lundi 13 juillet 2015

13 juillet 2015 : l'économie de marché : une religion


combien d'évasions, ou même de tentatives, à Dachau ? La majorité n'était que des pauvres gens. Pour la plupart, avant leur arrestation, ils acceptaient l'esclavage d'une vie de misère et, derrière les barbelés, ils finissaient par accepter l'extermination.
(Jean-Marc Rouillan, Je hais les matins, Agone, 2015)


Décidément, l'Allemagne de Merkel n'a rien à envier à celle de Bismarck et, d'une certaine façon, à celle de Hitler. Elle nous prouve, sur le plan financier et économique, que Hitler a gagné la guerre, comme, sur le plan militaire, les Américains, avec leurs sales guerres du Vietnam, d'Afghanistan, d'Irak et de Libye, leur usage intensif de la torture, nous ont largement prouvé que moralement, "Hitler avait gagné la guerre". J'avais déjà usé de cette formulation dans mon blog du 9 mai 2011, consacré au livre de Robert Antelme, L'espèce humaine. On va donc dire que je me répète !
En fait, l'Allemagne de Merkel ne fait que suivre le Dieu actuel : l'Argent-roi (appelé le Veau d'or dans le Faust de Gounod) et son mythe : l'économie de marché. Chasse aux pauvres, aux insoumis, aux révoltés, à ceux qui votent mal ! Comme la plupart des médias (radio-télévision autant que presse traditionnelle) sont totalement inféodés au mythe en question, évidemment, ce n'est pas chez eux qu'on trouvera la moindre critique des pressions, des petits complots, des gros « arrangements entre amis » (avec commissions juteuses derrière les futures privatisations demandées) qui se dissimulent derrière la capitulation sans condition qu'exige l'Allemagne des Grecs.
La guerre de la propagande (quels médias se sont prononcés pour le « non » au référendum en Grèce ? Montrez-les moi !) indique bien - si on en doutait encore - qu'on est dans une Europe aux ordres : aux ordres de qui ? Des oligarques financiers qui, ne l'oublions pas, ont réussi à nous faire croire qu'il n'y a pas d'autre choix (le "There is no alternative" de Margaret Thatcher étant devenu l'alpha et l'oméga de la nouvelle religion) que ce qu'ils appellent l'austérité (rassurons-nous, pas pour eux, pour les pauvres, seulement) : c'est-à-dire le démantèlement des services publics et du secteur social (seuls garants d'un minimum d'égalité), la soumission de tous les alternatifs (très vite qualifiés de "terroristes"), l'absence de fraternité et de solidarité sociales (chacun pour soi, étant leur devise). Rassurez-vous : eux, ils se tiennent les coudes et sont solidaires ! D'ailleurs, la fuite des capitaux hors de Grèce le montre sans ambages.
Oui, le néo-libéralisme et son Dieu, le Veau d'or, est la nouvelle religion. Il a ses grands-prêtres : les "soi-disant" économistes et prétendus "experts" qui pérorent à longueur de temps sur les chaînes de télé sans la moindre contradiction, secondés par les journalistes aux ordres et tous les valets de l'ordre établi (polices, armées, banques, classes moyennes). Avec leur politique de croissance infinie (en fait la leur, celle de leur Capital), ils nous entraînent vers la catastrophe écologique (destruction quasi certaine de la nature), mais ils s'en foutent, car eux s'en tirent toujours : "Concentrer l'effort social sur la croissance économique dissimule le but réellement poursuivi : plus d'opulence pour quelques-uns, au prix de la misère générale et de la destruction du patrimoine naturel" (Gustavo Esteva Figueroa, La Décroissance, N° 101, juillet-août 2015). Ils n'ont jamais rien perdu pendant la crise de 1929, par exemple, au contraire. Et ils laisseront la majorité crever, quitte à inventer une guerre si elle ne crève pas assez vite. Et ce ne sont pas les palinodies de la conférence sur le climat (COP 21) annoncée pour bientôt qui changeront quelque chose ! Mieux vaut rire de sa splendide distribution et de ses vedettes :

l'affiche du COP 21 (La décroissance, n° 101, juillet août 2015)
  
Je regrette, je ne suis pas comme eux. Je n'ai jamais vénéré le Veau d'or. Et plutôt que d'entendre la Thatcher allemande, je préfère écouter Vandana Shiva, cette formidable femme de l'Inde, que j'ai vue dans plusieurs documentaires (Le monde selon Monsanto, Solutions locales pour un désordre global), et qui vient d'écrire dans le Huffington Post Italia du 19/06/2015 : "Être humain, ce n'est pas vénérer le "dieu de l'argent", les moyens technologiques ou le mythe du progrès, définis comme la conquête de la nature et des hommes. Être humain, c'est être profondément conscient de tous les êtres qui partagent avec nous cette magnifique et précieuse maison" (cette dernière étant notre planète).
Nous sommes passés en un siècle de l'idolâtrie religieuse (qui persiste pourtant encore ici et là, mais surtout en réaction à la monstrueuse religion du "marché", n'est-ce pas, pape François ?) à l'idolâtrie de l'économisme et de ses sous-produits : la consommation exponentielle, le spectacle et le sport, nouveaux opiums dont les oligarques abreuvent le peuple ! Et ce dernier en redemande...

lundi 6 juillet 2015

6 juillet 2015 : les peuples se rebiffent aussi !


