dimanche 4 septembre 2011

4 septembre 2011 : Venises


Bon Dieu ! dit Firmino, comment peut-on prétendre ne pas aimer une ville alors qu’on ne la connaît pas bien ?
(Antonio Tabucchi, La tête perdue de Damasceno Monteiro)


Me voici donc à Venise depuis trois jours. J’ai rejoint, comme certains, le groupe de cinéphiles languedociens qui doivent, en fin de compte, être minoritaires par rapport à nous : en effet, nous venons de Lyon, de Valence, de la région parisienne, de Calais, de Saintes, de Biarritz, de Poitiers… Nous sommes tous logés ensemble dans cet Istituto Ciliota, un ancien couvent reconverti en hôtellerie de qualité : finies les cellules spartiates des moines ! Il paraît que ça appartient toujours à la congrégation qui, de ce fait, ne paye pas d’impôts : concurrence donc déloyale par rapport aux hôtels de même standing qui coûtent 25 à 30 % plus cher. Il paraît aussi qu’il reste encore quelques couvents qui n’ont pas changé et accueillent des touristes dans des cellules très sévères pour seulement 10 à 15 € par jour et par personne. Avis donc aux amateurs !

 La ville rouge

Venise est bien la ville rouge que décrivait Musset dans son célèbre poème : "Dans Venise la rouge, / Pas un bateau qui bouge, [ceci est un peu, et même beaucoup, inexact] / Pas un pêcheur dans l'eau / Pas un falot". Pour ce qu’il me semble, je la trouve plus propre qu’en 2002. Peut-être aussi parce que cette fois j’y viens en été, et que la lumière est très belle. J’avais peur d‘ailleurs de ce retour, parce que d’une certaine façon, j’effectue aussi un pèlerinage sur les traces de notre premier voyage, et c’est vrai que dans mes nombreuses déambulations dans les ruelles, Claire est souvent présente, elle qui me manque tant dans mes voyages ; je suis toujours aussi limité par ma pratique des langues étrangères, alors qu‘elle y était si à l‘aise. Heureusement, ici, à Venise, le français est une langue véhiculaire tout autant que l’anglais ou l’allemand.

Je me lève tôt le matin (6 h 30) pour justement profiter des ruelles avant que la foule des touristes ne les envahisse, ce qui me permet de voir qu’en dépit de son labyrinthe de rues et de sa quantité prodigieuse de ponts à escaliers, les joggeurs sont nombreux, hommes et femmes : sont-ce des touristes ou des Vénitiens ? difficile de le dire. Vers les 8 h, je prends mon copieux petit déjeuner (jus de fruits, céréales, pain, confiture, miel, fruits), car je ne prendrai à midi que le strict minimum pour tenir jusqu’au soir, des bananes que j’achète à l’épicerie voisine. Avec ma bouteille d’eau, le programme du Festival, un bouquin (puis-je me déplacer sans un livre ? réponse : non !) bien utile pour occuper l’attente lors des queues interminables devant les salles où l’on projette les films. En effet, si l’on veut pouvoir entrer, il ne faut pas arriver au dernier moment, surtout pour les films français ou italiens. Donc on prévoit en général une heure de battement entre chaque film, qu’on choisit de voir en fonction de ce battement, justement, car il y a parfois un trajet de dix à quinze minutes entre des salles éloignées. Dans la file, si on découvre quelque Français ou étranger parlant français à côté de soi, on cause un peu ; il m’arrive même de parler parfois en anglais et de comprendre l’italien ! Sinon, je tue le temps en bouquinant ou en lisant le journal.

Autre aspect de la ville rouge : la cour d'un palais

En réalité, bien que faisant partie d’un groupe (ce qui nous a valu, je pense, un tarif de groupe au Couvent, ainsi qu’un tarif particulier pour la carte d’accréditation qui nous permet d’entrer gratuitement aux séances, sauf celles réservées aux professionnels et à l’industrie du cinéma), nous ne nous voyons guère qu’au petit déjeuner : chacun reste libre de son emploi du temps, des films qu’il va voir ou du tourisme qu’il va accomplir en lieu et place du Festival. Bon, on a payé pour le Festival, ce serait ridicule de ne pas aller voir des films. J’en vois deux ou trois par jour, le reste du temps, je me balade. J’ai repéré le village de la Biennale d’art contemporain, que j’envisage de visiter un jour où je me priverai de cinéma. J’entre dans telle église admirer les tableaux de l‘école vénitienne, je regarde les menus des innombrables restaurants, je baguenaude, j’admire les canaux, "Et les ponts, et les rues, / Et les mornes statues, / Et le golfe mouvant / Qui tremble au vent" (toujours Musset), les maisons, les palais, les lions de pierre, le linge qui pend, les petits métiers des rues : jamais vu autant de diables, qui sont utilisés autant pour transporter des colis, les marchandises, que les poubelles, un vrai ballet. Bien sûr, nous sommes encore en été, et il y a bien plus de touristes qu’au mois de mai lors de mon premier séjour. De plus, à voir l’affluence au Festival (il y a environ six séances simultanées, trois salles contiennent plus de 1000 personnes, il est vrai que ce n’est pas toujours plein), il y a des gens qui sont venus spécialement comme nous, pour le Festival de cinéma, la célèbre Mostra, et donc ça augmente un peu la foule. De plus, on attend des vedettes (Monica Bellucci et Vigo Mortensen ont failli déclencher des émeutes !). Il y a du monde dans les cafés, les restaurants, sur les gondoles, j’ai rarement une place assise dans les vaporettos (bus de mer) qui nous font circuler sur les canaux et la lagune. On entend dans ces bateaux toutes les langues. Mais il y a beaucoup de Français.

