mardi 22 septembre 2015

22 septembre 2015 : "Marguerite" (et moi)


Tu n'as pas besoin de dire tout haut ce que quelqu'un n'a pas envie de savoir, surtout si la remarque blesse la personne concernée.
(Ingelind Røssland, Chasse à l'ange, trad. Jean-Baptiste Coursaud, Rouergue, 2014)


À première vue, voilà un film qui aurait pu ne pas me plaire. Il se passe dans la haute société, décrit un milieu qui n'est pas le mien et dans lequel je n'ai jamais eu, n'aurai jamais l'occasion de vivre et probablement ne saurai pas vivre ni me comporter : un château, des domestiques, le monde de l'aristocratie et de l'argent, le monde des dominants. Pour moi qui aime le chant et l'opéra, l'héroïne, qui prétend vouloir chanter – mais chante faux, ne cesse de m'écorcher les oreilles, en particulier avec des airs d'opéras de Mozart que je connais très bien. Et tout ça se passe dans un monde qui a complètement disparu, comme une sorte de recherche du temps perdu.
Et voilà qui me ramène à Proust, le côté de Guermantes aussi bien que la coterie des Verdurin, auxquels j'ai forcément beaucoup pensé pendant la projection de Marguerite. À Visconti aussi, d'autant plus que j'étais à Venise, et qu'en sortant de la séance, je voyais de mes yeux les lieux que le grand réalisateur avait filmés pour le crépusculaire Mort à Venise. La description de ce monde clos, raffiné, élégant, mais déclinant et condamné, m'a paru très réussie. 
 
Donc Marguerite chante faux. Mais elle ne le sait pas, puisqu'on ne s'entend pas soi-même et que personne n'a osé le lui dire. Ni son mari, le baron, qui l'a épousée pour redorer son blason (c'est elle qui a l'argent) et qui s'efforce d'être absent ou d'arriver en retard, à chaque fois qu'elle se produit lors des rencontres privées du cercle de charité dont ils sont membres très actifs. Ni bien entendu les associé(e)s du cercle, trop contents de compter sur ses dons généreux pour les fêtes qu'ils organisent. Ni son majordome noir qui, au contraire, magnifie son idée fixe en la photographiant dans les costumes d'opéras célèbres dans lesquels elle n'a bien entendu jamais chanté, et lui fait porter après chaque récital des brassées de fleurs de soi-disant admirateurs, tout en lui dissimulant les journaux où l'on fait état de son chant calamiteux. Ni le professeur de chant, un ténor un peu sur le retour, qu'elle engage afin de pouvoir enfin se produire sur une vraie scène et qui accepte de l'aider, malgré une audition d'essai catastrophique. Ni les jeunes journalistes qui, au fond l'admirent, mais lui font croire qu'elle va pouvoir chanter à la perfection la Marseillaise pour une fête patriotique, alors qu'elle va s'y ridiculiser.
Beaucoup de cruauté donc, de mensonges, de bassesse, d'hypocrisie, dans le film. À chaque séquence, on croit que Marguerite va déchanter, découvrir enfin la vérité. Je ne raconterai pas la fin. Mais l'imposture n'est pas toujours là où on la croit. Les imposteurs ici sont le mari, les journalistes, la haute société qui les entoure, le vernis et le brillant fallacieux de ces coteries qui font la pluie et le beau temps et qui se drapent d'un mépris souverain et hypocrite envers les autres, alors qu'eux-mêmes cultivent la bassesse, la petitesse et les faux-fuyants. Marguerite, elle, est honnête et sincère. Mythomane et névrosée sans doute, mais a-t-elle le choix de ne pas l'être, avec un mari qui ne l'a épousée que pour son argent ? C'est sa manière à elle, d'exister, d'être un être humain, d'être une femme, de se réaliser à travers un art qu'elle apprécie. Elle se dévoie, sans doute. Mais c'est tout à son honneur.
Je me suis demandé ce qui m'avait tant plu dans ce film : la reconstitution d'époque, certes. La thématique générale, sans doute. L'actrice principale que j'aime énormément, bien sûr, et l'ensemble des acteurs, très bien dirigés. Mais probablement plus que tout ça, c'est que je me suis reconnu dans le personnage de Marguerite. Comme elle, j'essaie par la pratique d'un art – la poésie – de me hisser au-dessus de moi-même. Comme elle, ma pratique est peut-être tout aussi calamiteuse ; et comme elle, pourtant, je continue. Et je me suis posé la question : autour de moi, joue-t-on la comédie ? Pourquoi ne me dit-on pas que ce que j'écris est nul (ce que je pense parfois) et me laisse-t-on dans l'illusion ? Trouverai-je un misanthrope, comme Alceste, assez franc du collier pour me dire que "Franchement", ce que tu écris "est bon à mettre au cabinet" ?
J'avoue que j'ai presque décidé de ne plus écrire de poèmes, alors même que je pense avoir progressé (mais n'est-ce pas le cas de Marguerite ?), sauf si mon nouveau manuscrit – en lecture chez des éditeurs – trouve vraiment grâce à leurs yeux. Au fond, le film correspond tout à fait à mon attente, à mes doutes et à mes intérêts du moment, et c'est pourquoi il me plaît tant.

