mercredi 22 avril 2015

22 avril 2015 : cargo 2015 : 2 - lectures de la mer


Mais je monte sur le pont à l'aube quand il n'y a personne de visible si ce n'est un Lascar égaré en train de fourbir les cuivres, et je contemple le soleil qui monte droit devant moi, surgi de l'orient, et le ciel et la mer sont comme le premier matin de la Genèse.

(Vita Sackville-West, Lettre à Virginia Woolf, 8 février 1926)



la mer métallique, avec au loin la pluie


Quand on monte sur un cargo, on sait qu'on va se trouver éloigné de tout ce qui fait le charme incontournable (pour certains) et l'inconvénient majeur (pour d'autres, dont moi) de la « civilisation » contemporaine : la connectique généralisée, le trop plein de gadgets électro-communicationnels. Dans la ville du Havre où j'ai attendu mon départ pendant trois jours, j'ai pu observer la foule au centre ville ou dans le centre commercial du nouveau quartier des Docks. Parmi les nouvelles générations, rares étaient ceux qui n'avaient pas à la main le désormais indispensable appareil à communiquer ou à l'oreille des écouteurs devenus essentiels. Résultat : une flopée de zombies (mais attention, ultra-modernes) qui se demandaient, quand je les dérangeais pour un renseignement, quel était ce péquenaud préhistorique...



le sillage

Sur mer, rien de tout cela. Il y a certes des ordinateurs, et on nous a même donné une adresse spéciale de courriel (voilà que je parle québécois), dont j'ai fait un modeste usage. Le navire est largement automatisé. Cependant, il n'y a ni wi-fi, ni captation de télévision, ni réseau pour nos téléphones, on se retrouve à mille lieues de "facebook" et de l'instantanéité caractéristique de la vie à terre. Il ne reste plus que vingt-trois hommes et la mer. Et, assez rapidement, on se redécouvre : on s'aperçoit que, n'étant plus distrait par le téléphone, internet, le télévision, et même les journaux et magazines, on se concentre sur autre chose. Sur soi, sur l'autre semblable, passager ou membre d'équipage. Sur ses activités : marche autour du pont, station sur la plate-forme à l'avant de la proue pour observer la mer, le ciel et méditer, exercice physique (vélo ou tapis roulant sur home-trainer, montée régulière des escaliers, station de musculation, piscine...), lecture, écriture, conversation à table ou autour d'un café dans le salon, observations... Plus de dissipation, on est tout à ce qu'on fait. 



vagues, écume, ombre 


Et nous n'oublions jamais que nous voguons. On m'a demandé si ce n'était pas monotone. Comme si la mer était uniforme, comme si on pouvait s'en lasser ! J'ai relu pendant le trajet À l'ombre des jeunes filles en fleurs, et Marcel Proust y écrit : "Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même". J'ajouterai que même chaque jour, elle se transforme, elle change de couleurs, d'aspect, de calme ou d'agitation. Oui, la mer est d'une diversité incroyable, comme l'humanité. Et respirer l'air du large, c'est tout de même autre chose que l'air de la ville : "Mais, tout de même, je l'ai respiré, le vent de la mer. Ceux qui l'ont goûté une fois n'oublient pas cette nourriture", nous dit Saint-Exupéry, dans Terre des hommes, lu aussi sur le navire. C'est pourquoi d'ailleurs, en dépit du roulis, du tangage, pas de malades à bord, on respire trop bien ; les hommes de la salle des machines remontent régulièrement à la proue respirer l'air vif. Il faut juste éviter de glisser dans les escaliers, de s'empêtrer les pattes dans les cordages, il faut regarder, rester concentré. Ça tombe bien, rien ne nous dissipe l'esprit qui est tout à ce qu'il fait.



vue de tout en haut, la mer immense et minuscule 


Pendant un tel voyage, on devient la mesure de soi, ou on la retrouve. On applique les mots du poète Fernando Pessoa, dans les Odes de Ricardo Reis : "Vis sans heures. Tout ce qui mesure porte tort", aussi bien que : "Assieds-toi au soleil. Abdique / Et sois roi de toi-même". J'avais déjà remarqué combien le milieu de l'océan rapprochait de l'idée de Dieu – mon élève Donnie m'a demandé de lui apprendre le "Notre père" en français, combien de jeunes Français le connaissent par cœur, je me le demande – et j'ai pu constater au fil de mes lectures qu'aussi bien l'Anglaise Vita Sackville-West (citation en exergue) que le Polonais Piotr Benardski (dans Un goût de sel, Autrement, 2007) retrouvent des souvenirs mystiques dans leurs voyages : "La mer m'enivrait. Je l'aimais d'un amour au premier regard. Chaque voyage était comme la sortie d'Égypte et l'errance dans le désert".



