mardi 25 juin 2024

25 juin 2024 : la poésie du mois : Andrée Chédid

 

            Seule

            vérité

            le temps

            que l’on met

            à grandir 

             (Jean-Pierre Thuillat, Dans les ruines, L’Arrière-pays, 2014)

 

        Et revoici "le poème du mois" que j'allais oublier. Il est vrai que j'avais posté un des miens hier.

        J'ai toujours beaucoup aimé Andrée Chedid. Je me souviens qu'on utilisait ses textes pour écrire nos propres textes. Elle nous servait d'atelier d'écriture, plus que tout autre auteur.


 

        Et nous aimions particulièrement celui-ci, qui était presque un poème-fétiche pour Claire, et une source de vie pour nous deux. Je n'en dis pas plus et vous le laisse méditer.

 

AU CŒUR DU CŒUR 

 

Au cœur de l'espace 

Le Chant 

 

Au cœur   du chant

Le Souffle


Au cœur du souffle

Le Silence


Au cœur du silence

L'Espoir


Au cœur de l'espoir

L'Autre


Au cœur de l'autre

L'Amour


Au cœur du cœur 

Le Cœur

 

(Andrée Chedid, Rythmes, Gallimard, 2002)

 

lundi 24 juin 2024

24 juin 2024 : 15 ans ont passé !

                     C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont  dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie.

                     (Alba Donati, La librairie sur la colline, trad. Nathalie Bauer, Globe, 2022)



            Eh oui, quinze ans depuis la terrible année 2009. Sans doute la plus terrible et la plus humaine de mon existence : l'apprivoisement de la mort. Celle où j'ai le mieux réussi à comprendre qu'il ne sert à rien d'avoir peur, que l'essentiel est de vivre jusqu'au bout, sans craindre les souffrances, les maladies, la mort qui approche. 

            Aussi, Claire, toi qui m'as appris tout cela, je tenais à te remercier du plus profond de mon cœur ; tu as enrichi mon âme, tu l'as peuplée d'une force incroyable, tu m'as "appris à aider ceux qui sont dans le besoin", à aimer les très vieux, les SDF, les sans-voix, les paumés, les déclassés, les mal-aimés, les opprimés, les exilés, les différents, les malades, les misérables... Je le fais aussi bien que je peux, et tu me manques pour faire encore mieux.

            Et voici le poème que j'ai écrit pour te remercier de tout ça :

             

                je t'aime autant que je t'aimais


je t'aimais, ô ma femme

je modelais l'argile de ton corps

j'écoutais le parfum de ton sein

je respirais au rythme de ton chant


je t'aimais, ô ma femme

je me faisais charrue pour labourer ton corps

et pour faire éclore des étoiles

dans le ciel de tes yeux


je t'aimais, ô ma femme

et la pâte de ton vivant gâteau

je l'enfournais dans le rond de mes bras

et ta chair toute chaude était une eau de feu


je t'aimais, ô ma femme

et le jour je brûlais

les restes de chaque nuit pour que ma peau

garde l'empreinte de la tienne


je t'aime toujours, ô ma femme

tu m'as enraciné

ta sève a fait de mon corps une cathédrale

dont la nef vogue sur l'océan


je t'aime toujours, ô ma femme

et si ton corps maintenant est borne trop lointaine

ton cœur reste le vent ardent

qui réchauffe ma provisoire vie


je t'aime toujours, ô ma femme

tu sèmes dans ma nuit des rêves en couleurs

ils deviennent les fruits de mon jardin intime

et dans ma nudité, j'en fais mes vêtements

 

                            Jean-Pierre 




 

samedi 22 juin 2024

22 juin 2024 : un voyage en Inde

 

                      Je ne mourrai pas dans cette maison. J’ai résolu de partir pour un lieu inconnu, où on ne saura qui je suis. J’irai peut-être tout droit à votre chaumière pour y mourir. Seulement, je le sais d’avance, vous me rudoierez ; nulle part, on n’aime les vieux.

