dimanche 21 août 2011

21 août 2011 : De l'amour


Quel homme peut prétendre savoir ce qui se passe dans le cerveau d'un autre homme ? Ou de sa propre femme ? Ou même de son chien ?

(Georges Simenon, Le rapport du gendarme)


"On sait jamais rien des gens, en fait, même de ceux qu'on aime", dit Otto, dans La belle personne, le film de Christophe Honoré, que je viens d'emprunter à la médiathèque et de visionner. J'étais assez curieux de voir ce film, librement inspiré de La princesse de Clèves, comme il est dit au générique. Transposée dans le monde des lycéens d'aujourd'hui, l'intrigue reste reconnaissable, pour qui a lu le livre, et en dépit d'un dialogue largement inaudible (je crois bien que ça vient du film, tourné comme ça, en naturel, sinon j'ai vraiment un gros problème d'oreille !). Le portrait est remplacé par une photo, l'épisode de la lettre est restitué avec vraisemblance, l'aveu troublant ("Le plus grand bonheur, après que d'aimer, c'est de confesser son amour", remarque Gide dans son Journal le 11 mai 1918) fait par Junie (= la princesse du livre) à Otto (= le prince du livre) en présence de Nemours caché, aveu qui entraîne la mort d'Otto, est finement proposé, le renoncement final de Junie à Nemours, tout y est. J'avoue que ce n'était pas évident, même si je préfèrerais une nouvelle et fidèle adaptation avec un réalisateur moins académique que Jean Delannoy qui en fit une en 1961, sur un scénario de Jean Cocteau, et avec Marina Vlady, sublime dans le rôle.



Ma surprise a évidemment été de découvrir ce que dit Otto à moment donné, alors que j'avais lu quasiment la même idée dans le roman de Simenon lu cet été dans les Landes (voir l'exergue). Je viens aussi d'achever le tome 1 du Journal de Gide et j'y lis dans les feuillets (non datés précisément) de 1921 : "Dès qu'il s'y mêle du désir l'amour ne peut prétendre à durer", phrase qui explicite aussi le sens du livre et du film, et le renoncement final de l'héroïne, effrayée par ce désir irrépressible qui la pousse vers Nemours, mais dont elle sent qu'il ne durera pas chez le jeune homme (comme dans le livre, Nemours est présenté comme un Don Juan, habitué à voleter de femme en femme, même si en l'occurrence il est ici très amoureux), car comme le pense Junie (et la princesse dans le roman) l'amour résistera-t-il, une fois le désir satisfait ? Et nous avons affaire à une héroïne entière, qui n'accepterait pas le partage, la tromperie, la jalousie...
On dirait qu'elle a lu le poète : "tout désir consommé / j'ai tourné la page" (Alain Raimbault, Partir comme jamais). Et son prénom (je signale qu'à aucun moment on ne connaît celui de la princesse de Clèves, dans le roman) est bien sûr une allusion à Britannicus : dans la tragédie de Racine, Néron, poussé par le désir, enlève la jeune fille, qui pourtant aime Britannicus. Sans doute prétend-il être amoureux : "Narcisse, c'est fait, Néron est amoureux", confie-t-il en parlant de lui à la troisième personne. Mais on peut se demander si ce n'est pas la résistance de Junie, "cette vertu, si nouvelle à la cour / Dont la persévérance irrite mon amour", qui excite son désir, de la même manière que la vertu de la princesse de Clèves excite le désir de Nemours.

"C'est sûr, dans la ronde sans fin / de l'offre et de la demande / tu as dû m'emprunter quelques sentiments", nous dit la poétesse grecque Kiki Dimoula, dans Je te salue Jamais. C'est dans ce jeu subtil de l'offre et de la demande que vient se nicher l'amour partagé, qui n'est finalement peut-être pas si courant que ça.

mercredi 17 août 2011

17 août 2011 : une vie de chien


On ne s'était encore pas dit un mot.

On s'était juste fait les gestes importants.

(Jean-Pierre Spilmont, Sébastien)


Attiré par une émission de radio, je viens de lire Niki ou l'histoire d'un chien, de Tibor Déry (Circé-poche, 7,50 €).

