samedi 9 avril 2016

9 avril 2016 : le "vieux"


« Pourquoi ne pas toujours relire les classiques ? Ils forment les plus authentiques et les plus accessibles des délices, et pourquoi s‘embêter avec des choses de deuxième ou de troisième ordre parce que c‘est nouveau ? »
(propos de Roger Fry rapporté par Virginia Woolf, dans La vie de Roger Fry, trad. Jean Pavans, Rivages, 2002)


J'aime beaucoup ce propos de Roger Fry. Je pourrai d'ailleurs l'appliquer aussi bien au cinéma qu'à la littérature. Je viens de revoir Le dictateur de Charlie Chaplin : est-ce indispensable d'aller voir Les visiteurs 3 après ça ? Bien évidemment, non.
Et, parmi les classiques, il y a Molière chez les Français, Shakespeare chez les Anglais, etc. Je suis ravi d'avoir pu participer à l'aventure des Femmes savantes. Et surtout de voir que des jeunes parviennent à s'intéresser à Molière et au théâtre, parce qu'il existe des filières spécifiques, et notamment un baccalauréat option théâtre. Que n'existait-il pas de mon temps, moi pour qui les cours de français étaient illuminés par la lecture de nos trois grands classiques, Corneille, Racine et Molière, qui m'ont tellement donné le goût du théâtre que je suis resté un immense lecteur de pièces de théâtre, ce qui me rend apparemment très anormal. J'ai lu les principales pièces de Marivaux, de Beaumarchais (18e siècle), de Victor Hugo, de Vigny, de Dumas, de Musset, de Mirbeau, de Labiche et de Rostand (19e siècle), de Jean Anouilh, Marcel Aymé, Albert Camus, Paul Claudel, Jean Cocteau, Marguerite Duras, Feydeau, Jean Genet, Jean Giraudoux, Montherlant, Obaldia, Marcel Pagnol, Romain Rolland, Sartre (20e siècle). Chez les étrangers, j'ai dévoré – entre autres - Brecht, Goethe, Schnitzler (domaine allemand), Calderon, Cervantès, Garcia Lorca, Lope de Vega (domaine espagnol), Beckett, O'Casey, Pinter, Shakespeare et les autres élisabéthains, Shaw, Tennessee Williams (domaine anglo-américain), les Grecs anciens, Goldoni et Pirandello (domaine italien), Ibsen (Norvège), Mrożek (Pologne), Gogol, Gorki, Tchékhov (domaine russe), Strindberg (Suède)... Au total, plus de cinq cents pièces de théâtre. Dès que j'ai pu, je suis aussi allé les voir. Presque à chaque passage à Paris, je vais au théâtre. Même en Pologne et en Angleterre, j'ai vu du théâtre en version originale et sans sous-titres !
actuellement en vente chez les marchands de journaux, 
la collection Shakespeare, proposée par Le monde, dans la traduction de François-Victor Hugo
Pourtant les libraires, les bibliothécaires, constatent que les pièces de théâtre – peut-être encore plus que les recueils de poésie – ne se vendent pas ou ne s'empruntent pas. En gros, ne se lisent guère. Quel dommage : pourquoi se priver ? Il m'est arrivé, parfois, de m'ennuyer en lisant des romans aux longues et lourdes descriptions (aujourd'hui c'est souvent ce que j'apprécie), quasiment jamais en lisant des pièces de théâtre... D'ailleurs j'ai lu certaines d'entre elles (Corneille, Racine, Molière, Hugo, Shakespeare, Tchékhov) deux fois ou davantage... Impossible de se lasser de Hamlet ou de Roméo et Juliette, du Misanthrope ou de Tartuffe, du Cid ou de Bérénice, d'Oncle Vania ou des Trois sœurs, du Révizor ou de Faust, de Mademoiselle Julie ou La ménagerie de verre... On y découvre sans cesse des choses nouvelles, on se nourrit, on se reconnaît dans tel ou tel personnage, on rit, on s'émeut !
 Martine, chassée par Philaminte (acte 2, scène 6)
Mon rôle minuscule du notaire (8 vers sur les 1700 de la pièce) a fini par me plaire et je me suis éclaté dans les deux dernières séances, soudain à l'aise avec ma voix de tête qui faisait la salle s'écrouler de rire. Des élèves sont venus me demander cette fois si je n'étais pas un habitué du doublage de dessins animés. Il paraît que j'avais la même voix que celui qui double Pinocchio dans Shrek !!! Ils étaient bluffés, même si je les ai détrompés. J'ai peut-être raté ma vocation... Et j'ai trouvé un atelier théâtre pour adultes à Bègles, je verrai en septembre si l'animatrice me plaît ainsi que le groupe.
L'après-midi, au centre de Poitiers, alors que je m'étais assis dans le square derrière la mairie, il y avait tout près de là un groupe de collégiens (12-13 ans). Je m'apprêtais à repartir quand soudain, j'entends l'un d'eux dire à un autre : « dis donc, t'as le même blouson que le "vieux" ! » Je regarde autour de moi, il n'y avait personne. Le vieux, c'était moi !!! Ça m'a fait un drôle d'effet...
Mais je suis philosophe, et je lis un autre propos de Roger Fry, que je médite : "Je vais goûter la saveur d‘être vieux, de ne plus être aimé, de n‘avoir plus d‘espoir ni d‘ambition. Il faut que la sagesse nous enseigne encore comment nous soumettre à ses conseils. C‘est la dernière et la plus dure passe de la philosophie".