samedi 19 septembre 2015

19 septembre 2015 : Venise, suite et fin


vivre dans une solitude sélective – car je recevrais quelques visites ou, parfois, hébergerais un ami...
(Juan Ramón Ribeyro, Propos apatrides, Finitude, 2011)


Chaque fois que j'ai un coup de blues, comme en ce moment, après le départ d'un(e) ami(e), par exemple, ou de toute personne que j'aime (et j'ai le malheur d'en aimer beaucoup), je mets le cd du groupe polonais Mazowsze, j'écoute la musique et j'ai les yeux qui s'emplissent de larmes. C'est que ce disque (en 33 tours) m'avait été offert en mai 1974 par mon premier ami polonais, Piotr Eckstein, lors de mon premier voyage en Pologne. Piotr est mort en 1984, à peine âgé de 33 ans, d'une tumeur au cerveau, comme Claire, vingt-cinq ans plus tard. Quand je suis allé en Pologne avec Claire et Lucile en 2003, son frère Marcin nous avait montré sa tombe ; j'ai cherché et réussi à racheter sur cd cette musique, que mon phonographe ne pouvait plus lire sur 33 tours.
les canaux, artères de Venise : ici, un petit canal
et quelques-uns des ponts innombrables

Inutile de dire que revenir de Venise, ça fout un coup de blues. C'est que Venise, c'est toute une façon d'être, hors du temps, hors de l'espace presque. Ici, pas de voiture, les déplacements se font à pied ou en bateau. On se lève tôt, moi, en tout cas, faisant comme Virginia Woolf : "Chaque fois que je repense maintenant à ce qu'est le petit matin, je jure que c'est le moment le plus beau et le plus rare de la journée – le plus exceptionnel assurément, à certains égards. On se sent, je dirais, d'une essence inhabituellement spirituelle, une fois que l'on a surmonté son désir physique de sommeil, et le prix de ce combat – ces heures de clarté supplémentaire – revêt un aspect éthéré particulier, qui vous honore, en quelque sorte, à vos propres yeux" (Journal d'adolescence, 1897-1909, trad. Marie-Ange Dutartre, Stock, 2008)
la Via Garibaldi, grande voie piétonne, près des Giardini
 
Dès 7 h, je sors de l'hôtel et marche dans le jour qui se lève, j'observe les activités vénitiennes : les éboueurs avec des charrettes à bras relèvent les sacs poubelles, les hommes balayent les rues, les barques et canots apportent les marchandises, fruits, légumes et autres nourritures terrestres, les touristes dorment ; je suis le roi des ruelles et je salue les travailleurs matinaux. Je finis par déboucher sur la Place Saint-Marc où même les pigeons sont peu nombreux : eux aussi affluent avec les touristes. Au passage, j'ai admiré telle ruelle, telle maison, telle église, les façades des palais. Tout est pour moi, le lève-tôt, avec les couleurs douces du soleil levant qui dore le sommet des colonnes et des bâtisses. 
le Grand Canal, vu du pont de l'Accademia, au petit matin
 
Je suis donc parmi les premiers à prendre le vaporetto qui mène au Lido, et je peux me balader dans cette île sans me presser vers les salles de cinéma, en prenant le chemin des écoliers, ce que j'ai aimé faire toute ma vie. J'achète un croissant et, comme j'ai le temps avant la première séance, je fais un tour sur la plage de l'Adriatique, battue par le vent. Selon les jours, j'arrête le cinéma à 16 h ou à 18 h et rentre, faisant des tours et détours dans Venise la belle, avant que la nuit tombe. M'éloignant des coins à touristes, je m'égare, je me perds, je hume les odeurs des canaux, j'observe les gondoliers (certains chantent), j'entre dans une cour, je regarde les jardins, je me prends pour un héros de Tchékhov et suis les "dames au petit chien", je pénètre dans une église et j'y admire les tableaux anciens. Je prends mon temps pour dénicher un restaurant pour le repas du soir (à midi, je grignote). Si j'ai eu la chance de trouver sur le vaporetto du retour un(e) membre du groupe, il peut m'arriver de manger avec lui ou elle (ça ne m'est arrivé qu'une fois). Mais en fait, chacun est indépendant et organise son temps et ses égarements à sa façon. 
la Tour de l'Horloge, place Saint-Marc, 
qui ouvre vers des ruelles très touristiques, commerces et restaurants
 
