Quand l’estime de soi est défaillante, penser qu’autrui pourrait s’intéresser à vous et vous donner un peu d’amitié est tout bonnement impossible.
(Charles Juliet, Me meilleures années : Journal XI, Fragments, P.O.L., 2025)
Je suis un lecteur de Charles Juliet depuis longtemps. Il est, avec Michel Tournier, le seul des écrivais vivants (de mon temps) que j'ai suivis de bout en bout, côté homme, avec Annie Ernaux, Marie-Hélène Lafon ou Marguerite Duras côté femmes. J'ai toujours trouvé que ces écrivains me parlaient ou même parlaient de moi, et que je pouvais les tenir pour des amis. Une amitié littéraire en quelque sorte, bien que je ne les ai pas toujours vus en chair et en os. Mais quelquefois, des amis de ce genre sont très précieux... Car, si on a du vague-à-l'âme, ou qu'on se sent un peu déprimé ou beaucoup, il suffit d'ouvrir un de leurs livres, et on se sent revigoré. C'est d'ailleurs pareil avec les écrivains des siècles passés, pour moi du moins. Ils ou elles me donnent du tonus !
C'est ainsi que je suis allé au Petit Théâtre des Chartrons fin janvier : salle pleine (40 places) pour voir un comédien nous dire avec maestria un poème de Victor Hugo, tiré de La légende des siècles intitulé La Vision de Dante. Ce long poème (durée 55 minutes) a été longuement applaudi. Je l'ai redécouvert avec un grand plaisir. J'avais lu La légende des siècles dans les années 70 avec délectation, étonnant le libraire d'Auch avec qui je causais et qui m'a dit que seuls les étudiants en lettres lisaient ce livre, par obligation.
Mais revenons à Charles Juliet. Il a écrit de la critique d'art, des récits et nouvelles, des poèmes, mais sa grande œuvre reste son Journal (11 volumes) et autres écrits annexes, carnets et chroniques de voyage. Là, il se montre dans toute son humanité, sa fraternité, sa grandeur, sa sensibilité, le tout contenu dans une écriture serrée, tenue, exempte de délayage, et toujours à hauteur d'homme qui parle à d'autres êtres humains, hommes et femmes : "Se transformer, c’est rejeter tout ce qui nous conditionne, tout ce qui ne vient pas de nos racines. Quand cet élagage a eu lieu, une lucidité survient, la capacité de se voir avec lucidité. Se voir sans se valoriser, sans se justifier, sans s’accabler. Ce cap une fois atteint, il se produit une mutation : le moi a disparu et a fait place au soi — une autre manière d’être, de penser, de se comporter. On est alors présent à soi-même et apte à l’instant à se percevoir avec détachement, en toute circonstance", nous dit-il dans ce nouveau et dernier volume, puisque Charles Juliet nous a quittés en 2024. Il faut noter que l'ultime livre de son Journal n'a pas été préparé par l'auteur, mais par son éditeur, qui a rassemblé des fragments inédits à son décès.
Il nous parle des choses de la vie, notamment de la vie de couple : " Un être qui vit à vos côtés, il vous oblige à vous surveiller, à faire preuve de courage, à aller de l’avant même quand vous fléchissez, que vous cédez à vos doutes, à votre désespérance", et Dieu sait que notre auteur a eu une vie difficile, puisque retiré à sa mère tout petit. Et qu'il lui a fallu se construire. Parfois il eut l'impression de ne pas connaître "la vraie vie" [...] D’où souvent un ennui incurable, une solitude profonde, une désespérance sans recours. Quand ce douloureux tourment s’exacerbe, nombreux sont ceux qui trouvent une échappatoire ou qui s’acharnent à l’étouffer avec la boisson ou la drogue". Heureusement, il a échappé à ces addictions, car il avait l'écriture salvatrice.
Il a donc été placé dans une famille d'accueil, qui tenait une ferme à la campagne. Sa mère adoptive l'a beaucoup aimé et on sait que l'amour vrai, gratuit, sauve du désespoir. Il a connu ensuite "ce clivage en chacun causé par les études qui éloignent de la famille. Avec la solitude qui en découle", ce qui me parle aussi beaucoup, moi qui ai pu poursuivre des études supérieures qui me coupaient de mon père et de mon milieu social. Ce père dont j'avais peur enfant : Charles Juliet note qu'à "l’idée que le père pourrait se rendre compte qu’il a peur de lui, l’enfant est anéanti". En lisant ces lignes, mon enfance a ressurgi, avec ses angoisses et ma difficulté d'être. Et, comme notre auteur, j'ai découvert cette chose effrayante vers 13-14 ans : "Il savait maintenant qu’il avait quitté son enfance et il comprenait qu’il était seul, qu’il était toujours seul, qu’il lui faudrait seul, qu’il lui faudrait désormais faire preuve de courage".
Ce que, comme Charles Juliet, et sans doute comme tout être humain, j'ai dû moi aussi me prendre en main pour avancer dans la vie qui m'attendait, et y trouver le courage nécessaire pour l'affronter. Heureusement, j'ai aussi découvert dans ces mêmes années l'amitié, la littérature, l'écriture, le vélo et l'exercice physique, l'envie de voyager, le goût de la vie et plus tard, au moins une fois dans ma vie, l'amour réciproque.


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