ici, sous la blanche écume, le bulbe et un modeste arc-en-ciel marin


Oui, la mer éternelle, toujours changeante, "est un chemin sans fin, elle possède une force indomptable, un pouvoir de tempête, une douceur d'amoureuse quand elle devient écume sur le sable", nous dit aussi Jorge Amado, dans Tereza Batista (Stock, 1991). Et j'ai beaucoup lu sur ces mers, et je sais que que la mer nous parle, nous attire (combien de fois me suis-je penché tout à l'avant, comme si des sirènes m'entraînaient). Je comprends ces nombreux marins qui, une fois à terre, ont cette nostalgie de l'infini. Par ailleurs, j'ai pu confirmer cette notation de Joseph Kessel, dans Les amants du Tage (Plon, 1968) : "Quand on est forcé de rester au même endroit, cela donne du champ à l'imagination". Autant qu'à l'imagination, ça ouvre le champ à une concentration intense : quand je lisais, j'étais tout à ma lecture ; quand j'écrivais, tout à mon écriture ; quand je faisais le tour du pont, j'étais empli du poids de mes pas, de la vue des vagues et de l'écume, de l'odeur du sel, du friselis du vent sur les poils de mes bras, de la chaleur et de la lumière du soleil, du sourire des matelots que je croisais. 

le soleil couchant irradie le ciel 


On pourrait dire donc qu'on retrouve ici cette "disponibilité de l'esprit, si rare dans nos existences affairées, polarisées, captives de nos propres entêtements" que signale Frédéric Gros, dans Marcher, une philosophie (Carnets nord, 2009). Certes, un voyage en cargo semble avoir peu à voir avec la marche, car c'est un voyage immobile. Pourtant, de même que dans la randonnée pédestre, on est ici dans des jours de lenteur ("plus que jamais à contretemps, si j'ose dire, puisque nous vivons sous le signe de la vitesse, l'idéologie de la vitesse" nous dit Jean Collet, dans sa Petite théologie du cinéma, Éd. du Cerf, 2014), on oublie la précipitation ordinaire, on ne peut pas s'échapper du bateau. On est aussi dans le regard, car comme le suggère encore Frédéric Gros : "Voir, dominer, regarder, c'est posséder. Mais sans les inconvénients de la propriété : on profiterait presque en voleur du spectacle du monde"

 
tous les matins du monde 


Enfin, on se lève tôt sur un cargo. Rares sont les jours (nuits d'énorme insomnie, ce qui m'est arrivé deux ou trois fois) où je n'ai pas pu assister à la toujours pareille et toujours différente genèse du monde : Henry David Thoreau ne nous a-t-il pas dit dans Walden ou la vie dans les bois que "La santé se mesure à l'amour du matin?




[J'ai relevé la plupart de ces citations dans mes lectures faites sur le cargo]

mardi 21 avril 2015

21 avril 2015 : cargo 2015 : 1 - de la mer et des hommes


Entre tant de merveilles du monde, la grande merveille, c'est l'homme. Il parcourt la mer qui moutonne quand la tempête souffle du sud, il passe au creux des houles mugissantes.

(Sophocle, Antigone, trad. Robert Pignarre, Flammarion, 1994)


              Bruno et Jean-Guy devant la bibliothèque de Lyttelton



Si, comme je le crois, la vie est un songe dans lequel le monde est une scène de théâtre où se joue la comédie humaine, un microcosme tel qu'un cargo est tout à fait le lieu où l'on peut observer de près l'homme (= l'être humain, non le mâle). Si, comme moi, on reste longtemps sur le même cargo – quatre-vingt-onze jours tout de même, ça oblige à entrer dans cette comédie – il finit par se créer une sorte d'intimité. Sans doute, pas plus là qu'ailleurs, on ne peut prétendre connaître réellement les autres. La barrière des langues reste également un obstacle : baragouiner un anglais sommaire n'aide pas à aller bien loin. Pourtant...

Darvin et Ronald sur la proue


il y avait sur le navire trois catégories d'hommes : l'équipage européen (officiers et techniciens supérieurs), comprenant six personnes, de nationalité ukrainienne (5) et russe (1) ; l'équipage asiatique (officiers et techniciens complémentaires, hommes de pont et de machines, cuisinier et messman), seize personnes de nationalité philippine (15) et indienne (1) ; les passagers, français (3, j'ai été le seul à faire la boucle complète, René est descendu à Sidney après 44 jours, remplacé par Bruno pour les 47 jours suivants), québécois (1, monté à New York et descendu à Philadelphie, 66 jours à bord) et une Américaine montée au dernier moment à Tilbury et que je n'ai fait qu'entrevoir, puisque je suis descendu deux jours plus tard.



