mardi 13 octobre 2015

13 octobre 2015 : lectures roboratives


C'était un immigrant, et papa m'avait dit cent fois qu'on ne saurait avoir trop de sympathie, trop d'égards envers les déracinés qui ont bien assez à souffrir de leur dépaysement sans qu'on ajoute par le mépris ou le dédain.
(Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Boréal, 2010)

Heureusement que pour se consoler des nouvelles délirantes du monde comme il va (mais Leibniz n'a-t-il pas dit que c'était le « meilleur des mondes possibles » ?), il nous reste l'amour et l'amitié ; j'ai lu récemment sur ma liseuse dans le roman d'Édouard Rod, L'ombre s'étend sur la montagne (Fasquelle, 1907)  : "L'amour et l'amitié sont les seuls boucliers que nous puissions opposer aux forces ennemies du destin". J'y ajouterai aussi l'art, sous toutes ses formes, et la littérature qui me nourrit sans cesse.
Les déplacements aussi. Il se trouve que, outre le plaisir de faire de nouvelles rencontres ou de revoir mes vieux amis, je lis énormément quand je suis hors de chez moi, et surtout je m'astreins moins à des lectures actuelles – euh, je veux dire des livres qui viennent de paraître. Comme je constate que ce qui est nouveau n'est pas forcément meilleur (c'est valable aussi bien pour les arts traditionnels que pour le cinéma, le théâtre ou le roman), j'ai le plaisir grâce à ma liseuse de lire les auteurs d'autrefois, puisqu'ils sont dans le domaine public, et du reste, quasiment introuvables aujourd'hui en librairie ou en bibliothèque.
Édouard Rod (cliché Wikipedia)
C'est ainsi que je viens de découvrir Édouard Rod, écrivain vaudois (1857-1910), avec deux de ses romans : Mademoiselle Annette, superbe portrait d'une famille en train de se décomposer, malgré les efforts de l'héroïne, vieille fille qui se sacrifie dans le dévouement ("comme elle a dû renoncer sans aigreur aux biens que lui refusait l'existence, elle a, sans fléchir les épaules, supporté le fardeau qu'y posait le destin..."), est un merveilleux roman idéaliste comme on n'en fait plus. L'ombre s'étend sur la montagne est le récit d'une sorte de ménage à trois et de l'amour impossible ; comme dans La princesse de Clèves, l'héroïne renonce à l'amour, mais elle en meurt. Très beau roman, ô combien réaliste, celui-là. Édouard Rod est surnommé, paraît-il, l'Anatole suisse, par allusion à notre grand Anatole France. Comme lui, très célèbre de son vivant, il sombra rapidement dans l'oubli. Tous deux méritent pourtant largement de survivre et d'être réédités.

Et puis, je lis les livres que j'ai achetés au fil des années. Notamment, il m'arrive quand je passe à Paris d'aller à la Librairie du Québec et de rapporter une moisson de livres. Que je ne lis pas forcément tout de suite. J'aime trop être dans l'attente. C'est ainsi que je viens, lors de mon dernier déplacement à Poitiers, d'y emporter Rue Deschambault, de Gabrielle Roy (1909-1983), acheté il y a trois ou quatre ans. 
Cette romancière canadienne francophone (qui obtint le prix Femina en 1947) y raconte sous la forme de nouvelles plus ou moins brèves des épisodes de son enfance et de sa jeunesse dans le Manitoba, ceux qui ont justement fondé sa vocation d'écrivain. Ce sont le plus souvent des rencontres, des souvenirs d'enfant, de sa curiosité qui s'aiguisait au fil de ses apprentissages. On y trouvera un magnifique portrait de son père, employé du gouvernement au service des immigrants, notamment venant de l'empire russe, qui s'installaient dans le Manitoba ou le Saskatchewan. Un père taiseux, souvent absent, puisqu'il était à régler les problèmes de ses Doukhobors ou de ses Petits-Ruthènes, mais un père admirable, avec qui la petite fille (nommée Christine dans le livre, largement autobiographique) apprendra la fraternité et l'accueil. Mais tout aussi beau est le portrait de sa mère, qui régit avec vigueur et beaucoup d'amour la maison et la famille nombreuse : une fille va devenir religieuse, une autre sombre dans la folie. Le chapitre Les déserteuses, où la mère quitte le foyer avec Christine pour prendre le train jusqu'au Québec, sans avoir demandé l'autorisation à son mari absent, et après avoir gagné par elle-même l'argent du voyage par des travaux de couture, est d'une humanité déchirante. Tout aussi superbes sont les chapitres où sont évoqués les nombreux immigrants qui peuplent le Canada, et pas toujours bien accueillis : Les deux nègres, L'Italienne, Wilhelm, nous montrent Christine enfant ou adolescente qui apprend à regarder avec les yeux du cœur ces étranges étrangers. Auxquels on pourrait ajouter les vieillards à qui l'enfant, en vacances chez une tante un peu austère, rend visite en faisant une fugue (Mon chapeau rose). Ou bien la tante Thérésina, souffrant d'un asthme chronique, calfeutrée sous des piles de lainages et dans une chambre surchauffée, et son mari, l'oncle Majorique, éternel vagabond qui veut à toute force rapprocher sa femme de la Californie, où le climat lui serait plus favorable : elle y mourra sitôt arrivée !

