mardi 14 février 2012

14 février 2012 : Saint Valentin


l'amour, si nous ne nous contentons pas de l'opaque mélancolie de la chair, est affaire d'âme. [...]
Une espèce de rupture de soi parce que l'autre le traverse : cela, c'est l'amour.
(Umberto Galimberti, Qu'est-ce que l'amour ?)

4 L'amour est patient, l'amour rend service. Il n'est pas jaloux, il ne se vante pas, il ne se gonfle pas d'orgueil. 5 L'amour ne fait rien de honteux. Il ne cherche pas son intérêt, il ne se met pas en colère, il ne se souvient pas du mal. 6 Il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il se réjouit de la vérité. 7 L'amour excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout. 8 L'amour ne disparaît jamais.
(1ère épître de Paul aux Corinthiens, 13, 4-8, trad. Alliance et société biblique)

Pour Claire,

Fragile et incertaine, tu me veilles toujours dans le silence de chaque jour à peine soulevé par mon souffle.
Je te distingue dans un éternel présent où les jours sont menus et où les nuits nous enserrent éperdument.
Ta voix sait attendre mes réveils pour me surprendre comme si elle revenait d'un lointain mystérieux.
Et ainsi, tu reviens tout doucement des années enfuies pour continuer à tracer le contour de mes gestes.
Et s'il m'arrive de me taire, étonné, sur ton passage, c'est pour m'habituer à la lumière de ton visage.
Maintenant que tu as glissé sur la pente du passé brumeux, ne crois pas que le vide de l'oubli me couvre de son aile !
Non, à chaque aube, mon cœur déniche une clé toujours nouvelle, et voici : les mots font revenir les jours heureux.

dimanche 12 février 2012

12 février 2012 : naissance de l'amour


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L'un habitait l'autre et chaque mot

était une main tendue

(Georges Bonnet, inédit)



Ces deux vers de Georges Bonnet m'ont fait sursauter, à deux jours de la Saint Valentin. Faut-il que ce soit un très vieil homme (il va avoir 93 ans) qui nous rappelle d'une manière si simple ce que c'est que l'amour, ce qu'il devrait être : s'habiter l'un l'autre, et ne dire aucun mot qui ne soit pas une main tendue vers l'autre ? Comme mon ami I., qui m'a hébergé quelques nuits à Poitiers cette semaine, me disait qu'il ne savait pas trop ce que ça voulait dire aimer, que trop de nos contemporains sont dans son cas, que, de même que le tabou du corps a fait que quand on pense corps, on ne pense que sexe, le tabou sur le verbe aimer fait que quand on pense amour aujourd'hui, on ne pense aussi que sexe, j'ai envie de dire pourtant, comme affirme Garance à Baptiste dans Les enfants du paradis, « C'est tellement simple, l'amour ! »



Et c'est un autre film, argentin cette fois (mais assez proche par l'esprit du film de Kaurismaki, Le Havre), qui vient démontrer cette vérité que Prévert écrivit pour le chef d'œuvre de Marcel Carné. Las acacias, de Pablo Giorgelli, est un film d'une simplicité biblique, que n'aurait pas renié le Hugo de Booz endormi ou des Pauvres gens. Le héros, Ruben, est un camionneur silencieux, un taiseux, qui transporte dans son camion des billots d'arbre de la forêt paraguayenne (les acacias du titre, qu'on voit tomber en début de film) vers Buenos Aires. Voyages qu'il accomplit habituellement seul. Cette fois-ci, son patron lui demande d'emmener avec lui une femme, dont il découvre au dernier moment avec effarement qu'elle a un bébé et des bagages. Et c'est le début d'un road movie, comme on dit aujourd'hui, où ces trois personnages vont devoir cohabiter dans l'habitacle étroit de la cabine du camion. Jacinta est une fille-mère, elle est guarani et, bien entendu, très timide. Pourtant Ruben et Jacinta vont, au fil d'un voyage bref (deux jours) et lent, apprendre à se connaître peu à peu, et même s'apprivoiser. Entre le camionneur taciturne, père qui n'a pas vu son fils depuis huit ans et la mère célibataire, la glace met du temps à se rompre. Ainsi, lors du franchissement de la frontière, Ruben laisse Jacinta se débrouiller toute seule, il la récupérera plus tard de l'autre côté, et ne se prive pas d'aller manger au restaurant après le poste-frontière, laissant attendre un kilomètre plus loin la malheureuse mère en plein soleil avec son bébé sur les bras et les bagages. Plus tard, dans le camion, il est exaspéré par les pleurs du bébé qui a faim, et quand il a soif, il boit de sa bouteille d'eau sans en proposer à sa voisine. Les rares mots prononcés nous font pourtant peu à peu connaître les protagonistes (c'est un film plus muet que The artist, avec ses innombrables cartons à lire), la lenteur du voyage favorise le contact, fortement aidé par l'adorable bébé, qui finit par faire craquer Ruben. Peu à peu, chacun des deux pose de petites question à l'autre (les mots main tendue de Georges Bonnet), ou profite des pauses pour faire des découvertes : Jacinta regarde dans la boite à gants pendant que Ruben sort fumer, Ruben prend le bébé dans ses bras et le câline quand la mère va donner un coup de téléphone. Si tous deux restent très silencieux, de discrets regards en disent long, et en fin de compte, alors que Buenos Aires approche, on sent que chacun des deux appréhende douloureusement la prochaine séparation, surtout Ruben, qui va retrouver sa grande solitude, alors que Jacinta est accueillie chez d'exubérants cousins. Je ne raconterai pas la dernière scène, les larmes m'en viennent aux yeux rien qu'en y repensant, et au cinéma, il m'a fallu sortir le mouchoir car je ne voyais plus rien !