lundi 4 avril 2016

4 avril 2016 : ouvriers : "Comme des lions" et paysans : "Volta à terra"


Ouvriers, Paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
(Eugène Pottier, L'internationale)

Il n'y a pas tant de films que ça sur le monde ouvrier et encore moins sur le monde paysan. J'avoue que ça me désole un peu, parce que les affres des bourgeois (grands ou petits), ça commence à bien faire. Je viens donc ce samedi 2 avril de passer une journée cinéma "documentaire" à l'Utopia.
En premier lieu, j'ai vu Volta à terra, premier film de João Pedro Plácido, d’une grande beauté visuelle (cf mon ami berger de l'Ardèche : "Ce n'est pas parce que nous vivons dans la boue et au milieu des éléments qu'on n'a pas droit, nous paysans, y compris nos animaux, à de la beauté"), œuvre qui m'a rappelé les deux célèbres films de Rouquier, Farrebique et Biquefarre. Le film dresse le portrait de Daniel, un jeune paysan qui doit reprendre la ferme familiale. Il essaie de devenir un homme. Le film se déroule au rythme des saisons, et fait la part belle à la nature, aux animaux : ah ! ces vaches indociles qui ont toutes un prénom ! On est ici dans la quête d'un incertain bonheur, qui se reflète dans la lumière intérieure dégagée par les paysans, et aussi dans leur parole. 
 
Dans Uz, ce hameau des montagnes désertées du nord du Portugal, ne subsistent que quelques dizaines de paysans, non encore émigrés. Bien sûr, le jeune berger Daniel rêve de l’amour qui seul, lui permettrait d'accepter la rudesse des travaux des champs. Même si les paysages sont magnifiques (la moisson faite encore à la faucille), il n'est pas question pour le cinéaste d'enjoliver la campagne. C'est donc la vie de tous les jours dans toutes ses peines : tonte des moutons, tuerie du cochon, vaches à amener au pâturage, naissance des veaux, beaucoup de pluie aussi… Mais on trouve aussi des moments joyeux : la fête du village et les danses, un début de romance de Daniel avec une ancienne camarade d'école ou la rencontre insolite de son très jeune neveu émigré de quatre ans qui ne parle que français. La colère aussi : "C'est celui qui travaille le plus qui gagne le moins", proclame un paysan en pensant aux bureaucrates des ministères ou de Bruxelles. Pour moi qui suis originaire du milieu campagnard, j'ai trouvé ce film exceptionnel ! 
À noter, sur le monde paysan, le très beau film, de fiction cette fois, du Britannique Terence Davies, Sunset song, qui résonne comme un écho romanesque à ce documentaire.

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J'ai enchaîné sur Comme des Lions, qui raconte deux ans d’engagement féroce d'une partie des salariés de PSA Aulnay contre la fermeture de leur usine. Beaucoup sont immigrés ou enfants d’immigrés (47 nationalités !), certains sont des militants syndicaux. Ils mettent à jour les mensonges de la direction (ça n'a pas cessé depuis : on récompense le grand patron par un salaire et des primes démesurés parce qu'en augmentant le nombre de licenciements, il a augmenté les profits des actionnaires), les promesses sans garanties et qui ne seront pas tenues, la faiblesse de l'engagement de l’État. On voir le candidat Hollande en mars 2012 qui vient promettre aux ouvriers qu'on ne les laissera pas tomber, ensuite le ministre Montebourg vient plastronner à son tour. Bref, une partie des salariés se met en grève, seulement un cinquième de l'effectif, mais ils savent qu'ils se battent pour tous. Bien sûr, au bout de quatre mois, ils n’ont pas à proprement parler "gagné". L'usine a fermé, malgré les rodomontades de Montebourg. Mais les ouvriers ont gagné en moral, en fierté, ils ont pris des risques, gagné en expérience de combat. Et ce sont les grévistes (combatifs) qui vivent moins mal que les non-grévistes (résignés) les suites parfois tragiques de la fermeture de leur usine : chômage et reclassement difficile, dépression. 
 
