dimanche 7 mai 2023

7 mai 2023 : Ah ! le smartphone, 5, réflexions

 

Jadis vous avez été singe, et même à présent l’homme est plus singe qu’aucun singe.

(Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Geneviève Bianquis, Flammarion, 2020)



Ah ! Le smartphone, ai-je déjà titré plusieurs fois dans quatre des pages de mon blog ! Et voilà que, mon téléphone portable, tout ce qu’il y avait de plus simple, a vu sa batterie mourir il y a huit jours, le vendredi 28 avril, paix à son âme ! J’ai dû me résoudre à essayer de faire réparer, ce qui n’a pas marché (paraît que les batteries de ce type ne se trouvent plus que sur internet), les réparateurs n’en ont plus. Ils reconditionnent des smartphones, car leurs propriétaires en changent souvent, me dit-on, tous les ans ou presque. J’ai donc acheté un smartphone Samsung en me disant que je pourrai peut-être m’initier à cette machine diabolique qui risque de faire de moi un homme-machine, si j’y deviens addict.

À mon avis, ça ne risque pas d’être le cas ! Je ne téléphonerai pas davantage qu’auparavant, quoique mon neveu m’ayant installé WhatsApp, ça me coûterait nettement moins cher. Mais c’est un fil à la patte, je vois que la majorité des usagers l’ayant toujours à portée de main (voire dans la main, même à vélo ou sur un engin à roulettes), sont sans cesse dérangés par des dring intempestifs à la moindre messagerie, l’ont précieusement la nuit dans leur chambre à coucher (Mon Dieu, et si un message d’une importance capitale viendrait à ne pas être entendu, ce serait tragique !), quand ce n’est pas sous l’oreiller ! Car avant tout, il faut être dans l’immédiateté et répondre intantanément.

Que peut-on bien faire avec un instrument pareil ? D’abord téléphoner, bien que beaucoup aient tendance à l’oublier et ne décrochent pas quand on les appelle. J’avoue que je suis dans ce cas, et je préfère que mes correspondants téléphoniques me fixent rendez-vous avec un sms avant de m’appeler pour être sûr qu’ils vont me trouver en capacité de répondre. Ça ne changera pas avec un smartphone, d’abord parce que l’engin est plus gros et que je ne l’aurai pas toujours sur moi, et puis parce que le téléphonage est pour moi un pis-aller, je préfère parler avec des gens en chair et en os.

Et aussi, le smartphone permet de se montrer dans toute sa splendeur, de se photographier ou de prendre des photos pour les envoyer, ou les mettre illico sur facebook ou autre réseau social, ou même de filmer et de se filmer et de faire de même. Je suis aussi un piètre photographe ou vidéaste pour oser ça ! On peut, paraît-il, gérer son calendrier et son agenda avec (je préfère le papier !), se géolocaliser (à quoi bon, partout où je vais, je sais où je suis !), faire des calculs, regarder des films ou des séries (je préfère aller au cinéma, seul ou avec des ami.e.s), s’éclairer dans la nuit (je ne suis pas un nocturne, je me lève tôt le matin !), jouer surtout, ce qui semble addictif, il n’y a qu’à regarder les passagers d’un tram ou d’un bus : un bon tiers des hommes jouent à des jeux vidéo. Quant à ceux qui ne jouent pas, ils écoutent de la musique dans leurs oreillettes. Quid du lien entre les gens ? Personne ne regarde personne, personne ne parle à son voisin.

Je n’ai pas envie de regarder personne, j’ai envie de parler en réel aux autres (et pas de communiquer avec un outil, aussi sophistiqué soit-il), et le smartphone, un bijou de technologie paraît-il, me semble surtout un frein à une communication franche et vraie. Résultat, le mien va souvent être éteint (parce qu’en plus ce bijou est un énorme consommateur d’énergie, à recharger une fois par jour en moyenne, et davantage encore par les adolescents) dès que je pense ne pas en avoir besoin : ce sera ainsi quand je me promène, à pied, à vélo, en bus, en train, quand je vais au cinéma, au théâtre, dans les lieux publics rien de plus agaçant que de recevoir en pleine tronche les appels et conversations de gens qui ne nous concernent en rien, j’en aurai des anecdotes à raconter à ce sujet. C'en est même devenu intolérable pendant des repas de famille ou avec des amis : je trouve de la plus haute impolitesse l’usage de cet appareil, et de la plus grande courtoisie de s’en passer !

