lundi 21 août 2023

21 août 2023 : retour sur les émeutes de juin

 

les conduites réprouvables sont directement liées à des conduites de vie typiques des milieux qui n’ont pas la maîtrise de leur existence.

(Daniel Bizeul, Martial, la rage de l’humilié, Agone, 2017)



Pour revenir sur les dernières émeutes et le mal-être des cités et de leurs habitants, ados et jeunes hommes en particulier, qui ne trouvent pas, et parfois ne cherchent pas de travail, car ils ont vu clairement au travers de leurs parents et grands-parents, ce qu’est l’exploitation du prolétariat, il est bon de relire le livre d’Alèssi Dell’Umbria, La rage et la révolte, paru chez Agone en 2010 : encore un livre que je possédais depuis plusieurs années, mais j’attendais le moment propice pour le lire. Le livre a, en fait, été écrit après les émeutes de 2005 (publié en 2006 sous le titre éloquent C’est de la racaille, eh bien j’en suis, éd. L’échappée, titre faisant allusion au chant révolutionnaire français La canaille, datant de 1865, et repris par les Communards de 1871).

L’auteur remarque que les incendies de la banlieue posent la question de la lutta sociale réelle. Les jeunes précaires qui naissent et grandissent dans les cités et qui y sont relégués sont le fruit du capitalisme et de son fonctionnement : "La précarité est, à la base, dépendance. Des grèves dans les call-centers, par exemple, annoncent que la main-d’œuvre flexible et démobilisable ne se laisse plus imposer le chantage à l’emploi. On fera à ce propos la même remarque qu’à propos des luttes de chômeurs ou de sans-papiers : l’essentiel n’est pas dans les concessions qu’ils peuvent arracher, toujours relatives, mais dans la constitution d’une expérience commune, d’un savoir, d’une sensibilité qui leur appartiennent en propre".

L’auteur ajoute la grande nouveauté : "Alors que le discours idéologique – fût-il radical – ne sait pas s’échapper du cadre de l’écrit, la jeunesse révoltée redécouvre cette pratique de l’oralité que l’école de la République a précisément réussi à éradiquer partout ailleurs". Effectivement, la majorité de ces jeunes parlent une langue qui n’a rien à voir avec celle l’école, où ils se sentent mal, méprisés, humiliés en permanence, stigmatisés aussi pour cause de religion. Les filles aussi ; l’auteur remarque que "Ce n’est évidemment pas en excluant les filles voilées de l’école qu’on les incitera à tomber le tchador". Et ce d’autant plus que ces jeunes n’ont plus le service militaire, "formidable machine à discipliner […] ce dont rend bien compte le leitmotiv des vieux cons : « Ces jeunes, il leur faudrait une bonne guerre »". L’auteur conclut que désormais "l’ennemi vient de l’intérieur : c’est l’insécurité, identifiée aux jeunes, puis aux immigrés et à leur descendance".

L’auteur note que "la question de l’intégration ne se pose plus, pour la simple et bonne raison que nous vivons la désintégration accélérée de tout lien social. Dans ces conditions, ce que l’on appelle « intégration » se ramène simplement au fait de se rendre transparent et inoffensif". La désintégration des communautés est directement liée à la politique du logement social. L’auteur constate que les cités ont été construites avec " dès le départ cette volonté de rendre impossible toute forme de rassemblement, de solidarité et de proximité entre les habitants" et que la banlieue est le lieu du ban (bannissement). Il conclut que dans "la société dans laquelle nous vivons {...] l’Autre n’est admis qu’à distance".

Le président peut toujours en appeler à l’autorité parentale ; l’auteur lui rétorque : "Les institutions de la République n’attendent de ces mêmes familles immigrées qu’une chose, qu’elles disciplinent leurs rejetons – et cela alors que les conditions de ces mêmes familles rendent hypothétique jusqu’à l’autorité patriarcale traditionnelle". Et, pour reparler du ban : "Il y a ceux que l’on a bannis en douceur, les incitant à « faire construire », en s’endettant à vie – rien de mieux que l’endettement pour s’assurer de la passivité et de la tranquillité d’un travailleur – ces millions de frankaoui reclus dans leurs pavillons de banlieue ; et il y a ceux qu’on a bannis de force, dans des endroits comme Clichy-sous-Bois, où il n’y a même pas une station de RER ou une gare ferroviaire qui permettrait aux jeunes de s’échapper une peu".

