samedi 9 janvier 2016

9 janvier 2016 : l'Odyssée de l'espèce


Si j'aime tant à me promener dans mon enfance, c'est que j'y ai laissé des rêves merveilleux.
(Jocelyne Saucier, La vie comme une image, Bibliothèque québécoise, 2014)


J'ai assez souvent dit que mon film préféré, celui qui me fait rêver le plus, était le film de Kubrick 2001, l'odyssée de l'espace, ce météore cinématographique aperçu en mai 1969 pour la première fois dans ce vieux et immense cinéma de Marmande, et que j'ai revu je ne sais combien de fois depuis, sur mon écran de télé aussi bien qu'à chaque passage sur un écran de cinéma, avec à chaque fois le même émerveillement enfantin. Et la sensation de voir de la poésie pure sur grand écran. D'où sans doute l'enchantement subit qui m'avait époustouflé ce soir-là et scotché sur mon siège avant de me faire éjecter de la salle par le projectionniste qui croyait que je dormais : non, j'étais dans le film, aux confins de l'univers, dans ma nuit intérieure.
Eh bien, voici un nouveau météore qui m'y a fait irrésistiblement songer ; cette fois, c'est un film colombien qui nous emmène dans les profondeurs de la forêt amazonienne, tout aussi mystérieuse que les grands espaces interplanétaires kubrickiens. L’étreinte du serpent, film tout aussi science-fictif de Ciro Guerra (mais ici la science n'est plus la cybernétique ou l'astronomie, c'est l'ethnographie et la botanique), dans un noir et blanc féerique (au point que mes cousins parisiens m'avaient dit qu'ils le pensaient en couleurs, il n'y a qu'une séquence de rêve en couleurs) nous conte pendant deux heures un double périple. Mais au lieu de partir vers les étoiles, on part à la rencontre des mystères de la vie terrestre, des peuples et des plantes oubliés.
la magnifique affiche
C'est tout aussi fascinant. C'est tout aussi beau. C'est le même enchantement, et j'ai eu autant de mal à me sortir de mon fauteuil. J'ai assisté à la rencontre de deux mondes : celui de Karamakate, dernier descendant d'un peuple exterminé et celui de deux hommes blancs qui, à quarante ans d'intervalle, viennent explorer la forêt à la recherche d'une plante sacrée. Entre le chaman indien, qui repère la double nature de l'homme blanc, le découvreur et le pillard ("il y a 2 hommes en toi", dit-il), et les deux explorateurs, Théo l'ethnologue allemand et Evans, le botaniste américain (venu quarante ans plus tard retrouver les traces de Théo), qui se veulent scientifiques, se noue une relation complexe. Ils voient bien combien leurs compatriotes européens se sont comportés comme des prédateurs, apportant leur civilisation rapace (éradication des démons originels par le christianisme, accaparement des terres, exploitation économique par le caoutchouc, extermination par les armes ou les maladies), mais ils sont fascinés par la découverte et par la rencontre des hommes.
 Karamakate jeune
Chemin faisant, sur la pirogue parcourant les rivières, nos explorateurs revisitent aussi les mythes (dans une mission, on les prend pour les rois mages ; plus tard, un des missionnaires, devenu fou, se prend pour le messie), les croyances (notamment la puissance du rêve), la manière d'apprendre (l'expérience et la mémoire s'opposant au livre) et la nécessité de s'adapter au monde : la technique moderne ne remplace pas tout à fait ici la connaissance ancestrale du milieu et les savoirs forgés à l'écoute de la nature, le temps dans la forêt n'est pas aussi linéaire que dans nos villes. La forêt amazonienne, comme l'immense espace interplanétaire (ou comme l'océan), nous renvoie à notre fragilité, à notre petitesse, à notre solitude et à notre vulnérabilité.
Et, en fin de compte, comme dans le film de Kubrick, on assiste à une initiation, à une quête, à un apprentissage de la survie dans un monde hostile où on doit se confronter aux éléments ou apprendre à vivre en bonne intelligence avec eux. Voici un film tout à fait écolo : on y découvre que la nature ne nous appartient pas, mais que nous appartenons à la nature, on y apprend l'humilité. C'est à la fois un film d'aventures et un film contemplatif, qui nous force à reconsidérer notre représentation du monde.
 

