jeudi 14 mars 2024

14 mars 2024 : le poète du mois, Jean-Claude Pirotte

 


La lecture est une aide considérable à laquelle trop de personnes n’ont pas recours. Elles se coupent ainsi d’une réalité mentale souvent beaucoup plus importante que ce que l’on nomme « la réalité ».

(Jocelyne François, Car vous ne savez ni le jour, ni l’heure, Journal 2008-2018, Les Moments littéraires, 2022)



Je me suis remis à lire des poètes et à écrire des poèmes : c’est le "Printemps des poètes" ; en ce moment, et avec mon ami Thierry, on a proposé des lectures de poèmes au Centre social du quartier, à deux pas de chez moi et à la Maison protestante de retraite (en fait, un Ehpad, très proche aussi). On a commencé mardi dernier par une lecture pour adultes au Centre social, avant de continuer pour les enfants mercredi prochain, et achever par les personnes âgées le vendredi 22 mars.

Notre succès a été faible (en nombre, l’information a été insuffisante) pour les adultes, mais les rares personnes présentes ont apprécié, et ça a donné lieu à des échanges intéressants. Par contre, pour les enfants, nous aurons un public "captif", ceux qui viennent le mercredi après-midi au Centre social. Là, je crains davantage le trop grand nombre et le chahut potentiel. J’étais hier au vernissage de l’exposition des dessins d’enfants du Centre, suivi d’un petit spectacle de leurs danses, et je dois dire que c’était assez bruyant. Comme la poésie fait un peu peur, on prévoit aussi de lire ou dire des contes.

À la Maison de retraite, on m’a demandé en outre si j’étais partant pour devenir un lecteur particulier pour une vieille dame de 103 ans, aveugle, qui ne peut plus lire, mais souhaite qu’on lui lise des romans qu’elle a lus dans sa jeunesse. Il faut d’abord que je la rencontre, que je vois les titres qu’elle voudrait que je lui lise, et au cas où je ne les aurais jamais lus, que j’en prenne connaissance d’abord. Un nouveau défi pour moi, et un lien à créer avec cette dame.

Parmi les livres de poésie que j’ai récemment lus, il y a celui de Jean-Claude Pirotte que j’ai redécouvert récemment dans mes livres de poètes (comme ceux en prose, ils sont nombreux à ne pas avoir été lus, pourvu que je tienne le coup pour les écluser tous !). Pourtant, j’aime beaucoup celui qui fut un grand ami de Claude Andrzejewski, un de mes jeunes amis, qui lui a consacré un superbe livre : Un ami trop trop grand (cf mon blog du 20 décembre 2022). Je vous propose deux courts poèmes pour vous donner une idée de ce grand poète (et prosateur) belge extraits du recueil Revermont, édité au Temps qu’il fait, l’excellent éditeur de Cognac.


réussirai-je un jour à faire

un hors-d’œuvre de mes dix doigts

j’entends d’ici gronder ma mère

tu ne fais pas ce que tu dois


que ce soit dehors ou dedans

c’est le chef-d’œuvre qu’elle attend

ou peut-être rien c’est plus sage

de me cacher sur son passage


ainsi l’autruche que je suis

ne voit pas ce regard féroce

qui même la nuit me poursuit

et me décharne et me désosse


                    * * *


je ne connais ni les oiseaux

ni les fleurs ni les arbres

je me connais encore moins

je me cherche dans les décombres


et je me perds dans les chemins

où je ne croise que des ombres

je ne suis qu’un drôle d’oiseau

c’était l’opinion de ma mère


qui connaissait tous les oiseaux

toutes les fleurs et tous les arbres

et qui prédisait les désastres

elle me conduisait au zoo


afin de me montrer les cages

où vivent les enfants sages


            Jean-Claude Pirotte

(Revermont, Le Temps qu’il fait, 2008)

lundi 11 mars 2024

11 mars 2024 : la grande bouffe

 

Il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

(Molière, L’Avare)



Une nouvelle fois, je suis confronté à mon problème avec la nourriture. Un grand repas de famille se profile pour Pâques. On m’y propose le restaurant. Quand j’ai appris le coût par personne, 50 € le repas seul sans les boissons, le café, j’ai décliné. Je préférais envoyer la somme à Madagascar, ce que j’ai fait dans la foulée. Car mon voyage de 2018 là-bas m’a remis les pendules à l’heure. De nombreux Malgaches m’ont dit qu’ils ne savaient pas le matin ce qu’ils allaient manger dans la journée. 