C'est comme Le havre, un "petit" film, modeste, qui parle de trois fois rien, avec des moyens extrêmement simples. De trois fois rien, que non ! Ils nous parlent d'amour, ces films-là, au contraire de L'amour dure trois ans, cette nullité signée d'un grand nom du Gotha littéraire parisien, et dont le budget était sans doute dix fois plus important, film qui est cucul, concon, bobo et bêbête comme ça ne devrait pas être permis. Tant pis pour les spectateurs abusés.

Et tout ça m'a rappelé un autre film argentin que j'avais vu il y a quatre ans et dont j'avais parlé dans mon blogue à la date du 18 mars 2008, reportez vous-y, El cielito, qui était aussi un film d'amour entre un jeune homme et un enfant. Je me cite : "Je n’ai jamais vu un film où l’attachement entre deux êtres est montré avec une telle pureté, peut-être Le Kid, de Charlie Chaplin ? Tout passe ici par les regards, plusieurs scènes montrent les personnages en train de s’observer". On est ici dans le même niveau d'intensité humaine dans la découverte de l'autre, et dans l'apprivoisement cher au renard du petit prince de Saint-Exupéry.

Courez voir ce film !

mardi 7 février 2012

7 février 2012 : lignes de vie

Seuls, nous sommes déjà ensemble ; réunis, nous sommes encore séparés.
(Antoine Audouard, Une maison au bord du monde)


Trois ans bientôt que la mort nous a séparés, Claire et moi. Trois ans pourtant qu’elle m’accompagne encore et toujours. Trois ans que mes lectures me ramènent à elle très souvent ; je ne le fais pas exprès pourtant, mais je tombe tout le temps sur des livres qui me parlent d’elle, de notre vie, de nos dernières années et de nos derniers mois ensemble. Et encore, voici ce livre, je ne sais pas si c’est un livre exceptionnel – et d’une certaine manière je m’en contrefiche – mais c’est un livre de vie, un livre de témoignage sur ce que peut être l’accompagnement en fin de vie, de ce que peut être la mort dans la vie, quand on accepte qu’elle en fasse partie : Une maison au bord du monde d’Antoine Audouard. Je n’avais rien lu de cet auteur, mais il y a tant d’écrivains... On peut me le pardonner. Et puis chaque lecture, je le remarque de plus en plus, vient à son heure, quand on est vraiment disposé à la recevoir, à s’en nourrir, c’est du moins le cas des littératures réellement nourrissantes.

L’auteur a passé six mois à La Maison, située à Gardanne, lieu de vie destiné aux personnes dont l’hôpital ne veut plus (ou traite mal) : les séropositifs VIH lourdement atteints, les cancéreux désespérés, les sclérosés en plaque et autres malades qui n’ont plus que quelques semaines ou même quelques jours à vivre, et qui sont reçus dans un beau cadre : petite maison pimpante (pas de cette blancheur mortuaire des hôpitaux) de douze chambres, avec salon, salle à manger, salle d’activité, parc, et tout un personnel d’accompagnants, triés sur le volet, qui ont choisi ce type de service à la personne : aides-soignants, infirmiers et médecins, mais aussi psychologue, ostéopathe, kiné, cuisiniers, agents de service et un réseau de bénévoles exceptionnel. De vrais volontaires.

