mercredi 29 février 2012

29 février 2012 : insécurités



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L'amitié suppose une certaine innocence et exige une part de risque. Dans le monde qui est le nôtre, c'est sans doute une gageure, car aujourd'hui l'innocence passe pour de la bêtise et le risque pour de la témérité ou de l'inconscience.
(Gilles A. Tiberghien, Amitier)

Je suis de plus en plus frappé par le détournement scandaleux de ce fameux thème de l'insécurité (et de son contraire, la sécurité) qui reste encore – et jusqu'à quand ? – un cheval de bataille de la campagne électorale. Pour avoir lu naguère le livre magistral de Jean Delumeau, La peur en Occident : XIVe-XVIIIe siècles, une cité assiégée, je sais à quel point on était vraiment en insécurité à ces périodes-là, à tous points de vue : violence (guerres, soudards, invasions, banditisme urbain et rural), maladies (épidémies, mortalité infantile, manque d'hygiène), intolérance religieuse (mes ancêtres du Désert ou de la Tour de Constance ont bien connu ça), absence de lumière (on a oublié aujourd'hui que la nuit, on ne voit rien, mais vraiment rien, notamment quand le ciel est nuageux et que c'est la nouvelle lune !), faim (eh bien oui, on crevait de faim, il faut le dire), logements insalubres et sans chauffage, absence de retraite et/ou de travail. Vous me direz que tout ça existe aujourd'hui, notamment dans les pays du tiers monde. Mais enfin, en France, au XXIe siècle, la violence est extrêmement marginale (je sais toutefois, pour avoir subi une violente agression un jour, qu'elle existe, mais n'en faisons pas une généralité, c'est très largement une exception), les maladies et la faim sont contenues (bien sûr, il y a des SDF, dont l'état de santé et de nutrition est médiocre), on est devenu plus tolérant (en principe, la laïcité, n'est-ce pas cela ?), la nuit, on y voit comme en plein jour (du moins en ville), les logements sont chauffés (même s'il reste encore trop de taudis et de marchands de sommeil, sans parler des loyers abusifs : l'autre jour, à Paris, une annonce d'une agence immobilière faisait état d'un loyer demandé de 3900 €/mois pour un pavillon F4 à Fontainebleau, à 60 km de Paris, je me suis demandé si j'étais sur une autre planète !).
L'insécurité aujourd'hui, elle est de trois ordres, en fait : c'est d'une part, les menaces sur le monde du travail et le chômage généralisé, d'autre part les menaces sur la culture (on devrait dire les cultures) en passe d'être dévalorisée au profit du seul divertissement souvent inepte, enfin les menaces sur les sentiments (amoureux, amicaux, familiaux) eux aussi en détresse, et qui entraînent cette haute solitude dans laquelle nous pataugeons. Les trois menaces sont souvent liées d'ailleurs : comment avoir la tête à se cultiver ou à espérer une vie amoureuse comblée quand on n'a pas de travail ? Mais enfin, cela n'a rien à voir avec tous ces faits divers dont on nous rebat les oreilles, surtout en période électorale. Curieusement, on parle beaucoup moins des gens en réelle souffrance : chômeurs en fin de droits, handicapés, enfants violentés, personnes âgées isolées... qui, eux, sont effectivement souvent dans l'insécurité quotidienne dans leur vie de tous les jours. Il a fallu que j'arrive moi-même à la retraite pour découvrir l'effarant isolement de bien de nos anciens : le pacte sociétal d'autrefois a sombré, et comme chantait Aragon, "on vit ensemble séparés", et de plus en plus séparés. Oui, il ne fait pas bon vieillir, comme il ne fait pas bon tomber dans la dèche, à la suite d'un non-renouvellement de contrat ou d'un licenciement, parfois d'un divorce ou d'une rupture, comme il ne fait pas bon être handicapé ou enfant non désiré et maltraité. La "tribu" d'antan n'existe plus, les liens affectifs se sont desserrés au point qu'il est des vieux en maison de retraite qui n'ont plus de visites. Il faut dire qu'avec l'augmentation de la durée de la vie, il n'est pas rare de pouvoir dire, avec mon ami G. (93 ans cette année) : « Qu'est-ce que tu veux, quand on atteint mon âge, et qu'on est un homme, tous nos amis sont morts, on reste le dernier ! »
Je rappelle quand même que cette grande solitude a longtemps existé aussi, mais souvent masquée. La longue nouvelle de l'écrivain irlandais George Moore, Albert Nobbs (superbement traduite par Pierre Leyris et publiée dans la merveilleuse collection verte du Mercure de France Domaine anglais en 1971, collection qui m'a valu de belles découvertes littéraires, de Jean Rhys, Kenneth White, John McGahern, entre autres), qui vient d'être adaptée au cinéma, raconte ainsi l'aventure d'une femme, orpheline, contrainte pour survivre de se travestir en homme (les hommes étaient mieux payés et trouvaient plus facilement du travail). Elle devient serveur, puis majordome dans un grand hôtel de Dublin. Bien entendu, personne ne le sait, mais ça l'oblige donc à ne pas avoir de vie sentimentale (ni sexuelle), puisqu'on découvrirait aussitôt le secret. Albert Nobbs mène donc une vie étriquée (corroborant les mots d'Umberto Galimberti dans le livre que j'ai déjà cité plusieurs fois, Qu'est-ce que l'amour ? : "il semble que la solitude du cœur soit abyssale, au point de ne pouvoir être atteinte par aucune voix humaine"), en insécurité permanente, ni homme ni femme, ce qui ne l'empêche pas de rêver. C'est une histoire pudique, touchante, d'un passager clandestin dans la grande machinerie humaine. Et un grand rôle pour Glenn Close.