Quand je vois l’argent qu’on dépense pour se restaurer (mariages, baptêmes, anniversaires, enterrements de vie de garçon ou de fille, fiestas diverses...) et que, parallèlement, je vois le nombre de SDF et de mendiants augmenter, et qu’on me propose d’aller manger au resto pour 50 € ou plus, je n’ai qu’une envie en tête : m’inscrire dans un endroit où je pourrai jeûner. Retraite dans un monastère, stage "jeûne" proposé par une association (si, si, ça existe, comme les semaines de stage contre toute addiction, drogues diverses, smartphone, alcool, tabac, etc) si possible en montagne et à l’écart de notre société d’hyper-consommation.

J’ai plus faim de nourriture spirituelle (lecture au sens très large, poésie, romans, contes et nouvelles, théâtre, grands textes du patrimoine universel, essais divers et variés ; arts, musique, mystique, etc) et éventuellement la partager avec d’autres. Je passe plus de temps à lire qu’à manger. J’ai faim aussi d’exercice physique, de voyages, de rencontres, d’amitié, de lien social avec les autres générations, des enfants aux vieillards. J’ai faim de connaître des gens comme les handicapés de tous genres, plus que les normatifs et que tous ceux qui veulent nous faire entrer dans des moules. J’ai faim de vivre, enfin !

Et passer sa vie à manger, avec tous les excès que ça suppose, tant en aliments solides (aller dans les cinémas commerciaux me tue quand je vois tout ce que beaucoup ingurgitent) que liquides (abus d’alcool, sans doute, mais abus aussi de boissons sucrées), ne me semble pas un idéal de vie si réjouissant que ça. Les anciens le savaient bien, qui prévoyaient des jours de jeûne, des jours "maigres", des jours sans… Mais aujourd’hui, ces jours sont devenus l’exclusivité des pays pauvres ou, chez nous, des sdf, des migrants, de tous ceux qui crèvent de faim (et parfois de soif), tandis que l’autre moitié du monde se gave et croule, ensevelie sous des montagnes de boustifaille.

Où est l’égalité là-dedans ? Là encore l’inégalité frappe. Bien sûr que les pauvres voudraient participer à nos agapes, à nos chers gueuletons, à nos gigantesques ripailles, à notre dispendieuse bonne chère. Mais il n’y a pas de partage ; peu de portes s’ouvrent devant un misérable comme celle de Mgr Myriel, l’évêque de Digne, au début des Misérables, le formidable bouquin de Victor Hugo, qui donne le couvert et l’hébergement à Jean Valjean qui sort du bagne, lui devant qui toutes les portes se sont fermées. J’entends encore le rire tonitruant de Flaubert devant cette scène qu’il jugeait hautement invraisemblable. Eh bien, riez tant que vous voulez, et "Bon appétit, Messieurs", comme dit Hernani, autre héros hugolien.

Car l’appétit excessif de bouffe se conjugue aussi en ambition effrénée, en gloutonnerie boulimique de pouvoir (ainsi dans les bombardements incessants de Gaza) et de concupiscence comme on peut le voir chez bien des hommes politiques ou de cinéma. Pouah, restons-en là ! Et sachons être dans le sobriété, dans la retenue, dans l’abstinence et, en fin de compte, dans la sagesse… Mais peut-être que les êtres humains en sont dépourvus ! Et pourtant, c'est cette sagesse, cette modération qui, liées au partage et à l'entraide, donne de la joie...


dimanche 10 mars 2024

10 mars 2024 : mais que fait la police ?