Un livre qui devrait se trouver dans toutes les bibliothèques. Il n’est pas dans celles de Bordeaux, ni municipale ni universitaire.

samedi 19 août 2023

19 août 2023 : Désmartphonisation ?

 

Piégés entre divertissements télévisés, réseaux sociaux et papiers glacés, les citoyens n’apparaissent à nos dirigeants que comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, incapables de se défaire des sortilèges qu’ils ne cessent de produire afin des les soumettre et de les inhiber.

(Juan Branco, Abattre l’ennemi, M. Lafon, 2022)


Je m'aperçois que je ne suis pas le seul à pester contre le smartphone, cet instrument diabolique qui, loin de nous faciliter la vie, nous impose de nouvelles contraintes et, personnellement, me fait perdre un temps considérable de ce peu de temps qui me reste à vivre. 

Je viens de recevoir le dernier numéro de L’âge de faire, et j’y trouve l’appel suivant (https://lagedefaire-lejournal.fr/appel-pour-la-desmartphonisation-de-la-societe/) auquel je souscris des deux mains, surtout depuis que j’ai un smartphone. je vous le soumets. J'aimerais avoir votre avis.


Apparu il y a seulement une quinzaine d’années, le smartphone est devenu avec une incroyable rapidité un objet central de notre société. Il suffit d’observer nos contemporains, dans la rue, dans le métro, au restaurant, partout, pour se rendre compte de la place prépondérante qu’il occupe. Selon les dernières statistiques de l’Insee, 77 % de la population française âgée de 15 ans et plus en possèdent un. Ce pourcentage atteint 92 % chez les 30-40 ans, et 94 % pour les 15-29 ans. Signalons que ces statistiques portent sur l’année 2021 et que le taux d’équipement étant en hausse constante, il est assurément encore plus élevé aujourd’hui. Signalons aussi qu’il concerne des enfants de plus en plus jeunes. Selon une étude Médiamétrie, ces derniers se voient offrir leur premier smartphone, en moyenne, avant l’âge de 10 ans. Là encore, ces statistiques datent de 2020 et tout porte à croire que cet âge moyen a encore baissé.

Est-ce que chaque humain sera, d’ici quelques années, systématiquement relié au « grand tout » via un smartphone ?

Nous sommes un certain nombre à ne pas le souhaiter et à vivre sans smartphone, pour de multiples raisons. Ce petit objet est un concentré de pollutions industrielles. Il contient une cinquantaine de métaux différents quasiment impossibles à recycler dont l’extraction crée des situations dramatiques aux quatre coins du monde (1). Dans les usines de smartphones chinoises, ouvriers et ouvrières sont soumis aux conditions d’exploitation les plus extrêmes quand ils ne font pas l’objet de travail forcé, comme les Ouïgours (2). Nous pensons qu’à l’heure où l’on nous annonce des coupures d’électricité, l’énergie disponible ne doit pas être accaparée par cet appareillage, ainsi que par la gigantesque infrastructure nécessaire à son fonctionnement (antennes relais, serveurs…). Nous affirmons que les ondes électromagnétiques liées à cette technologie posent de sérieuses questions de santé publique.

Nous refusons d’être sollicités et pistés en permanence par des sociétés privées, et que celles-ci s’emparent de l’un de nos biens les plus précieux : notre attention. Nous constatons à quel point ce qui est appelé « outil de communication » altère en réalité nos relations sociales.

Le smartphone est si addictif qu’il a démultiplié les tensions et les conflits dans les foyers. C’est le pire ennemi des parents qui doivent se démener pour soustraire leurs enfants à ses mondes parallèles et marchands.

Nous avons aussi découvert à travers la mise en place du « passe sanitaire » l’utilisation qui pouvait être faite de cet objet, à savoir gérer, de manière individualisée, le moindre de nos déplacements en nous délivrant, ou non, l’autorisation de pénétrer dans tel ou tel lieu. Le problème n’est pas ici de savoir si ce dispositif a permis de limiter la propagation du virus. Ce que nous retenons, c’est que le smartphone s’est révélé être une interface entre l’humain et l’administration centrale, offrant à cette dernière un pouvoir inédit de surveillance et de contrôle.

