lundi 14 mars 2016

14 mars 2016 : Côte d'Ivoire : lectures ivoiriennes


Les princes qui nous gouvernent conduisent le peuple sur les voies du matériel, du clinquant. Ils se moquent royalement de la culture. Ils la foulent aux pieds. 
(Nangala Camara, Le printemps de la liberté, Le serpent à plumes, 2000)



Bien entendu, comme je l'ai laissé entendre, j'ai aussi beaucoup lu pendant ma parenthèse ivoirienne. J'avais emporté un livre du romancier Ahmadou Kourouma et trois titres de Amadou Koné (le roman Les frasques d'Ebinto, les pièces de théâtre Le respect des morts et De la chaire au trône, tous trois de grande qualité), achetés avant de partir à la librairie Présence africaine de Paris. Et, de la bibliothèque de Lucile et Pierryl, j'ai extrait et lu trois livres d'auteurs ivoiriens, deux de Venance Konan : Robert et les Catapilas et Les Catapilas, ces ingrats, et le roman de Nangala Camara cité en exergue, ainsi que le beau roman historique d'Amin Maalouf, Léon l'Africain. Je ne vais pas vous assommer en vous parlant de tous ces livres, mais insister sur deux seulement, qui sont deux très bons romans.

Je connaissais et j'appréciais Ahmadou Kourouma depuis longtemps, l'avais même proposé en lecture "obligée" à mes élèves bibliothécaires pour Monnè, outrages et défis pendant l'année scolaire 1990-1991, mais je n'avais pas encore lu son premier roman, Les soleils des Indépendances, paru au Seuil en 1970, et immédiatement acclamé comme un très grand livre.

La Côte d'Ivoire quelque temps après l'indépendance. Fama Doumbouya, descendant des grands chefs coutumiers malinké, a perdu tout pouvoir à Togobola : "Les Indépendances avaient supprimé la chefferie, détrôné le cousin de Fama, constitué au village un comité avec un président. Un sacrilège, une honte ! Togobala était la chose des Doumbouya". Fama est contraint de s'exiler dans la capitale et de "gagner" sa vie en faisant la manche, comme une sorte de vautour, aux obsèques : en effet, les fêtes d'obsèques peuvent parfois durer pendant des jours, avec des palabres sans fin et de la nourriture à gogo. Il ne se remet pas du sort qui lui est laissé ! D'autant plus que c'est Salimata, son épouse, qui travaille dur pour le nourrir. Or, elle n'a pas d'enfant, et cherchant à en obtenir un, dépense une grosse part de ce qu'elle gagne chez les marabouts. Sans succès. Le ménage est devenu infernal. La mort et les obsèques de son cousin au village vont être l'occasion pour Fama de laisser sa femme, de retourner à son village natal et de tenter d'y reprendre son prestige. "Les assis se levèrent, serrèrent les mains des arrivants et, en bon musulman, chacun s'enquit des nouvelles de la famille de l'autre. Cela dura le temps de faire passer par un lépreux un fil dans le chas d'une aiguille".
Dans un pays qui navigue entre tradition, islam et modernité, plus rien ne va de soi. La recherche d'identité, les désordres liés aux changements, la misère, la transition difficile, génèrent des comportements aberrants. D'autant que les nouveaux maîtres n'y vont pas avec le dos de la cuillère : "La politique n'a ni yeux, ni oreilles, ni cœur ; en politique, le vrai et le mensonge portent le même pagne, le juste et l'injuste marchent de pair, le bien et le mal s'achètent en se vendant au même prix". Superbe tableau des débuts de l'indépendance, servi par une écriture dense et poétique.