Elle veut [l'écriture] sans fioriture. Loin de tout fabriqué. Loin des petits-fours verbaux qu'adore la "populace cultivée". [...] Se proposant d'user de la langue comme d'une arme, et de combattre le langage infâme de la pub, du marché, de la politique politicienne, de ce qu'elle appelle la langue des escrocs, afin d'en dévoiler ce qu'elle charrie d'idéologie morbide et d'assujettissement mental.
(Lydie Salvayre, Ingeborg Bachmann in 7 femmes, Perrin, 2013)


Il se trouve que je viens de lire l'excellent roman historique de Rafael Sabatini, Scaramouche (trad. Jean Muray, Phébus, 2008). Essayons de résumer. Nous sommes en 1788. André Moreau, enfant trouvé, ignore ses origines. Il a été élevé par un petit seigneur breton, M. de Kercadiou, qui l'a envoyé faire son droit à Paris, d'où il est revenu pour travailler chez un notaire. Aline, la nièce de M. de Kercadiou, a aussi été élevée au château. Les deux jeunes gens s'aiment, mais Aline est promise au marquis de La Tour d'Azyr. Or voici que l'arrogant marquis, non content de faire assassiner les braconniers, tue en un faux duel le meilleur ami d'André, Philippe de Vilmorin, séminariste et adepte des idées nouvelles, prémices de la Révolution qui gronde. André juge que c'est un assassinat, puisque Philippe ne savait pas manier l'épée, et jure de venger son ami. Dans un premier temps, il tient des discours enflammés à Rennes et à Nantes, et devient un fugitif recherché par la police royale. André Moreau va se dissimuler dans une troupe de saltimbanques errants, où il endosse le rôle de Scaramouche dans des comédies improvisées sur canevas (commedia dell'arte). Puis, ayant une nouvelle fois fait scandale au théâtre de Nantes, en fustigeant les privilégiés dans une improvisation théâtrale, il doit de nouveau fuir et se fait embaucher chez un maître d'armes parisien qui lui enseigne l'escrime : il y devient de première force. La révolution gronde ; Moreau devient député du Tiers-État. Il réussit à provoquer en duel le marquis, mais lui laisse la vie sauve. Il retrouve Aline qu'il n'a jamais cessé d'aimer. Donc un roman de vengeance et d'amour, mais aussi un roman politique, où l'auteur ne cache pas sa sympathie pour la Révolution française (ce qui est rare dans les romans anglais : voyons Un conte de deux villes de Dickens ou Le Mouron rouge, de la baronne Orczy). André Moreau est un homme du peuple, il n'a donc théoriquement pas le droit d'épouser Aline, jeune aristocrate. Le roman, assez différent du très bon film de George Sidney avec Stewart Granger, fourmille de personnages variés, pittoresques (les saltimbanques), réels (on aperçoit Le Chapelier et Danton) et mêle avec bonheur la fantaisie et la grande histoire, quand le peuple s'est rebiffé. 

Scaramouche -
 
Et voici que les Grecs à leur tour se rebiffent. Ce NON retentissant fait du bruit. Dommage que le gouvernement grec de Alexis Tsipras n'ait pas, dès son élection, empêché la fuite des capitaux ; comme toujours, les gouvernements de gauche font les yeux doux au Capital (qui ne leur fait, lui, aucun cadeau), et s'en mordent les doigts ensuite ! Et craignons que l'armée grecque à l'affût, suréquipée (c'est même la cause principale du surendettement grec : soi-disant pour résister aux menaces de la Turquie, les Occidentaux ont vendu des quantités énormes de matériels militaires à la Grèce ces vingt dernières années, et les précédents gouvernements grecs ont laissé faire - commissions juteuses probablement à l'appui -, alors que le pays n'avait pas les moyens réels de ces achats massifs), et par ailleurs très infiltrée par la CIA, ne nous refasse un coup d'état, comme celui des colonels en 1967 ! Personnellement, je n'en serai pas surpris. 
Car la démocratie, dès que le peuple vote mal (!!!), vole en éclat : les exemples fourmillent, je n'en citerai que quelques-uns ; nous l'avons vu en Espagne en 1939, au Chili en 1973, en Algérie en 1991 : dans ces trois cas, l'armée a pris le pouvoir ou annulé le résultat des élections (favorable au FIS dans l'Algérie de 1991). Et même en France, en 2005, le vote sur le traité européen a été en fin de compte considéré comme nul et non avenu. 
 