Cette année, je n'ai été ni écouter un des nombreux concerts Vivaldi donnés dans les églises, ni voir un opéra à la Fenice : je pense y retourner au moins encore une fois ou deux, si je reste en vie. J'ai pensé à Claire et à notre voyage de mai 2002, à Igor que j'avais emmené en 2012 (les deux fois, nous avions assisté à un concert Vivaldi), à mon fils Mathieu que j'ai entraîné en 2013 pour qu'il voit la Biennale. Il ne me reste plus qu'à convaincre ma fille (mais je crois qu'elle y a fait escale une fois avec un ami), une de mes sœurs ou un(e) autre de mes ami(e)s. Car en vérité, s'il faut être seul pour découvrir, à son propre rythme, une ville, Venise est aussi une ville qu'on peut partager : il faut, simplement, ne pas avoir peur de marcher ! En 2002, nous ne nous étions pas séparés un seul instant, Claire et moi. Ce fut un des des plus heureux moments de ma vie. En 2012, je n'avais pas trop quitté Igor, déjà en phase terminale de sa maladie – mais je sais qu'à son retour, il parla avec enthousiasme à sa famille de ce séjour. En 2013, j'ai laissé Mathieu découvrir la ville, la Biennale et la Mostra à sa façon, on se retrouvait vers 18 h chaque soir, et un matin, j'ai revisité avec lui le Palais des Doges.
le Pont des soupirs : à gauche, le Palais des Doges, à droite, les prisons 
après jugement, on passait par ce pont pour être emprisonné, d'où son nom

En résumé, je reviendrai ! Il me reste encore des choses à découvrir, les venelles, canaux, musées, églises et palais sont inépuisables. Si ce n'était pas si cher, j'y resterais même plus longtemps !

l'incontournable Place Saint Marc : au fond, la Basilique, à droite le Campanile... et les pigeons !




tout aussi incontournables, 
les gondoles

vendredi 18 septembre 2015

18 septembre 2015 : Mostra de Venise, bonne cuvée


L'artiste de génie ne change pas la réalité ; ce qu'il change, c'est notre regard.
(Juan Ramón Ribeyro, Propos apatrides, Finitude, 2011)


Après l'art contemporain, le cinéma était la grande affaire de Venise en ce début du mois de septembre. Il m'a semblé pourtant qu'il y avait moins de monde à la Mostra que les années précédentes : les grandes salles (Palabiennale, Sala grande, Sala Darsenna) étaient à moitié vides, et les files d'attente nettement réduites. Signe d'une désaffection pour le cinéma ? Absence de grosses vedettes internationales (en dehors de Johnny Depp) ? Deux points noirs : le son tonitruant des projections (j'ai fini, à partir du troisième jour, par apporter mes bouchons auriculaires), à croire que tout le monde est devenu sourd ; et surtout les insupportables smartphones et iphones qui transformaient une grande partie du public en robots plus attentifs à ce qui se passait dans leurs mains qu'à ce qu'ils voyaient sur l'écran (idem d'ailleurs à la Biennale ou dans les rues et places de Venise, où une bonne moitié regardaient leurs mains plus que les œuvres d'art ou les bâtiments et le paysage) : ils n'hésitaient pas à allumer leur engin en pleine projection. Triste époque. Il n'y a pas que les enfants qui, peu à peu, sont dans une addiction terrible et de moins en moins concentrés sur ce qu'ils font. 
matin : en route vers le Lido
 