Gondoles garées près de leurs pieux d'amarrage

Sur les canaux et la lagune, c’est d’ailleurs un chassé-croisé de gondoles (les gondoliers sont d‘une moyenne d‘âge assez élevée, m‘a-t-il semblé, mais j’admire la dextérité et l’élégance de leurs mouvements ; quelques gondoles sont agrémentées de musiciens et de chanteurs pour les couples ou groupes romantiques), barques, hors-bords, vaporettos, avec même de temps en temps un yacht et presque chaque jour un paquebot de croisière pour une escale d’une journée. Contrairement à ce qu’on dit, Venise ne pue pas en été, ou bien c’est que je n’ai plus d’odorat, après tout, la chose est possible ! Et pourtant, il fait chaud, pour l’instant, ça monte à 30° dans la journée, et reste au-dessus de 20° la nuit. Mais la météo annonce une prochaine décroissance.

Parlons un peu cinéma. Les films sont sous-titrés en italien (tous les films sauf les films italiens) et en anglais (sauf les films de langue anglaise, ceux des USA et de la Grande-Bretagne, plus quelques autres). Aussi mon choix est-il vite fait : je dédaigne les films de langue anglaise, car je ne suis pas capable de comprendre assez bien ni l’anglais, ni les sous-titres italiens, et je choisis donc de préférence parmi les autres. Pour l’instant, j’ai vu un film argentin,
El campo, très honorable, mais qui a mon avis ne sortira jamais en France, un film grec, Alpis, prétentieux et confus, qui traite d’une thérapie bizarroïde destinée à nous faire avancer dans le deuil, deux films québécois, Café de Flore , film très ambitieux et complexe de Jean-Marc Vallée, dont on avait pu voir CRAZY il y a trois ou quatre ans, et Marécages, un premier film qui se passe chez des paysans éleveurs, deux films au parler savoureux, tous deux honnêtes, sans plus (pas sûr non plus qu’ils sortent en France), et trois films français : Un été brûlant de Philippe Garrel, aussi rasoir que ses autres films, avec une Monica Bellucci qui a défrayé la chronique par une scène d’odalisque à la Manet (copiée plutôt sur la scène de Brigitte Bardot nue dans Le mépris de Godard), mais qui joue comme un pied ; Toutes nos envies, le nouveau Philippe Lioret, avec Vincent Lindon et Marie Gillain, qui m’a secoué les tripes, puisque le personnage féminin principal a une tumeur au cerveau, film très attachant au demeurant, et qui fut très applaudi ; et le nouveau Marjane Satrapi, Poulet aux prunes, sombre histoire (avec quelques rires bienvenus de temps en temps) d’une semaine de la vie et de la mort d’un musicien dans le Téhéran de 1959, qui m’a paru très réussi visuellement Les films anglophones (Soderbergh, Cronenberg, Polanski), sortiront en France. J’irai cependant voir deux films anglais : le nouveau film de Steve MacQueen (aucun rapport avec l’acteur d’autrefois, il s’agit d’un Anglais black), ainsi qu’une nouvelle version des Hauts de Hurlevent, un de mes romans favoris. On verra comment je m’en tirerai avec les sous-titres italiens !

Et puis, j’ai pris une place pour un concert Vivaldi, dans une église voisine de notre couvent. Nous en avions écouté un avec Claire en 2002, et s’il y a un lieu où Vivaldi mérite d’être écouté, c’est bien ici, où il vécut ! Par ailleurs, j’irai aussi au théâtre de la Fenice, récemment reconstruit après un terrible incendie : on y donne
La Traviata, l’opéra de Verdi, que je connais bien, mais que je n’ai jamais vu en vrai, seulement au cinéma ou à la télé. Et j’ai hâte de voir cette fameuse salle où Visconti avait choisi de tourner la première scène de son beau film Senso.