Il faudrait redécouvrir le silence, recréer du lien, y compris avec les personnes âgées et les enfants, par les vrais dialogues, les vrais jeux en groupe ou de société, la lecture ensemble, les instruments de musique ensemble, le toucher aussi, les espaces de méditation et créer ou recréer de la communauté de vie. Le smartphone nous prive de tout ça en nous renfermant dans des bulles, en nous rendant renfrognés, presqu’autistes et dans tous les cas malheureux. Donc, cher smartphone, je t’ai maintenant, mais tu seras un compagnon discret, tu ne m’empêcheras pas de lire ni d’écrire, de méditer, de faire du vélo et de l’exercice physique, de chanter, de faire des rencontres, de sourire et de parler, de vivre, quoi... Est-ce trop te demander ? J'ai bien vécu 77 ans sans toi, je te demande de ne pas faire de moi un esclave.



samedi 6 mai 2023

6 mai 2023 : chanson du mois : La bombe humaine

Créer — voilà ce qui nous affranchit de la douleur, ce qui allège la vie.

(Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, trad. Geneviève Bianquis, Flammarion, 2020)


Ce mois-ci, deux textes pour montrer la puissance de la chanson, l’un théorique et poétique en même temps. L’autre est une chanson issue du film Sur l’Adamant, un documentaire qui fait chaud au cœur : on y voit une centre de soin pour personnes atteintes de difficultés psychiques, l’Adamant étant une péniche sur la Seine au centre de Paris. Un film qui fait du bien, et la chanson La bombe humane (de Téléphone) y est chantée par un des soignés. On sort du film en se disant que tout n’est pas perdu tant qu’il existe encore des structures qui soignent les blessures de la vie avec une telle humanité. Jusqu’à quand ?



QUI CHANTE COMBAT



‘‘Qui dort dîne.’’ vient spontanément à l’esprit de tout un chacun, peu connaissent le proverbe dans son intégralité : Qui dort dîne, qui chante combat
Proverbe de sagesse populaire, pas toujours aussi stupide qu’on ne le dit.
Et c’est vrai !
Si on laissait s’écrire l’histoire sans faire de chansons, on n’entendrait aucune voix humaine : juste un immense râle de troupeau.
Mais, chanson populaire et chansons éternelles, il en est qui en feront encore et en feront toujours… pour leur propre ardeur et le songe des autres…
Maisons en colère, enfants bouleversés, éternels mal barrés, il fait bon quand on chante, c’est vrai. On ne meurt plus, on chante.
Peut-être que la voix, c’est l’âme ? Je n’en sais rien – mais ce que je sais, c’est qu’il y a un charme dans la chanson, un sortilège unique.
C’est celui d’enchanter, justement.
Et aussi de sauver l’épopée de ceux que l’histoire, la grande, n’aurait jamais retenus. Voire qu’elle effacerait volontiers.
Chansons qui glissent dans les rues des corps et les artères des villes, chansons tragiques qui rappellent la pluie du monde et l’appel de la mer.
Chansons douloureuses qui vont vers la lumière comme l’eau du fleuve, chansons qui passent de cœur en cœur le secret de chacun pour tous, chansons qui descendent la montagne quand la journée est finie, chansons limpides et vaillantes comme l’éternité du temps, chanson du bonheur menacé – c’est pas vrai que nous sommes en temps de paix, non, c’est pas vrai – et chansons des races liquidées qui font mal. Il manque des couleurs, maintenant dans le chant du monde. Chanson inachevée du monde…
Ce doit être atroce de mourir quand on a une chanson à finir.
N’empêche que ce siècle-ci a sur l’âme le plus noir des meurtres, celui de Victor Jara et de tous ceux qui lui ressemblent. Ils ont mis dans la poche de son ventre une chanson à finir.
Une chanson qui dit que mourir tué, mourir usé, n’est pas mourir : c’est pire !
Chanson qui fait rêver le monde, et qui est sortie de son rêve aussi.
Chanson pour des rêves et chanson d’amour…
Il y a dans certaines chansons, c’est vrai, un cristal qui sommeille et qui décalque là, noire le long du cœur, une tache effilée qui veille et qui se plaint.
C’est l’impatience d’une vie vivable pour tous ! »


