lundi 3 juillet 2017

3 juillet 2017 : La "Divine comédie" des cyclothécaires : Livre troisième : Le Paradis 2, les visites 1


Je ne cherche dans les livres qu'à y prendre du plaisir, par une honnête distraction. Et si j'étudie, ce n'est que pour y chercher la science qui traite de la connaissance de moi-même, et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre.
(Michel de Montaigne, Les essais, II, 10, trad. en français moderne Guy de Pernon)


Comme pour moi, l’humain d’abord, c’est primordial, j’ai commencé ma description du Paradis que fut cette semaine Cyclo-biblio par les rencontres avec des personnes, mais il y eut aussi les rencontres institutionnelles, avec les visites de nombreuses bibliothèques et autres établissements culturels, qui furent aussi, d'ailleurs, des rencontres de personnes souvent extraordinaires.

le fameux jet d'eau de Genève, vu d'assez près lors de notre retour en bateau de Bodmer

En hors-d’œuvre, le dimanche 18 juin, nous sommes allés à la Fondation Bodmer, à Genève, de l’autre côté du Rhône, avec traversée du lac en bateau, et donc une petite mise en jambes pour grimper à pied de l’autre côté. Je vous signale ce que j’ai vu ; l’exposition permanente comprend un aperçu de l’histoire de l’écriture et du livre : fragments d’écriture babylonienne cunéiforme, d’écriture hiéroglyphique, avec le livre des morts, manuscrits anciens d’Homère, Platon, Aristote, Hérodote, fragments de manuscrits bibliques du IVe siècle, Bible de Gutenberg... J’ai ensuite lâché le groupe pour visiter l’exposition temporaire Mme de Staël / Benjamin Constant qui se trouvait à l’étage au-dessous. Adolphe reste un de mes grands souvenirs de lecture, et j’ai toujours admiré ces deux écrivains, opposants au tyran Napoléon Ier, fossoyeur de la République.

départ de l'HEG après la visite : le soleil tape, il est 11 h 15
 
Lundi 19 juin : Programme plus copieux. D’abord, visite de la Haute école de gestion (terrible côte à vélo pour y accéder), qui propose, entre autres formations supérieures, le centre de formation des bibliothécaires pour la Suisse romande. La formation nous fut expliquée, avec ses trois degrés (cf hier), et leur souci de "faire-valoir" les métiers plutôt que de les "défendre" qui, selon eux, a un aspect négatif. Nous avons quitté l’école pour nous diriger vers le siège des Nations-Unies qui occupe l’ancien Palais de la Société des Nations (1919-1946), superbe bâtiment. Il a fallu montrer patte blanche. Repas à la cafétéria, puis visite de la magnifique bibliothèque qui contient les archives de la SDN. On nous a montré, entre autres trésors, une lettre d’Albert Einstein et une lettre de Marie Curie. Puis, nous avons quitté Genève pour nous rendre à Coppet (en passant devant le château de Coppet, je repensais à Mme de Staël), où nous avons été accueillis à la Bibliothèque intercommunale mixte (scolaire et publique), située à l’intérieur du collège de Terre-Sainte. Très bel accueil, apéritif dînatoire offert par la municipalité. Puis notre groupe s’est séparé en deux, les uns, dont j’étais, étant logés au Château de Bossey, les autres à l’AJ de Nyon. Le château est le siège du Conseil œcuménique des Églises, d’où le calme des lieux et notre surprise de voir un jeune prêtre orthodoxe barbu jouant au ping-pong avec un retraitant. Chambre superbe où j’étais tout seul !

bibliothèque de Rolle (Marie, de la BDP des Vosges, lit son texte)
Mardi 20 juin : nous rejoignons les autres (un peu "jaloux" de notre vie de château) à Nyon, d’où on s’élance vers Rolle, sur des petites routes au milieu des vignes et par des pistes cyclables, admirant les brumes sur le lac. Là encore, la Bibliothèque municipale de Rolle est mixte (scolaire et publique), et nous eûmes l’agréable surprise de voir des enfants de l’école nous offrir des cartes postales sur lesquelles étaient imprimés les calligrammes en forme de vélo qu’ils avaient inventés en atelier d’écriture. De Rolle, nous avons longé le lac pour rejoindre Morges, dont la Bibliothèque municipale est une des plus anciennes de Suisse, crée en 1767. Rénovée, elle contient aussi un fonds ancien. C’est là qu’ensuite, nous fîmes une action de promotion ("advocacy") sur les quais et en ville, et que je rencontrais mes jeunes de 16 à 21 ans (et non pas à Montreux comme indiqué par erreur hier, j’ai corrigé). Nous quittâmes Morges pour Lausanne, où nous fîmes une entrée triomphale, escortés par la police. Un accueil officiel nous attendait à la plage, où la Bibliothèque de la ville installe une "Bibliothèque à la plage" pour l’été. À 19 h 30, on file à l’AJ. Hyper fatigué (50 km de vélo sous le cagnard, trois arrêts longs), je renonce aux joies du barbecue géant qui nous attend sur la plage voisine, et à 20 h 30, je dors déjà. Je n’entendrai pas mes quatre colocataires de chambrée rentrer, ni leurs ronflements !