Bref, je suis content d’être ici, et je crois bien que j’y reviendrai ! Oui, j'aime cette ville...

mercredi 31 août 2011

31 août 2011 : la mer

chaque chose que vous apprenez doit se rattacher à quelque chose que vous savez déjà. C'est ainsi que le savoir se construit.

(Claudie Gallay, Seule Venise)


J'aurais bien eu envie encore de parler une fois de plus d'amour, surtout après avoir vu le film de Christophe Honoré, Les bien aimés, qu'on pourrait titrer plus justement "Les mal aimant", et dont la phrase que dit Madeleine (Catherine Deneuve, vieillissante et pathétique) à sa fille (Chiara Mastroianni) reflète assez bien la philosophie : "C'est très dur de dire à quelqu'un : je t'aime, en pensant : je ne t'aime pas". Mais chaque chose en son temps, ça reviendra.

Demain, je pars à Venise pour dix jours. Pour m'y préparer, je suis allé au cinéma voir un autre film d'amour, Impardonnables, le film de Téchiné, avec André Dussolier (assez attristant lui aussi) et Carole Bouquet, et qui se passe à Venise, j'ai revu en DVD Mort à Venise, de Visconti, que je n'avais pas vu depuis 1971, et j'ai lu le très joli roman de Claudie Gallay : Seule Venise. Dans ce dernier livre, extrêmement sentimental (mais au bon sens du terme), j'ai relevé plusieurs phrases, dont celle-ci : "Dans les camps c'était l'horreur, mais ça je le savais. Ce que je ne savais pas, c'est que des hommes qui ont été enfermés là-bas ont été sauvés de la mort parce qu'ils se récitaient des poèmes. Des poèmes, mais aussi des livres... Ils retrouvaient les mots, les moindres détails. Ils parvenaient à cela. Ils avaient cette force. Et ça les a empêché de mourir".



Et pour ponctuer ces belles phrases (tout en sachant que mes propres poèmes n'ont peut-être pas le même pouvoir), comme le mois d'août s'achève, voici mon poème sur mon prochain grand voyage en cargo, qui devrait débuter le 10 janvier, pour un tour su monde, de Tanger à Tanger, en passant par Suez, l'Arabie, l'Océan indien, Singapour, la Chine, la Corée, l'Océan Pacifique, Panama, les États-Unis et l'Océan atlantique. Voilà, ça m'a inspiré !

Le jour où je ferai un long voyage sur un navire
comme un passeur de rêves je dégusterai la lenteur des crépuscules
j'ouvrirai le cercle de ma pensée
pour saluer le silence
ou plutôt pour mêler le son des vagues à la lumière du soir
Ah ! Être au cœur des choses
être debout dans la mer
dans la mer infinie sous les racines du ciel

dans la mer, vaste plaine insomniaque

qui palpite toujours, même la nuit
Et peut-être que je retrouverai
comme un écho des temps passés
Robinson, Moby Dick, l'île au trésor
et je franchirai la passe où se cache Nemo
et je passerai des heures avec Ulysse chez Calypso
Oui, je découvrirai l'espace presque infini
l'espace rond, transitoire et sans bornes
et les nuits magnétiques et les jours innombrables
et le calme plat et les tempêtes
et au milieu de l'Océan
Surtout, surtout,

je mettrai la poésie sur le gril !

dimanche 28 août 2011

28 août 2011 : Toute ressemblance...

LE CHOEUR : Bande ton âme. Sèche tes yeux. Les larmes jamais n'ont ramené à la lumière ceux qui ont franchi les portes de la nuit.
(Euripide, Alceste)


