.
visite au Musée, qui donne sur la place des Cocotiers
Nous
ressortons pour écluser nos derniers francs Pacifique (une San
Pellegrino chacun), croisons Jean-Guy, qui a préféré visiter seul,
observons tout près de là, place des Cocotiers des jeunes autochtones kanaks qui
s'essaient à la break dance, puis de gros poissons (rouges, noirs,
blancs) dans un bassin, avant de nous replier lentement à pied vers
le cargo où nous montons vers 16 h 45.
fresque murale : il y en a souvent !
Nouméa
nous a plus plu que Papeete, moins de circulation automobile (c'était
vraiment l'enfer à Tahiti), température plus clémente agrémentée
d'un bon vent de mer qui nous chatouillait agréablement, ville mieux
conçue, larges rues en angle droit, architecture plus variée...
Mais ville conçue pour les Européens, et nous avons eu le sentiment
que les communautés cohabitaient mais sans se mélanger. Et que
l'avenir n'est pas évident...
Place des Cocotiers, un jeune break dancer s'élance
(pas osé le photographier de près)
Et
j'ai repensé aux vers de Bernadette Throo, dans Le cristal des
heures (Sac à mots, 2014) : "Je suis venue là pour
rêver / ne rien faire / mains ouvertes / pour ne rien prendre / rien
blesser / parce que rien ne m'appartient / ni le monde / ni
moi-même."
adieu terres francophones
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