Le film nous montre ces deux années de vie exceptionnelle, où la mobilisation a fait découvrir à certains l’intelligence du collectif, et la démocratie réelle, loin de la démocratie formelle, même si sans doute ça ne montre pas tout. Comme des Lions est un document essentiel au moment de la très large mobilisation contre la réforme du droit du travail. On y apprend la nécessité de l'action, la manière de gérer les discussions sur le comment lutter, comment trouver l'énergie qui convient, comment monter un comité de grève. La réalisatrice Françoise Davisse s’est immergée parmi les ouvriers pour donner à voir et à entendre ce qu'est un combat ouvrier. C'est un film qui galvanise, qui porte au débat, qui questionne.
Au moment où la direction de PSA a annoncé des profits exceptionnels pour l’année 2015 : 3,8 milliards d'euros de "free cash flow", et une augmentation substantielle (chaudement approuvée par le MEDEF) des gratifications du patron, les suppressions d'emploi se multiplient, notamment à l’usine de Poissy, là où justement plus de 600 salariés ex-Aulnay avaient pu soi-disant se reclasser après la fermeture de l’usine. Pendant deux ans, les grévistes d’Aulnay ont tenu tête au patronat. Ils ont proposé autre chose que de se laisser abattre sans réagir devant le couperet financier. On voit dans le film l'envers du décor : les cadres de PSA prêts à tout pour casser la grève (avant de se faire jeter à leur tour ?), le rôle néfaste du syndicat patronal chargé de désunir les ouvriers, le rôle tout aussi malsain de l’État et des médias à ses bottes : décrédibilisation par les télés des grévistes qualifiés de casseurs à grands coups de mensonges et d'images soigneusement choisies.
Le film explore aussi la lenteur du processus de négociation (en fait, le patronat n'en voulait pas et a retardé au maximum), d'où l'obligation de renégocier en permanence, la direction cherchant à ulcérer les grévistes et à les pousser à la faute. Par ailleurs, dans une grève, tout est affaire de communication. Et donc de langage, aussi bien dans les discussions internes, que face au patronat, aux médias, aux hommes politiques (maire d'Aulnay et député), aux fonctionnaires du Ministère du Travail qui adorent rester dans le flou. Les médias, eux, ne font que relayer les messages tout prêts de PSA. Le film donc donne au contraire une approche de la parole ouvrière en général inaudible, et il montre clairement la dignité des soi-disant casseurs. C'est passionnant, même si probablement très incomplet. Et peut-être un peu trop point de vue officiel de la CGT.

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Pour compléter ce double tableau ouvrier et paysan, je ne résiste pas à terminer sur cette citation d'Alain Badiou (introduction d'Au temps de l'anarchie, un théâtre de combat : 1880-1914, Séguier, 2001, trois volumes dans lesquels je découvre le théâtre de Louise Michel) qui nous rappelle la férocité de la grande bourgeoisie envers les paysans et les ouvriers :
"Comme on le sait depuis Thermidor au moins, la répression brute n’a jamais suffi aux bourgeois vainqueurs, et singulièrement aux féroces bourgeois français, qui ont à leur actif, en juin 48 et au moment de la Commune, les principaux massacres d’ouvriers de l’histoire ; avec la guerre de 14, un holocauste particulièrement absurde de jeunes paysans jetés sous le feu dans les fondrières ; ensuite les guerres coloniales les plus atroces, les capitulations devant l’envahisseur les plus honteuses, et, aujourd’hui, depuis au moins la fin des années soixante-dix, les dispositions intellectuelles les plus rétrogrades et les plus serviles au regard de l’ordre établi - celui de la finance, de la richesse ostentatoire, de la corruption et de l’humiliation de la pensée".


dimanche 3 avril 2016

3 avril 2016 : Marguerite Duras, encore et toujours



La littérature, tout lui appartient. Elle prend et refait. Ou bien elle refait le monde ou bien elle n'existe pas. Si elle ne refait pas le monde, qu'elle aille se rhabiller.