Tout le monde n'a pas la chance, par la naissance ou le hasard, de pouvoir échapper à un destin écrit à l'avance : "Certains vont et viennent, éternels errants, voués aux migrations, tandis que d'autres, plus chanceux, mieux lotis, moins en butte aux charges de l'absolu, trouvent des havres où poser leurs bagages et faire leur vie – bâtir, construire, créer, tailler le monde à coups de serpe pour lui donner un joli tour", écrit Joseph Grandjean, dans Les grandes manœuvres. On ne saurait mieux dire.

mardi 28 février 2012

28 février 2012 : lueurs dans la nuit



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l'homme jette un cri, même étouffé, au-delà de l'existence, et demande à être écouté. C'est cette écoute que l'homme appelle « Dieu », ce Toi inconnu qui supplée à l'indifférence de la terre et aux machinations qui se trament sur cette terre.
(Umberto Galimberti, Qu'est-ce que l'amour ?)

Oui, le cri, celui que jette Zampano à la fin du beau film de Fellini, La strada, quand il apprend la mort de Gelsomina, et que, se mettant à pleurer, il devient enfin humain, ce cri m'est revenu après le film que je viens de voir et le livre que je viens de lire. Tous deux parlent de ce monde actuel, de ce monde sans transcendance, de ce monde où l'amour, quand il existe, est souvent dévoyé, et où on ne peut pas rester éternellement dans l'indifférence, le déni ou le mensonge. Ante Ciliga avait trouvé autrefois dans sa description de la Russie stalinienne, l'expression de « pays du mensonge déconcertant ». D'une certaine façon, la manière dont le viol est souvent nié, est tout aussi déconcertante.


D'ailleurs, y a-t-il rien de plus odieux que le viol, et que la dissimulation qui en est faite sous divers prétextes ? Danièle Sallenave, en bonne observatrice des mœurs contemporaines, essaie de démêler ce qui se cache là-dessous. La narratrice, qui a suivi le procès et la condamnation d'un violeur, écrit à sa femme pour lui proposer un projet de livre : elle lui propose de l'interviewer, et ce sont ces entretiens oraux, ainsi que quelques lettres, qui constituent le bref roman Viol. C'est donc une sorte de roman-vérité, comme on disait autrefois cinéma-vérité. Dans cette région du Nord, où la crise économique est omniprésente en arrière-plan, Madeleine a épousé tardivement (quarante-deux ans) un ancien légionnaire (le passé colonial de la France est ainsi également en filigrane), avec qui elle a vécu quelques années heureuses. Elle avait déjà deux garçons d'un premier lit, et a eu une fille avec lui, qui de son côté était père d'une fille. Leur vie est simple et tranquille, jusqu'au jour où ça dérape : l'ancien légionnaire, las d'une femme vieillissante, a des relations sexuelles avec sa très jeune belle-fille et avec sa propre fille. Inceste donc, et viol, car une très jeune fille accepte-t-elle de tels rapports de gaieté de cœur ? Et Madeleine, qui s'en est rendue compte, se tait, longtemps... Elle aussi, est à sa façon, victime. Car elle trouve des excuses à son mari. Elle continue à l'aimer, malgré tout, et a du mal à mettre les mots pour dire ce qui s'est passé. Il faut toute la sagacité respectueuse de la narratrice, pour lui faire accoucher de la vérité, trop longtemps masquée, et à vrai dire, indicible. Madeleine est un personnage douloureux, qui est dans le refus de ce qui se passe sous ses yeux (aussi parce qu'elle n'a pas de vocabulaire pour exprimer ses impressions), bien qu'elle ne soit pas dupe, on le sent. Mais le monde dans lequel elle vit manque de repères : "Ah, madame, on est des petits ! On est sans défense, nous autres !" C'est tout juste si elle ne pense pas que pour un homme, c'est normal de se satisfaire ainsi (rappelons-nous le "troussage de domestique", à propos de DSK, de l'inénarrable Jean-François Kahn – il vient de publier un Menteurs ! à propos des hommes politiques, s'est-il un jour contemplé dans un miroir ?). Mais les arguments de Madeleine ne tiennent pas, elle se voile la face. C'est tragique, car elle pressent aussi que le monde n'est pas tendre avec ceux de sa classe : "Et il y a trop d'injustices. – Quelles injustices ? – Que certains en aient tellement, et que nous, on ait rien, juste de quoi rester dans notre petit coin et ne pas crever. Et encore." Pas de doute : avec de tels adultes, l'enfance restera "un massacre le plus souvent dissimulé", comme écrit Jean-Michel Rabeux, dans Les charmilles et les morts

