jeudi 5 octobre 2023

5 octobre 2023 : la chanson du mois, engagée aussi !

 

Obéir ! Toujours obéir ! L’obéissance sous toutes ses formes, voilà ce qu’on nous a imposé, compère. Voilà ce qu’on a imposé à l’immense troupeau des hommes, de crainte que les hommes ayant une fois goûté à la liberté ne détruisent tout ce qui fait obstacle au seul bonheur complet… la liberté.

(Michel Zévaco, Le chevalier de La Barre, Phébus, 2008)


Décidément, après le poème d’hier, la chanson d’aujourd’hui, qui m’a été signalée par mon mensuel L’âge de faire, n° d’octobre, reçu hier. Composée contre l’extension de la centrale nucléaire de Chooz en 1980, elle prouve que les violences policières ne datent pas d’aujourd’hui, même si on n’en parle que depuis peu, parce que les instruments de rétorsion sont plus délétères (LBD, grenades de désencerclement, etc.). Dans le même numéro, un article signale les effets dévastateurs de la future autoroute A 69, entre Toulouse et Castres. Et un solide dossier sur l’utilisation de la paille compressée dans la construction et l’isolement thermique.


ALLEZ LES GARS



Oh, je n'oublierai pas devant nous, les casqués
Les fusils lance-grenades et les grands boucliers
Tout ça pour nous forcer quand nous n'avions pour nous
Que nos poings, le bon droit, et puis quelques cailloux.
D'abord on s'avançait en frappant dans les mains
Y en avait parmi eux de vrais têtes de gamins
Les regards s'affrontaient, face à face, de tout près
Eux devaient la boucler, nous pas, et on chantait:


Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça
Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça


Combien ça vaut, quel est le prix
De te faire détester ainsi
Par tout ces gens qu'tu connais pas
Qui sans ça n'auraient rien contre toi
Tu sais nous on n'est pas méchants
On ne grenade pas les enfants
On nous attaque, on se défend
Désolé si c'est toi qui prends


Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça
Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça


Pense à ceux pour qui tu travailles
Qu'on n'voit jamais dans la bataille
Pendant qu' tu encaisses des cailloux
Empain-Schneider ramasse les sous
Avoue franchement, c'est quand même pas
La vie qu't'avais rêvé pour toi,
Cogner des gens pour faire tes heures
T'aurais mieux fait d'rester chômeur.


Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça
Allez les gars combien on vous paye, Combien on vous paye pour faire ça


Je ne me fais guère d'illusions
Sur la portée de cette chanson
Je sais qu'tu vas pas hésiter
Dans deux minutes à m'castagner
Je sais qu'tu vas pas hésiter
T'es bien dressé, baratiné,
Mais au moins j'aurai essayé
Avant les bosses de te causer.


https://www.google.comsearchq=allez+les+gars&client=firefoxb#fpstate=ive&vld=cid:aa5c159f,vid:Sgopv_S9V2M,st:0

(Serge Utge-Royo)

https://www.youtube.com/watch?v=thZXFTsOYLM&t=33s

(chorale de Lannion)

mercredi 4 octobre 2023

4 octobre 2023 : le poème du mois, retour de la poésie engagée

 

L’outil répressif, mobilisé différemment selon la classe sociale à laquelle il est confronté, voit ses atrocités recouvertes par une hystérie médiatique déplaçant systématiquement les enjeux, aveuglant quiconque chercherait à s’y frayer un chemin et comprendre ce qui est en train d’arriver. Asservir, intimider, et sinon, « neutraliser ». Voilà comment fonctionnent ceux à qui nous sommes confrontés.

(Juan Branco, Abattre l’ennemi, M. Lafon, 2022)


Avec la férocité répressive actuelle, on assiste au grand retour de la poésie engagée. Ça nous manquait, ça me manquait. Je ne suis pas assez doué (ou pas assez engagé) pour en écrire, encore qu’on peut deviner parfois, ici et là, dans mes poèmes publiés, quelques textes issus de ma colère et de ma révolte sociales. J’avoue que j’aime mieux ça que la poésie éthérée ou absconse de certains poètes. J’apprécie également les exagérations qu’on trouve ici et là (Le Monde traité ici de "journal de la dictature").