Pendant la pose du câble, Sergueï, le second et au fond, le bosco Ioïdjle


Les Européens sont restés très distants ; c'est la première fois que je fais un voyage en cargo sans qu'il y ait un pot du commandant, par exemple. Il a fallu réclamer pour avoir une visite du cargo (nous avons été guidés par le 3e officier, le sympathique Rafael, un des plus jeunes Philippins du bord), et on n'a pas été autorisé à voir la salle des machines (que j'avais visitée tant en 2010 lors du trajet vers la Guadeloupe qu'en 2013 sur la cargo allemand en route vers l'Amérique du sud). De même, il fallait réclamer pour avoir les informations les plus élémentaires : jours et heures d'arrivée et de départ dans les différents ports, par exemple (là encore, Rafael fut notre secours). Ils n'ont pas participé au barbecue organisé sur la poupe, où nous sommes restés avec le reste de l'équipage. Enfin, les conversations avec eux ont été très limitées ; j'ai mis ça sur le compte des événements d'Ukraine qui devaient les turlupiner ou les angoisser, selon les bribes qu'on pouvait entendre à table, où ils parlaient en russe ou en ukrainien.



pose du câble : les équilibristes philippins sur la grue et dans la nacelle


L'équipage asiatique, lui, a été parfait. Il a pourtant, d'après les conversations que nous avons pu avoir, souffert de la condescendance, voire du mépris, dans lesquels le tenait l'équipage est-européen. Mais aussi bien les Philippins que l'unique Indien nous ont chaleureusement accueilli et, en retour, nous nous sommes efforcés de les comprendre, de leur apporter un peu d'amitié. Il faut savoir que leurs contrats d'embarquement sont longs (en général d'environ neuf mois, après quoi ils ont deux à trois mois de congé), qu'une grande partie ont une famille, des enfants (qui naissent parfois pendant qu'ils sont à bord, ainsi Rafael nous a fait part en mars de la naissance de sa seconde fille). Et pourtant, ils sont extraordinairement avenants, souriants, chantants même – beaucoup de karaoké le soir dans leur salon, où nous nous sommes invités plusieurs fois. 


sur le quai : tandis que Bruno descend, Donnie et Jonathan chargent les victuailles  


J'ai proposé à un des matelots, Donnie, qui avait étudié un peu le français à l'école mais ne l'avait jamais parlé, de lui donner des leçons. J'ai donc improvisé des cours de "français langue étrangère", à base de dialogues concrets, que je lui donnais deux ou trois fois par semaine, après le repas du soir










Donnie, pendant une leçon


  






Nous avions le plaisir de le voir nous saluer en français chaque fois que nous le croisions au hasard de nos pérégrinations sur le pont ou dans les coursives. Ces leçons m'ont donné aussi un petit but et l'impression de me sentir encore utile.

Les passagers, tous des retraités, étaient très différents les uns des autres : 
René, l'artisan-boulanger de Sallanches, 72 ans, a été un bon compagnon. D'abord, comme il ne parle pas un mot d'anglais (il n'a que le certificat d'études, après quoi il est devenu apprenti), je lui ai servi d'interprète pendant la traversée de l'Atlantique ou à Savannah (USA), où il voulait acheter un appareil de photo. Ensuite, je lui ai montré la bibliothèque (il a beaucoup lu) et la salle de sports, où il descendait chaque jour faire du home-trainer sur le tapis roulant et sur la bicyclette. Il a regardé de nombreux films avec moi, en v.o. sous-titrée (il est vrai qu'il est un peu dur d'oreille) ! Nous avons découvert dans l'armoire de notre salon un jeu de dominos de 55 pièces, allant du noir au 9, et faisions de temps en temps des parties acharnées. Et il m'a accompagné aux escales, où nous avons mangé ensemble (Savannah, Papeete, Nouméa). Il nous a quittés pour continuer son tour du monde, et rejoindre la Malaisie où il devait emprunter un autre cargo pour rentrer au Havre par Suez...



René, en train de rejoindre l'aileron tribord de la passerelle (deck G)


Jean-Guy, le vétéran québécois (76 ans), fils de paysan, a fait des études secondaires au séminaire, est devenu prêtre, s'est défroqué à la trentaine pour se marier, a eu deux enfants, s'est reconverti dans le travail social – notamment auprès des Indiens et des Inuits. Divorcé, il se balade depuis sa retraite, et utilise un campeur (= camping-car) pour sillonner les USA et le Mexique. Curieux de tout, il pratique le yoga. Comme il commence une DMLA, il préférait les films en version française. Il lisait beaucoup, souvent au soleil assis dans un fauteuil sur le pont adjacent à nos cabines (deck E) ou au-dessus (deck F). Et il allait aussi méditer sur la plate-forme de la proue, en observant la mer. Son langage était savoureux.