vue extérieure du Rolex learning center (photo Antoine, je crois, en tout cas, pas de moi)
Mercredi 21 juin : journée entière à Lausanne que nous ne quitterons que demain. Petit déj à 6 h 15, et départ à 6 h 45 pour le Rolex learning center, magnifique bâtiment en forme de vague épousant la colline et de gruyère (à la française) aussi, car vu du ciel, il est aéré par de nombreux trous. Construit par l’équipe japonaise SANAA, je me suis dit en sortant que, si j’avais eu la chance d’avoir un tel bâtiment, j’aurais sans doute été moins nomade et moins instable dans ma vie professionnelle (quoiqu’il est possible qu’on s’y ennuie un peu, à la longue). Très belle visite, ultra-rapide, car nous sommes attendus à 9 h à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, où on nous présente le nouveau réseau du canton de Vaud, RENOUVAUD. Projet de doublement de la bibliothèque par un agrandissement sur la colline... 

bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne
 
L’après-midi, départ à pied pour le centre-ville, avec des visites par groupes. J’avais choisi la section jeunesse de la Bibliothèque municipale du Chauderon, qui a la particularité d’avoir créé une bibliothèque des parents (psychologie, puériculture, famille, problématiques de la pré-adolescence et de l’adolescence). C’est là que j’ai vu pour la première fois des bornes RFID, automates qui font à la fois les prêts et les retours. En fin d’après-midi, visite à Bibliomédia, sorte de super bibliothèque desservant les petites communes de toute la Suisse romande : 953690 prêts en 2016 par envois postaux, 18000 colis par an. Bibliomédia propose aussi un projet d’éveil au langage : "Né pour lire", des séries de livres pour lectures suivies, des expositions clés-en-mains, des animations de bibliothèques de rue, et un prix littéraire annuel double (un auteur français, un auteur suisse francophone). Nous y eûmes droit à un atelier de sketch-notes.

bibliothèque jeunesse du Chauderon et ses célèbres arbres à livres
La suite au prochain numéro... Vous voyez comme c’était copieux !

PS : J'oubliais de dire que chaque jour, un des participants était chargé de lire un court texte illustrant un des slogans de Cyclo-biblio cette année. J'ai dû le faire en premier le lundi à la Bibliothèque du Collège de Terre-Sainte. J'avais naturellement oublié mon texte préparé (slogan : "stimuler son esprit critique"), j'ai improvisé sur la visite que Michel Tournier avait faite en février 1978 pendant deux jours dans le département du Gers, sous ma houlette, et sur la manière dont il stimulait l'esprit critique des enfants lors des rencontres ! 

dimanche 2 juillet 2017

2 juillet 2017 : La "Divine comédie" des cyclothécaires : Livre troisième : Le Paradis 1, les rencontres


Les livres sont la plus forte contradiction des barreaux. Ils ouvrent le plafond de la cellule du prisonnier allongé sur son lit.