Nangala Camara, dans Le printemps de la liberté, nous narre l'histoire de Wonouplet, jeune étudiante. Là, on est dans les années 90. La Côte d'ivoire est mise en coupe réglée par les nouveaux maîtres. Wonouplet est l'espoir de ses parents qui se serrent la ceinture pour qu'elle achève ses études supérieures. Mais elle aspire tout naturellement à la liberté, et en particulier celle de pouvoir choisir son amour. Mais les traditions sont là et la pression sociale est très forte dans un monde extrêmement misogyne. Pendant son retour en taxi collectif pour les vacances scolaires, elle se laisse envoûter par le regard triste d'un jeune barbu, Pessa, poète passionné de jazz, dont les œuvres poétiques, considérées comme subversives par le pouvoir en place, sont diffusées sous le manteau dans le campus universitaire. La passion va naître entre les deux jeunes gens et, au contact de Pessa, Wonouplet devient une militante et refuse d'entrer dans le jeu de la corruption et des compromissions (notamment les assiduités d'un ministre en vue qui collectionne les jeunes filles et voudrait l'ajouter à son tableau de chasse). 
 
Roman dénonciateur des manigances des gouvernants et potentats locaux de tous niveaux (jusqu'à un de ses professeurs qui attire Wonouplet chez lui et la viole quand elle a treize ans !) et des sbires à leur service : "Les tenants de ce système monopolisent tous les pouvoirs au point de commander à la conscience des citoyens. Ils ont usurpé et confisqué les supports "médiatiques" qu'ils utilisent à leur seul profit pour violer la conscience collective. Ils règnent sur ces supports sans partage, avec arrogance et omnipotence. Ils en usent pour se faire encenser par leurs thuriféraires au mépris de tous". Wonouplet réalise que l'exploitation des richesses naturelles du pays "échappe complètement au contrôle du peuple par le fait de dangereux transfuges qui ne sont ses concitoyens que par la couleur de la peau". Elle a bien conscience "qu'on se leurre en osant croire que l'humanité tend vers des lendemains meilleurs, enchanteurs. Il y aura toujours des hommes qui en imposeront à d'autres hommes par la force brutale et imbécile des armes". Et ce n'est pas les Nations Unies qui vont changer les choses : "Qu'on ne vienne pas seriner à Wonouplet qu'il existe un droit international qui préside aux relations entre nations du monde et garantit le droit de chaque peuple à disposer de lui-même. Les plus forts économiquement et militairement se sont attribué des prérogatives qui choquent l'entendement. Ils décrètent les lois, les interprètent, les enfreignent, selon leur bon vouloir, au gré de leurs intérêts et de leurs appétits voraces. Comble d'absurdité, ils se sont octroyé un droit de veto dont ils usent selon leurs fantaisies et leurs convenances". Les étudiants pensent que leurs concitoyens "sont maintenus dans un tel obscurantisme qu'ils ne peuvent prendre conscience de leur condition d'êtres humains ni de leur environnement. Le système a fait d'eux des zombies modernes. Tous bavent après les miettes qu'on leur jette avec parcimonie". Les étudiants finissent par se révolter...
Roman donc du désenchantement de la jeunesse, privée d'avenir par la caste au pouvoir, et par tous ceux qui gravitent autour pour récolter des "miettes". Mais aussi roman de l'espoir et de la révolte, de la dénonciation du machisme ambiant et de l'exaltation de la liberté de la femme. Et aussi un voyage dans le monde de la musique négro–américaine qu'affectionne particulièrement Pessa : Miles Davis, Billie Holiday, Louis Armstrong, etc. Un roman qui nous élève, qui nous transporte et nous rappelle les heureux moments de mai 68, dans un tout autre contexte. J'en suis sorti enthousiasmé !

Et toutes ces lectures d'auteurs ivoiriens m'ont fait pénétrer un peu plus dans l'âme du pays, en complétant la "lecture" de ce que je voyais, en me faisant aimer les habitants, comprendre les difficultés.



