mercredi 25 mars 2020

25 mars 2020 : carnaval et rencontres



Plus on vieillit, plus on sent que savoir jouir du moment présent est un don précieux, comparable à un état de grâce.
(Marie Curie, Lettre à sa fille Irène, 1928, cité par Rosa Montero, L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir, trad. Myriam Chirousse, Métailié, 2015)


les racines (?)  phénoménales autour d'un tronc d'arbre
Il me reste à parler de mon séjour en Guadeloupe, après le départ de mes enfants, séjour qui a duré du 8 février au 7 mars, pendant lesquels j’ai logé deux nuits à Pointe-à-Pitre à l’hôtel Saint-John (8 février et 6 mars), deux nuits à l’hôtel de Rocroy (29 février et 1er mars), au bord de notre plage la plus usuelle, à Claire et moi pendant notre séjour là-bas de 1981 à 1984. Le reste du temps, j’étais chez mes amis Bourseau, sur les hauteurs de Baillif, où je me suis efforcé de ne pas trop les embêter. Donc balades à pied dans la montagne alentour, où il m’arrivait de rencontrer vers 17 h des ouvriers agricoles haïtiens que je saluais d’un « Ça va ? ». Balades à Basse-Terre, le chef-lieu, que j’ai sillonné de long en large avec une jolie promenade le long du front de mer jusqu’à la marina, à 2 km, une visite à la Médiathèque Caraïbe (MECA), mon ancienne bibliothèque. Et plusieurs vendredis après-midi à Baillif, les jours de marché, où Mathilde et Frédéric posaient leur étal de fruits et légumes comme chaque semaine. J’ai aussi pas mal pris le bus.

au centre de Pointe-à-Pitre, la statue d'un joueur de gwo-ka surnommé "Vélo"
 
J’ai revu Patricia N. à plusieurs reprises à Pointe-à-Pitre (elle habite en face du Musée Saint-John Perse) et à Baillif, où Michèle Bourseau l’avait invitée le week-end du 22 février ; Patricia débuta à la Bibliothèque en 1982, à l’annexe de Marie-Galante, où nous partîmes une fois, Yvon et moi, assurer un stage de formation pour les employés de bibliothèque de cette île, et dormîmes chez elle. Patricia, qui travaille désormais à l’annexe de la Bibliothèque départementale de prêt de Pointe-à-Pitre, doit partir à la retraite à la fin de cette année.

les arbres légèrement tordus par le vent

J’ai revu également, mais à Trois-Rivières, Gilbert L., le comédien qui avait monté un spectacle de marionnettes avec celles fabriquées et habillées par Claire en 1983 ou 4 ; ils avaient conçu en commun histoire et dialogues et firent ensemble les manipulations et les voix des personnages. Le spectacle fut donné à la Bibliothèque départementale et à la Librairie principale du centre ville de Basse-Terre. Claire en était très fière. J’avais rencontre Gilbert lors d’un jogging sur les pentes du volcan, nous avions sympathisé, je l’avais invité à la maison, et quand il a vu les marionnettes de Claire, il a été séduit et lui avait proposé d’en fabriquer quelques autres et d’en faire quelque chose. Qui sait ? Si nous étions restés là-bas, Claire se serait peut-être reconvertie dans les arts du spectacle plutôt que dans les bibliothèques. En effet, par la suite d’ailleurs, à Amiens, elle avait construit un petit théâtre (style kamishibaï) et avait fait un spectacle de théâtre d’ombres qui fut donné dans des jardins d’enfants. Gilbert, lui, est resté comédien-conteur-chanteur : il a une très belle voix, et dirige une compagnie de théâtre. Parallèlement, il prépare à l’UQAM de Montréal une thèse sur l’apprentissage du théâtre. Il y a trois ans, il a fait une résidence d’artiste d’un an en Corée du sud, d’où il est revenu avec un spectacle avec comédiens et danseurs coréens et antillais, de très grande qualité, m’a-t-on dit. J'étais très heureux de le revoir.