Chant de la main arrachée

En dépit de récents interdits alimentaires
comme disait Paz
les classes riches aiment bien la chair
des bipèdes domestiques
la classe bourgeoise redivivus
vivant pour la défense de ses privilèges
nue dans sa vérité
de classe
jouit ce soir au spectacle total
et affirme sa passion fascisante
et sa préférence
toujours nazie plutôt que sociale
pour les Bolsanaro en herbe arracheurs de mains
« je ne parle pas Lallement » nous dit Porte
et les Salpêtrière version BFM où l’on dissèque
sec
le prolo en sang
avec le journal de la dictature Le Monde
qui aura toujours une passion d’avance
pour le milliardaire qui finance
la vérité
soutient tout un régime
le Second Empire et demi
vaut la peine il
a créé la Nation qu’importent
les Hugo les Rimbaud les Courbet on a
des Mérimée des Verne des Daudet des
Macron ça suffit bien et puis
les colonies
dedans
je vous en prie dans nos métropoles
et dehors
bien entendu avec nos Totaux
le régime qui vaut
tous les Anthropocènes
et les collapses que vous voudrez
depuis que l’homme est loup c’est-à-dire
la fin du néolithique quand
il lève l’arme sur son frère
puis
viole sa femme et sa fille
nous vivrons sous les dômes dans l’enfer
que nous aurons créé
d’aucuns disent
que nous vous suivrons de près
bah nous les loups le sang
nous excite
la mort
nous pare
nous rêvons au fond
d’en finir avec notre lâcheté
de poule planquée derrière nos miradors
nous
petits bourgeois blasés
derrière nos lampions massacreurs
arracheurs de mains et d’yeux
qui vous retournont à la gueule
le langage
République ha ha
nous prenons vos vies
et celles de vos enfants
et ce qu’on nomme la vie en général
parce que c’est peut-être nous qui ne sommes rien
historiquement
et anthropologiquement
d’où notre férocité
notre dangerosité
notre inutilité fondamentale
et ce chant de la main arrachée comme
une insulte à tout ce qui a sens et vie
que nous vous envoyons à la face.

A paraître dans Manifeste d’action directe. Poèmes contre l’ordre qui vient, de Victor Martinez, éditions La clé à molette

lundi 2 octobre 2023

2 octobre 2023 : le voyage en Suisse

 

Dans les rêves les morts comme les vivants n’ont pas d’âge. /

(Jeanne Benameur, La patience des traces, Actes sud, 2022)


Je lis rarement des livres récents. Mais j’ai trouvé dans une boîte à livre le roman de Carole Fives, Le jour et l’heure qui vient de paraître chez J. C. Lattès. J’y ai jeté un œil et son sujet est le suicide assisté en Suisse. Vous savez que je suis membre de l’ADMD (Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité) qui milite (et moi avec eux), pour qu’on obtienne une loi en France pour ce droit au suicide assisté. Pour l’instant, comme dans le susdit roman, il en coûte 6000 € et nous enrichissons indûment un pays voisin, comme autrefois, les femmes allaient se faire avorter, contre espèces sonnantes dans les pays voisins.

Le jour et l’heure raconte l’histoire d’une femme, atteinte d’une maladie incurable ("Le diagnostic n’était pas encore certain mais elle avait déjà son projet. On savait ce que c’était, cette maladie. Je ne veux pas devenir démente") qui a décidé, en toute liberté, d’aller en Suisse pour mourir. Elle y entraîne son mari et ses quatre enfants. Il s’agit d’une famille de médecins (trois des enfants le sont aussi), donc, qui a les moyens financiers de le faire, qui agit en connaissance de cause et approuve la décision d’Édith, la mère. C’est qu’il "Il faut un caractère bien trempé pour faire ce que fait ma mère, nous éviter tous ces mois à l’hôpital, à la voir dépérir…", dit une des filles.

La particularité du roman est d’être découpé en courts, voire très courts chapitres, où chacun des protagonistes prend la parole tour à tour, le père, Simon, et les quatre enfants, trois filles, Anna, Audrey et Jeanne (l’artiste) et Théo, le garçon. Ils constatent que "Normalement les gens ne parlent pas de la mort, on ne parle jamais de ça, ni en famille, ni même avec les médecins". Comme ils sont, ou étaient (le père) médecins (sauf Jeanne), ils savent que "Lorsqu’on est médecin, on n’est pas préparé à la mort des gens. Notre mission, c’est de les tenir en vie coûte que coûte, en dépit de leur liberté. La mort, ce n’est pas notre sujet. Notre société est comme ça, elle ne veut pas regarder la mort en face". Mais ici, placés devant le cas concret de la mère qui les met au pied du mur, ils concluent que "La mort entre dans la normalité du vivant au même titre que la vie. La mort, c’est la vie. Il faut l’accepter pour mieux vivre" ; c’est ce que leur mère et femme leur a fait comprendre, en voulant qu’ils l’accompagnent tous pour honorer son geste.

Et aussi pour honorer cette extraordinaire liberté d’Édith, la mère, qui n’a pas voulu faire comme les autres et qui l’a fait savoir à tout son entourage. S’il y a "des gens qui sont dépassés par la liberté que prennent les autres, ça les dépasse, ça les rend dingue. Ils aimeraient que tout le monde reste englué, exactement comme eux", Édith, elle, a fait un choix qu’on peut admirer, ainsi que le fait cette famille qui l’accompagne en chœur. Aucun ne regrette, au final, d’être venu. Et tant pis si cette société de "normopathes" (comme dit Charles Juliet) préfère cacher la mort, c’est ici qu’on rencontre une nouvelle "façon de lier la vie et la mort".

Ce n'est pas un chef d’œuvre, mais un livre utile. J'ai beaucoup aimé et ça me conforte dans ma décision de faire comme l'héroïne quand le moment sera venu, c'est-à-dire de choisir moi-même le jour et l'heure. C'est au fond le seul de nos choix : regarder la mort en face. Et de plus, un hommage à Claire qui n'a pas pu le faire, mais le souhaitait.