Conclusion du voyage : demain...

dimanche 13 mars 2016

13 mars 2016 : Côte d'Ivoire : 27-28 février : Yamoussoukro et retour


L'assassin est surtout l'homme inconséquent qui préfère l'injustice au désordre. Or l'injustice est le premier des désordres ! 
(Nangala Camara, Le printemps de la liberté, Le serpent à plumes, 2000)



27 février : Lever à 8 h, pour pouvoir partir à 9 h, non sans regarder le moteur, vérifier les niveaux d'huile ! Tout va bien de ce côté.
Nous refaisons le chemin inverse, croisons de nouveau des barrages de policiers, comme à l'aller. On nous laisse passer sans encombre à Duékoué. Par contre, à l'entrée de Daoula, on nous fait signe de nous arrêter. "Alors, on nous rapporte quelque chose de Man ?", demande le cerbère avec un air de faux-cul. Lucile, qui conduit, se trouble et répond : "De la bonne humeur". Ce qui ne lui plaît pas, au sbire : il demande à voir les papiers de la voiture, puis le permis de conduire de Lucile. Elle a eu le malheur de lui dire qu'elle était en Côte d'Ivoire depuis trois ans : "Alors, vous êtes en infraction ! Vous devriez avoir le permis de conduire ivoirien !" (c'est effectivement le cas de Pierryl). Lucile parlemente, sort sa carte de l'ambassade, valable jusqu'à la mi-2016, explique qu'un arrangement entre l'Ambassade de France et le Ministère des Transports ivoirien permet aux travailleurs de l'Ambassade de circuler avec le permis français, par dérogation ; oui, mais il faut une lettre de confirmation. Il ne veut rien entendre. Il propose même qu'elle aille au bureau pour un constat de police, après quoi elle recevra une convocation du juge, etc. Bref, au bout de vingt minutes en plein cagnard, de guerre lasse, Lucile lui donne un billet. Il rend aussitôt les papiers.
Comme on sait qu'il va avertir ses collègues du racket possible au second barrage à la sortie de Daoula, je propose à Lucile de prendre le volant, puisque moi, je ne suis là que depuis huit jours, et que j'ai le droit de conduire avec un permis français. Au cas où le policier préviendrait l'autre barrage, je prends le volant quand même, après le plein d'essence ; Lucile achète à la boutique des sodas. Au grand ébahissement du policier suivant, il voit un vieux au volant, et non pas la jeune femme rançonnable. Il nous laisse passer sans demander son reste. Quelques km plus loin, j'arrête et lui redonne le volant. Je sens qu'elle est un peu à cran, ma fille. D'ailleurs, ça nous a fait perdre une demi-heure à peu près. Nous n'avons pas faim, il est déjà midi largement passé, nous regardons plutôt la route pour éviter les trous, nous admirons au passage le lac de barrage dans lequel surgissent de ci-de là, comme des poteaux indicateurs, les troncs noircis des arbres engloutis.
le lac et les arbres fantômes
Chaleur toujours intense. Nous buvons autant que possible, mais l'eau est maintenant tiède dans nos bouteilles. J'ai oublié de signaler qu'on voit quand même pas mal de cyclistes sur les routes : ils transportent toutes sortes de marchandises ! C'est visiblement un véhicule utilitaire ici, où seule une minorité possède une voiture, en particulier à la campagne. Nous finissons par arriver à Yamoussoukro vers 14 h 30 et tournicotons un quart d'heure avant de trouver l'hôtel réservé grâce au Petit fûté, la Résidence Bera. On s'installe et on file au restaurant se partager une carpe pour deux, car nous avons plus soif que faim.
vue extérieure partielle de la Fondation
Puis nous repartons visiter la Fondation Félix Houphouët-Boigny pour la Recherche de la Paix. C'est un des monuments pharaoniques de la ville, voulus par le président Houphouët-Boigny, réalisé par l'architecte Olivier-Clément Cacoub, et confié en 1997 à l'Unesco. Y sont organisés des conférences internationales, des séminaires. Nous le visitons avec le pompier de service (géré par une société de sous-traitants), guide bénévole qui nous en dévoile les arcanes : escaliers monumentaux, salles de séminaire, salles de conférences équipées de systèmes de traduction simultanée pour huit langues, dont un amphithéâtre de 2000 places, utilisé aussi pour des spectacles culturels. Un des salons sert aussi pour des fêtes de mariage...
un lustre 
Puis nous faisons un saut à l'Hôtel Président, celui des hôtes de marque, des officiels de passage et congressistes internationaux, où Lucile a déjà dormi lors de déplacements officiels avec l'ambassadeur et où elle voulait me montrer le restaurant-bar panoramique, malheureusement fermé à l'heure où nous arrivons.
beaux flamboyants aux pieds de l'hôtel Président
Repas du soir, léger, une salade, à La Brise, petit restaurant au bord d'un des petits lacs du centre de la ville.