un jour de brume de sable, le ciel et la mer se marient

Mais, en dehors de mes périodes de solitude, j’ai vécu pas mal avec la famille Bourseau. Frédéric (qui a en outre un emploi de bureau, l’agriculture seule ne nourrissant pas une famille) et Mathilde produisent des légumes (christophine, roquette, etc.) et racines comestibles (madère...), des épices (curcuma, gingembre) et des fruits (papayes...) vendus au marché. Ils ont élevé trois enfants, dont la dernière a eu le bac l’an dernier. Michèle, la grand-mère, avait fait venir son frère et sa belle-sœur, avec qui elle a passé une semaine à Saint-François, deux nuits à la Désirade où ils avaient emmené les deux jeunes, Gallim et Sarah, puis ils sont partis deux autres semaines à la Martinique, où habite la sœur de Frédéric. Je l’ai donc assez peu vue, mais elle a pu apercevoir Mathieu et Lucile.

le carnaval de nuit
 
Avec Michèle, nous sommes allés ensemble au Carnaval, le lundi soir 24 février : c’était pour voir de nuit les chars suivis des groupes de danseurs et musiciens. Dans mon journal : "Ce qui me surprend, c’est que tout les costumes sont pailletés de petites lumières clignotantes : robes, ailes, chapeaux et diadèmes, ce qui rend tous les groupes un peu semblables, et le tout n’a rien à voir avec avec le carnaval que j’avais vu en 2010, où chaque groupe rivalisait d’ingéniosité en matière de couture et de choix des tissus. [...] Autre constatation : l’obésité qui gagne une partie de la population, [...] là, 70 % des danseuses, si peu vêtues, dévoilaient des cuisses hypertrophiées, un popotin énorme, bref un symptôme de la mal-bouffe sévissant ici. [...] Je me demande si, en France métropolitaines, on laisserait ces dames ou demoiselles (car il y a des jeunes parmi elles) être acceptées dans des groupes de majorettes ou de danses de ce type". Ensuite, j’ai retrouvé Frédéric et sa famille chez des amis à eux fort sympathiques (et on picolait sec !), d’où j’ai pu voir de leur balcon la fin du défilé dans la rue du centre ville. 

le bagad karukera de Baie-Mahault : celtes en Guadeloupe
 
Nous y sommes retournés (sans Frédéric et sa famille) le mardi après-midi 25 février pour voir le défilé plus complet du mardi gras avec l’ensemble des groupes : "autre vision du Carnaval qui durait jusqu’à minuit et peut-être plus, car de nombreux groupes se présentaient dans des tenues très différentes d’hier au soir. Parmi eux, un surprenant groupe breton, bagad de Baie-Mahault avec cornemuses et un Écossais dans le groupe ! Plusieurs portaient le kilt malgré la chaleur !!! Je me suis baladé en remontant les groupes vers le point de départ. Puis après avoir avisé Michèle par téléphone qu’elle pourrait me joindre quand ils décideraient de rentrer, je suis allé à pied jusqu’à leur voiture, fait une sieste dans l’herbe. Et j’ai observé de l’extérieur le Jardin botanique, fermé puisque la journée est fériée.

un groupe mené par des hommes

D’autres rencontres aussi, soit chez Frédéric avec quelques-uns de leurs amis, soit chez les amis eu-mêmes, notamment un couple que j’avais déjà vu lors de mon séjour de 2017 : la dimanche 16 février, vers dix-sept heures, Frédéric et Mathilde m’ont emmené à Vieux-Habitants, la commune au nord de Baillif, invités à un apéro chez Alfredo le musicien brésilien et sa compagne Solange, Française et infirmière libérale qui a beaucoup bourlingué. Ayant atteint la soixantaine, ils ont mis en vente leur maison, en bois, très belle, et envisagent de rentrer en France, où ? Dans les Landes. Alfredo avait préparé des beignets de manioc à la brésilienne : très bon. Un bol de cerises-pays était la petite douceur. Excellente soirée très arrosée, comme il se doit en Guadeloupe…

bel immeuble à Basse-Terre

Et, presque tous les soirs, j’avais l’enchantement du coucher de soleil dans la mer que je pouvais voir de mon balcon, avant de descendre dîner chez Frédéric ou de manger chez moi. Marrant, cette manière que j’ai de dire « chez moi » quand je suis ailleurs. Est-ce mon habitude de voyager beaucoup qui me fait m’installer à chaque fois dans un chez moi nouveau ? Il faut dire que là, c’est la troisième fois, après 2010 et 2017 que j’occupe le même petit appartement au-dessus de la maison Bourseau. Yvon me manquait, mais cette famille est tellement chaleureuse qu'elle m'a fait oublier son absence et que je m’y suis trouvé bien une fois de plus. Un grand merci à tous. Le dernier soir, je les ai invités à manger dans un restaurant de leur choix : ce fut Le guet-apens sur les hauteurs de Matouba, côté Baillif. Belle soirée finale. Le lendemain, Mathilde vint me déposer à la gare routière de Basse-Terre où je pris le bus pour une dernière nuit à l’Hôtel Saint-John de Pointe-à-Pitre.

