samedi 8 décembre 2007

6 décembre 2007 : De Sica et la bicyclette

Jeudi dernier, je suis allé voir Le jardin des Finzi Contini, avec Jeanne, l’ancienne directrice de la Bibliothèque municipale de Poitiers. Elle avait lu autrefois le livre de Giorgio Bassani et en avait gardé un souvenir suffisamment vif pour voir ce que Vittorio De Sica, l’immortel réalisateur du Voleur de bicyclette, avait pu en tirer.



Nous sommes sortis ravis du cinéma. Le film, datant de 1970, un des derniers donc de l'illustre cinéaste, à une époque où la critique le boudait, est ressorti en copie neuve cette année, et était projeté en prélude aux Rencontres Henri Langlois, Festival international des écoles de cinéma de Poitiers. Outre la discrétion et les nuances avec lesquelles Vittorio De Sica aborde la question peu connue (en France) de la montée de l'antisémitisme dans l'Italie de 1938, la finesse de touche dans la présentation des personnages, la luninosité des couleurs, l'élégance du jeu des acteurs, j'ai été séduit par la place centrale qu'occupe la bicyclette dans le film. Et, accessoirement, du livre et des bibliothèques...
Sans doute sommes-nous avant-guerre au début du film, puis pendant la guerre ensuite. L’automobile n’a pas encore acquis la place centrale qu’elle a aujourd’hui dans nos cités. Mais le bonheur de voir toute cette jeunesse effectuer la plupart de ses déplacements à vélo, et accessoirement à pied ou en train ! Peut-on dire que la tragédie vient ici de l’usage de la voiture ? Puisque c’est effectivement en automobile que les policiers viennent arrêter les familles et les transférer en prison, avant peut-être de les envoyer vers les camps d’extermination…
Et c’est le moment de se souvenir que De Sica, inventeur avec Rossellini du néo-réalisme, souligne avec sensibilité que dans les périodes troubles, personne n’est à l’abri de la tragédie. Qu’il s’agisse ici de familles patriciennes ou bourgeoises, mais juives, ou dans le justement fameux Voleur de bicyclette, des chômeurs de l’après-guerre. Dans les deux cas, le drame naît avec la perte d’identité et d’estime de soi : comment peut-on encore être soi quand on devient des citoyens de seconde zone ou un laissé-pour-compte du travail ? Et la bicyclette, très présente, joue un rôle de lien social que ne peut pas remplacer l’automobile.
Et si le réalisme, aujourd’hui, était d’utiliser plus ordinairement le vélo ? Si oui, nous allons vers un nouveau néo-réalisme… Que j’appelle de tous mes vœux ! N'est-ce pas pourquoi, chaque fois que je le peux, je vais au cinéma... à bicyclette !

jeudi 29 novembre 2007

29 novembre 2007 : Et qui est mon prochain ?



Photo Bernard Liégeois

Voilà, c'est fait. Je pensais bien un jour proposer des lectures dans une enceinte religieuse.
Le temple de l'église réformée de Poitiers a bien voulu m'accueillir le vendredi 23 novembre dernier !
Je me suis demandé un peu quelles lectures y faire. Je me suis souvenu de ce petit album que j'avais eu, enfant, et qui donnait l'intégralité de la parabole du bon Samaritain :


Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands, qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups, et s'en allèrent, le laissant à demi mort. Un sacrificateur, qui par hasard descendait par le même chemin, ayant vu cet homme, passa outre. Un Lévite, qui arriva aussi dans ce lieu, l'ayant vu, passa outre. Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu'il le vit. Il s'approcha, et banda ses plaies, en y versant de l'huile et du vin ; puis il le mit sur sa propre monture, le conduisit à une hôtellerie, et prit soin de lui. Le lendemain, il tira deux deniers, les donna à l'hôte, et dit : "Aie soin de lui, et ce que tu dépenseras de plus, je te le rendrai à mon retour." 
Enfant, c'est un texte qui m'a énormément marqué, au point que des années après, je le connais toujours pratiquement par cœur. J'ai pu constater que c'est loin d'être le cas, voire même qu'on ne comprend pas le sens de cette parabole, ce qui en dit long sur l'état de déchristianisation de notre société actuelle. Pourtant, ce ne sont pas les prochains potentiels qui manquent aujourd'hui : les étrangers, les sdf, les malades, les prisonniers, les vieux, les esseulés ou même les enfants livrés à eux-mêmes... Pour reprendre les termes de Dostoïevski, tous les humiliés et les offensés...
Le tout était de trouver des textes littéraires se rapportant à ce thème. Or, je venais de découvrir une des rares nouvelles optimistes de Maupassant, Le papa de Simon (in La maison Tellier), et j'avais en mains deux nouvelles inédites, de Georges Bonnet, Je n'aurais pas aimé qu'il dise merci, et de Michel Baglin, Noël au bout du quai, qui, toutes trois, rapportent une action comparable à celle du bon Samaritain !
Michel Baglin, je le connais depuis Auch, donc dans les années 70. C'était alors un jeune poète, qui débutait à La Dépêche du midi, où il exerce toujours, tout en publiant régulièrement poèmes et nouvelles. Son dernier texte, Les pas contés, carnets de Cerdagne, vient de paraître aux éditions Rhubarbe, dans la collection Chemins d'écriture. C'est un écrivain discret et fin.
Georges Bonnet, 88 ans, lui, est poitevin. Après une longue carrière de professeur d'éducation physique, ce grand lecteur s'est mis à écrire des poèmes, puis des proses. Ses deux derniers livres parus, le roman Les yeux des chiens ont toujours soif (Ed. le Temps qu'il fait), et les poèmes Un ciel à hauteur d'homme (Ed. L'escampette), sont exceptionnels de simplicité et d'humanité. C'est devenu un ami à qui je rends régulièrement visite, et qui m'a confié ses derniers manuscrits. Il m'a fait l'honneur de venir assister à la lecture.
Ces deux écrivains vivants étaient là en bonne compagnie, puisque, outre Maupassant, j'avais sélectionné des poèmes de Victor Hugo, Après la bataille et Les pauvres gens (dont je n'ai lu que la partie finale), qui nous montrent aussi des gestes de bons samaritains, accomplis par le général Hugo et par un couple de pêcheurs.
Une trentaine de personnes ont assisté à la lecture, quelques amis et connaissances, quelques protestants, et des inconnus, peut-être attirés par l'article que j'avais fait paraître dans le journal.
Nous avons terminé sur une chanson de Rezvani, Je ne suis fils de personne, tout à fait appropriée au thème - car qui est notre prochain, sinon le fils de personne ? - que Claire a chantée, et que j'ai accompagnée au refrain.

