mercredi 15 septembre 2021

15.09.2021 : Venise 2021-1, une année pas comme les autres

 

Ulysse […] n’est guère obsédé par cette ritournelle du XXIe siècle : "Le monde change ! Il faut l’accepter !" Dans la pensée antique, on ne s’inflige pas ce pensum formulé par Hannah Arendt : "la dégradation obligatoire d’être de son temps".

(Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Éd. Des Équateurs, 2018)


place San Marco : pas de Chinois, de Japonais ni d'Américains ou de Russes, au grand désespoir des marchands
 

Le séjour à Venise cette année a été très différent des années précédentes. Jusqu’à un mois avant le départ, nous n’étions même pas sûrs d’y aller. Il fallait remplir des tas de papiers sur internet : certificat de traçabilité (EU Digital Passenger Location Form : heureusement que Mathieu a été là pour m’aider), autorisation d’entrer en Italie, attestation pour rentrer en France, tous documents rigoureusement inutiles puisqu’ils n’ont été demandés ni aux aéroports de Roissy (lieu du départ), de Venise (lieu d’arrivée et de départ d’Italie), de Bordeaux (lieu de retour an France). 

                                                        L'île San Giorgio, au fond, vue de San Marco
 

Après tout, moi aussi, je vais devenir aussi paranoïaque que nos dirigeants : je rends grâce à tous ces fonctionnaires d’aéroport de n’avoir vérifié que le passe sanitaire et d’avoir laissé tomber tous les autres documents. Ils ont autre chose à faire !!! Et tant mieux pour nous… Même si ce que je dis va donner du grain à moudre à tous les fanatiques du flicage complet. Heureusement que derrière tous ces agents chargés du contrôle, il y des humains, et pas des machines.

                                                                        Un canal

Bref, je suis arrivé entier à Venise, où le fameux passe n’était obligatoire que dans l’hôtel, les transports en commun (et pas les gondoles !), les lieux à visiter (y compris la Biennale d’architecture), les cinémas et théâtres (mais le théâtre Goldoni était fermé : pas de commedia dell’arte cette année, tant pis pour moi). En revanche, dans la rue, le port du masque (féminin en italien : la mascherina) restait facultatif, tant mieux. Car, comme on marche beaucoup à Venise, on grimpe beaucoup d’escaliers (pour franchir les ponts sur les fréquents canaux), ça nous a permis de respirer librement.

                                                                un campo presque vide tôt le matin

Mais les ennuis numériques ne faisaient que commencer : cinq jours avant le départ, nous avions reçu des organisateurs de la Mostra une injonction de nous inscrire sur le site boxol.it, pour procéder à la réservation de places de cinéma à faire dans les 72 heures qui précéderaient la projection choisie. J’avais emporté pour ce faire mon petit ordinateur ultra portable (ancêtre de la tablette actuelle) puisque je reste encore aujourd’hui (jusqu’à quand ?) réticent à l’usage du smartphone, dont on devient vite esclave. Je n’ai cependant pas réussi à faire la moindre réservation. Et je n’ai pas été le seul ! Même les usagers assidus de cet engin ont été plusieurs à y renoncer, après avoir passé des heures à essayer. Et le mur du Lido destiné à donner nos impressions sur les films a été intégralement rempli (m’a-t-on dit, car je ne suis pas allé vérifier) de mots durs et d’insultes pour les concepteurs du logiciel.

                                                                        le linge qui sèche aux fenêtres
 
Contrairement à la plupart de mes contemporains, je ne pars pas en vacances pour avoir les yeux et l’esprit obnubilés par un écran ou pour être stressé. Sagement, dès le début, je me suis dit : « tant pis, je me passerai de cinéma, il y a plein de choses à voir à Venise ». Comme j’aime beaucoup l’opéra, dès le repas collectif du premier jour (nous n’étions que trois hommes dans notre groupe de 20) et que m’étant renseigné, j’avais appris qu’on donnait dans une église de Dorsoduro le petit (durée une heure) opéra baroque de Purcell, Didon et Énée, j’ai demandé qui voulait le voir, et cinq personnes se sont décidées. Le lendemain vendredi je me suis rendu dans cette église, le guichet ouvrait à 11 h du matin, et j’ai pris notre billet collectif, obtenant un rabais de 7 € par personne sur les tarifs proposés par internet regardés avant de partir ! Nous y sommes allés le samedi soir ; ça nous a enchantés (je me suis dit que mon amie anglaise, qui nous avait fait chanter du Purcell à la chorale, aurait été ravie).
 