Jean-Guy bouquine au large des USA : il faisait à nouveau frais !



 



Bruno (70 ans), ex-cadre commercial d'une société anglaise, est un habitué des voyages en cargo : il passe tous ses hivers sous les Tropiques, et voyage principalement ainsi depuis une dizaine d'années. Après deux mariages et deux divorces, il est veuf d'un troisième mariage. Il vient d'une famille assez fortunée d'industriels de la région stéphanoise, Ferdinand de Lesseps est son arrière-grand-oncle. Il habite maintenant dans le Var, en bordure de mer. Bref, j'ai découvert avec lui un monde encore différent. Il a, comme moi, laissé dans la bibliothèque du bord, quelques livres qu'il avait emportés et lus.

Napier (Nouvelle-Zélande) : Bruno examine une voiture ancienne
qu'on aurait pu louer à l'heure pour se promener


Krista, l'Américaine, a été institutrice, mais n'a jamais travaillé aux USA. Elle a enseigné dans les écoles spéciales pour enfants de militaires des armées US à l'étranger, principalement au Japon, en Corée et en Allemagne. Elle vient de prendre sa retraite, n'a pas de domicile encore, puisqu'elle a toujours été logée, et s'est mise à écrire un roman historique. De son métier, elle a gardé l'habitude de bien prononcer et détacher les mots, et c'est celle dont je comprenais le mieux l'anglais : dommage qu'elle soit montée juste avant que moi, je parte !
















Une femme à bord : un peu tard pour moi !

Dans ce genre de voyage, où l'on est enfermé avec un petit nombre d'humains, forcément des liens se créent, des affinités se révèlent. Et la durée fait qu'on a envie de s'intéresser à l'Autre, on finit par se connaître, par se saluer, par se sourire, par rire aussi. Ce qui est plus difficile quand on est au milieu d'une foule (à l'hôtel, en croisière, dans une grande ville, une fête, un festival). On sait pourtant que la rencontre reste éphémère : pas sûr qu'on se revoie ! Même si je suis invité au Québec et aux Philippines !






L'homme le plus important à bord : Frederick le cuisinier

mardi 14 avril 2015

14 avril 2015 : heureux qui...


Que fera-t-on avant l'éternité ? On prendra le temps.

(John Berger, Qui va là ?, trad. Élisabeth Motsch, Éd. de l'Olivier, 1996)





Après cette longue du coupure du monde, je suis revenu "vivre entre mes parents" et mes amis "le reste de mon âge" : "plein d'usage et raison", comme écrivait Du Bellay ? Ce sera à vous de me le dire.


Le Matisse à quai (Nouvelle Zélande)


Je commencerai à en faire un bilan la semaine prochaine ; ne soyez pas trop gourmands, vous risquez d'être déçus. Et j'ai besoin de remettre mes pieds à terre. Pour l'instant, dans ma tête en tout cas, je suis toujours sur le cargo, j'entends les bruissements de la mer et du vent, je salue les matelots philippins qui m'ont rendu le voyage humain. L'un d'eux, Darvin, m'a offert à la fin un bonnet de son pays, accompagné du mot suivant, rédigé à la main : To Sir Jean-Pierre, Thank you Sir for all the time, warm feelings, comport, and specially your wonderful smile that you spend to us for one round voyage. I will never forget you. I am very thankfull that you've been part of our life even in one round voyage. THANK YOU VERY MUCH SIR JP... Darvin.

pose d'un câble : en haut Darvin et le bosco, en bas, Ronald


"One round voyage", signifie que j'ai fait la boucle quasiment complète du voyage. C'est vrai que je leur ai donné du temps, jusqu'à préparer des leçons de français pour l'un d'entre eux, j'ai essayé d'être dans un comportement et des sentiments chaleureux avec ces gens qui passent neuf mois loin de leur pays, de leur famille, de leurs enfants (qui naissent pendant qu'ils sont en mer), et qui se soutiennent mutuellement. Et trois mois de vie en commun, ça crée des liens.

séance de coupe de cheveux : au centre, Darvin, à droite, Ronald
(photo Bruno Tardy)

J'ai besoin de décanter, de me poser (pauser ???) ; heureusement, je retrouve du soleil, presque tropical. À bientôt.

 Le Matisse, en cours de chargement, vu du haut de la colline de Napier
(Nouvelle Zélande)