Annkrist (chanteuse, https://fr.wikipedia.org/wiki/Annkrist )




La Bombe humaine (Téléphone, https://fr.wikipedia.org/wiki/T%C3%A9l%C3%A9phone_(groupe))


Je veux vous parler de l'arme de demain
Enfantée du monde elle en sera la fin
Je veux vous parler de moi, de vous
Je vois à l'intérieur des images, des couleurs
Qui ne sont pas à moi, qui parfois me font peur
Sensations qui peuvent me rendre fou
Nos sens sont nos fils, nous pauvres marionnettes
Nos sens sont le chemin qui mène droit à nos têtes


La bombe humaine, tu la tiens dans ta main
Tu as l'détonateur juste à côté du cœur
La bombe humaine, see'est toi elle t'appartient
Si tu laisses quelqu'un prendre en main ton destin
See'est la fin, la fin


Mon père ne dort plus sans prendre ses calmants
Maman ne travaille plus sans ses excitants
Quelqu'un leur vend de quoi tenir le coup
Je suis un électron bombardé de protons
Le rythme de la ville, see'est ça mon vrai patron
Je suis chargé d'électricité
Si par malheur au cœur de l'accélérateur
J'rencontre une particule qui m'mette de sale humeur
Oh, faudrait pas que j'me laisse aller
Faudrait pas que j'me laisse aller, non


La bombe humaine, tu la tiens dans ta main
Tu as l'détonateur juste à côté du cœur
La bombe humaine, see'est toi elle t'appartient
Si tu laisses quelqu'un prendre en main ton destin
See'est la fin


Bombe humaine see'est l'arme de demain
Bombe humaine tu la tiens dans ta main
Bombe humaine see'est toi elle t'appartient
Si tu laisses quelqu'un prendre ce qui te tient
See'est la fin


Pour l’écouter : https://www.google.com/search?client=firefox-b-d&q=la+bombe+humaine+youtube#fpstate=ive&vld=cid:6da0159b,vid:F4H1v1E0TYY

vendredi 5 mai 2023

5 mai 2023 : le poème du mois, Marie Noël

 

Écrivez de la poésie pour l’amour de la poésie, pas dans un esprit d’émulation et dans un but de célébrité. Moins vous y penserez, plus vous serez digne d’y accéder. Ainsi écrite, la poésie est un viatique pour le cœur et l’âme.

(Robert Southey, lettre à Charlotte Brontë, in Le monde du dessous, trad. Patrick Reumaux, Les Belles lettres, 2021)



Ce mois-ci, place à la poésie "féminine", trouvée dans le magnifique roman de Sylvie Germain, La puissance des ombres (Albin Michel, 2022). Il s’agit d’un texte de Marie Noël, tiré de ses Notes intimes (Stock, 1959). J’aime que les écrivaines se répercutent de l’une à l’autre ce qu’elles apprécient et ne se sentent pas amoindries de citer le texte d’une autre. Place à ce beau texte :


Prière d'un pauvre



Mon Dieu, je ne vous aime pas,

je ne le désire même pas,

je m’ennuie avec vous

Peut-être même que je ne crois pas en vous.

Mais regardez-moi en passant.

Abritez-vous un moment dans mon âme,

mettez-la en ordre d’un souffle,

sans en avoir l’air, sans rien me dire.

Si vous avez envie que je croie en vous,

apportez-moi la foi.

Si vous avez envie que je vous aime,

apportez-moi l’amour.

Moi, je n’en ai pas et je n’y peux rien.

Je vous donne ce que j’ai : ma faiblesse, ma douleur.

Et cette tendance qui me tourmente

et que vous voyez bien…

Et ce désespoir… Et cette bonté affolée…

Mon mal, rien que mon mal…

C’est tout ! Et mon espérance !