L’industrie et le gouvernement multiplient les décisions rendant cet objet de plus en plus indispensable : disparition des cabines téléphoniques, des guichets « humains » et même des bornes automatiques dans les gares, envoi de codes pour réaliser un paiement en ligne, QR codes à scanner dans les musées ou les restaurants, administrations de plus en plus déshumanisées (« dématérialisées », selon le langage consacré…), etc. Au point de pousser la Défenseure des droits à lancer ce cri du cœur : « Il n’est pas possible d’imposer à tout le monde d’avoir un smartphone ! » (3)

Nous exigeons donc de l’État qu’il rétablisse les alternatives au smartphone pour permettre à chaque citoyen d’accéder à ses droits et aux biens communs sans y avoir recours. Nous revendiquons le droit de vivre pleinement dans cette société sans pour autant être équipé de cette prothèse incroyablement envahissante.

Parallèlement – et sans ignorer les contraintes, notamment professionnelles, qui peuvent s’imposer à certain·es – nous appelons celles et ceux qui le peuvent encore à abandonner au plus vite leur smartphone.

« On croit fabriquer des automobiles, on fabrique une société », prévenait le philosophe Bernard Charbonneau en 1967. Aujourd’hui plongés dans le modèle du « tout-bagnole », et alors que nous en connaissons les ravages écologiques, nous constatons l’extrême difficulté que nous avons à en sortir. En quinze ans, le smartphone ne nous a rendus ni plus heureux, ni plus libres. Il a simplement augmenté notre dépendance à des chaînes de production insoutenables et démultiplié les profits de l’industrie du numérique. Un bilan aussi désastreux appelle une réponse collective. C’est pourquoi nous appelons à démanteler tant qu’il est encore temps la société du smartphone.

Signataires : 

Matthieu Amiech, éditeur, auteur de L’industrie du complotisme (La Lenteur)

Fabien Benoit, journaliste, auteur de Techno-luttes (Seuil/Reporterre) ;

Nicolas Bérard, journaliste, auteur de Ce monde connecté qu’on nous impose (Le passager clandestin/L’âge de faire) ;

Nicolas Celnik, journaliste, auteur de Techno-luttes (Seuil/Reporterre) ;

Alain Damasio, auteur de Les Furtifs (La Volte) ;

Sabine Duflo, psychologue, autrice de Il ne décroche pas des écrans (Marabout) ;

Lisa Giachino, rédactrice en chef du mensuel L’âge de faire ;

Celia Izoard, journaliste, autrice de Merci de changer de métier (La dernière lettre) ;

François Jarrige, historien, auteur de On arrête (parfois) le progrès (L’échappée) ;

Fabien Lebrun, chercheur, auteur de On achève bien les enfants. Écrans et barbarie numérique (Le bord de l’eau)

Yves Marry, délégué général de l’association Lève les yeux, auteur de La guerre de l’attention (L’échappée) ;

Geneviève Pruvost, sociologue, autrice de Quotidien politique – féminisme, écologie, subsistance (La découverte)

1- Minerais de sang, C. Boltanski, Gallimard, 2014 ; Voilà pourquoi on meurt, Amnesty International, 2015
2- La Machine est ton seigneur et ton maître, Jenny Chan, Xu Lizhi et Yang, Agone, rééd. 2022.
3- Lors de la matinale de France Inter du 5 juillet 2022.

mardi 15 août 2023

15 août 2023 : dix jours avec "Martial, la rage de l'humilié"

 

L’outil répressif, mobilisé différemment selon la classe sociale à laquelle il est confronté, voit ses atrocités recouvertes par une hystérie médiatique déplaçant systématiquement les enjeux, aveuglant quiconque chercherait à s’y frayer un chemin et comprendre ce qui est en train d’arriver.

(Juan Branco, Abattre l’ennemi, M. Lafon, 2022)



Bien que je lise pas mal de livres qui me font grande impression, je dois dire que Martial : la rage de l’humilié, de Daniel Bizeul (Agone, 2017), sorte de biographie sociologique d’un de ces perdants de nos sociétés, m'a tenu en haleine pendant une dizaine de jours. 

