mercredi 30 mars 2022

30 mars 2022 : frontières !

 

N’est-ce pas curieux que le monde empire si vite, mais qu’il soit si long à s’améliorer ?

(Tiago Rodrigues, Caterina et la beauté de tuer des fascistes, trad. Thomas Resendes, Les solitaires intempestifs, 2020)


Après deux années d'intense intoxication par les propagandes d’État anti-gilets jaunes puis anticovid relayées à outrance par les infos des médias, nous sommes à présent obligés de supporter la propagande binaire anti-Poutine / pro-Ukraine.

Personnellement, je commence à en avoir assez de toutes ces injonctions, interdictions et obligations si faciles à imposer ; et je suis sidéré qu'il y ait si peu d'opposition. Peu à peu, les QR codes et le numérique ont pris le relais des anciennes bureaucraties (déjà bien pénibles, cf le va-et-vient infernal pour obtenir un titre de séjour quand on est immigré) et finissent, si vous ne vous y pliez pas, par vous empêcher quasiment d’exister. Et par écraser les gens les plus démunis !

  Le monde va devoir faire des choix drastiques dans l’aide humanitaire : on va se focaliser sur les Ukrainiens, et ça va se faire au détriment des autres victimes de guerres civiles ou non (Syrie, Yemen, Congo, Afghanistan, etc.), de catastrophes naturelles et/ou climatiques (Haïti, etc.) qu’on accueillait ou secourait déjà fort mal et qui vont être délaissées. Sans compter les conséquences de la guerre russo-ukrainienne sur la production des céréales, ce qui va accroître le nombre des migrants économiques.

Et quelles réponses apporte-t-on ? Des ventes d’armes à profusion, encore et toujours. À croire que le capitalisme a toujours besoin de prolonger les guerres. Et que les marchands d’armes sont aux commandes.

J’ai fini par voir le reportage documentaire français Donbass, réalisé en 2015 par Anne-Laure Bonnel (https://vimeo.com/202792798) qui montre que la population russophone y était clairement opprimée. On y voit Petro Porochenko, président de l’Ukraine à l’époque, qui claironne en 2014, « Nous aurons du travail et eux non, nous aurons des retraites et eux non, Nous aurons des avantages pour les retraités et les enfants et eux non, Nos enfants iront à l’école et à la garderie, leurs enfants resteront dans les caves, parce qu’ils ne savent rien faire, et c’est comme ça, précisément comme ça, que nous gagnerons cette guerre ! » Le désastre humanitaire était déjà évident pour les russophones du Donbass et n’a pas attendu 2022. Et on comprend que ces derniers aient plutôt bien accueilli les Russes. Ce qui repose, bien sûr, le problème des frontières (souvent artificielles) et des nationalismes.


Avant de se lancer dans cette guerre irréfléchie, Poutine aurait dû lire Les cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch (Actes sud, 2018), car le désastre de la campagne d'Afghanistan a été une catastrophe pour l'armée russe. En sera-t-il de même cette fois-ci ?

 

mercredi 16 mars 2022

16 mars 2022 : cinéma à Pézenas

 

Le pseudo-universalisme, humanisme eurocentré, est à la fois une confiscation, un instrument pour faire taire et une fabrication de l'ennemi intérieur.

(Julien Suaudeau et Mame-Fatou Niang, Universalisme, Anamosa, 2022)


Cette phrase de Franz Bartelt (Sans le spectacle du crime, que serait l’existence des gens probes, sinon une morne plaine ? ) que j’avais mise en exergue le 4 mars dernier, de retour de Pézenas, après avoir vu aux actualités télévisées la manière dont on traitait l’info depuis quelques années, me revient sans cesse à l’esprit. Heureusement que je lis autre chose que les médias "mainstream" ! Et qu’à Pézenas, au cinéma, j’ai eu l’occasion de voir des films qui, même violents, proposaient en général une réflexion sur l’humanité, en montrant bien que notre humanisme occidental est à relativiser, et n’est pas, ne peut pas être aussi universel qu’il le prétend.

Donc le festival de Pézenas était consacré aux cinématographies brésilienne et portugaise. Point commun, la langue, mais que de différences ! Au Brésil, pays immense, neuf et très inégalitaire (racisme omniprésent), le cinéma propose des images de grands espaces, de terres arides, mais aussi de mégalopoles. Le Portugal, petit pays européen, est plus figé dans son passé colonial et fasciste, puis entré dans l’Europe, et tente au cinéma de concilier tout cela. Dans l’ensemble, beaucoup de très bons films, parfois excellents, toujours intéressants.

Parmi les films brésiliens, je recommande :

* La parole donnée (Palme d’or à Cannes en 1962) d’Anselmo Duarte : un pauvre paysan a fait le vœu de porter une lourde croix à pied jusque dans l’église de Sainte Barbara si son âne malade se rétablissait. Mais le curé refuse de le laisser entrer avec sa croix dans l’église. Un film splendide dans la lignée du néo-réalisme italien.

 

* Avril brisé (2001, d’après le grand romancier albanais IsmaIl Kadaré), de Walter Salles : la tragédie des vendettas familiales, un homme est chargé de venger la mort de son frère. Bouleversant.

* Carandiru, d’Hector Babenco (2003) : la plus grande prison du Brésil, une violence endémique. Un médecin proposer un programme de prévention contre le Sida. Mais la situation est explosive et les détenus déclenchent une mutinerie écrasée par l’armée. Un film rageur.