la belle promenade de bord de mer à Basse-Terre

Retournerai-je en Guadeloupe ? Mystère...

tout près de la maison des Bourseau, un cocotier cassé en deux par un cyclone


dimanche 22 mars 2020

22 mars 2020 : le trio familial en Guadeloupe



C’est idiot de faire des pèlerinages dans des lieux où l’on a vécu…(Patrick Modiano, Quartier perdu, Gallimard, 1984)

au Fort Napoléon, un iguane
Je ne reviendrai pas sur mes trois semaines à la Désirade, sinon pour dire à quel point j’en suis sorti calme (si peu de circulation), reposé (aucune agression auditive, ni radio ni télé, et pas davantage visuelle, pas de panneaux publicitaires), enthousiasmé par les rencontres diverses, renouvelé intérieurement, j’allais presque dire « ressuscité », en grande partie par mes nombreuses randonnées pédestres. Ça m’a rendu en tout cas prêt à affronter la Guadeloupe, que je savais plus surpeuplée, plus dure, plus agressive, plus remplie de véhicules et de promiscuité, mais sans que ça me préoccupe plus que ça. Le sas de la Désirade fut une bonne préparation.

un pélican en bord de mer

J’ai donc quitté la Désirade le 28 janvier pour aller attendre à Pointe-à-Pitre Mathieu et Lucile qui devaient arriver par avion le 29. J’avais loué une chambre à l’Hôtel Saint John, près de la Darse en plein centre ville. Après la traversée en bateau jusqu’à Saint-François, j’ai pris le bus et j’ai dû arriver vers 19 h. J’ai pris possession de ma chambre, très confortable, avec vue sur la rade, puis je suis sorti un moment prendre le pouls de la ville, qui s’est bien dégradée – du moins le centre – depuis 1984. En fait, je ne m’étais pas arrêté dans cette ville lors de mes voyages précédents de 2010 et 2017. Je gardais le souvenir d’une ville coloniale avec pas mal de maisons encore en relatif bon état il y a trente-six ans, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Si on s’éloigne du centre, on trouve des immeubles d’habitation flambant neufs. Mais au centre, que d’immeubles anciens en bois en décrépitude !

le Musée Saint-John Perse dans une belle maison coloniale
(en état moyen : interdit d'aller sur le balcon)
Après une bonne nuit, comme mes enfants n’arrivaient que l’après-midi, j’eus le temps de visiter le Musée Saint-John Perse, situé dans une maison coloniale en relatif bon état. Comme vous le savez, Saint-John Perse est un de nos écrivains Prix Nobel de littérature (1960). Bien que méconnu et peu lu en France (comme tous les poètes), il est né en Guadeloupe, où il vécut son enfance. Devenu diplomate, il nous a laissé une œuvre poétique très exigeante qui n’a pas été sans influencer les poètes de la négritude (Césaire, Senghor) ou les surréalistes. L’exposition dans le Musée nous raconte sa vie sur je connaissais peu. J’ai retenu qu’il avait été déchu de la nationalité française par le régime de Vichy en juillet 1940 (comme de Gaulle et bien d’autres) pour avoir quitté la France sans autorisation pour les USA. Les nombreuses citations de poèmes m’ont impressionné par la puissance évocatrice du langage utilisé. 

la maison d'Yvon et Michèle Bourseau : nous occupions le 1er étage
 
Puis je me suis baladé avant de prendre le taxi pour l’aéroport où j’ai accueilli Mathieu et Lucile. On a loué une voiture et nous sommes partis pour Baillif : la nuit était tombée, et pas évident dans le noir de retrouver la maison de mon collègue Yvon Bourseau, décédé en 2018. Son fils Frédéric nous a guidé par téléphone et accueilli ; il nous installé dans le logement, à l’étage de la maison de ses parents (Michèle, sa mère était absente pour quelques jours), sur les hauteurs de Baillif et nous a invité à dîner chez lui, cent mètres plus bas. Nous avons apprécié l’hospitalité : les enfants ont fait connaissance de Mathilde, la femme de Frédéric, de leur fils Gallim (2,04 m) et de son amie Sarah, avec qui ils se sont bien entendus pendant le séjour et qui ont gravi avec eux le volcan, la Soufrière, auquel j’ai renoncé. Ces grimpettes ne sont plus de mon âge.