                                                                                Didon et sa suivante
 

Je suis allé aussi à un concert Vivaldi, et pour changer des Quatre saisons, si souvent déjà entendues à Venise, j’ai choisi une soirée concertos, où il y eut, en plus de ceux du musicien vénitien, une sonate guillerette de Rossini et un excellent concerto de Mendelssohn. J’ai énormément marché en ville. Et finalement une des dames du groupe, Christine, m’a dit : « on peut contourner l’histoire des réservations et voir des films, en allant au cinéma (trois salles) près de l’hôtel, ils y projettent des films du festival, et c’est très simple ». Elle m’a demandé de l’accompagner dès le samedi 4 septembre. C’était en effet très simple : seul inconvénient, notre accréditation ne servait à rien, on devait payer à chaque séance. Ce qui fait que j’ai payé le festival en double. Comme j’ai fait des excursions avec Christine j’ai raté, le mardi suivant, la projection de L’événement, le film français qui a obtenu le Lion d’or. Nous étions en excursion à l’île San Giorgio et, à l’heure dite, en train de manger au restaurant.

                                                                         la petite rue de mon hôtel

Heureusement qu’il ne fallait pas réserver pour tout ! Donc j’ai passé dix jours frais et dispos, sans avoir les inconvénients des forcenés qui ont voulu faire usage de leur accréditation. Parfois, ils arrivaient pleins d’espoir après avoir, croyaient-ils, réussi parfaitement leur réservation, et ils se retrouvaient le bec dans l’eau, car ils avaient dû faire une fausse manœuvre : il ne leur restait plus, pour se consoler, qu’à aller se baigner sur la très belle plage du Lido, et encore fallait-il là aussi montrer patte blanche ! Ou bien, leur siège se trouvait dans la zone plate de la grande salle du Palabiennale, avec des têtes devant eux qui les empêchaient de lire les sous-titres.

                                                                        ma chambre à l'heure de la sieste

Tandis que nous, dans notre cinéma à cinq minutes à pied de l’hôtel, nous pouvions nous balader entre deux films dans le quartier du Rialto ou dans des endroits peu courus, ou bien en début d’après-midi, faire un petit roupillon dans notre chambre d’hôtel, avant de voir un autre film ou de partir dans des visites de Venise. Un couple de Rochelais, que je vois à Venise depuis 2011, a même décidé de revisiter Venise de fond en comble et de ne voir aucun film, sauf les projections gratuites en plein air et en soirée à l’autre bout de l’île principale, avec l’inconvénient de n’avoir pas de sous-titres, car destinées aux Italiens. Je ne suis pas sûr qu’ils reviendront, comme moi d’ailleurs, si le numérique s’impose comme cette année !

À suivre...


mardi 14 septembre 2021

14.09.2021 : le poème du mois, Philippe Mathy

 

Un matin neuf comme le monde

(Jean Marcenac, Le cavalier de coupe, Gallimard, 1945)


  Je songe aux petits matins de Venise, avant les petits déjeuners à l’hôtel qui débutaient à 7 h 30 ; et où, levé à six heures parfois, j’allais d’abord faire un tour dehors dans les rues presque vides, en tout cas de touristes. Comme Venise est beaucoup plus à l’est que la France, le soleil se levait plus tôt, il faisait déjà jour, alors qu'à la même heurt je me retrouve ici encore dans la nuit !


 

Je vous propose en poème du mois, un extrait de Un automne au creux des bras, de Philippe Mathy, poète belge (éditions L’herbe qui tremble, 2019), en souvenir de mon long séjour en Poitou (1989-2011) et de ma randonnée de cyclo-lecteur dans le Marais à l’automne qui suivi la mort de Claire.