                   (Léon Tolstoï, cité dans Alexandre Bergamini, Nue India, journal d’un  vagabond,  Arléa, 2014)

                 Puisque j'ai repris mes voyages - oh ! ce ne sont pas des pérégrinations en solo, comme Alexandre Bergamini, dont je viens de découvrir, grâce à la Bibliothèque municipale de Bordeaux, le récit de voyage  Nue India, journal d’un vagabond  (Arléa, 2014), où il raconte ses vagabondages dans l'Inde actuelle - je recommence à lire ce genre de livres. Je ne sais pas en quelle année il a fait ces errances dans un pays qui nous reste à maints égards mystérieux. Mais je présume qu'il avait déjà la quarantaine, et qu'il cherchait à faire le deuil de son frère aîné qui s'est suicidé à 18 ans, qu'il cite à plusieurs reprises ici.

            Ce qui le frappe d'entrée, c'est l'odeur de l'Inde (titre du premier chapitre) ou plutôt les odeurs, qui sont celles de l'humidité chaude, de la décomposition des animaux, de la promiscuité et de la misère humaines.  Mais peu à peu, il s'y fait, au point de se fondre dans la foule, de dormir par terre dans les temples, ou à proximité d'un éléphant, ou dans des lits crasseux. C'est qu'il ne fait pas un voyage organisé, il fuit les touristes comme la peste. En allant dans l'inconnu, il est en fait à la recherche de lui-même.

                Et il découvre ici la vacuité de son existence ordinaire : "Je me rendais l’existence impossible à vouloir agir, devenir, penser. Plus j’abandonne une résistance à être, et plus je me nourris et me ressource sans effort. Mes peurs sont un carcan d’oppression, un joug de hantises. Que puis-je réellement craindre, la perte ?" Il se découvre, au contact des autres, libéré de ses conditionnements, de la peur d'être soi-même. Que, même au milieu de la pire misère, des gens en haillons, affamés, atteints de la lèpre, il entre de plain-pied dans l'humanité, il commence à voir sa vie (et même la vie en général) "comme un privilège, et non comme un droit". Il "aspire plus à une vie juste plus qu’à une vie d’abondance".

            Il est bien obligé de voir les dégâts qu'a causés la colonisation occidentale ici comme ailleurs : ainsi, il constate sue les "éléphants sauvages n’existent plus. Comme les tigres, ils ont été décimés en majorité par des étrangers riches sans scrupule. Ils ont tué les tigres du haut des éléphants, puis tué les éléphants du haut d’hélicoptères. Que dire sinon que ces hommes sont la honte de l’humanité ?" Il se pose la question suivante : "Quelque chose de notre humanité a été altérée. Un souvenir du bonheur d’être nous sans limites. Comment étions-nous lorsque nous étions humains ?" Il reste lucide toutefois devant le spectacle des intouchables et le système ingrat des castes. Mais il arrive à créer des liens : la compassion, l'empathie, l'amitié peut-être lui paraissent possibles.

                Peut-être parce qu'il a fait un voyage en solitaire, dont il se félicite : "La solitude me réconforte. Je fuis les bruyants, les bavards, les touristes et les voyageurs malins qui cherchent un contact de compatriotes complices". Il comprend que ce pays lui a dessillé les yeux, lui a permis d'être "présent au monde, entier, en harmonie", et qu'en fait, il n'était "pas seul". Il termine en évoquant son amitié avec Abhilash, qui lui fait don d'une "fleur de frangipanier ; j'y sens mon âme", et avec qui il peut dire que "nos cœurs plongent dans les racines de la vie".

            Un beau livre, saisissant, qui nous réconcilie avec le vrai voyage, celui où on se déconnecte de sa vie originelle, où on se sent appelé "à [se] dépouiller, par rapport à [sa] vie passée, du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses, à être renouvelés dans l’esprit de [son] intelligence, et à revêtir l’homme nouveau" (épître de Paul aux Éphésiens, chapitre 4, versets 21 à 24). Ce voyage si concret au milieu de la misère se transmue en voyage spirituel, ce que tout voyage devrait être : la rencontre des hommes (titre du beau livre de Benigno Cacérès, Seuil,1950), en somme.