28 février : Petit déjeuner express. Puis nouvelle visite de Yamoussoukro. Cette fois, Lucile veut m'emmener voir l'Université, situé à la périphérie de la ville immense, conçue pour abriter un jour 3 000 000 d'habitants (contre 200 000 aujourd'hui) quand le gouvernement décidera d'en faire la capitale effective du pays. Encore faudrait-il y attirer les entreprises, outre les fonctionnaires et les ministères, très réticents à venir s'enterrer ici ! Difficile de lutter contre Abidjan. De ce fait, Yamoussoukro ressemble à une coquille vide : avenues immenses quasi sans voitures, terrains non construits !
sur le campus
Cependant l'Université, bâtie sur un campus à l'américaine, très vaste, avec des villas pour les enseignants, de vastes pelouses, est davantage un agrégat de grandes écoles : l'Institut National Polytechnique, qui comprend six grandes écoles, avec résidences pour les étudiants. Justement, on en croise un, Sidibé, à qui nous posons des questions et qui nous fait visiter. Nous apercevons la bibliothèque-centre documentaire, enterrée au centre même des bâtiments de cours. 
la bibliothèque
Il y a 3 000 étudiants, triés sur le volet, la future élite du pays. Le sympathique Sidibé nous signale que, vu l'éloignement du centre-ville, rien ne distrait les étudiants de l'étude !
Ensuite, nous nous dirigeons vers la fameuse basilique Notre dame de la Paix. Au passage, nous nous arrêtons au lac aux crocodiles. 
on préfère le voir de loin
Des enfants sont là qui regardent. Nous voyons cinq de ces bestioles, trois sur la berge, un à demi dans l'eau, le dernier dans l'eau, comme à l'affût. Un gardien vient de temps en temps leur jeter de la nourriture (poulets), mais on sent qu'ils aimeraient bien se fournir en chair humaine. Voyant mes bras velus, les enfants s'enhardissent à venir me toucher et les caresser : apparemment une telle toison leur est inconnue. Nous entendons les chants et cantiques de l'église protestante (évangélique ?) toute proche. En repartant, nous voyons qu'elle doit être pleine, car une partie des fidèles se trouve dehors.
 la mosquée, finement décorée
Au passage encore, petit arrêt devant la grande mosquée, voulue aussi par l'ancien président pour marquer son intérêt pour tous les habitants.
Enfin, la basilique (architectes Pierre Fakhoury et Patrick d'Hauthuille). Elle est au milieu de nulle part, comme tout ici, puisque la ville, géante, est pleine de terrains vagues. Elle se remarque par sa coupole gigantesque, la plus grande du monde : malgré ses vingt-cinq ans, elle n'a pas souffert du climat, d'ailleurs très sec ici au centre du pays, et surtout parce qu'elle est construite en matériaux nobles : marbre notamment. On remarque aussi, à l'extérieur, l'esplanade elliptique avec ses nombreuses colonnes. Enfin, les vitraux sont saisissants et très réussis. 
on va à la messe ! 
Nous y arrivons à l'heure de la messe, manière de voir si elle attire du monde. Environ 400 fidèles sont là, dont quelques "blancs". Nous décidons de rester pour toute la cérémonie. Il y a plusieurs prêtres, dont le recteur, un Polonais, qui débite l'homélie. La chorale chante bien, ça swingue même un peu dans le dernier cantique. Et je vais communier, pour la première fois de ma vie dans une église catholique ! Voilà, je m'y sentais bien, j'en avais envie ! Façon de communier avec la Côte d'Ivoire avant de la quitter.
Nous partons au moment des annonces, qui menaçaient de s'éterniser, et pour éviter l'embouteillage du départ des voitures. Nous reprenons une des vastes avenues (prévues pour une population et une circulation importantes) pour aller vers le centre ville, où Lucile m'emmène dans un restaurant libanais, Chawarna, qui fait des salades délicieuses.
Et c'est le retour sur Abidjan pendant lequel nous essuyons une averse, la troisième de mon séjour. Nous arrivons avant Pierryl, parti avec tout un groupe à Assinie.