 

le colonialisme est en train de se détruire lui-même mais il empuantit encore l’atmosphère : il est notre honte, il se moque de nos lois ou les caricature ; il nous infecte de son racisme…

(Jean-Paul Sartre, Situations V, Gallimard, 1964)



Sartre était bien optimiste en nous disant que le colonialisme est en train de se détruire lui-même ! Il est plus violent que jamais, à voir ce qui se passe à Gaza en ce moment. Autrefois, il y eut sans doute des massacres du même tonneau, mais il n'y avait pas moyens de communication modernes qui nous permettent de savoir et de voir en temps réel ce qui se passait. De tels massacres restaient ignorés ou on ne le savait que des années, des décennies, voire plus longtemps après.

Je suis écœuré non seulement de savoir et de voir les horreurs de Gaza, ce massacre de masse et ces destructions horribles, mais aussi du traitement médiatique unilatéral qui en est donné par les médias courants1 (télés d’infos et presse écrite²). Et, hélas, en France, le comble est atteint de voir que la police, non contente de surveiller les manifestations ordinaires, quand ce n’est pas de les canaliser et de les ‘nasser’, protège les nervis fachos d’extrême droite qui ont délibérément sali la manifestation féministe du 8 mars à Paris, frappant, gazant des femmes, tel que le rapporte le site "contre-attaque" :



« Derrière cette opération, le collectif ‘Nous vivrons’, gentiment présenté dans le journal Libération il y a quelques jours comme ‘portant la voix des victimes israéliennes du Hamas et dénonçant le silence des associations féministes’.  Ce collectif était accepté dans la manifestation du 8 mars par la plateforme qui organisait la manifestation. Sauf qu’en guise de Service d’Ordre, ‘Nous vivrons’ a débarqué avec ces hommes armés venus en découdre avec le reste du cortège. Des membres du groupe d’extrême droite LDJ – Ligue de Défense Juive.

« Ce bloc sioniste chantait ‘nous sommes toutes des israéliennes’ derrière la milice agressive, qui a ensuite frappé des manifestantes.

« Puis cette milice s’est repliée derrière une ligne de policiers de la BRAV, enfilant parfois des brassards oranges. Une situation inouïe : des hommes, venus équipés de gants de combat, de bâtons et de gazeuses, ayant agressé des personnes, ont ensuite pu se ranger tranquillement avec les forces de l’ordre qui, d’habitude, chargent et arrêtent le moindre manifestant jugé suspect. Police et extrême droite sioniste main dans la main.

« La LDJ a été fondée en 2001 par un ancien membre du Betar, un autre groupe sioniste d’extrême droite lié au Likoud, le parti de Netanyahou. La LDJ française s’inspire de la Jewish Defense League, considérée par le FBI comme un groupe terroriste.

« Ce groupuscule violent, ouvertement raciste et menaçant, avait déjà manifesté avec la police lors de la marche du 12 novembre, en chantant : ‘tout le monde adore la police’. Il avait aussi frappé des passants pro-palestiniens en toute impunité, devant les forces de l’ordre. La LDJ sert aussi de service d’ordre au Rassemblement National.

« Ce 8 mars, un palier supplémentaire est franchi, avec l’alliance assumée entre la police et les fanatiques pro-israéliens unis pour violenter une marche féministe.

« Ajout : Il apparaît finalement que le service d’ordre de “Nous vivrons” était organisé par le SPCJ et non par la LDJ. Ce Service de protection de la communauté juive, créé par le CRIF, collabore régulièrement avec la police et mène le même type de barbouzerie. Plusieurs témoignages ont néanmoins formellement identifié des militants de la LDJ dans ce service d’ordre, qui n’avait grand chose à voir avec le féminisme donc, mais beaucoup plus avec le fascisme, le colonialisme et l’intégrisme religieux.


1 Comme on dit aujourd’hui, où on se croit plus savant en copiant !

² Heureusement qu’il y a encore une presse écrite non inféodée aux puissances d’argent et à la publicité.