(Marguerite Duras, Hôpital silence, 1985, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993)





Début du mois Marguerite Duras au Théâtre Marguerite Duras de Bordeaux. Le 1er avril, la comédienne (d'une beauté éclatante) Maud Andrieux nous a fait une lecture légèrement théâtralisée de L'été 80.
 "Au début de l'été, Serge July m'a demandé si j'envisageais dans les choses possibles d'écrire pour Libération une chronique régulière. J'ai hésité, la perspective d'une chronique régulière m'effrayait un peu et puis je me suis dit que je pouvais toujours essayer. Nous nous sommes rencontrés. Il m'a dit que ce qu'il souhaitait, c'était une chronique qui ne traiterait pas de l'actualité politique ou autre, mais d'une sorte d'actualité parallèle à celle-ci, d'événements qui m'auraient intéressée et qui n'auraient pas forcément été retenus par l'information d'usage. Ce qu'il voulait, c'était : pendant un an chaque jour, peu importait la longueur, mais chaque jour. J'ai dit : un an c'est impossible, mais trois mois, oui. Il m'a dit : pourquoi trois mois ? J'ai dit : trois mois, la durée de l'été. Il m'a dit : d'accord, trois mois, mais alors tous les jours. Je n'avais rien à faire cet été-ci et j'ai failli flancher, et puis non, j'ai eu peur, toujours cette même panique de ne pas disposer de mes journées tout entières ouvertes sur rien. J'ai dit : non, une fois par semaine, et l'actualité que je voulais. Il a été d'accord. Les trois mois ont été couverts à part les deux semaines de fin juin et début juillet."
 
Comme toujours chez Duras, on est en pleine littérature, au sens noble du terme. La réalité qu'elle observe – elle est à Trouville – donc la plage, la mer et les vagues, le ciel, les nuages, le vent, les cerfs-volants, les vacanciers ("ils sont tous riches parce que tous doués de l'intelligence actuellement en cours, la seule qui nourrisse son sujet, celle de la bêtise positive, fiable, non dotée de pensée mais d'irrépressible logique et qui exclut de son trajet de plus en plus rétréci tout ce qui ne concerne pas sa propre causalité..."), elle la tranmue en des mots d'une beauté sans pareille et ne peut s'empêcher d'y insérer une fiction. Au tout début, il pleut, il pleut pendant des jours et des jours. La plage est déserte, sauf les groupes d'enfants de colonies de vacances qui en prennent possession, courent dans tous les sens, creusent le sable mouillé, tentent d'échapper à leurs moniteurs. Elle remarque (ou elle imagine) un enfant isolé, qui semble ne pas parler, qui se met à l'écart des autres. Puis une monitrice qui raconte une longue histoire (David et le requin Ratekétoboum) à son groupe, parmi lequel se trouve l'enfant solitaire, à qui elle s'attache. Une étrange histoire d'amour se noue entre ces deux-là. Histoire que les esprits tordus qualifieraient sans doute de pédophile aujourd'hui.
la belle lectrice, Maud Andrieux

Au milieu de quelques considérations que lui inspire tout de même l'actualité (l'Afghanistan, l'Iran en pleine révolution : "Le parti le plus fort se reconnaît à sa potentialité de mort, sa faculté plus ou moins grande de l'administrer", la Pologne et Gdansk, la persécution des homosexuels dans plusieurs pays), elle se livre donc à ce qu'elle appelle un "égarement dans le réel". C'est magnifique, surtout pour moi qui me suis immergé naguère dans le continent Duras pendant quelques mois et qui me suis retrouvé plongé en arrière, dans ces semaines de lecture roborative et d'écriture joyeuse, aussi bien que dans l'été 80, avec en filigrane le superbe leitmotiv de l'enfant et de la jeune fille. "L’Eté 80 est devenu maintenant le seul journal de ma vie. Celui de ma perdition près de la mer dans le mauvais été de 1980", rappela-t-elle quelques années plus tard.
 

Je retournerai assister à d'autres séances, mon maître André Loncin, qui m'initia à l'art de la lecture à haute voix au CLIO (Conservatoire contemporain de littérature orale de Vendôme) en 2006 avant ma cyclo-lecture, viendra lire Moderato cantabile les 13 et 14 avril. Il se trouve que c'est aussi le premier livre que j'ai lu de la grande Marguerite dans les années 60...