Alors, la Mostra 2015, une bonne cuvée ? Selon moi, oui, pour ce que j'en ai vu. J'ai débuté par la réédition du superbe Alexandre Nevski d'Eisenstein (pas revu sur grand écran depuis le ciné-club du lycée, vers 1959) et j'ai fini par l'extraordinaire Béhémoth, du Chinois Zhao Liang, à la fois documentaire et essai lyrique sur l'enfer créé par les mines et l'industrie dans la Chine contemporaine : comme il s'est servi de Dante comme fil conducteur, le film aurait pu s'intituler "la Diabolique comédie". J'étais enthousiasmé ; à l'approche de la Cop 21 et de la mascarade qui va s'y jouer, un film nécessaire, tout à l'opposé du film à thèse (il ne pourra pas servir de base à un débat du type "dossier de l'écran"), un simple constat, mais d'un poète, comme un Victor Hugo aurait pu en faire. 
les acteurs du film du Vanuatou, "Tanna" (pas vu)
 
Entre-temps, j'avais aperçu et bien aimé Catherine Frot chantant comme une casserole dans Marguerite, Juliette Binoche ne se remettant pas de la disparition de son fils dans L'attente, un curieux film brésilien sur l'élevage des taureaux pour des joutes où des hommes essaient de les renverser : Neon Bull, une terrible évocation des misérables (façon Victor Hugo) dans la rue à Manille : Blanka (avec le film chinois, ce fut mon film préféré parmi les nouveautés, et le plus applaudi de ceux que j'ai vus, dix minutes non-stop), presque aussi puissant que Los olvidados de Bunuel, qui reste le film de référence sur le sujet. Deux films intéressants venus d'Afrique du nord et décryptant la société de ces pays : le tunisien À peine j'ouvre les yeux (Leïla Bouzid) et l'algérien Madame Courage (Merzak Allouache), deux films indiens remarquables : Island city et Visaanaraï, un film turc sur le terrorisme (kurde, évidemment ?) : Abluka, un très beau film singapourien : The return, sur un vieil homme sorti de prison politique après vingt années d'incarcération et de torture, et un curieux film italien : Bagnoli jungle, qui croise plusieurs destins. 
acteurs et équipe technique d'un des films indiens
  
Et j'ai vu aussi le Lion d'or, Desde allá, du Vénézuélien Lorenzo Vigas. Ce film n'est pas sans rappeler par son thème Eastern boys, vu à Venise il y a deux ans : un homme mûr, au passé trouble (nous devinons qu'enfant, il a été violenté par son père), n'assume pas son homosexualité et se prend d'affection pour un jeune voyou. Très bien joué par Alfredo Castro (déjà vu dans plusieurs films chiliens ou argentins), le film fut aussi très applaudi. Mais je pense que Béhémoth méritait davantage le Lion d'or ; peut-être ne l'a-t-il pas eu parce que ce n'est pas un film de fiction, mais une sorte d'ovni cinématographique que seuls des poètes peuvent apprécier ?


entre deux films, la plage du Lido

Enfin, dans les films restaurés, outre celui d'Eisenstein, je suis allé voir ou revoir des merveilles (à mes yeux) : Léon Morin, prêtre, de Jean-Pierre Melville (Belmondo en soutane, très convaincant), La lupa, d'Alberto Lattuada (le néo-réalisme italien encore bien vivant dans les années 50), Les garçons de Fengkueï, de Hou Hsiao Hsien (un de ses premiers films, où l'on suit des sortes de Vitelloni taïwanais), Le beau Serge, de Chabrol et Pattes blanches, de Jean Grémillon. Dans ce dernier film, j'ai découvert Michel Bouquet dans un de ses premiers rôles. Je signale que les films anciens passaient dans une petite salle et qu'à l'exception du film italien, ils n'ont pas attiré grand-monde... Les spectateurs seraient-ils devenus amnésiques et s'amputeraient-ils eux-mêmes de toute l'histoire du cinéma : ou est-ce le noir et blanc qui rebute, car seul le film taïwanais était en couleurs ? C'est comme si, en littérature, on ne lisait plus Molière ou Victor Hugo, en peinture, si on ne regardait plus la Joconde ni la Liberté guidant le Peuple, ou en musique, si on n'écoutait plus Mozart ou Vivaldi... 


devant le Palais du festival, un des lions sculptés
 
Aller voir ces classiques ne m'a pas empêché de découvrir des nouveautés, et quand je dis découvrir, c'est bien découvrir : je n'ai pas acheté le catalogue de la Mostra, trop volumineux et donc je n'avais souvent aucune idée du contenu des films avant de les voir, je n'en savais que l'origine (pays, réalisateur, langue). À part trois mauvaises surprises (un film portugais, un film chilien et un film turc), je n'ai pas été déçu non plus. Le cinéma reste un art plein de vitalité !
retour sur Venise, le soir
les gondoles, et à droite, le Palais des doges