L'histoire se passe après la guerre, entre 1948 et 1955, en Hongrie. M. et Mme Ancsa, tous deux communistes, lui ingénieur (très rigoureux, il "croyait devoir éprouver, à l’égard des bêtes, voire des plantes, le même sentiment de responsabilité qu’à l’égard de son prochain"), elle n'a pas de vrai emploi, mais participe à la propagande du parti, vivent difficilement, après la perte de leur unique fils pendant la guerre. La chienne d'un voisin, colonel en retraite et réactionnaire, échoue chez eux, qui sont en mal d'affection à donner. Or, "l'affection n'est pas seulement un plaisir pour le cœur mais aussi un fardeau qui, en proportion de son importance, oppresse l'âme autant qu'il la réjouit", note l'auteur. Peu à peu, ils ne peuvent plus se passer de la chienne qui s'incruste, car "il n'existe pas de dictature plus féroce ni plus sournoise que celle de l'amour". Ancsa travaille beaucoup, elle va l'attendre à l'arrêt du tramway. Quand ils emménagent – enfin – à Budapest, elle les suit. Cependant, la situation politique est bizarre, et se dégrade peu à peu. Un beau jour, Ancsa perd son emploi, il est reclassé ailleurs, mais pas dans sa spécialité. Puis il est arrêté, et disparaît sans que personne ne sache où il est passé. En prison, évidemment, mais sans la moindre explication, ni le moindre procès. Mme Ancsa (elle-même persécutée, elle ne peut plus être acceptée à la propagande) continue à s'occuper de la chienne. Peu à peu, son univers se rétrécit, elle doit accepter des colocataires, on est dans une société où "chacun construit son enfer ou son paradis comme il peut". La chienne souffre aussi beaucoup de l'absence de son maître, et peu à peu, elle dépérit. Quand enfin, au bout de quatre ou cinq ans, Ancsa est libéré, sans aucune explication d'ailleurs, la chienne est morte.



Niki décrit une humanité vue à travers le prisme d'une chienne qui, bien sûr, ne comprend pas tout à fait tout ce qui se passe. L'auteur nous rappelle que "la science ne sait pas grand-chose du corps de l'homme et encore moins de celui de l'animal. Et de l'âme donc. Sans parler des relations entre le corps et l'âme, aussi peu connues, pour le moment, qu'une forêt vierge du Brésil". Tibor Déry se sent donc tout à fait libre de traiter l'animal à l'égal des humains, avec ses défauts, mais aussi surtout sa capacité d'aimer : "l'amour ne saurait tenir compte du mérite, sous peine de devenir un marché", c'est en cela que les Ancsa aiment leur chienne, qui ne le mérite pas forcément toujours. Il s'agit d'un conte moral et politique où, en filigrane, les difficultés liées à la dictature s'insèrent tout naturellement, et d'autant plus tragiquement que les personnages sont communistes. Les thèmes principaux, la liberté et l'amour, sont ici mêlés aux contradictions d'une société qui frôle l'absurdité, dans un contexte de peur généralisée. Le communisme semble avoir oublié l'homme ("le propre de l’homme est d’attendre davantage d’autrui que de soi-même", nous rappelle l'auteur), seul l'amour pourrait être un salut.

L'auteur a écrit et publié ce livre en 1955, juste avant la révolution de 1956, où il prendra une belle part, ce qui lui valut quelques années de prison. Ici, il ne peut guère écrire dans une liberté totale, la censure règne, mais de-ci de-là, il laisse filer quelques phrases assez sévères sur le régime stalinien : "L’abus de pouvoir, ce vice funeste de tous les rois, chefs, dictateurs, de tous les directeurs, chefs de service, secrétaires, de tous les bergers, vachers et porchers, de tous les chefs de famille, de tous les éducateurs, de tous les frères aînés, de tous les vieux et de tous les jeunes ayant charge d’âme, cette puanteur, cette maladie, ce foyer d’infection qui est le propre de l’homme et qui ne se développe chez aucun autre fauve sanguinaire, cette malédiction et ce blasphème, cette guerre, ce choléra était chose inconnue dans la maison Ancsa".

Oui, mais en a-t-on fini avec l'abus de pouvoir ? Tant qu'il existera, des livres comme celui-ci, sous son apparence anodine de roman animalier, seront toujours utiles, si tant est que la littérature soit utile à quelque chose. Très beau livre, à placer aux côtés de Maître et chien, de Thomas Mann, de Je suis un chat de Sōseki Natsume et de Temps de chien de Patrice Nganang.

lundi 1 août 2011

1er août 2011 : à la fenêtre du soleil


Better be imprudent moveables than prudent fixtures
(Mieux vaut se mouvoir dans l'imprudence que se pétrifier dans la sécurité).

(John Keats, Lettre à Fanny Brawne, 6 août 1819)

J'avoue que j'ai un peu la flemme d'écrire sur mon blog : c'est l'été, le soleil est brûlant, je vais partir en vacances dans la famille. Cependant, je suis tout à fait d'accord avec le poète anglais : au diable la prudence et la sécurité ! Vivre, c'est justement éviter de se pétrifier.
Alors, je vous livre un de mes derniers poèmes :


je te le dis

je le répète

ce qui te réveille



c'est dans la nuit qui te clôture

le petit trot d'une souris



c'est dans le mal qui te terrasse

la voix caresse de grand-mère



c'est dans le quolibet des copains

un mot tendu sur le fil du poème



c'est dans le jour à peine éclos

la douceur du drap et du chocolat chaud



c'est dans la joie de la lumière

la poussière qui danse à la fenêtre du soleil



c'est surtout l'amitié

le chant des mots

la camisole d'amour