(Erri De Luca, Les poissons ne ferment pas les yeux, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2008)



une des deux affiches de notre tour du Léman
Et voilà qu’après avoir failli sombrer dans l’Enfer (qui aurait été pire s’il avait plu comme ces jours derniers), et avoir vécu dans les salles d’attente du Purgatoire, il me faut bien parler du Paradis, car, tous comptes faits, ce fut quand même une semaine paradisiaque. Je diviserai mon développement sur le Paradis en trois volets : les êtres humains, les institutions visitées, le pays traversé.

bloqués par un camion
(en gilet fluo orange, un de nos capitaines de route)

Cyclo-biblio (la vélorution des bibliothécaires), c’est – d’abord – une aventure humaine, des rencontres, de l’amitié (oserais-je dire de l’amour, tant le mot, complètement connoté "sexe" aujourd'hui, paraît désuet au sens que je lui donne ?), des discussions, parfois des controverses, du vivant, quoi ! Rassembler 70 personnes (75 avec les accompagnateurs en voiture et camion), trouver à les loger, à les nourrir, à ne pas les perdre en route, à les choyer (je crois avoir été l’un des plus choyés, ayant entendu au moins cinq fois par jour : « Ça va, Jean-Pierre », chaque fois que l’un/e ou l’autre me dépassait dans la fournaise des montées), à les rassembler pour le départ ou l’arrivée, ce ne fut pas un mince travail. Bravo donc à Lara Jovignot, cheville ouvrière de cette quatrième édition, aux étudiants de la Haute École de Gestion de Genève qui se forment en information documentaire polyvalente en trois niveaux (certificat de capacité en trois ans, bachelor avec deux ans de plus, master, avec deux ans encore) et dont cinq ou six d’entre eux ont participé à la randonnée à vélo, faisant parfois ce type de rando pour la première fois de leur vie et qui ont aidé Lara dans l’organisation. Un vrai bain de jouvence que cette jeunesse ardente ! Je me voyais revenu à mes années de jeunesse, et aucun/e ne m’a fait sentir mon âge (je le sens bien tout seul !).

après l'effort, le réconfort : danse dans la bibliothèque
 
Mais enfin, c’était aussi une équipée cosmopolite. J’ai particulièrement sympathisé avec Carmen, l’Espagnole du groupe, qui connaît bien Bordeaux, et dont un des fils va peut-être poursuivre ses études à Bordeaux l’an prochain, avec les Flamands (on m’a mis dans leur chambrée en AJ1) dont j’aimais écouter le savoureux babil, avec le Zurichois Herbert (alémanique donc) qui fut un camarade de qualité, avec le couple de bibliothécaires d’Épinal, avec Stéphane, Joson, Anne, Michel, Colette, Emmanuel, Jean-Luc, et tous les autres [une liste par bibliothèques d’origine me serait bien utile], Français, Suisses, Belges, sans oublier Vincent, notre camionneur de choc, et sa compagne qui trimballaient nos sacs pour soulager nos efforts sur la route... Et tou/tes nos capitaines de route, affublé/es d'un gilet fluo orange (le nôtre était jaune), qui se plaçaient en tête et en queue du peloton ou des mini-pelotons quand on se subdivisait ! Quand je vous dis qu c'était super organisé !

Vincent le camionneur (et aussi le papa de Lara)
Enfin, il y eut aussi les rencontres dans les établissements : écoles de formation de bibliothécaires, bibliothèques municipales et scolaires, d’écoles polytechniques, universitaires, patrimoniales (Fondation Bodmer, Nations Unies, Abbaye de Saint-Maurice), où chaque fois nous fûmes reçus comme des rois, ou plutôt comme les délégués d’un métier en voie de transformation profonde, plutôt qu’en voie de disparition, et dont nous étions chargés de faire la promotion ("advocacy" en bon franglais) le long des routes, à grands coups de "flyers", de badges, de stylos, de sacs, de "goodies", de menus cadeaux, lors des pauses prévues à cet effet.

arrivée à Morges
 
Lors d'une de ces actions de promotion, à Morges, je me suis trouvé confronté à un petit groupe de jeunes de 16 à 21 ans, deux garçons, trois filles, avec qui j’ai papoté pendant un bon quart d’heure pour savoir s’ils lisaient (les deux garçons : néant), s’ils connaissaient la bibliothèque, s’ils la fréquentaient (apparemment, seule une des filles, d’origine immigrée, en était un pilier assidu) et qu’est-ce qu’il faudrait qu’on y trouve pour qu’ils y viennent... Ça n’avait pas l’air gagné. Accessoirement, je leur ai demandé s’ils faisaient du vélo ; sans étonnement, j’ai vu que les deux garçons étaient plus intéressés par les motos et les autos, mais les filles, moins. J’ai distribué en outre deux des livres de poche de ma bibliothèque, un dvd (Le docteur Jivago, ils connaissaient pas du tout !) et un cd du chanteur italien Gianmaria Testa. Car on était censé avoir apporté chacun ce type de cadeaux, pour montrer qu’on ne trouvait pas que des livres dans une bibliothèque.

