dimanche 22 mars 2020

22 mars 2020 : le trio familial en Guadeloupe



C’est idiot de faire des pèlerinages dans des lieux où l’on a vécu…(Patrick Modiano, Quartier perdu, Gallimard, 1984)

au Fort Napoléon, un iguane
Je ne reviendrai pas sur mes trois semaines à la Désirade, sinon pour dire à quel point j’en suis sorti calme (si peu de circulation), reposé (aucune agression auditive, ni radio ni télé, et pas davantage visuelle, pas de panneaux publicitaires), enthousiasmé par les rencontres diverses, renouvelé intérieurement, j’allais presque dire « ressuscité », en grande partie par mes nombreuses randonnées pédestres. Ça m’a rendu en tout cas prêt à affronter la Guadeloupe, que je savais plus surpeuplée, plus dure, plus agressive, plus remplie de véhicules et de promiscuité, mais sans que ça me préoccupe plus que ça. Le sas de la Désirade fut une bonne préparation.

un pélican en bord de mer

J’ai donc quitté la Désirade le 28 janvier pour aller attendre à Pointe-à-Pitre Mathieu et Lucile qui devaient arriver par avion le 29. J’avais loué une chambre à l’Hôtel Saint John, près de la Darse en plein centre ville. Après la traversée en bateau jusqu’à Saint-François, j’ai pris le bus et j’ai dû arriver vers 19 h. J’ai pris possession de ma chambre, très confortable, avec vue sur la rade, puis je suis sorti un moment prendre le pouls de la ville, qui s’est bien dégradée – du moins le centre – depuis 1984. En fait, je ne m’étais pas arrêté dans cette ville lors de mes voyages précédents de 2010 et 2017. Je gardais le souvenir d’une ville coloniale avec pas mal de maisons encore en relatif bon état il y a trente-six ans, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Si on s’éloigne du centre, on trouve des immeubles d’habitation flambant neufs. Mais au centre, que d’immeubles anciens en bois en décrépitude !

le Musée Saint-John Perse dans une belle maison coloniale
(en état moyen : interdit d'aller sur le balcon)
Après une bonne nuit, comme mes enfants n’arrivaient que l’après-midi, j’eus le temps de visiter le Musée Saint-John Perse, situé dans une maison coloniale en relatif bon état. Comme vous le savez, Saint-John Perse est un de nos écrivains Prix Nobel de littérature (1960). Bien que méconnu et peu lu en France (comme tous les poètes), il est né en Guadeloupe, où il vécut son enfance. Devenu diplomate, il nous a laissé une œuvre poétique très exigeante qui n’a pas été sans influencer les poètes de la négritude (Césaire, Senghor) ou les surréalistes. L’exposition dans le Musée nous raconte sa vie sur je connaissais peu. J’ai retenu qu’il avait été déchu de la nationalité française par le régime de Vichy en juillet 1940 (comme de Gaulle et bien d’autres) pour avoir quitté la France sans autorisation pour les USA. Les nombreuses citations de poèmes m’ont impressionné par la puissance évocatrice du langage utilisé. 

la maison d'Yvon et Michèle Bourseau : nous occupions le 1er étage
 
Puis je me suis baladé avant de prendre le taxi pour l’aéroport où j’ai accueilli Mathieu et Lucile. On a loué une voiture et nous sommes partis pour Baillif : la nuit était tombée, et pas évident dans le noir de retrouver la maison de mon collègue Yvon Bourseau, décédé en 2018. Son fils Frédéric nous a guidé par téléphone et accueilli ; il nous installé dans le logement, à l’étage de la maison de ses parents (Michèle, sa mère était absente pour quelques jours), sur les hauteurs de Baillif et nous a invité à dîner chez lui, cent mètres plus bas. Nous avons apprécié l’hospitalité : les enfants ont fait connaissance de Mathilde, la femme de Frédéric, de leur fils Gallim (2,04 m) et de son amie Sarah, avec qui ils se sont bien entendus pendant le séjour et qui ont gravi avec eux le volcan, la Soufrière, auquel j’ai renoncé. Ces grimpettes ne sont plus de mon âge.

la Tour du père Labat, en face du marché de Baillif

Nous avons sillonné la Guadeloupe. À Saint-Claude, je leur ai fait visiter la rue où nous habitions et où Mathieu fit ses premiers pas, puis nous avons regardé la clinique où il est né, devenue un immeuble universitaire administratif, avant de faire un petit tour et de manger dans un restaurant de Matouba, non loin du fort où Louis Delgrès, officier de la république, refusant le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte en 1802, s’est fait sauter avec trois cents de ses hommes au cri de : « La liberté ou la mort ». C’est le héros national ici, il a sa statue dans chaque commune.

