mardi 1 avril 2014

1er avril 2014 : le texte du mois, pas de moi !


La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple.
(Pierre Bourdieu, in Le Monde Diplomatique, Manière de voir n°72, 1997)

Un poème que j'aurais bien voulu écrire... Le texte du mois, mais pas de moi :


Roissy Charles de Gaulle Terminal E

C'est un vol pour l'Afrique
c'est plein de flics

Les « reconduits à la frontière »
on ne les bâillonne plus
on les scotche plus

On tâche d'être civil
en les poussant dans l'avion
violemment

On recrée
mezza voce
les heures noires du colonialisme

Des flics noirs sont utilisés
ils ont le visage ennuyé
et peu fier
des « collabos »

Pas de fraternité
sur les terres du libéralisme

Jadis on guillotinait

La guillotine aujourd'hui
est purement économique

N'est point poète
celui qui se tait
qui se terre
sous les images
et les idées

Daniel Leuwers

lundi 31 mars 2014

31 mars 2014 : Les Misérables, version 2014


ces médecins, du haut de leur hauteur, de temps en temps, ils peuvent être légers.
(Fédor Dostoïevski, La douce, trad. André Markowicz, Actes sud, 1992)


La misère est à nos portes. Il suffit de regarder autour de soi. Est-ce normal que des gens soient à la rue ? Que les loyers – qui ont beaucoup plus augmenté que le niveau de vie, parce que les propriétaires-bailleurs font dans l'investissement – soient devenus inabordables pour trop de nos concitoyens ! On oublie qu'il n'y a pas 3 millions de chômeurs, mais presque 6 millions, si l'on tient compte de tous ceux qui n'ont que des emplois précaires, nettement rémunérés en-dessous du SMIC, et donc dans l'incapacité d'assumer des charges locatives inabordables... Car, excusez-moi, mais il faut bien manger d'abord, non ?
Et cependant, ça peut être encore pire ailleurs ! Ainsi, le film serbe La femme du ferrailleur nous raconte l'histoire de cette famille – le père, la mère enceinte, deux filles déjà – très pauvre, mais qui a un toit. Voilà que la grossesse se passe mal, la mère perd du sang. Le père l'emmène à l'hôpital : le bébé est mort dans son ventre, il faut aller à la clinique pour faire un curetage et éviter une septicémie. Ils y vont une fois, 980 marks sont réclamés pour l'intervention ; or, ils ne sont pas assurés contre la maladie. Le père gagne avec son métier de ferrailleur dans les bons jours 50 à 100 marks. Le plus souvent, rien. Ils n'ont pas la moindre avance. On leur coupe même l'électricité. J'entends déjà ricaner les « bourgeois » (comment les appeler autrement ?) rétorquer qu'ils n'ont qu'a économiser ! Je voudrais les y voir, eux, les nantis, vivre dans la misère, et réussir à économiser. Dire aussi : « Mais pourquoi font-ils donc tant d'enfants ? » Bien sûr, ils ignorent que, dans la grande pauvreté, la contraception, on ne connaît pas, surtout dans un pays récemment "libéré" du communisme et engagé dans le libéralisme à tout-va, où la santé – et la pilule – a un coût.
Le médecin rétorque, « j'ai des instructions, sans paiement, pas d'intervention. Je ne peux pas. » Chapeau pour l'humanité ! Ce n'est pas que tu ne peux pas, mon salaud, c'est que tu ne veux pas, nuance ! Bravo, les médecins ! Dostoïevski disait que « du haut de leur hauteur », ils pouvaient être légers : dans ce cas, la légèreté dont ils font preuve les rend inhumains et criminels. Deuxième visite : idem. Il faudra la solidarité des gens de peu, et je n'en dis pas plus, pour que la mère puisse être soignée. Voilà un film que le Hugo des Misérables aurait aimé.
* * *
Je veux bien croire que quatre-vingts ans de communisme ont déconsidéré l'idée même du communisme. Si j'en juge par les magouilles des élections en France, on peut dire que deux ans de hollandisme ont définitivement ruiné l'idée même de socialisme. Et ces malheureux ne se rendent même pas compte qu'ils coupent l'herbe sous leurs pieds ! Les misérables ne sont pas seulement au bas de l'échelle, au sommet aussi, hélas, en autre sens du mot ! Jaurès, réveille-les !!!

dimanche 30 mars 2014

30 mars 2014 : quand "on a l'béguin..." pour le théâtre !