Je n'en dis pas plus, c'est un livre tout bonnement magique (réédition chez Boréal, 2010), qui donne, évidemment, envie de lire ses autres livres. Bien entendu, le fait d'avoir vécu moi-même mon enfance à la campagne (moins rude que celle du Manitoba) m'a fait adhérer sans peine aux petits bonheurs et petits malheurs de l'héroïne.
Et, au moment où l'Europe dans son ensemble, et la France en particulier, se braque sur le soi-disant « problème » des immigrants, la phrase que j'ai relevée et mise en exergue nous invite à méditer.

vendredi 9 octobre 2015

9 octobre 2015 : le monde s'améliore de jour en jour !



quand le cynisme de la machine économique prétend imposer au monde sa folie destructrice, les individus sont obligés de défendre, en luttant, leurs dernières chances de réaliser une communauté humaine intégrée dans la nature. Confrontés à cette alternative démentielle, qui pourrait reprocher aux hommes le refus de se soumettre, sinon leurs bourreaux ?
(Sergio Ghirardi, Nous n'avons pas peur des ruines : les situationnistes et notre temps, L'insomniaque, 2004)

Il faut toujours en revenir à Victor Hugo, et à son maître-livre, Les misérables. Voici, pour répondre à ceux – aux journaux notamment – qui se plaignent de « l'agression » sauvage dont ont été victimes le directeur des ressources humains (ah ! quelle belle invention que cette expression : nous voici réduits, nous, êtres humains, personnes, à des ressources, comme le charbon, le pétrole, la terre et ce qu'elle produit, et donc jetables et consommables comme ces productions ou extractions) d'Air France et son acolyte tout récemment, ce qu'écrivait ce formidable écrivain, lors d'une éruption de violence relatée dans le roman :

"Sauvages. Expliquons-nous sur ce mot. Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l'homme, l'instruction pour l'enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l'égalité, la fraternité, le pain pour tous, l'idée pour tous, l'édénisation du monde, le Progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d'eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C'étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation. […] En regard de ces hommes, farouches, nous en convenons, et effrayants, mais farouches et effrayants pour le bien, il y a d'autres hommes, souriants, brodés, dorés, enrubannés, constellés, en bas de soie, en plumes blanches, en gants jaunes, en souliers vernis, qui, accoudés à une table de velours au coin d'une cheminée de marbre, insistent doucement pour le maintien et la conservation du passé, du moyen âge, du droit divin, du fanatisme, de l'ignorance, de l'esclavage, de la peine de mort, de la guerre, glorifiant à demi-voix et avec politesse le sabre, le bûcher et l'échafaud. Quant à nous, si nous étions forcés à l'option entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares."