la Tour du père Labat, en face du marché de Baillif

Nous avons sillonné la Guadeloupe. À Saint-Claude, je leur ai fait visiter la rue où nous habitions et où Mathieu fit ses premiers pas, puis nous avons regardé la clinique où il est né, devenue un immeuble universitaire administratif, avant de faire un petit tour et de manger dans un restaurant de Matouba, non loin du fort où Louis Delgrès, officier de la république, refusant le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte en 1802, s’est fait sauter avec trois cents de ses hommes au cri de : « La liberté ou la mort ». C’est le héros national ici, il a sa statue dans chaque commune.

un pilier de carbet de la Plage Caraïbe : art naïf local

Toujours avec Mathieu et Lucile, nous avons aussi visité le zoo de Guadeloupe dans le Parc des Mamelles : zoo qui est aussi un parc botanique. Je ne l’avais jamais vu, il est très intéressant. Nous avons loué un gîte pour une nuit à Terre-de-Haut, dans l’archipel des Saintes, petite île que nous avons sillonnée pendant deux jours à pied de long en large, alors que la majorité des touristes louent des véhicules électriques (autos, scooters, vélos, trottinettes), comme s’ils n’avaient plus de jambes. Nous y avons visité le Fort Napoléon, musée historique, avec ses remparts végétalisés et couverts de cactées (dont le cactus « Tête à l’anglais »), et où se nichent des iguanes non peureux. Deux plages eurent droit à notre visite, dont celle de l’Anse Crawen, au bout de l’île, que nous étions les seuls à fréquenter en 1982-84, et où nous faisions du nudisme, ce dernier interdit aujourd’hui où elle est presque bondée, grâce à la fée électricité.

la deuxième chute du Carbet
suite à des glissements de terrain, on ne peut pas approcher plus près

Nous nous sommes baladés et avons vu pas mal de sites naturels : les impressionnantes chutes du Carbet de l’autre côté de la Soufrière, la Cascade aux écrevisses sur la route des Mamelles, la pointe de la Grande Vigie tout au nord de la Grande Terre, plus à l’est la Porte d’enfer (où nous avions aperçu en janvier 1982, Claire et moi, le manège nocturne d’un « quimboiseur » ou sorcier) et le Trou à Man Coco qui en est proche, la Pointe des Châteaux, près de laquelle Lucile avait donné rendez-vous à une collègue avec qui elle avait travaillé en Côte d’Ivoire. Plusieurs plages aussi, dont la Plage Caraïbe de Pointe-Noire, tout près du débouché de la route des Mamelles. 

Terre de Haut : panorama vu du Fort Napoléon
 
Et, à Pointe-à-Pitre, la matin de leur départ, nous avons visité le Mémorial ACTe ou Centre caribéen d'expressions et de mémoire de la Traite et de l'Esclavage, à la muséographie très orientée vers les technologies actuelles. Ce musée ultra-moderne consacré à la douloureuse histoire de la Traite des noirs vers l’Amérique et les Antilles, à l’esclavage donc et à son abolition en 1848 en Guadeloupe après une première abolition en 1794 votée par Robespierre et la Convention : "Vous abolissez l'infâme commerce des hommes, ce n'est point assez, il faut consacrer ce grand jour en rendant aux noirs leur liberté (vifs applaudissements). La convention nationale décrète que l'esclavage est aboli dans toute l'étendue du territoire de la République ; en conséquence, tous les hommes sans distinction de couleur jouiront des droits de citoyens français".

la cascade aux écrevisses, très courue

Dans mon journal de voyage, j’avais noté : "On nous donne à l’entrée un audio-guide et, si on veut vraiment tout écouter, la visite dure 2 heures et demi, ce qu’ont fait Mathieu et Lucile. Je les ai rapidement perdus de vue dès la deuxième salle et, bien sûr, j’ai passé moins de temps qu’eux. D’une part parce que je connaissais déjà bien l’histoire de l’esclavage et de la traite, le Code noir institué par Louis XIV en 1685 la même année qu’il révoqua l’Édit de Nantes, signe de l’absence de tolérance et de persécutions à venir. Ceci étant, j’ai beaucoup appris, notamment le rappel des philosophes des Lumières et de la Franc-maçonnerie dans la lutte et le débat sur l’esclavage, l’importance de quelques révolutionnaires français pour imposer l’abolition avant le rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, alors Premier consul en 1802".

un groupe carnavalesque à Terre de Haut
 
Je ne détaille pas davantage tout leur séjour, ponctué de nombreux repas avec les Bourseau dont l’hospitalité n’est plus à démontrer. Je crois que Mathieu et Lucile étaient satisfaits du voyage, et le fait de se retrouver à trois sur des lieux qui furent importants pour Claire et moi, nous a permis de penser plus vivement à elle.