Le soir, ils m'emmènent à l'aéroport : j'aurai passé deux semaines ici qui valent bien un mois ailleurs, tant elles furent denses et étonnantes ! Adieu, l'Afrique...

samedi 12 mars 2016

12 mars 2016 : Côte d'Ivoire : 25-26 février : la montagne


On n'apprécie pas les avantages d'un père, d'un père
Sauf quand on trouve la maison vide du père.
On ne voit pas une mère, une mère
Plus excellente que l'or,
Sauf quand on retrouve la case maternelle vide de la mère.
Alors on marche, marche à pas comptés
Dans la nuit du cœur et dans l'ombre des yeux
Et l'on sort pour verser d'abondantes et brûlantes larmes.
(Ahmadou Kourouma, Les soleils des Indépendances, Seuil, 1970)

Comme la grande absente serait contente de voir comment notre fille s'occupe bien de son vieux père. Il est vrai aussi qu'on parle beaucoup d'elle et que c'est comme si elle nous accompagnait aussi !

24 févier : Réveil à 7 h. petit déjeuner à 7 h 30. À 8 h, nous retrouvons Ahmed devant l'hôtel, et prenons la voiture. Au bout de deux km, nous sortons de la route bitumée et nous engageons sur une piste très défoncée. Nous passons bientôt auprès de l'une des visites à faire, celle des fameuses Cascades de Man. "Elles sont à sec", prévient Ahmed, "il n'a pas plu depuis six mois." Donc pas d'arrêt ! Encore trois quarts d'heure de piste, et nous garons la voiture dans un renfoncement.
nid de fourmis sur un tronc
À partir de là, nous commençons à grimper par une piste vers le sommet du Mont Tonkoui où a été installée la tour de la Radio-Télévision Ivoirienne. Piste heureusement ombragée souvent, mais la chaleur est intense dans l'atmosphère brumeuse saturée d'humidité. Nous passons près de bambous géants (et souvent desséchés : il n'a pas plu depuis une éternité), de kapokiers gigantesques. Nous voyons un criquet rasta (couleurs de la Jamaïque), de beaux papillons, des oiseaux...
les bambous géants et Ahmed 
La montée est très éprouvante, quoique non difficile : à peine 500 m de dénivelé, pour 8 km et 2 heures de marche, mais plus de 35° à l'ombre. Nous atteignons la belle résidence de l'ex-gouverneur, superbe villa d'altitude, maintenue en bon état. Puis prenons un raccourci pour gagner le sommet et la tour où j'arrive épuisé, et en nage. Le gardien nous propose, après une petite pause, de grimper au sommet de la tour : ajoutons 450 marches dans l'escalier en colimaçon heureusement très frais, car au centre de la tour. J'ai bien cru que je n'y arriverais pas ! Nous sommes là-haut à 1243 m.
le sommet, Lucile et Ahmed
