jeudi 21 juin 2012

21 juin 2012 : le nouvel opium du peuple



J'ai toujours apprécié les gens qui savent raconter leurs vies, leurs journées, leurs petits miracles quotidiens. Ils vous prennent avec eux dans leur monde grâce à leurs mots, grâce à leurs inventions, car ils ne se contentent jamais de décrire la réalité, ils vont jusqu'à l'inventer, la fabriquer pour vous faire honneur.
(Abdellah Taïa, Le rouge du tarbouche)


Diable ! je vais encore parler d'un livre... Je n'y peux rien, je lis beaucoup, je dirais même que je lis de plus en plus, redoutant le moment où, les yeux me refusant leur concours, comme les jambes à un marathonien ou à un coureur cycliste, je ne pourrai plus le faire. Je pense à ma mère et à sa dégénérescence maculaire. Je pense à l'ami Georges, atteint de la même maladie. Et contraint maintenant à utiliser une machine à lire. Si, si, ça existe ! Il s'agit d'une machine dans laquelle on passe une page de texte (n'importe quel texte imprimé, livre, magazine, journal, facture, mais pas les textes manuscrits, car la reconnaissance est trop difficile, à cause de la trop grande variété d'écriture manuelle). La machine mémorise la page (ou deux pages contiguës) puis la restitue vocalement par une voix de synthèse masculine ou féminine, au choix. Le texte peut être archivé, on peut donc enregistrer, si j'ai bien compris, un livre entier, puis l'écouter dans la continuité. C'est assez fabuleux. Certaines machines peuvent aussi écrire les textes qu'on leur dicte. Georges m'a montré et fait la démonstration avec les premières pages du dernier livre de Le Clézio : ça fonctionne plutôt bien. Paraît même que ça peut traduire le texte en d'autres langues et le lire dans ces langues étrangères. On n'arrête pas le progrès. Le seul inconvénient est que ça ne convient pas à toutes les sortes de textes. Ainsi la poésie moderne, par exemple, passe mal, à cause de l'absence de ponctuation. Le robot lecteur n'est pas capable de restituer la ponctuation absente, et lit ça comme s'il s'agissait d'un annuaire de chemin de fer.
Mais pour l'instant, j'ai encore mes yeux. Mon frère m'a prêté le dernier livre de Tristan Garcia, En l'absence de classement final, un recueil de nouvelles parues chez Gallimard. Trente et un textes courts, de deux à dix-huit pages. Tous traitent du sport, et racontent les heurts et malheurs des petits, des obscurs, des sans grades, aussi bien que des champions, ces nouveaux "damnés de la terre". C'est un peu à dessein que j'utilise cette expression tirée de l'Internationale, car justement il me semble que le sport, tout au moins le sport de compétition, est devenu le nouvel opium du peuple, et a remplacé la religion ! L'auteur est philosophe et imaginatif. On sent qu'il connaît assez bien le sujet, qu'il regarde la télévision (autre opium du peuple, et qui, en ce moment, avec les retransmissions de Roland Garros, puis de la Coupe d'Europe de football, en attendant le Tour de France et les Jeux olympiques, devient un opium à la puissance ² ! On a l'air bête quand on dit qu'on ne regarde pas tout ça, et on nous taxe d'extra-terrestres si on dit qu'on s'en fout), qu'il sait observer et, à partir de l'observation, inventer. Bien sûr ici, Tristan Garcia fait une critique assez sévère du sport de compétition, devenu métaphore de l'économie mondialisée, à base d'efforts et de persévérance (chez les athlètes), d'insincérité et de combines chez les entraîneurs, les parieurs et les politiques. On croisera donc un sauteur en longueur, un cycliste, un pongiste chinois, un lutteur ouzbek, une volleyeuse cubaine, un boxeur latino, un pilote de course finlandais, des basketteurs américains, des nageuses, des footballeurs, des coureurs à pied éthiopiens, etc. Tous sont des victimes du système, de la compétition forcenée (et parfois truquée, voir les nouvelles parfois terrifiantes sur le cyclisme, le volley-ball ou la course à pied), des entraînements intensifs (et parfois du dopage qui va avec), de coups tordus (avec en arrière-plan la politique, voire des complots), du cynisme et de l'argent, de névroses diverses, de l'obligation d'être toujours au top : un concentré de notre belle civilisation ! On rit parfois, on frémit souvent, on est aussi effrayé par l'hyper-réalisme de la dérégulation sportive, tellement analogue à l'horreur économique.
En l'absence de classement final montre aussi la beauté des gestes, l'impossibilité parfois de saisir dans leur complexité tous les tenants et aboutissants d'un merveilleux exploit (ainsi d'un but de football particulièrement réussi, tributaire des "passes, des renvois" tellement inattendus qu'une sorte de poésie se dégage de cette réussite). Bien sûr, il s'agit toujours d'athlètes imaginaires. Et donc de littérature. Mais parfois l'imagination permet de mieux comprendre les choses. On ne peut plus, après cette lecture, regarder le Tour de France ou une course de fond avec la même innocence, et dire : « On ne savait pas ! » Il y a une horreur, une barbarie, une indécence sportives, parfois une absence de respect et de sens de l'honneur que l'auteur ne veut pas escamoter, et qui confine souvent au désastre. Et, comme le souligne Jean Soublin, dans son livre Le second regard : voyageurs et barbares en littérature, où il analyse le rapport à l'étranger, au Barbare, il faut bien "convenir que l'histoire bouge dans un sens, qui n'est pas forcément le bon".
Sur ce, ne manquez pas les prochains matches de foot !

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