Jour de l'indépendance (4 juillet) dans une petite ville en déshérence industrielle des USA, Niagara Falls. On fait la fête. Martine (Tina) Maguire, trente-cinq ans, a copieusement arrosé la soirée chez son ami Casey, mais elle n'est pas ivre. C'est la nuit. Pour rentrer chez elle avec sa fille Bethel (Bethie), douze ans (cinq minutes à pied), elle décide de traverser le parc voisin. Mal lui en prend. Un groupe de jeunes hommes, des désœuvrés éméchés et défoncés, les surprend et les entraîne avec violence dans un hangar à bateaux. Bethie, terrorisée, ne les intéresse guère et, petite souris, parvient à se cacher dans un coin sombre du hangar où les autres oublient son existence. Épouvantée, dans le noir, elle assiste impuissante et sans rien voir, aux violences subies par sa mère, laissée pour morte dans une mare de sang. Dès le départ des tortionnaires, elle se précipite vers la route. Une voiture de police passe. Dromoor le policier croit d'abord que c'est elle la victime, mais elle l'emmène dans le hangar où il découvre, horrifié, la mère (que d'ailleurs il connaît déjà, pour l'avoir rencontrée dans un bar, et qu'il considère comme une amie) ; il appelle les secours. Tina arrive à l'hôpital dans le coma. Elle a été victime d'un viol collectif, frappée violemment, on ne sait pas si elle en sortira ni comment. Mais Bethie, elle, peut parler. Elle a vu certains des assaillants, peut les reconnaître. Même si elle sait que, désormais, son enfance est finie.
Peu à peu, plusieurs des agresseurs sont arrêtés, reconnus par Bethie derrière une glace sans tain. Bethie est recueillie par sa grand-mère. Mais voilà que sournoisement, la rumeur enfle : "La parole de cette femme contre la leur. Tout le monde peut crier au viol". Avant même que Tina sorte du coma. Quelle idée aussi, à son âge, de s'habiller comme une adolescente aguicheuse, d'habituer sa fille à sortir la nuit ; on la dit volage, au fond, elle a bien cherché ce qui lui est arrivé. Après la sortie du coma, des séquelles neurologiques graves sont apparues : difficultés à trouver des mots, amnésie partielle, Tina ne se souvient de rien tout d'abord. Et voilà que les violeurs prennent pour avocat Kirkpatrick, un habitué des causes indéfendables, qui pense que pour les membres d'un jury, "la vérité n’est qu’une attirance parmi d’autres" et que "un doute raisonnable, c'est ce qu'il faut à un jury". D'ailleurs, il "ne suffit pas que ce soit arrivé. Que Tina Maguire ait failli mourir. Il faut aussi que ce soit prouvé". Il est de plus certain qu'il suffit d'un "bon contre-interrogatoire, et elle [la victime] serait discréditée". Et malgré les preuves matérielles indéniables de l'agression (ADN, sperme des suspects) que la procureure énonce lors de l'audience préliminaire, l'avocat retourne la situation en faveur des accusés en prétendant qu'ils ont tenté d'obtenir les faveurs de la jeune femme contre paiement, que l'acte était donc consenti, que Tina réclamait plus qu'ils ne voulaient donner, qu'ils sont partis en colère après l'avoir seulement légèrement frappée, et que c'est un autre groupe de jeunes qui a commis les violences qui ont failli la tuer.
Tina, très diminuée, est estomaquée, incapable de prendre la parole, tant sa douleur morale est indicible ; c'est une femme brisée. Après cette audience, elle s'alite, refuse tout contact, même avec la procureure chargée de l'accusation, et refuse d'en dire plus, désespérée de la justice. Dans la ville, les rumeurs enflent, les mères des accusés défendent avec acharnement leurs chérubins. Seul Dromoor pense qu'il faut agir, que la justice ne sera pas correctement rendue, car il a bien vu à l'audience la connivence entre le juge et l'avocat de la défense, "le regard qu'ils échangeaient, un regard indiquant une entente subtile, du respect. Il se dit Les salopards. Ils sont sûrement membres du même yacht-club". Devant le risque d'un acquittement scandaleux, c'est Dromoor qui va se charger d'une justice à sa façon.
Tout ça ne vous rappelle rien ? Cherchez bien ! Non ? Eh bien, à moi, ça me rappelle plein de choses, beaucoup même, énormément ! Je suis bouleversé de cette lecture, j'ai été scotché par ce court roman de Joyce Carol Oates, intitulé Viol, une histoire d'amour (Seuil. Points, 2007). Totalement ému par ces personnages dévastés, tandis que les violeurs plastronnent, sûrs d'être acquittés. Par cette petite Bethel, deuxième victime, harcelée par ses camarades de collège, tous plus ou moins parents ou amis des familles des violeurs, et qui n'ose pas parler de ce harcèlement à sa grand-mère ni à sa mère : elle ne dit rien même, plus tard, à son mari. Elle comprend qu'il faut épargner "les adultes de ta famille". En effet, "lorsqu'on ne parle pas de quelque chose, même les gens qui vous sont le plus proches, les gens qui vous aiment, supposent qu'elle n'existe pas".
Et puis, je lis ceci : "Kirkpatrick a chargé une équipe d'enquêteurs juridiques d'essayer de salir les victimes de ses clients. Sa stratégie consiste à attaquer les victimes, Martine Maguire en l'occurrence, à donner l'impression qu'elle a cherché ce qui lui est arrivé. Kirkpatrick pense que si les jurés ont le sentiment qu'une victime mérite sa punition, ils n'ont pas envie de punir l'accusé, mais s'identifient à lui". Ce passage ne vous rappelle-t-il pas des événements récents ?
En fin de compte, tous les viols ou les tentatives de viol, se ressemblent. Les victimes sont salies de toute façon. Deviennent coupables, en quelque façon, comme on le voit dans une affaire actuelle. On comprend pourquoi, au final, la plupart ne portent jamais plainte.