De la terrasse, beau point de vue sur les autres montagnes environnantes, sur le village auprès duquel nous avons laissé la voiture, mais la brume empêche de voir les lointains. Dommage. Mais j'étais tellement heureux d'y être arrivé. Mon état de fatigue me fait me rendre compte que j'ai bien mes soixante-dix ans...
dans la brume, le village en bas et les montagnes au loin
Le retour fut plus rapide et presque pétillant, environ une heure 15. Par contre, en voiture, la piste pour revenir me parut plus pénible encore. Pauvre Lucile qui conduisait, je lui servais vaguement de guide, pour dire à gauche, à droite, au milieu, pour tenter d'éviter les plus gros trous. Nous avons fini tellement éreintés qu'il n'était plus question d'aller voir les singes sacrés ni l'atelier des sculpteurs qu'Ahmed nous proposait. Pendant tout le périple, notre guide n'a rien bu. Je n'ai pas non plus aperçu l'ombre de la moindre sueur sur son tee-shirt, alors que j'étais trempé.
le criquet "rasta"
De retour à l'hôtel, nous mangeons léger, une salade. Puis nous allons nous mettre en maillot de bain pour tenter de nous détendre. Heureusement la piscine est loin d'être glacée. Le temps est toujours brumeux, de la terrasse on aperçoit à peine le contour des montagnes dans l'air ambiant, ultra-humide et chaud.
Nous n'avons même plus envie de bouger. Une partie de scrabble. Lecture. Et nous observons aux tables voisines le séminaire de formation animé par un jeune Chinois (en anglais, alors que visiblement un grand nombre de stagiaires, presque tous jeunes, ne comprennent pas ce qu'il dit, les autres servent de truchement) destiné à apprendre le maniement d'un nouveau modèle de GPS mobile. À une table voisine, je parle avec un Ivoirien plus âgé : c'est lui qui organise ces rencontres, il y en aura d'autres dans les régions voisines. Comme je m'étonnais de voir que le Chinois ne parle pas français, il se montre d'accord avec moi. Puisque c'est la langue officielle du pays, pourquoi la Chine n'envoie-t-elle pas des commerciaux francophones ? D'autant plus que le Chinois vit depuis cinq ans en Côte d'Ivoire, où il représente les intérêts de sa société. Raison de plus pour parler français, me semble-t-il.
Quand la nuit tombe, le séminaire est fini, chacun est reparti avec sa petite machine et un cadeau. Trouvant le restaurant de l'hôtel cher et pas forcément excellent, nous allons en ville manger dans un maquis, Chez Paye, recommandé par Ahmed et Le petit fûté. Aussi quelconque qu'à l'hôtel : poisson au riz.