* Cinéma, aspirines et vautours, de Marcelo Gomes (2004) : en 1942, un jeune Allemand fuyant le nazisme et un paysan fuyant la sécheresse se rencontrent. Un voyage initiatique et une belle amitié.

* Casa grande, de Fellipe Barbosa (2014) : confrontation des classes sociales. Un jeune ado bourgeois découvre la misère et l’hypocrisie sociale. Très intéressant.

* Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles (2019) : de riches Américains convoitent des terres dans le Nordeste pour en chasser les paysans. Les villageois s’organisent pour leur résister. Fulgurant.


Pour les films portugais, sont à voir :

* Les vertes années, de Paulo Rocha (1963) : Julio débarque de sa campagne pour devenir cordonnier chez son oncle. Il rencontre Ilda, une jeune femme, ils sont amoureux. L’arrivée dans l’âge adulte dans un monde très dur. Beau film de la "Nouvelle vague" portugaise. 

 

* La vengeance d’une femme, (2011, d’après une nouvelle de Barbey d’Aurevilly) : adaptation magnifique de la nouvelle extraite du recueil Les diaboliques. D’un esthétisme qui rappelle Visconti et Oliveira. Une histoire très sombre pour un régal de la vue.

* Volta a terra, de João Pedro Plácido (2015) : le fond de la campagne traditionnelle, un village où l’on vit en autarcie d’une agriculture de subsistance alimentaire. Le héros est un jeune vacher qui tente de se construire et rêve d’amour. Un film fait d’impressions en demi-teinte dans des paysages très beaux.

* Saint Georges, de Marco Martins (2016) : Jorge, placé dans des conditions familiales difficiles, est recruté par une agence de recouvrement de dettes impayées (aux méthodes terribles), tout en s’entraînant pour des matches de boxe. La mal social dans toute sa splendeur dans un film très noir.

* Rage, de Sérgio Tréfaut (2018) : le Portugal des années 50, la tension entre paysans pauvres, quasi serfs et l’oligarchie terrienne qui les asservit. Dans un noir et blanc très pur, la dénonciation de la misère et de l’inégalité (c’est peu dire) sociale. Superbe.



Concernant le reste du programme (films européens récents ou inédits), j’ai bien aimé :

* Ceux qui nous restent, d’Abraham Cohen (France, 2017) : la lutte des salariés du cinéma d’art et d’essai Le Méliès, à Montreuil, pour sauvegarder le cinéma. Un docu plein d’intérêt pour les cinéphiles.


* La tendresse, de Marion Hänsel, (Belgique, 2013) : Olivier Gourmet et Marilyne Canto transcendent ce beau film. Un couple belge séparé est réuni quelques jours pour récupérer leur fils gravement blessé en faisant du ski. Avec la superbe chanson éponyme de Bourvil sur le générique de fin. Film qui fait du bien.

* Les femmes du pavillon J, de Mohamed Natif (Maroc, 2022) : dans un quartier psychiatrique où sont enfermées des femmes, nous suivons le quotidien de quatre d’entre elles, entre rires, pleurs et envie de s’évader. La société marocaine vue sous un certain angle. Superbe, devrait sortir bientôt.


                                                        centre de Pézenas

Et puis, on ne se lasse pas d’errer dans Pézenas, petite ville aux rues étroites du centre ville, aux très belles maisons du XVII et XVIIIème siècles, au marché magnifique, aux petits musées consacrés à l’enfant du pays Bobby Lapointe ou à Molière qui y a débuté avec sa troupe avant de rejoindre Paris. Les gens sont simples, accueillants, prompts à papoter, tout ce que j’aime quand je me déplace… Et puis un temps agréable, alors que j’avais quitté Bordeaux sous les nuages et la pluie pendant quatre jours de suite. Et revoir quelques membres du groupe de Venise. Que du bonheur !

 

                                            mon gîte à Pézenas, à côté du Théâtre Molière


dimanche 13 mars 2022

13 mars 2022 : la chanson de mois : Isabelle Aubret / Jean Ferrat

 

Peut-être que la voix, c’est l’âme ? Je n’en sais rien – mais ce que je sais, c’est qu’il y a un charme dans la chanson, un sortilège unique.

C’est celui d’enchanter, justement.

(Annkris)


Et voici la chanson du mois, de Jean Ferrat, chantée par Isabelle Aubret.



                Deux enfants au soleil


La mer sans arrêt roulait ses galets

Les cheveux défaits, ils se regardaient

Dans l'odeur des pins, du sable et du thym

Qui baignait la plage

Ils se regardaient, tous deux sans parler

Comme s'ils buvaient l'eau de leurs visages


Et c'était comme si tout recommençait

La même innocence les faisait trembler

Devant le merveilleux

Le miraculeux voyage de l'amour


Dehors ils ont passé la nuit
L'un contre l'autre ils ont dormi
La mer longtemps les a bercés
Et quand ils se sont éveillés
C'était comme s'ils venaient au monde
Dans le premier matin du monde


La mer sans arrêt roulait ses galets
Quand ils ont couru dans l'eau les pieds nus
À l'ombre des pins se sont pris la main
Et sans se défendre
Sont tombés dans l'eau comme deux oiseaux
Sous le baiser chaud de leurs bouches tendres


Et c'était comme si tout recommençait
La vie, l'espérance et la liberté
Avec le merveilleux
Le miraculeux voyage de l'amour

(Paroliers : Edith Marie Louise Delecluse / Jean Tenenbaum)

 

version Isabelle Aubret : 

https://www.youtube.com/watch?v=GyHrLGGKrLQ 


version Jean Ferrat : 

 https://www.youtube.com/watch?v=xUZSaL1A9TAersin