Parfois en voyage, je me laisse en arrière.
Je ne suis pas sûr à qui m’en tenir,
je me cours après pour ne pas me manquer,
je vis mon écho et pourtant je m’effraie
quand je me quitte à l’improviste, disparais à la fin.
(Peter Härtling, in Odeur de feu : 17 poètes d’Allemagne, trad. Rüdiger Fischer, En forêt, 2008)
Ce qui m'a le plus frappé dans ces vacances en Normandie puis dans le Sud-est, fut sans doute, comme Peter Härtling, cette impression de me quitter, de ne pas voir ce que j'espérais, car la canicule qui sévissait partout nous laissait en arrière, nous vaguions dans des paysages invraisemblables, des prairies sans herbe et sans vaches. Il est vrai qu'on m'a appris là-bas que ces vaches invisibles sont désormais sans cornes ! Imagine-t-on des éléphants sans trompe, des girafes (ou des hérons) sans long cou, des zèbres (ou des tigres) sans rayures ? Vive les bêtes sauvages qui, pour l'instant, sont encore vraies, peu corrompues par notre prétendue civilisation et qui nous donnent envie de redevenir barbares et de leur ressembler.
Aussi, comme poème de ce mois, j'ai choisi La vache, poème peu connu de Vuctor Hugo. L'âne, long poème philosophique, était trop long.
Il faut aller vers les vaches exotiques pour trouver encore
ces longues cornes qui nous fascinaient enfant
La vache
Un vieillard vient s’asseoir sur le seuil attiédi,
Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges,
Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges
Écoutent les chansons du gardien du réveil,
Du beau coq vernissé qui reluit au soleil,
Une vache était là, tout à l’heure arrêtée.
Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée,
Douce comme une biche avec ses jeunes faons,
Elle avait sous le ventre un beau groupe d’enfants,
D’enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles
Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles,
Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant
D’autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant,
Dérobant sans pitié quelque laitière absente,
Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante
Et sous leurs doigts pressant le lait pas mille trous,
Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux.
Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine,
Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine
Son beau flanc plus ombré qu’un flanc de léopard,
Distraite, regardait vaguement quelque part.
Ainsi, Nature ! abri de toute créature !
O mère universelle ! indulgente Nature !
Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels,
Cherchant l’ombre et le lait sous tes flancs éternels,
Pendus de toutes parts à ta forte mamelle !
Et tandis qu’affamés, avec des cris vainqueurs,
A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs,
Pour en faire plus tard notre sang et nos âme,
Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme,
Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu,
Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu !
Victor Hugo, Les voix intérieures, 1837

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