dimanche 5 juillet 2015

5 juillet 2015 : Festival de La Rochelle 2015


C'est que, voyez-vous, Monsieur, je me passionne pour l'étude de l'homme. Or, il y a quelques années, j'ai découvert que le meilleur moyen de l'étudier était de le chercher dans les œuvres conçues pour le théâtre.
(Rafael Sabatini, Scaramouche, trad. Jean Muray, Phébus, 2008)


Me voici de retour du Festival de cinéma de La Rochelle. Après ces huit jours bien ventilés par la rumeur océane, j'ai découvert un appartement à 29°, dont la température a fini par descendre à 24° ce matin, grâce à une ouverture de toutes les fenêtres et aux courants d'air de la nuit. Bref, difficile de se rafraîchir... à moins de remplir la baignoire ou de prendre une douche express. 


   
La Rochelle 2015 n'a pas été un cru exceptionnel, à mon sens. Le film d'ouverture, Mia madre, de Nanni Moretti, n'est pas à la hauteur de ses meilleurs. Mais il y avait les rétrospectives Visconti (enfin vu Le guépard sur grand écran, revu aussi Rocco et ses frères), Bellocchio (n'ai pu voir qu'un film), c'était très italien cette année. Il y avait une découverte du cinéma géorgien (vu cinq films, tous très bons, mais très durs). En muet, j'ai découvert le Fantômas (1913-1914), de Louis Feuillade, qui enchantait les surréalistes (Complainte de Fantômas, de Robert Desnos : "Allongeant son ombre immense / Sur le monde et sur Paris, / Quel est ce spectre aux yeux gris / Qui surgit dans le silence ? / Fantômas, serait-ce toi / Qui te dresses sur les toits ?"), magnifiquement restauré et accompagné au piano. Vu un des dessins animés chinois, Le prince Nezha triomphe du roi Dragon, qui m'a beaucoup plu. Il y avait aussi un hommage à la famille Makhmalbaf, dont j'ai vu deux films (un du père, Mohsen, un de la fille, Hana). J'ai aperçu à plusieurs reprises Yolande Moreau, l'actrice invitée du festival.



Parmi les films inédits et donc en avant-première, un film finlandais, Tsamo, excellent portrait d'une jeune Indienne d'Alaska transplantée dans la Finlande tsariste des années 1860 : formidable étude sur le choc des cultures. Un film anglais, 45 ans, qui raconte la préparation de la fête des quarante-cinq ans de mariage d'un vieux couple joué par Charlotte Rampling (excellente, comme toujours) et Tom Courtenay (ce dernier que je revoyais pour la première fois depuis ses films des années 60, Courtenay est resté pour moi l'inoubliable héros de La solitude du coureur de fond). Un très beau film québécois de François Delisle, Chorus, raconte en noir et blanc le deuil d'un couple dont le fils de huit ans a disparu et dont on apprend, dix ans plus tard, qu'il a été assassiné : un fort moment d'émotion. Un film turc, Until I lose my breath, raconte la difficulté d'être jeune femme en Turquie (je venais de voir, sur un thème voisin, avant de partir, le film Mustang). Le film hongrois Le fils de Saul nous emmène à Auschwitz-Birkenau et nous montre la solution finale en action, et la manière dont les nazis faisaient participer les prisonniers eux-mêmes aux sales besognes (sortir les corps nus des chambres à gaz, les pousser les fours crématoires, disperser les cendres dans la rivière voisine : les sonderkommandos étaient des juifs momentanément à l'abri de la mort, jusqu'à ce qu'on décide qu'ils en avaient trop vu et seraient des témoins gênants). Grand prix du jury à Cannes, le film met mal à l'aise, par absence de point de vue moral (à mon sens). Le superbe film grec At home (déjà vu à Montpellier en octobre, mais toujours en attente d'un distributeur) nous montre la manière dont la haute bourgeoisie grecque traite ses immigrés : ici une géorgienne, embauchée comme domestique, et qu'on jette comme un sac quand elle tombe malade (alors qu'elle n'a jamais été déclarée et ne bénéficie donc pas de sécurité sociale). Édifiant ! Et qui nous permet de comprendre les problèmes de la Grèce actuelle, dont les responsables ne sont pas le peuple, mais les élites.
Comme toujours, un somptueux accueil à Angoulins-sur-Mer chez mes amis, d'où j'enfourchais chaque matin mon vélo pour rallier La Rochelle, à 10 ou 11 km selon le circuit choisi. De quoi joindre l'utile (l'exercice physique) à l'agréable (le cinéma étant pour moi, au même titre que la littérature, la poésie, le théâtre, les arts, les voyages et l'écriture, un exercice spirituel), tout en étant à la rencontre des hommes (vus sur l'écran ou dans les files d'attente). Prochain festival : la Mostra de Venise en septembre, si tout va bien...