Martial, né d’un père martiniquais et d’une mère blanche, dernier d’une fratrie de huit enfants, gay, prostitué, contaminé par le virus du sida, rebelle, musicien, meurt à 42 ans. L’auteur, sociologue, a connu Martial pendant ses dix-huit dernières années, et l’a protégé autant qu’il a pu. Il l’a notamment poussé à écrire en lui offrant des cahiers, et les textes de Martial (des milliers de pages) l’ont aidé à comprendre qui il était, le mal-être qui le consumait, sa violence aussi, et d’une manière plus générale, la difficulté de vivre pour ce genre de personne dans une société qui les humilie sans cesse, à l’école, dans les administrations, à l’hôpital, au travail, en amour aussi, dans presque toutes les situations qui se présentent à eux : "Sans un « intercesseur », pauvres et marginaux ont si peu de poids qu’ils sont pris de haut, et dès lors sont repoussés ou d’eux-mêmes s’excluent d’un monde qui leur est hostile".

Martial est un enfant non attendu, sa mère avait 46 ans à sa naissance et a tenté de s’avorter. Elle ne l’a jamais accepté vraiment. Il est mis très jeune dans un pensionnat douteux. Quand il a douze ans, son père repart en Martinique et l’emmène. Il ne parle pas créole, ce qui ne l'empêche pas de se faire des copains, mais ne se sent pas davantage à sa place. Il y fait connaissance avec l'usage du tabac et du cannabis qu’il n’arrêtera jamais, même quand il sera hospitalisé. L’auteur note que "Naître et grandir dans une famille, lorsqu’il existe une famille, c’est avant tout naître et grandir dans un groupe social donné, avec ses normes, ses modèles de conduite, ses perceptions de soi et des autres, amenant à séparer proches et étrangers, semblables et ennemis. Le destin social et psychique de chacun prend sa source et trouve ses orientations sur ces bases". Et dans son cas, Martial aura du mal à s’orienter et à diriges sa vie.

Il trouve le monde hostile, il aurait été violé enfant dans son pensionnat, il se sent outragé, disqualifié. Les autres finissent par lui sembler hostiles, "copains, médecins, passants qu’il croise dans la rue", sa vie lui paraît tissée d’une suite d’humiliations multiples, "comme c’est le cas des jeunes Noirs américains ou des jeunes Arabes français", ce qui lui donne une "rage à fleur de peau, transmuée en plaisir de faire peur ou en violence physique" et verbale, notamment au travail, où il supporte mal les injonctions, à l’hôpital (où il se sent réduit "à l’état d’objet pouvant être manipulé et déplacé à volonté, au gré de nécessités obscures ou de banals intérêts de service, comme s’il était à l’écart du monde de vivants ordinaires" et se met à dos tout le personnel médical, des médecins aux femmes de ménage) et dans sa vie de couple avec des jeunes femmes.

A l’hôpital notamment, il cumule trop d'atouts sociaux qui le désavantagent :"Sous les dehors formels d’une égalité de considération s’imposent fréquemment les signes manifestes de l’agacement et du dédain. La particularité dite ethnique, en revanche, est d’emblée notée par les soignants, au même titre que l’homosexualité ou la toxicomanie". Il se heurte là à "la distance de classe, manifeste dès que le patient est un marginal ou appartient aux milieux populaires ; la distance d’origine technique, tout aussi manifeste, qui réduit le patient à un rôle d’ignorant, à plus forte raison s’il est étranger à l’univers social et culturel du médecin ; l’ordre institutionnel, constitué d’horaires, de règles de bonne conduite, de nécessités administratives qui s’imposent à tous dans le cadre d’un hôpital, quand bien même cet ordre peut sembler arbitraire". C’est là plus qu’ailleurs qu’il se rend compte qu’il n’a pas la maîtrise de son existence.

L’auteur, qui a réussi à gagner l'amitié de Martial, malgré leurs trajectoires sociales, leur culture et leurs expériences très divergentes, le suivra jusqu’au bout et décidera de faire un livre de cette destinée surprenante, et il conclut que "personne, fût-il qualifié de salaud, de héros ou de saint, n’est réductible aux actes noirs ou réussis de son existence", et que "les mots qui nous servent à qualifier et à classer les individus au vu de leur conduite, séparant du même coup normaux et anormaux, sont tributaires des stéréotypes, autrement dit des conditionnements de la vie sociale". Un très beau livre, à lire lentement pour comprendre les enjeux de ce type de vie très complexe.