            MARAIS POITEVIN


La barque descend la conche

glisse sur le silence


Solitaire la rame

mélange l’eau

mêle des reflets qui s’évadent


Si les frênes têtards

secouaient leurs bras nus

pour agiter le ciel

le miroir où nous allons

parlerait en mots de soleil

trancherait de rires

nos visages

dans la clarté retrouvée

d’une vase qui se pose


 

lundi 13 septembre 2021

13.09.2021 : prisonniers palestiniens et autres

 


Je comptais les jours écoulés, je faisais des additions, des soustractions, des calculs, et je pensais aux années qu’ils allaient me voler.

(Eduardo Galeano, La chanson que nous chantons, trad. Régine Mellac et Annie Morvan, Albin Michel, 1977)



À peine rentré de Venise, et avant d’entamer mes comptes rendus, voici que je reçois ce communiqué de l’Association France-Palestine, dont je suis adhérent.

* * *

L’évasion des prisonniers palestiniens : un acte de résistance, l’exigence d’une protection internationale

https://www.france-palestine.org/

 


 

L’évasion d’un prisonnier politique, comme celle d’un prisonnier de guerre, est un acte de résistance qui force le respect.

Les prisonniers palestiniens sont des prisonniers politiques, détenus par Israël en tant que puissance occupante, suivant les lois et les tribunaux militaires de l’occupation ; leur détention sur le territoire israélien est d’ailleurs contraire à la convention de Genève.

L’AFPS salue le courage des six prisonniers palestiniens qui se sont évadés de la sinistre prison de Gilboa ; l’enthousiasme unanime que leur évasion a soulevé dans toute la Palestine accompagne la réaffirmation de la dignité et de la combativité du peuple palestinien.

Quatre d’entre eux ont été repris par les forces de répression israéliennes. Ils sont maintenus au secret et ne peuvent pas rencontrer leurs avocats. Nous craignons qu’ils ne soient soumis à des tortures de la part des forces militaires et policières israéliennes qui en sont coutumières.

Les autres prisonniers subissent d’inadmissibles punitions collectives, notamment des déplacements massifs entre les prisons, la limitation drastique des contacts et la suspension des visites familiales et de celles de leurs avocats.

Des membres des familles des évadés ont été arrêtés et soumis à la pression des services de renseignement. Des check-points ont été dressés partout en Palestine, et la ville de Jénine a été bouclée par l’armée israélienne.

Les prisonniers politiques palestiniens doivent être protégés des risques de torture et de vengeance de la part des forces de répression israéliennes. Les punitions collectives et mesures de rétorsion, contre les prisonniers politiques et contre la population palestinienne, doivent être immédiatement levées. L’AFPS demande à la France, à l’Union européenne, aux organismes internationaux de protection des prisonniers dont le Comité International de la Croix Rouge (CICR), d’intervenir dans ce but, immédiatement et énergiquement, auprès des autorités israéliennes. Elle soutient l’appel que les ONG palestiniennes ont adressé dans ce sens aux rapporteurs de l’ONU et au CICR.

L’AFPS est pleinement engagée, aux côtés du peuple palestinien, dans la lutte essentielle pour la libération de tous les prisonniers palestiniens détenus par Israël, et pour la fin du régime d’occupation et d’apartheid qui permet leur détention. C’est une condition essentielle à toute démarche positive et sincère vers la paix.

Le Bureau national de l’AFPS,
le 13 septembre 2021

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Eh bien, la paix n’est pas pour demain : "Ils veulent briser ma conscience. C’est pour cela qu’ils m’ont amené ici", écrivait aussi Eduardo Galeano. Inutile de tergiverser ; j’ai déjà dû écrire plusieurs fois dans ce blog : « Hitler a gagné la guerre », voulant exprimer par là que la plupart des pays appliquent rigoureusement la règle des briseurs de conscience que furent les nazis. Israël n’y échappe pas, hélas.

Mais la France de nos gouvernants non plus : nous avons ici un des plus anciens prisonniers politiques du monde, 37 ans de prison, libérable depuis vingt ans déjà, et maintenu en prison principalement parce qu’on n’a pas réussi à briser sa conscience ! Honte sur nous qui, par notre silence, acceptons ça...