l'autre affiche
1 Auberge de Jeunesse

samedi 1 juillet 2017

1er juillet 2017 : La "Divine comédie" des cyclothécaires : Livre deuxième : Le Purgatoire


Anders entre dans la pièce. On comprend à sa démarche hâtive et au coup d’œil furtif qu’il jette à sa montre surdimensionnée qu’il n’a pas de temps à perdre. Il est toujours en mouvement, sur le point de se rendre à une réunion, de se lancer dans un nouveau projet professionnel, résolument tourné vers l’avenir.
(Anna Fredriksson, La maison de vacances, trad. Lucas Messmer, Denoël, 2014)


abbaye de Saint-Maurice (Valais)
Mais, Dieu merci (le moine qui nous a fait visiter la Bibliothèque patrimoniale de l’Abbaye de Saint-Maurice d’Agaune dans le Valais, ne nous disait-il pas qu’elle était sous la «protection divine» ?), nous eûmes aussi droit au Purgatoire pendant ce tour du lac. Ce dernier étant une sorte de sas avant d’entrer au Paradis ou d'être rejeté en Enfer, selon la tradition catholique, je vais essayer de voir ce que je peux y inclure. 

vigne sur les pentes 
Je mettrais volontiers au Purgatoire l’emploi du temps extrêmement minuté, chronométré même, de notre séjour, qui nous valut des réveils très précoces (ainsi pour le départ de Genève le 19 juin, petit déj à 6 h 30, pour aller visiter le Rolex learning center de Lausanne le 21 juin, petit déj à 6 h 15, jamais de petits déjeuners au-delà de 7 h), et de nous précipiter vers les vélos dès les visites terminées, car on nous attendait ailleurs à une heure précise... Bon, je m’en suis remis, de toute façon, fatigué par ces journées menées à train d’enfer, j’étais couché en général entre 20 et 21 h.

  bateau à aubes sur le lac Léman (j'ai profité de l'arrêt à Vevey) : au loin les Alpes
 
Le Purgatoire, ce fut aussi de ne pas pouvoir passer beaucoup de temps pour admirer le paysage (qui était fort beau, entre les rives du lac, les bateaux, la brume du matin, les châteaux devant lesquels on ne faisait que passer, les montagnes au loin, les magnifiques vignes en terrasses dans la région de Vevey où le syndic nous invita à la Fête des vignerons de 2019), comme je fais toujours dans mes randonnées en solo. Ou pour souffler un peu ! Il me fallait attendre l’ordre de pause ou un arrêt inopiné, mais comme j’étais toujours vers la queue, on repartait presque chaque fois que j’arrivais !

pause connexion

Je rangerais bien aussi au Purgatoire l’hyperconnexion de la plupart des participants qui profitaient de chaque interruption pour sortir le smartphone (il est vrai que je sortais mon carnet et mon stylo) et jouer au jeu de la "petite poucette" chère à Michel Serres et – il faut l’avouer – à la plupart de nos contemporains. Je le vois bien chaque fois que je vais au cinéma, au théâtre, au spectacle, tant que la lumière n’est pas éteinte (et parfois pendant !), la drôle de petite machine se met compulsivement en mouvement, et de même dès que la lumière se rallume. Pour moi qui vais au spectacle comme au temple dans ma jeunesse (tiens, il faudra que j’y retourne voir si le même phénomène se produit là aussi avant et après le culte dominical), moi qui ferme les yeux avant que ça commence pour me concentrer sur ce que je vais voir, essayant de conserver un caractère sacré au film, à la pièce de théâtre, à l’opéra, au concert, au tour de chant, au cirque, je reste baba devant cette addiction. De même au bistrot, je vois les tablées de deux, trois, quatre personnes qui ont l’air pourtant d’être ensemble, mais dont chacun/e a les yeux et la main rivés sur sa drôle de machine ; comme écrivait Aragon : "Comme une étoffe déchirée / On vit ensemble séparés / Dans mes bras je te tiens absente".

restaurant oriental de Vevey (Riviera suisse)
Heureusement, le Purgatoire n’eut qu’un temps... Et il y eut des moments où l’on a vu "cette noble troupe, silencieuse, regarder en haut, comme en attente" (Dante Alghieri, La Divine comédie, Le Purgatoire, VII, trad. Lamennais). Ce fut alors le Paradis !