Dans le cas d'Air France, on est bien ici dans un conflit entre le patronat de droit divin (la direction et son plan de retructuration, 2 900 licenciements, tout de même, aux ordres des actionnaires, bien camouflés derrière leurs « cheminées de marbre » : on ne les voit jamais) et ceux qui réclament le travail pour tous. Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'il y ait eu au contraire si peu d'explosion de violence et je ne suis nullement surpris de ce qui se passe actuellement. Les plans sociaux sont destructeurs d'humanité. Il n'y a pas de dialogue possible quand on vous somme - le couteau sous la gorge, d'accepter un tel plan social !
Pour comparer avec un autre point de l'actualité (mais il y en aurait dix autres !), c'est comme si on demandait aux Palestiniens, humiliés en permanence, expropriés des fameuses zones de colonisation (qui ne sont que du vol des terres), parqués derrière des check-points, des murs et des barbelés, privés d'eau, de soins, persécutés sans cesse, emprisonnés sans être jugés, de ne jamais se révolter. Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'il y ait eu au contraire si peu d'explosion de violence, et je ne suis nullement surpris de ce qui se passe actuellement. Peut-on dialoguer avec un état militarisé à outrance ?
Il y a de plus en plus de misérables. Le monde va mal.

samedi 3 octobre 2015

3 octobre 2015 : les Barbares


La guerre... Ah! nous savons comment vous la faites, vous autres ! Vous nous l'avez appris en nous déshéritant de nos prairies et de nos forêts, en nous chassant devant vous comme de vils troupeaux, et vous demandez pourquoi les Indiens vous haïssent ! Vous pouviez tout nous prendre, nos armes, nos moissons, notre vie ! C'était le droit de la guerre, et vous ne frappiez que nous seuls ; mais vous nous avez pris la terre qui nous a vus naître, la terre où sont enfouis les ossements de nos aïeux, la terre qui devait nourrir nos enfants ! Et le sol sacré de la patrie que l'on perd, c'est une plaie profonde que rien ne cicatrise, qui saigne à travers les âges, et qui dit à chaque génération nouvelle : Souviens-toi, souviens-toi !
(Jules Verne et Adolphe D'Ennery, Le tour du monde en quatre-vingt jours (théâtre), Atlas, 2010)

Affiche de la pièce au Splendid à Paris


Bombardements américains en Afghanistan : malgré toute leur technologie, et leurs frappes soi-disant chirurgicales, ça tombe sur un hôpital tenu par Médecins sans frontières... Douze médecins tués, et des malades aussi (mais c'est sans importance, ce ne sont que des Afghans !), sans compter les blessés. Il est vrai que probablement, les chefs talibans devaient se cacher dans l'hôpital. Ils sont tellement pervers, ces gens-là.
Les USA ne sont pas, n'ont jamais été, à un crime de guerre près. Ils ont quasiment exterminé leurs Indiens ou les ont réduit à n'être que des sous-hommes. Ils en ont commis pendant la guerre de 39-45 (en particulier Hambourg, Nagasaki, Hiroshima), mais comme ils étaient vainqueurs, ils en ont été exonérés. Ils ont continué en Corée : idem. Au Vietnam, mais là, il y eut le Tribunal Russell. On ne peut pas se cacher éternellement. En Afghanistan, en Irak, ils n'ont certainement pas dû se gêner... Avec notre bénédiction...
Mais bombarder un hôpital (et qu'ils ne racontent pas que c'est une erreur ! il est vrai qu'ils n'avaient pas, malgré toute leur technologie, vu arriver des avions sur le World trade center en 2001), c'est la première fois que je vois ça, que j'entends ça : vous comprenez maintenant pourquoi je ne regarde jamais les actualités télévisées, écoute peu les actualités radio, lis faiblement les journaux (la plupart ne sont que des sacs à pub). Si c'est pour découvrir à quoi sert notre techno-science, merci.
Et bravo au droit du plus fort ! Je croyais que les Barbares étaient seulement les autres, mais je découvre que les Barbares, ce sont aussi et peut-être surtout ceux qui sont au plus haut dans nos sociétés, qui commandent les complexes militaro-industriels, avec la complicité passive (et parfois active) des populations... Comment avoir envie de continuer à vivre, après ça ? 
Voilà qui confirme la phrase de Frédéric Roux, dans Le désir de guerre, (L'Arbre vengeur, 2014) : "C'est le Mal le lien indestructible davantage que le Bien. Ce que l'on tait. Le meurtre commis ensemble et les cadavres piétinés."
C'est terrible, je n'ai plus le moral.