Mathieu et le coq à l'anse Crawen










Lucile à la plage Caraïbes

vendredi 20 mars 2020

20 mars 2020 : dernier voyage en cargo ?


Plus on vieillit, plus on sent que savoir jouir du moment présent est un don précieux, comparable à un état de grâce.
(Marie Curie, Lettre à sa fille Irène, 1928, cité par Rosa Montero, L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir, trad. Myriam Chirousse, Métailié, 2015)




succulent repas 








Comme je le disais dans ma dernière bafouille, je suis donc rentré. Comme ça risque d’être mon dernier voyage en cargo porte-conteneurs (à moins de rester dans un état de santé formidablement excellent), je vais essayer de résumer ce qui fut en réalité deux voyages distincts, l’aller (28 décembre – 8 janvier) et le retour (7 mars – 17 mars), pas très différents, puisque dans les deux cas, c’était avec le même cargo, le Fort de France, de la nouvelle génération des cargos de la CMA-CGM (Compagnie Maritime d’Affrètement – Compagnie Générale Maritime), dont le siège est à Marseille. Le Fort de France date de 2018 et, malgré la rouille qui apparaît ici ou là, il m’a paru bien neuf, par rapport à mes précédents cargos datant de la décennie 1990. Il faut savoir qu’un cargo a une durée de vie d’une vingtaine d’années, après quoi ils sont démantelés, souvent en Inde ou en Afrique. À l’aller, escale à Montoir-sur-Loire et Pointe-à-Pitre, où je descendais, au retour escale à Dunkerque (où je suis descendu juste avant le confinement généralisé), London, Zeebrugge et Le Havre, où j’aurais dû descendre, sans le coronavirus.

ma cabine

L’aller, avec en plus de moi quatre passagères, deux dames d’une soixantaine d’années et deux jeunes femmes entre 25 et 30 ans : le Fort de France possède quatre cabines doubles, et quatre cabines pour les passagers individuels, et peut donc embarquer douze passagers. Équipage franco-philippin, à peu près 1/3 - 2/3. Comme je suis monté à bord le premier, j’ai eu droit à une cabine double d’environ 40 m². Incroyable. Un vaste lit, une partie salon avec canapé, table basse et deux fauteuils, un cabinet de toilette et un coin de rangement avec bureau où j’ai posé mon ordinateur pour tenir le journal de bord. Même chose au retour, où j’ai eu la même cabine, à bâbord, avec deux sabords donnant sur la mer.
petite baignade dans la piscine vers le Tropique

Une vaste salle à manger à tribord, au niveau B (2ème étage du château), celle des officiers (ou équivalents : chef-ingénieur, chef-mécanicien, etc.) français et des passagers ; même niveau, mais à bâbord, celle des Philippins (officiers compris) et des matelots français. Nous n’avons mangé tous ensemble que lors des petites fiestas : barbecues, fêtes d’anniversaire… Au niveau C, le salon des officiers à tribord, le salon des matelots et Philippins à bâbord, la salle de sports (vélo, haltères, home-training, punching-balls et gants de boxe - je m'y suis essayé, pour voir -, table de ping-pong, espalier…). Au niveau D, commencent les cabines de l’équipage, avec la piscine à l’extérieur. Au niveau E, autres cabines d’équipage (plus on monte, plus le grade est élevé). Au niveau F, cabines des passagers et salon des passagers, avec téléviseur et lecteur de DVD ; au niveau G, cabines du commandant et du chef-ingénieur, salle d’ordinateurs, et bibliothèque-dvdthèque. Au niveau H (8ème étage), la passerelle de commandement avec ses deux ailerons latéraux en plein air, d'où il y avait des lâchers de ballons-sondes pour la météo deux fois par jour.

barbecue : les Philippins heureux !

