L’âge décape bien des croyances. C’est même une partie majeure de ce que l’on appelle le dépouillement. Chaque journée apporte sa propre nuance au dépouillement. On ne doit pas s’en attrister, la joie est ailleurs.
(Jocelyne François, Car vous ne savez ni le jour, ni l’heure, Journal 2008-2018, Les Moments littéraires, 2022)
Je suis bon public : un film de plus de trois heures et des poussières ne me gêne pas (sinon quand le film est boursouflé comme le Ben Hur de William Wyler) et parfois j'y prends un plaisir intense, comme quand je fais un rêve lumineux. C'est le cas de Soudain, mon meilleur film de l'année, qui m'a profondément touché et qui fut d'ailleurs longuement applaudi, ce qui est rare en salle de cinéma (sauf dans les festivals). Les actrices qui jouent les deux magnifiques héroïnes ont obtenu le prix d'interprétation ex-æquo, car on ne peut les dissocier l'une de l'autre..
Le cinéaste japonais Ryūsuke Hamaguchi a superbement réussi son passage en France en filmant cet Ehpad où la directrice Marie-Lou (Virginie Effira) essaie de mettre en œuvre avec son personnel et les résidents le concept d'humanitude (https://fr.wikipedia.org/wiki/Humanitude). Le film fait une large part au silence, car les résidents d'Ehpad ne sont pas bavards, certains ne parlant pas du tout. Donc, on entre ici de plain-pied avec les vieillards. Mais le film fait la part belle aussi avec les différences culturelles et à la rencontre avec le Japon. En allant un soir au théâtre, Marie-Lou fait connaissance de Mari, une metteuse en scène japonaise en représentation à Paris (Tao Okamoto) et ce sera un coup de foudre amical qui va réunir les deux femmes. Mari cache sous son éternel entrain qu’elle se sait condamnée à brève échéance par la maladie. Marie-Lou, elle, veut faire de l’accompagnement humain, au niveau supérieur : prendre en compte des personnes plutôt que de simples personnes âgées et donc accorder le temps, de l’attention et de la considération à chacun.e d'entre eux, ce qui est plus difficile que de leur imposer un management froid et technique largement inhumain. Elle se veut donc à mille lieues des méthodes technocratiques de notre monde libéral. Ce projet a des résonance fortes avec la scénographe japonaise, qui travaille aux frontières entre les problèmes mentaux et la prétendue normalité avec son comédien Goro Kiyomiya qui a amené avec lui à Paris son petit-fils autiste.
Inutile de dire que pour moi, qui fréquente des personnages âgées depuis longtemps, en les accompagnant jusqu'à la mort, qui fait du bénévolat en Ehpad depuis quelques années, qui, de plus participe à des groupes de gens qui ont eu affaire à la psychiatrie et sont largement exclus de la société, et qui fréquente aussi des migrants et des SDF, ce film ma parlé et même m'a bouleversé. Oui, ne plus traiter les résidents comme de simples patients quand ce n'est pas comme des légumes, favoriser leurs restes d'autonomie (la scène magnifique dans le film, où ils/elles se massent mutuellement les pieds et finissent par former un groupe vautré par terre et riant, témoigne de ce souci), non seulement rend la dignité aux résidents, mais rend aussi leur humanité aux soignants. Et je me suis aperçu que, dans ma vie personnelle, je pratiquais l'humanitude sans le savoir depuis longtemps.
C'est un film sublime. Pour moi, le plus beau de l'année, et pourtant j'en ai vu beaucoup, de beaux films !

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