Angéline avait trois secrets : elle savait ce qu’elle voulait, elle avait compris ce qui était possible (c’est-à-dire que qui ne l’est pas) et aussi ce qui se fait avec profit. Cela faisait beaucoup de sagesse.
(Alice Ferney, Grâce et dénuement, Actes sud, 1997)
Il y a des jours comme ça, où on commence à lire un livre et où on se dit : "je vais prendre le temps, je sens que ce qui est écrit me touche profondément, je vais savourer, je vais m'en mettre plein la tête, inutile de me presser !" Surtout quand le livre n'est pas très long. C'est ainsi que j'ai mis huit jours pour lire le roman d'Alice Ferney, Grâce et dénuement. Certes, ce n'est pas un roman d'action ou, si action il y a, elle este toute intérieure. C'est la rencontre entre deux mondes, celui d'Esther, bibliothécaire, trois enfants, mariée à un architecte, et d'un campement de gitans installés illégalement sur le terrain vague d'une veille institutrice en retraite qui ne souhaite pas porter plainte pour qu'ils soient expulsés de la commune.
La famille gitane comprend la grand-mère, Angéline, ses cinq fils, leurs familles et les petits-enfants. Tous vivent difficilement, sans eau, sans électricité, sans chauffage, dans des caravanes délabrées, mangent peu, mais ils sont libres. Les hommes vivent en vendant de la ferraille, mais aussi de menus larcins. La bibliothécaire débarque un jour, apporte des livres pour enfants et attire les enfants (c'est pour eux la fête à chaque fois) par des lectures d'histoires à haute voix. Elle revient toutes les semaines. Peu à peu, elle apprivoise ses auditeurs (et c'est réciproque) et bientôt parle aussi avec la grand-mère et les femmes, à qui il arrive aussi d'écouter de temps en temps. Elle pousse l'aînée des petites-filles à se faire inscrire à l'école du village, comme ils y auraient tous droit.
Mais l'institutrice meurt, les héritiers cherchent à faire expulser les gitans (et la mairie va s'y employer) pour pouvoir vendre et se partager l'héritage. Angéline meurt à son tour, philosophiquement : "On est comme les animaux, dit-elle, si on fait attention, on peut sentir quand c’est le moment de partir". Et la famille doit partir, chassée par les forces de l'ordre. Esther va essayer de continuer à les voir, et de se battre contre leur misère, leur analphabétisme, car elle a aimé la chaleur humaine qui sourdait de ce groupe un peu brut, voire brutal, mais qui, au fil des jours, se révélait si attachant.
Je n'avais jamais lu de romans de cette autrice, mais celui-ci, un peu touffu, mérite qu'on s'y attarde pour peu qu'on soit adepte d'aimer l'humanité dans toute sa diversité : les enfants, les vieux, les femmes, les hommes, même s'ils sont très différents de nous, par l'âge, les mœurs, la religion, les handicaps, les activités, les caractères, etc... C'est à quoi je m'emploie tous les jours, appliquant à la lettre les derniers mots de Claire : "Tu continueras à faire ce qu'on a toujours fait : aimer les autres, les secourir si besoin est, donner de ton savoir-être, de ton savoir-faire et de ta bienveillance, et ce sera comme si je t'accompagnais encore et toujours", une charte d'humanitude, en quelque sorte.

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