Laundries (laveries) avec machine à laver et sèche-linge aux étages de cabines, plus une grande laverie destinée aux draps, serviettes, nappes, vêtements de travail de l’équipage au niveau A. Le premier niveau, U (pour Upperdeck, le pont qui permet de faire le tour du bateau) contient divers bureaux techniques et le ship’s office. En dessous, salle des machines et cales contenant aussi des conteneurs.

la salle de sport : au fond à gauche, le vélo, à droite le punching-ball

Comme d’habitude, je ne me suis pas ennuyé un seul instant. j’ai écumé la bibliothèque, aussi bien à l’aller qu’au retour, pour me changer de la liseuse et pour découvrir des livres inconnus. J’ai regardé quelques films de la dvdthèque du cargo avec les passagères, plus un opéra à chaque voyage (dvd que j’avais emportés). J’ai fait du sport, j’ai fait des tours de pont et même écrit quelques poèmes, assis sur le banc du gaillard d’avant. 


la bibliothèque : j'y ai laissé des livres à moi après les avoir lus, pour m'allèger
 
Au retour, les quatre autres passagers montés avant moi étaient un couple d’Allemands (la soixantaine) qui sont montés à bord au Costa-Rica après un long périple de deux mois au Chili, un jeune Allemand de vingt-quatre ans et une jeune Hollandaise de vingt-huit ans qui, eux sont montés à Carthagène, après un séjour de plusieurs mois en Colombie. Des jeunes passagers, aussi bien à l’aller qu’au retour, c’était une nouveauté pour moi, habitués aux retraités. Si, à l’aller, nous parlions français entre nous (même la jeune Allemande s’est efforcée de parler français), au retour, je me suis retrouvé avec quatre passagers anglophones. Évidemment, ce fut moins agréable pour moi. D’autant qu’eux parlaient parfaitement l’anglais, alors que moi, je baragouine, ce qui est suffisant avec les Philippins, mais pas avec de bons anglophones.

le pont : au premier plan, un "radeau de sauvetage"

Par ailleurs, je m’en doutais un peu : en dépit de la qualité des prestations du cargo - cuisine excellente (le chef était français), équipage aux petits soins, bibliothèque et salle de sports au top -, j’ai été déçu par la brièveté du parcours. Au fond, maintenant, après mes très longs voyages (57 jours en 2013, 91 jours en 2015), je m’aperçois que ce qui me plaît dans ces voyages en cargo, c’est la longue durée. Onze jours à l’aller, dix jours au retour, c’est trop bref, je n’ai pas le temps de m’installer dans la durée. Même si on échappe au "bruit et surtout [à] la dégoulinante incessante des bagnoles et des camions… les travaux à la pelleteuse… marteaux-piqueurs…", comme le dit l’excellent Alphone Boudard dans Mourir d’enfance, lu sur le cargo, ici, on peut effectivement "rêver, musarder, respirer", et je ne m’en suis pas privé. Mais dix jours, c’est peu pour faire vraiment connaissance, tant avec les passagers qu’avec l’équipage : heureusement qu’une partie de l’équipage était encore là au retour, et je les ai retrouvés avec plaisir. Mais je n'ai pas retrouvé l'état de grâce de mes longs voyages de 2013 et 2015...
lâcher de ballon-sonde

Donc un voyage mitigé. Valable pour un débutant : mais c’est ce que j’avais fait déjà en 2010. Par ailleurs, les vieux cargos avaient un charme qui n’existe plus sur ces géants des mers nouveaux : c’est trop grand, c’est trop beau, mais un peu froid et finalement pas si bien conçu que ça. Heureusement les équipages, à l’aller comme au retour, ont été formidables. Mais il m’a manqué quelque chose. Quoi ? Disons que c’est devenu un bonheur à l’abri de toute surprise. Même s’il n’y a jamais eu deux heures semblables, ni deux jours pareils. Même si, comme écrivait Delacroix à George Sand, "La solitude est loin de me peser autant que la pluie froide des banalités qui vous accueillent dans tout salon et qui vous font maudire en sortant le temps que vous y avez perdu" (Lettre du 15 novembre 1843). Donc, je ne me suis pas ennuyé ; mais j’attendais quoi ? Je ne sais pas !

arc-en-ciel sur les conteneurs de l'arrière du château


Peut-être les deux mois entre les deux cargos... C'est-à-dire le séjour en Guadeloupe.

notre salle à manger avec les décorations de Noël