mardi 27 février 2024

27 février 2024 : Zo d'Axa (le livre du mois)

 

Vivre pour l'heure présente, hors le mirage des sociétés futures ; vivre et palper cette existence dans le plaisir hautain de la bataille sociale. C'est plus qu'un état d'esprit : c'est une manière d'être - et tout de suite.

(Zo d’Axa, L'En dehors, 1892)



Zo d’Axa (1864-1930) fut un publiciste libertaire, individualiste, anti état et antimilitariste, auteur de pamphlets et créateur de journaux indépendants tels que l’Endehors (1891-1893) et La feuille (1897-1899), qui lui valurent d’être emprisonné à Mazas et diverses prisons, d’être obligé de s’exiler (notamment à Londres, ville des proscrits, écrivains et artistes, où il connut Louise Michel et Georges Darien), en vertu des lois "scélérates" de la Troisième République. Inculpé d’association de malfaiteurs, alors qu’il ne faisait pourtant qu’écrire et soutenir les familles d’anarchistes emprisonnés. Autant dire tout de suite que le livre dont je vais parler est un formidable récit de voyage, un récit carcéral puissant et une réflexion sur la tyrannie de l’État et de ses filiales, la justice aux ordres et l’administration pénitentiaire. 

                                                    lithographie de Steinlein en couverture du livre

De Mazas à Jérusalem (titre de l’édition française de 1895) ou Le grand trimard (titre de l’édition belge publiée simultanément) est un récit autobiographique qui relate son emprisonnement d’un mois en 1892 (il y fut tenu longtemps au secret) et la période d’exil qui s’ensuivit, d’abord à Londres puis en voyage en Europe des Pays-Bas jusqu’en Turquie (dont la Palestine faisait partie alors), en passant par l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, la Grèce. C’est donc à la fois le récit de la prison et un récit de voyage où il ne garde pas les yeux dans sa poche, toujours poursuivi par les sbires de la police. Il finit par être rattrapé à Jaffa, encellulé au Consulat de France avant d’être rapatrié sur un paquebot où il est d’abord mis aux fers avant d’en être libéré par un commandant tout simplement humain. Mais il est de nouveau arrêté dès son arrivée et restera cette fois dix-huit mois en prison à Marseille, puis à Sainte-Pélagie jusqu’en 1894.

Personnage étonnant, Zo d’Axa ne se veut d’aucun parti : "Pas plus groupé dans l’anarchie qu’embrigadé chez les socialistes.Être l’homme affranchi, l’isolé chercheur d’au-delà ; mais non fasciné par un rêve. Avoir la fierté de s’affirmer, hors les écoles et les sectes : Endehors". C’est la raison pour laquelle il quitte Londres, en plein congrès socialiste international savoureusement raconté, et dans lequel il ne se reconnaît pas.

Quant à la prison, Zo d’Axa nous livre ses réflexions. Le fait est que peu de ses amis cherchent à venir le voir à Mazas, eux-mêmes incarcérés, ou en exil ou dans la clandestinité : "Elle est salutaire, la petite atteinte d’amour-propre qui vous révèle, en prison, qu’on est si vite oublié. C’est bien. On n’en sera que plus fort". Il évoque la manière dont les garde-chiourmes traitent les droits communs : "En cachette quelques paroles échangées avec les détenus de droit commun, les « auxiliaires » qui balaient nos escaliers. J’apprends de laides histoires et comment les gardiens, plutôt polis avec nous, sont de l’autre côté cruels. Tous les jours des vingtaines d’hommes au pain sec ; l’hiver il n’y a pas de calorifère et les cachots humides sévissent. On en sort perclus, rhumatisant, poitrinaire." Donc les injustices perdurent en prison aussi.

Il sait aussi que pour supporter la prison, il faut la force de ne pas se plaindre ni dramatiser : "On serait trop à plaindre, je crois, si l’on avait la romanesque tendance à dramatiser les choses." D’autant plus que le règlement, "odieux en lui-même, est aggravé dans la pratique par de mesquines cruautés (1)". Et puis, quand enfin on est libéré : "par une soirée tiède de mai, je reprenais place dans la vie. C’est beau le bruit de la rue, on ne l’entend pas généralement. C’est une harmonie forte et douce, où vibre l’activité jamais lasse, où l’amour chante." Et quand, à Jaffa, il tente de s’évader du Consulat français, où on le tient enfermé, le bonheur incroyable : "Je me regardais m’évader. Car c’est ainsi : le plus grand amusement de la vie reste celui qu’on s’offre à soi-même - pour ainsi dire en se dédoublant".

Réflexions aussi sur le voyage : "Partir, et pour n’importe où. Oh, ce n’est pas que l’on s’illusionne à rêver d’accueil fraternel sous d’autres cieux. Le proscrit sait que tout asile est incertain." Et sur la société en générai. Le libertaire parle et proclame qu’il n’est pas question de se taire devant les ignominies du pouvoir : "Se taire ! Rester inerte lorsque, sous nos yeux, des infamies se commettent, lorsque les maîtres supplicient les esclaves, lorsque des magistrats frappent des innocents ; désarmer, en un mot, tant que cette Société sévit – jamais ! Nous ne serions plus nous-mêmes". D’ailleurs il est rejoint dans son refus d’un certain ordre établi par d’autres qui ne supportent pas l’oppression : "Et je pense aux camarades désintéressés qui bataillent avec nous, en avant-garde, à ces fils de bourgeois qui auraient pu couler béatement leur vie et qui ont préféré le combat pour l’idée et pour la joie ; je pense à ces déserteurs de la bourgeoisie passés avec leur plume et leur vaillance aux côtés des opprimés". Et plus question d’attendre, comme le promettent les religions, d’accéder au paradis après la mort : "Assez longtemps on a fait cheminer les hommes en leur montrant la conquête du ciel. Nous ne voulons même plus attendre d’avoir conquis toute la terre. Chacun, marchons pour notre joie".

Le livre est magnifiquement présenté par l’éditeur Plein chant (comme tous leurs livres imprimés) dans leur collection Type-Type, avec des gravures de l’édition originelle dues à Steinlein, Pissarro et Valloton. Le texte, composé de courts chapitres, d’une écriture sèche et précise, maniant l’ironie et laissant de la place au silence, est enserré dans un encadrement d’oiseaux, symbolisant la liberté. Ça se lit d’une seule traite et mon seul regret est d’avoir tant attendu pour le lire. Précipitez-vous ! Il est encore disponible chez l'éditeur : un beau cadeau pour les amateurs de liberté.

(1) Pour avoir fait de la lecture en prison pendant dix ans, et avoir visité la majorité des établissements pénitentiaires du Poitou-Charentes pendant mes années de conseiller pour le livre à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (1995-1999), je ne suis pas sûr que les choses ont tellement changé depuis le IIIème République !

 


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