Je ne suis fils de personne,
Je ne suis d’aucun pays,
Je me réclame des hommes
Qui aiment la terre comme un fruit...

Rezvani


Photo Bernard Liégeois

Et j'achèverai par cette citation d'un des textes que je lis dans mon programme "voyage" :
Se dire à soi-même : "il fait beau dans mon coeur chaque jour de ma vie." Le dire aux autres. Et vogue la vie.

(Abdourahman A. Waberi Rift, routes, rails, Gallimard, 2000)

mardi 23 octobre 2007

23 octobre 2007 : Coucou, me revoilou !

De fait, me revoilà.
Après plusieurs mois de repos - très relatif, car je n'ai pas cessé de faire de vélo, dans la Vienne bien entendu, mais aussi en Bretagne le long du canal de Nantes à Brest, de Châteaulin à Malestroit, d'engranger des lectures, de lire à haute voix, en famille, à la Maison d'arrêt ou en public - je vais reprendre mon journal, au fur et à mesure de l'avancée du projet 2008 : cette fois, j'envisage de parcourir le sud et le sud-est, du Gers à la Savoie, probablement plus de 1500 km.
J'ai lancé quelques appels à des bibliothèques, sans grand résultat, faut bien dire. Je me rends compte que ça se fera plus par connaissances, bibliothécaires connus, famille, amis, que par un appel dans le désert. Ou bien on ne lit pas les courriers que j'ai envoyés, ou bien on ne sait plus écrire, puisque je n'ai guère de réponse, même par mél, ou bien on n'est pas intéressé par une animation gratuite, ou bien on a de mauvais échos de mes prestations du printemps dernier ! Tout est possible, il va donc falloir que je prenne mon bâton de pélerin, c'est-à-dire le téléphone, que je n'aime pas trop, avouons... Je préfèrerais être appelé, plutôt que de quémander une réponse !
Bon, on verra bien, nous ne sommes que fin octobre. L'an dernier, j'avais fait mes démarchages en janvier seulement, j'ai donc un peu d'avance.
La Bibliothèque départementale du Gers doit m'organiser ma semaine de départ, fixée du 24 au 29 mars... Dans l'Hérault et dans le Gard, j'ai des contacts avérés, des dates à fixer.
A l'occasion de Lire en fête, j'ai été invité à Auch récemment pour fêter Marius Noguès, le paysan-écrivain sur qui j'avais écrit une conférence en 1975 pour l'Association des amis de la Bibliothèque centrale de prêt. Ce texte a été publié deux fois, en préface à Grand guignol à la campagne, la nouvelle oeuvre que Marius venait d'écrire et dont il m'avait confié le manuscrit, puis dans le Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers. Ce fut en fait mon premier texte publié.
J'ai retrouvé avec plaisir Marius, à peine marqué par les ans, 88 ans tout de même, toujours aussi féroce dans sa dénonciation de l'industrialisation de la campagne. J'en ai profité pour relire ses textes, qui n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur charme, de leur poésie aussi ; j'étais enchanté.
Et j'ai revu aussi mes anciennes collègues, dont deux encore sont en activité, et qui m'avaient retrouvé grâce à mon site, retrouvailles chaleureuses, on a discuté "boutique", bien que j'ai un peu perdu pied depuis deux ans de retraite. Et l'ancien conducteur du bibliobus (74 ans), à qui me liait une sorte de fraternité semblable à celle des poilus : nos tranchées à nous, c'était les tournées de bibliobus, dont il faudra peut-être que j'écrive l'épopée un jour ! Il ne connaissait rien aux livres, mais a vite appris le classement, les différents genres de livres, et j'ai toujours été fier de lui. Pendant qu'on roulait, on discutait jardinage, campagne, oiseaux, chasse, vélo (il avait été coureur cycliste dans une vie antérieure), famille, ou je le laissais tranquille pour qu'il soit attentif à la route. On formait une belle équipe, il m'a toujours regretté, me l'a de nouveau répété. Je crois qu'il pensait ne plus me revoir. J'étais ému, mais lui peut-être plus que moi !
Quand je disais que ce projet me faisait remonter le temps !