lundi 4 janvier 2016

4 janvier 2016 : "un légume", dit-elle


La solitude est une découverte absolue.
(Marilynne Robinson, La maison de Noé, trad. Robert Davreu, Actes sud, 2015)


Je rentre à Bordeaux, et très rapidement je retrouve H., qui habite au 12ème étage de ma tour, et qui va de plus en plus mal : elle n'a plus d'appétit, plus envie de cuisiner, plus envie de lire, de faire des mots croisés, à peine de s'installer dans le fauteuil pour regarder d'un air absent une émission sur les îles de l'océan Indien ou sur les pays que cette grande voyageuse a visités autrefois. Elle n'a pourtant que 79 ans, mais en l'espace de six mois, elle s'est complètement défaite. Comme si la vie la quittait peu à peu. Elle est tombée au mois d'août et, depuis, elle a peur de tomber. Je la soutiens autant que je peux, en lui rendant visite, en lui faisant quelques courses, j'irai jeudi chez elle quand elle va recevoir les fonctionnaires du CCAS pour préparer son dossier d'admission en résidence pour personnes âgées (RPA). Aujourd'hui, je l'ai aidée à réunir les pièces demandées, suis allé les photocopier. Elle est perdue, sans doute une très grave dépression, assaisonnée d'un début d'Alzheimer.
C'est impressionnant de voir la dégradation de H., à la vitesse grand V. Elle a très peur de devenir un "légume", dit-elle. Et peut-être aussi très peur de la mort, sujet que je n'ai pas encore osé aborder avec elle. Célibataire, elle n'a pas eu d'enfants. Sa seule famille, un cousin et un neveu, qui ne viennent guère la voir (ils hériteront pourtant, car elle possède son appartement). Elle a les moyens d'aller en foyer-logement, mais a peur de la solitude, "la plus haute des solitudes", celle des personnes âgées, écartées du bruit de la vie dans ces ghettos d'un nouveau genre.
Quand on est jeune, on pense qu'on va changer le monde. Du moins, on le pensait de mon temps. "Il faut bien se rendre à cette pénible évidence : on vieillit, et le monde ne change pas, nous ne réussissons pas à le changer", ai-je lu dans le polar d'Aguinaldo Silva, La République des assassins (Gallimard, 2003). Aujourd'hui, avec le triomphe planétaire de la mondialisation, tout espoir de changement est tombé. Si, il y a au moins un changement, et de taille : les "vieillards", qui autrefois vivaient et mouraient parmi nous, sont désormais cantonnés dans le ghetto dépressif des maisons de retraite et autres maisons spécialisées. Et on nous somme de rester "jeune" le plus longtemps possible, à grand renfort de salles de sports pour "seniors", de psys, de médicaments-miracles, de potions magiques (du type "viagra"), comme si vieillir était une tare.
Vieillir, c'est encore vivre, mais différemment. C'est peut-être la période où on peut faire un retour sur soi, accepter plus naturellement ses petites différences, souvent si mal venues dans le monde du travail. Plus de compétition, plus de m'as-tu vu, plus de courses effrénées, on accepte la nouvelle épaisseur du temps et la vie simple qui en découle. On découvre, effaré, qu'on nous a trompés avec le culte du travail (qui n'est que celui machiné par les exploiteurs de tous genres), la manie du "toujours plus" (dont on découvre la vanité), le machisme guerrier (terrorisme et guerre "propre" dans le même sac), la vacuité des grands médias (qui sont "l'opium du peuple" actuel), et la bêtise (assortie de saloperies de toutes sortes) des grands de ce monde, pour qui parfois nous votons.