un pilier de carbet de la Plage Caraïbe : art naïf local

Toujours avec Mathieu et Lucile, nous avons aussi visité le zoo de Guadeloupe dans le Parc des Mamelles : zoo qui est aussi un parc botanique. Je ne l’avais jamais vu, il est très intéressant. Nous avons loué un gîte pour une nuit à Terre-de-Haut, dans l’archipel des Saintes, petite île que nous avons sillonnée pendant deux jours à pied de long en large, alors que la majorité des touristes louent des véhicules électriques (autos, scooters, vélos, trottinettes), comme s’ils n’avaient plus de jambes. Nous y avons visité le Fort Napoléon, musée historique, avec ses remparts végétalisés et couverts de cactées (dont le cactus « Tête à l’anglais »), et où se nichent des iguanes non peureux. Deux plages eurent droit à notre visite, dont celle de l’Anse Crawen, au bout de l’île, que nous étions les seuls à fréquenter en 1982-84, et où nous faisions du nudisme, ce dernier interdit aujourd’hui où elle est presque bondée, grâce à la fée électricité.

la deuxième chute du Carbet
suite à des glissements de terrain, on ne peut pas approcher plus près

Nous nous sommes baladés et avons vu pas mal de sites naturels : les impressionnantes chutes du Carbet de l’autre côté de la Soufrière, la Cascade aux écrevisses sur la route des Mamelles, la pointe de la Grande Vigie tout au nord de la Grande Terre, plus à l’est la Porte d’enfer (où nous avions aperçu en janvier 1982, Claire et moi, le manège nocturne d’un « quimboiseur » ou sorcier) et le Trou à Man Coco qui en est proche, la Pointe des Châteaux, près de laquelle Lucile avait donné rendez-vous à une collègue avec qui elle avait travaillé en Côte d’Ivoire. Plusieurs plages aussi, dont la Plage Caraïbe de Pointe-Noire, tout près du débouché de la route des Mamelles. 

Terre de Haut : panorama vu du Fort Napoléon
 
Et, à Pointe-à-Pitre, la matin de leur départ, nous avons visité le Mémorial ACTe ou Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite et de l'Esclavage, à la muséographie très orientée vers les technologies actuelles. Ce musée ultra-moderne consacré à la douloureuse histoire de la Traite des noirs vers l’Amérique et les Antilles, à l’esclavage donc et à son abolition en 1848 en Guadeloupe après une première abolition en 1794 votée par Robespierre et la Convention : "Vous abolissez l'infâme commerce des hommes, ce n'est point assez, il faut consacrer ce grand jour en rendant aux noirs leur liberté (vifs applaudissements). La convention nationale décrète que l'esclavage est aboli dans toute l'étendue du territoire de la République ; en conséquence, tous les hommes sans distinction de couleur jouiront des droits de citoyens français".

la cascade aux écrevisses, très courue

Dans mon journal de voyage, j’avais noté : "On nous donne à l’entrée un audio-guide et, si on veut vraiment tout écouter, la visite dure 2 heures et demi, ce qu’ont fait Mathieu et Lucile. Je les ai rapidement perdus de vue dès la deuxième salle et, bien sûr, j’ai passé moins de temps qu’eux. D’une part parce que je connaissais déjà bien l’histoire de l’esclavage et de la traite, le Code noir institué par Louis XIV en 1685 la même année qu’il révoqua l’Édit de Nantes, signe de l’absence de tolérance et de persécutions à venir. Ceci étant, j’ai beaucoup appris, notamment le rappel des philosophes des Lumières et de la Franc-maçonnerie dans la lutte et le débat sur l’esclavage, l’importance de quelques révolutionnaires français pour imposer l’abolition avant le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, alors Premier consul en 1802".

un groupe carnavalesque à Terre de Haut
 
Je ne détaille pas davantage tout leur séjour, ponctué de nombreux repas avec les Bourseau dont l’hospitalité n’est plus à démontrer. Je crois que Mathieu et Lucile étaient satisfaits du voyage, et le fait de se retrouver à trois sur des lieux qui furent importants pour Claire et moi, nous a permis de penser plus vivement à elle.

Mathieu et le coq à l'anse Crawen










Lucile à la plage Caraïbes

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