 
Le film russissime d'Anguelina Nikonova, Portrait au crépuscule, lui, est à rapprocher des romans de Dostoïevski, auquel on ne peut pas ne pas penser. Pierre Murat, dans Télérama, y songe : "Rien n'a changé, en fait, depuis Dostoïevski". Les Stavroguine (le dangereux, et violeur, héros des Possédés) d'aujourd'hui, ont pignon sur rue : ce sont tout simplement les flics eux-mêmes qui violent, et parfois, tuent, et couvrent leurs bavures. On est aussi dans le crépuscule d'une société, en perte complète de repères, sans foi, mais pas sans reproches. Marina, l'héroïne, est assistante sociale, et s'occupe des enfants et adolescents souvent en voie de perdition, le plus souvent à cause de parents violents et parfois violenteurs. On lui fait pourtant remarquer qu'elle a la chance d'avoir un métier, un mari aimant et gentil (ce qui semble rare dans la Russie actuelle), qu'il ne lui manque qu'un enfant ! Et quand elle tombe entre les pattes des flics, que le libéralisme sauvage de Poutine laisse agir avec une violence crue, elle est à son tour violée par ceux censés la protéger. Marina en a vu d'autres, même si elle est un moment désemparée. Elle finit par retrouver Andréï, le principal policier, celui qui a l'air d'être le chef des autres : il vit avec son vieux grand-père devenu sénile, et avec son jeune frère (ou fils, on ne sait pas très bien), ado à la dérive. Elle le guette, on sent qu'elle a envie de se venger. En fait, et c'est ce qui m'a fait penser à La strada, sa vengeance va consister à faire surgir en lui un semblant d'humanité (à moment donné, comme Zampano, il a les yeux qui coulent). Il y a des scènes formidables dans ce très beau film : la fête d'anniversaire, où Marina, qui vient d'être violée (mais les autres l'ignorent), fait un discours dur sur le monde dans lequel elle vit, et ne ménage pas son mari ; la scène d'amour entre Andréï et Marina, où cette dernière, simplement par un attouchement caressant du visage, fait surgir les larmes de l'œil de son amant. Finalement, Marina, certes aussi torturée que les héros de Dostoïevski (on pense parfois à la Nastassia de L'idiot), est peut-être, au milieu du désespoir, la lumière qui éclaire un peu le crépuscule des âmes malades qui l'entourent. Ne fait-elle pas naître en Andréï un sentiment qui lui rend son humanité, et même naître la vie en lui : "L'amour, le vrai, ne protège pas, mais expose, afin qu'advienne la vie que l'existence, toute existence, avec son vaste système de protection, contracte et enferme. La vie est l'antithèse de l'existence", nous rappelle Umberto Galimberti (Qu'est-ce que l'amour ?). La Russie ici montrée est un monde en déliquescence incroyable : la scène où Marina va porter plainte pour le vol de son sac à mains est à cet égard un morceau d'anthologie. Un film passionnant, aussi subtil, et qui nous rend plus humain, à l'instar du film iranien Une séparation, qui vient de remporter les césar et oscar du meilleur film étranger.

dimanche 19 février 2012

19 février 2012 : ô vous, frères humains

Il lisait pour son propre plaisir, non pour accroître ses connaissances - même si cet accroissement participait de son plaisir, il en avait bien conscience.
(Alan Bennett, La reine des lectrices)
Me voici donc, continuant mes pérégrinations à Paris, où j'ai repris le vélo, vélib, avec plaisir. C'est tout de même autre chose que d'être enfermé dans les tunnels du métro !