Vieillir, c'est retrouver une certaine spiritualité : enfin, on a le temps de lire, d'écrire, d'aller au cinéma, au théâtre, à l'opéra, dans les musées, d'écouter de la musique, de se promener à pied ou à bicyclette (puisqu'on a le temps), de humer l'air du temps et de pratiquer l'art de la rencontre, du partage et de l'amitié. Lisons La vie commence à soixante ans, le magnifique hommage que Bernard Ollivier a consacré à ce troisième temps de la vie (Phébus, 2012). Et n'ayons pas peur de vieillir, ni de la mort. Ne baissons pas les bras, malgré les difficultés inhérentes à l'âge. Ne nous laissons pas aller ; suivons les exemples chaleureux de mes amis Georges, Odile, Jeanne, Léone, qui ne nous font pas craindre de devenir octogénaires ni nonagénaires. Et en tout cas, gardons notre amitié pour eux, ne les laissons pas tomber ! N'abandonnons pas nos anciens !


vendredi 1 janvier 2016

1er janvier 2016 : scènes parisiennes


chaque livre semblait être pour elle une sorte de château où l'on avait le droit de se promener à sa guise, de négliger le monde réel et même de se perdre dans les oubliettes.
(Jacques Poulin, Chat sauvage, Leméac, 1998)

Dans ce Paris presque désert - on se croirait au mois d'août - en tout cas largement fui par les touristes, on entend malgré tout des langues innombrables, signe que la Babel parisienne fonctionne encore. Restaurateurs et hôteliers me disent que les clientèles américaine, italienne et japonaise n'ont guère été aperçues en ce mois de décembre. 
En revanche, que de misère étalée au grand jour : jamais vu autant de solliciteurs, de mendiants, de malheureux, de dormeurs à la belle étoile... pour qui Paris n'est certes pas une fête !
J'ai assisté mercredi matin, vers 9 h, à cette scène inouïe d'un déploiement de police phénoménal pour nettoyer la Place de la République, avec bulldozer chargé de ramasser les sacs de couchage et autres objets de ces pauvres gens - une cinquantaine - qui venaient d'y dormir par terre. Ce n'était sans doute pas confortable. Mais vendredi matin, ils (ou d'autres) étaient revenus, de nouveau en train de dormir, sous l'œil quasi indifférent des visiteurs venant faire des selfies devant le monument à Marianne, orné de fleurs et de tracts, d'affiches et de petits mots (fautes d'orthographe en hommage aussi sans doute), en l'honneur des victimes de l'attentat du 13 novembre.

 On dort dehors, par terre, à Paris : ici, Boulevard du temple
(je n'ai pas osé photographier lors de la scène avec la police, de peur d'être arrêté)

Nous avons fini la soirée du 31 avec le film de fête par excellence, opportunément ressorti, Un jour à New York (On the town), co-signé Gene Kelly et Stanley Donen, qui date de 1950, et fait pâlir par son scintillement tous les Star wars et autres 007 de pacotille qui inondent les trois quarts de nos écrans. Un film de fête, joyeux donc, mais non sans quelque amertume avec le personnage de Lucy, la vieille fille au physique ingrat qui, heureusement, est capable de rire d'elle-même. La plupart des scènes sont d'anthologie, que ce soit celle du taxi, où Frank Sinatra détaille en chantant le New York de son grand-père, qui n'existe plus, celle du musée d'anthropologie et du dinosaure, celle du sommet de l'Empire state building, celle du cabaret où les autres essaient de consoler Gene Kelly qui a perdu sa belle, le superbe ballet rêvé par ce dernier, celle de la poursuite dans Coney Island. Beaucoup connaissaient déjà le film, mais certains spectateurs étaient novices. 


On avait envie de chanter et de danser en sortant, mais la réalité nous rattrapa aussitôt, avec les mendiantes (parfois avec enfant en très bas âge) assises par terre contre les murs de Cluny, Boulevard Saint-Michel. Le métro était gratuit toute la nuit, ce qui semblait la seule gracieuseté de la ville offerte aux pauvres gens. En ont-ils profité ?
Plus tôt dans la journée, au Jardin du Luxembourg, devant la statue de Marie Stuart, une maman expliquait à son garçonnet, qui remarquait qu'elle était morte jeune (il y avait les dates de naissance et de décès) : "Oui, mon chéri, à l'époque, on mourait jeune, il n'y avait pas tous nos médicaments..." Apparemment elle ignorait que la pauvre Marie Stuart avait eu sa vie écourtée par la hache du bourreau plus que par l'absence de médicaments !


statue de Marie Stuart, sous le beau ciel de Paris

Et bonne année quand même !

la Conciergerie "relookée" (voilà que moi aussi, je franglaise)