26 février : Cette fois, lever à 6 h. Instruits par l'expérience d'hier, nous avons donné rendez-vous à Ahmed à 7 h. En montagne, il est bon de partir tôt et de rentrer, si possible, pour midi ! La Dent de Man ne culmine qu'à 881 m, mais se présente comme un piton, donc d'accès plus difficile qu'hier, même si la randonnée sera moins longue.
À 7 h, nous retrouvons Ahmed, qui nous dit qu'une agence de voyages lui a confié des touristes provenant d'un autre hôtel. Il nous cède à Sidiki, autre guide agréé, pour le même tarif. Sidiki est un bel homme, sec et mince, d'une quarantaine d'années (pour autant qu'on arrive à donner un âge aux Ivoiriens), qui parle bien français et anglais, en plus des langues locales. Il sait s'adapter au profil des touristes (âge notamment), nous dit-il. Et nous partons sur la piste cabossée jusqu'au village où il habite, point de départ de la randonnée. Nous garons l'auto sous un arbre, donnons un pourboire au gardien.
la Dent de Man, vue du village
La montée est d'entrée raide, tout droit jusqu'à un sentier qui contourne une première montagne, la Dent de Man est derrière. Comme je vois beaucoup de brûlis, Sidiki nous explique qu'ils servent à la fois à produire de la cendre pour les sols à cultiver et à faire la chasse au petit gibier (hérissons = porcs-épics ici, agoutis, rats et autres petits rongeurs) ainsi qu'aux quelques biches qui traînent par là, ce gibier étant une des sources de protéines pour les villageois, complément alimentaire non négligeable dans ce pays déshérité. 
un brûlis 
Nous passons à côté d'une plantation de manioc et apercevons des racines de manioc épluchées, en train de sécher. Le manioc sert aussi à fabriquer du tapioca. Plus loin, ce sont des cacaoyers. De temps à autre un immense kapokier : Sidiki nous explique qu'on en file le "coton". Quelques palmiers pour l'huile de palme. La chaleur est intense, car depuis le village, nous sommes en terrain dégagé. Nous arrivons à une petite source. Arrêt bienvenu, nous buvons, Lucile et moi, à nos bouteilles. À notre grand étonnement, Sidiki attrape un récipient qui traîne là et, le remplissant d'eau, boit de cette eau. Je lui donne ma casquette à tremper dans la source pour me rafraîchir la tête. Il apprécie l'idée et fait de même pour lui.
 on approche
La montagne contournée, nous arrivons au pied de la Dent de Man. Sur les contreforts, Sidiki nous fait observer un animal qui se rit des escarpements : un renard, d'un marron foncé surprenant. À partir de là, nous allons grimper tout droit vers le sommet du piton, en faisant attention à ne pas glisser : nombreux rochers et feuilles par terre à cause de la sécheresse. Sans le guide, je ne pense pas qu'on aurait trouvé la voie pour y arriver. C'est escarpé. Sidiki devant, moi au milieu, Lucile derrière en serre-file, à qui je tends la main de temps pour lui faire franchir un cap difficile. On est souvent obligé d'utiliser les mains et de monter à quatre pattes.
Mais, arrivé au sommet, où j'arrive trempe à tordre (Sidiki est sec), c'est de toute beauté, en dépit de la brume persistante. On aperçoit dans le lointain la ville de Man et les montagnes. Je suis ravi d'être là. Sidiki pensait que je n'y arriverais pas et craignait surtout qu'il m'arrive un malaise, aussi est-il allé assez doucement, avec des pauses nombreuses. Au moment où on s'apprête à redescendre, Ahmed arrive, suivi de deux touristes suisses allemands. L'un des deux parle français.
des papayers
Et la descente est encore plus délicate, extrêmement éprouvante pour les genoux, mais au moins je ne souffle pas comme à la montée. On retraverse les brûlis, on voit les claies destinées à protéger les nouveaux semis avant repiquage. De ci-de là, on aperçoit les travailleurs de la terre, hommes ou femmes, souvent isolés ou par deux, à qui Sidiki dit quelques mots : il connaît tout le monde ici.
Noua achevons la descente fort courbatus, les bouteilles d'eau sont finies (3 litres à nous deux), il est presque midi. Près de la voiture, on nous invite à nous asseoir sur un banc, à l'ombre des arbres. Petits enfants et adultes se pressent autour de nous.
Encore une fois, nous sommes trop fatigués pour nous arrêter chez les sculpteurs sur bois. Tant pis ! Sur le chemin du retour, Sidiki nous fait signe d'arrêter : ses enfants rentrent de l'école. Une petite fille et un garçon, puis une grande fille, il les fait monter à côté de moi qui suis derrière. Le roi n'est pas leur cousin. Nous les abandonnons peu avant la sortie du village, Sidiki habitant par là.
Et nous rentrons à l'hôtel. Allons à la piscine pour nous rafraîchir. Nous n'avons guère faim. Après-midi semblable à celui d'hier, sans la réunion de formation. Beau soleil. Un peu plus de monde à l'hôtel, notamment des jeunes qui se jettent dans la piscine avec délices. Le Chinois est toujours là, esseulé, pendu à son i-phone et à son ordinateur. Partie de scrabble. Lecture. Repas léger.


À suivre...