vendredi 2 octobre 2026

2 octobre 2026 : les petites histoire de Jipé 8

Je ne fais aucune différence d’âge. Tu me traites de vieux, d’accord, mais j’ai le même âge que toi, je vis à la même époque. Les générations n’existent pas pour moi. Tant que nous vivons, nous sommes contemporains. Nous sommes deux personnes.

(Erri De Luca, Les règles du mikado, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2024)

 

                    Pour la nouvelle édition des "Petites histoires de Jipé", je vous envoie un texte écrit ce matin dans le cadre de l'atelier d'écriture du GEM (Groupe d'Entraide Mutuelle) Grain de café situé en plein centre ville. Thème du trimestre, l'avenir. J'ai choisi de dresser le portrait d'un vieux  (et encore je n'ai pas osé écrire le paragraphe sur la disparition de la beauté) qui pourrait être moi-même ou un vieux en général : à vous de choisir !


Dessin de Karak 

 

Un vieux

Il se croit vertical, mais tout le monde lui dit : « Tiens-toi droit ! » Alors, il se redresse, déplie sa colonne vertébrale vers le haut et s’élève vers le ciel,

Il est un peu bavard, mais tout le monde lui dit : « Arrête de dire des bêtises ! » Alors, il se tait, tourne sa langue sept fois dans sa bouche, et lève les yeux au ciel

Il se met à chanter, mais tout le monde lui dit : « Tu peux pas chanter quelque chose de moderne ? C’est une vieillerie, ta chanson, y a que toi que ça intéresse ! » Alors, il chante dans sa tête, sans bruit, et retrouve un parfum d’enfance.

Il voudrait bien danser, mais tout le monde lui dit : « Laisse donc les jeunes s’amuser ! » Alors il part se coucher, et rêve des bals d’autrefois, quand il bondissait comme un cabri.

Il essaie de courir, se souvenant de ses marathons d’autrefois, mais tout le monde lui dit : « Tu vas tomber, Papy, c’est plus de ton âge. Contente-toi de marcher ! » Et il s’arrête, s’assoit sur un banc et pleure doucement.

Il coudrait bien encore connaître l’Amour avec un grand A, mais tout le monde lui dit : « Qui voudrait encore d’un vieux débris comme toit ? » Et il part se coucher pour rêver tout à loisir à ses amours passées.

Il laisserait bien pousser ses cheveux et sa barbe, mais tout le monde lui dit : « On n’est plus en mai 68 ! » Et il se contraint à voir régulièrement le coiffeur-barbier qui lui tripote la tête. Ce qui lui fait plaisir d’ailleurs, car  en dehors de lui, plus personne ne le touche.

Il a toujours envie de voyager, à pied, à vélo, en train et en car, et même en avion. mais tout le monde lui dit : « À ton âge, on reste chez soi! Qu’est-ce qui te prend de vouloir encore essayer de voyager tout seul, mon vieux ? » Comme si, de toute façon on n’était pas tout seul dans la vie, et dans la vieillesse, n’es parlons pas !

Il pense fréquemment à tous ses morts, son grand amour, sa grand-mère adorée et ses nombreux et chers amies ou amis défunts, mais tout le monde lui dit : « Pense plutôt aux vivants ! » Il a envie de répliquer grossièrement, mais il préfère rester muet.

Il parle parfois de la mort qui l’attend, de la décrépitude qui va la précéder, de la maladie et de la douleur aussi, il en a un peu peur et trouve que la vie est bien trop longue, mais tout le monde lui dit : « Tu ne peux pas parler d’autre chose, tu es vivant, bon Dieu ! » Et il constate que les gens de son entourage ont encore plus peur que lui de la mort et du vieillissement, et qu’ils ne veulent pas en discuter,

Et quand il voit l’avenir, il s’imagine déjà au Paradis, mais tout le monde lui dit : « Ça n’existe pas, le Paradis, tout ça, c’est des bêtises ! » Pourtant c’est bien l’Enfer qu’il a connu sur terre, surtout maintenant qu’on le contredit tout le temps. Il aura bien mérité le droit à un petit cois de Paradis, non ?