Je puise aussi dans la bibliothèque de mes cousins, d'où j'ai sorti le terrible On les aura ! récit saignant d'une révolte armée dans une maison de retraite, de Rolland Hénault. J'étais mort de rire. il s'agit de la révolte combinée par trois vieillards, un professeur, un ouvrier, tous deux encore valides, et un immigré quasiment handicapé ; tous trois ont la même conscience que le père d'Antoine Audouard : "quand on reconnaît sans crainte particulière la mort, pourtant proche, c'est là en effet qu'on est libre" (Le rendez-vous de Saigon). Ils font sauter le camp (comme ils disent), le centre (comme dit en se gargarisant le directeur de l'établissement), provoquant des morts, ainsi qu'une panique, car la révolte se généralise dans d'autres maisons de retraite. C'est admirablement écrit, anarchiste à souhait, grossier et vulgaire quand il le faut et seulement quand il le faut (pour fustiger les puissants de ce monde), car le narrateur n'oublie pas qu'il était professeur de lettres, et qu'il est devenu "terroriste", parce que le système des maisons de retraite est invivable. Ce livre m'a rappelé un roman de Joseph Bialot, Le jour où Albert Einstein s'est échappé, que j'ai chroniqué naguère, ainsi que le livre de Pierre Gagnon, Mon vieux et moi (autre livre dont j'ai parlé). J'ai dévoré aussi un roman de Raymond Queneau, que je ne connaissais pas, toujours sur le thème du vieillissement, Les derniers jours. Quoique Queneau parle aussi des jeunes, puisque un groupe d'étudiants vit aussi ses derniers jours de jeunesse, en quelque sorte, avant de sombrer dans le monde du travail. Un joli passage sur une bibliothèque : "Il lui fallait maintenant choisir l'ouvrage qu'il devait tenter d'obtenir de la malveillance des gardiens galopant derrière les grilles [...] Chaque fois que Rohel se risquait dans cet endroit, il avait une histoire avec ces fonctionnaires itinérants. Il se mit à consulter les fiches, cherchant une cote. C'était encore une chose dont il avait horreur. Ces petits bouts de carton graisseux le dégoûtaient. Enfin, il rédigea sa demande et, l'ayant remise à un gardien, il en suivit à son tour les déplacements. En fin de compte, l'ouvrage était "en mains". Aucun doute, c'est un portrait fidèle des anciennes bibliothèques, telles que je les ai connues encore, quand j'étais étudiant, soit quarante ans après l'action du livre, qui se passe juste après la guerre de 14.


Et puis, ce qu'il y a de bien à Paris, c'est que j'y ai des cousins très différents les uns des autres. Avec François et Claire, qui sont à peine plus jeunes que moi, nous sommes allés voir Déshabillez-mots dans un théâtre près des Champs Élysées. Deux comédiennes avaient inventé une suite de savoureux sketches, où chacune interviewait l'autre sur le mode radiophonique, au sujet de mots, de leurs définitions, de leurs diverses acceptions, et de tous les jeux de mots auxquels ils peuvent prétendre. C'était souvent très drôle, et bien enlevé.
Avec l'autre cousin, Blick, d'une génération plus jeune, et artiste lui-même, je suis allé à un vernissage d'exposition d'amis à lui, suivi d'une soirée dans un squat. Le squat est autorisé par la ville de Paris, en attendant la destruction du bâtiment par un promoteur. Les occupants y sont là depuis trois ans, et ont fait diverses transformations dans le jardin, construisant des "cabanes" habitables écologiques, un sauna, des toilettes sèches qui ont la particularité d'être montées sur rail. Quand la fosse est pleine, on les roule vers la fosse suivante, dont les déjections sont entretemps devenues du compost pour le jardin et les fleurs. 90 % de l'électricité est autonome. Une bien belle soirée, avec contes, chansons, films expérimentaux, discussions libres. Le genre de soirée qui nous fait espérer encore un peu du genre humain ! Ici, ça semble être un milieu d'artistes, de ceux qui ne sont pas "rentables", probablement, dans notre monde de statistiques et de chiffres.
Combien je souhaiterais que ceux qui prétendent à la présidence de notre pays méditent sur cette phrase : nous ne sommes pas des chiffres, nom d'une pipe, nous sommes des êtres humains.