Ces gens, qui suppliaient leur Dieu de leur accorder un miracle, ne s'étonnaient pas du miracle d'être en vie.
(Marguerite Yourcenar, Suite d'estampes pour Kou-Kou-Haï, in En pèlerin et en étranger)

Ces derniers jours, je suis allé au théâtre, voir deux spectacles radicalement différents. D'abord vendredi soir, grâce au système On va sortir (sans quoi je n'aurai même pas eu connaissance de l'existence de cette représentation, et n'aurai pas bénéficié du tarif de groupe), l'Andromaque de Racine, rebaptisée Andromaque 1043, au Théâtre Jean Vilar d'Eysines (15 km en tout, aller-retour à vélo, je me le suis gagné à l'énergie musculaire ce théâtre-là). Ensuite, aujourd'hui dimanche, une opérette au Théâtre Fémina de Bordeaux, L'auberge du cheval blanc. Là, j'avais pris mon billet depuis deux mois, en sachant que je risquais fort d'être déçu, depuis mes expériences au Capitole de Toulouse dans les années 70.
Il faut savoir que je n'ai aucun préjugé d'aucune sorte contre aucun type de spectacle (sauf les parcs d'attraction). Au cinéma, j'ai toujours aimé les films d'aventure, de cape et d'épée, les péplums, les westerns, les policiers, ainsi que les comédies burlesques. Si j'en vois moins aujourd'hui, c'est que le western aussi bien que le burlesque ou le cinéma de cape et d'épée sont quasiment morts, les péplums et les films d'aventure proposés en 3D (très peu pour moi, je tiens à mes yeux et n'ai aucune envie de payer un supplément de 2 ou 3 euros selon les cinémas). Au théâtre, je n'ai rien contre le boulevard, s'il est bon (avouons que c'est assez rare), ni contre l'opérette (si elle n'est pas mise en scène et jouée avec vulgarité)... Je suis très bon public, pourvu que je trouve de l'humanité dans ce que je vois !
J'ai énormément apprécié la nouvelle vision d'Andromaque remise au goût du jour, avec de la vidéo (les personnages secondaires, les confidents : Pylade, Cléone, Céphise, Phœnix, sont en voix off, ou apparaissent sur des écrans vidéo géants) ce qui actualise le sujet en le transportant dans notre monde moderne : les costumes sont modernes, sur la vidéo, des images de guerre d'Irak sont censées montrer la guerre de Troie et ses horreurs. Donc quatre acteurs seulement, les principaux : Oreste, qui aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque. Et puis l'enfant, Astyanax, le fils de cette dernière et d'Hector, rôle muet, mais présent, alors que chez Racine, il est en coulisse. Mise en scène au cordeau, avec un Denis Lavant excellent en Pyrrhus, sorte de despote oriental, type Kadhafi. Très belle soirée, avec un public inter-âges, de douze à quatre-vingts ans, mais beaucoup de jeunes. Évidemment, il valait mieux connaître ou avoir lu Andromaque avant de venir. Mais j'ai été frappé par la clarté de la langue de Racine, toujours très accessible, 347 ans après la première.
Même chose pour l'opérette : il valait mieux la connaître – et bien – avant de venir. C'était mon cas (je l'ai si souvent entendue sur disque que je la connais quasiment par cœur), ainsi que d'une large frange du public, cette fois très âgé : avec mes 68 ans, je faisais figure de petit jeunot. De très nombreux octogénaires. Et quelques enfants égarés ici, et qui avaient vraiment l'air égaré, ne comprenant pas grand-chose à l'action. Car une bonne partie du chant n'était pas audible (pas de fosse d'orchestre, et des micros et des baffles n'arrangeaient rien), les chanteurs étant souvent couverts par la musique, et une part du dialogue nous échappait aussi, d'autant plus que les acteurs-chanteurs, en roue libre, improvisaient de temps à autre. Ça donnait donc un spectacle plaisant, mais sans plus : décors corrects, figuration indigente (six danseuses, huit choristes). La dame à côté de moi m'a tiré du sac à mains son programme de L'auberge du cheval blanc, dernière programmation au Grand-Théâtre, en 1955 ! Avec Luc Barney (Léopold) et Jack Claret (Célestin), comme sur le disque que nous avions dans notre jeunesse. Ici, l'artiste qui interprétait Célestin, immense, plus haut de 30 cm que sa partenaire, a chanté excellemment On a l'béguin pour Célestin, une de mes chansons préférées et que je fredonne souvent. 

La troupe salue