 



Chacun ici « travaille » sans compter ses heures, son temps, sa patience, son amour : "Ces matins-là, on a l’impression que l’air est fait d’un verre très fin, que tout peut se briser sur un geste brusque, une parole malheureuse. On est tout au bord du silence". Car c’est en effet très dur, chaque patient est une personne, et il faut s’habituer à les voir "partir". L’atmosphère est si excellente que les familles sont là, présentes aussi, et n’abandonnent pas leurs agonisants : "La veille du départ de Philippe, Sabine vient avec leurs enfants et la petite fille vient embrasser son père : « Papa, tu peux y aller maintenant, nous on te fait confiance. » Et Philippe meurt dans la nuit". Oh, que j’aimerais que mes enfants me disent une telle parole lorsque je m’apprêterai moi aussi à partir...

On sait ici la valeur d’une vie, d’un mot : "Sa phrase, il ne l’a pas lancée en l’air. Elle ne lui a pas vraiment permis de « recommencer sa vie », comme il en avait le projet, parce que la vie ne peut pas être une ardoise qu’on efface". Et je repense ici à mes amis qui me demandaient et qui me disent encore parfois : « Mais tu vas refaire ta vie ! » Je n’ai pas envie d’effacer mon ardoise, et mes phrases, qui valent ce qu’elles valent, je ne veux pas les jeter en l’air non plus.

Le personnel sait aussi ici, dans cette maison, la valeur de "chaque mot, chaque geste, chaque regard [qui] doit être empreint d’une délicatesse infinie. Tout peut blesser : on porte des éclats de verre au bord des lèvres, au bout des doigts". Le sait-on assez, nous autres, quand on parle à nos proches, quand on les maltraite parfois, quand on se montre dur et blessant, quand on ne les touche plus (je pense aux vieux), quand on ne les regarde plus (cf le livre de Pierre Pachet, Sans amour, dont j’ai récemment parlé), à quel point on peut aller dans l’inhumanité ?

Et puis, ici, on est confronté quotidiennement à la mort et "il y a autant de souffrance à voir une agonie qui n’en finit pas qu’à vivre un décès dont la soudaineté même fait violence". L’auteur s’interroge sur l’euthanasie, que la Maison s’interdit absolument : "Peut-on souhaiter la mort de quelqu’un qui s’accroche à la vie avec tant de force ? Peut-on souhaiter le prolongement d’une vie si difficile et dont l’issue est si terrible ? Peu importe au fond. Il n’y a rien à souhaiter, ici encore il faut suspendre, faire les gestes justes un par un, jour après jour". Oui, tout est une affaire de doigté, dans une quotidienneté "suspendue au-dessus du vide", parce qu’il faut suivre le patient "jusqu’au bout et au-delà", et cependant "rester en vie, ne pas exploser de souffrance". J’ai connu tout ça pendant les quelques mois de l’agonie de Claire, je l’ai retrouvé ici retracé avec des mots d’une grande dignité, sans effets littéraires inutiles, dans la simplicité qu’il faut accorder à la vie – et à la mort.

J’ai beaucoup aimé cette phrase qui se rapporte à une des aides-soignantes : "Il y a de la lumière dans les yeux de Florence, la lumière de ce qui vit et non de ce qui est mort, la lumière d’une présence". Oui, la présence qui est aussi lumière, dans un monde où l’égoïsme (obscurité) est devenu forcené, où l’on ne sait plus ce qu’est "le bonheur d’une relation, d’une confiance". Et où il est si difficile de trouver, surtout quand on est malade, le sens d’une vraie relation. J’entends bien que certains malades sont catalogués comme impossibles, qu’ils peuvent faire et font du chantage à l’affectif, ou qu’ils sont dans une souffrance telle qu’ils ne peuvent plus se sentir "bien avec « les autres »" ; mais dans cette maison-ci, ils peuvent rencontrer l’autre, l’unique, (qui peut être toi ou moi, d’ailleurs, quand on est placé dans une telle situation), alors que "c’est difficile de vivre sans, c’est unique de le rencontrer, de pouvoir le dire et se l’entendre dire". Pourquoi donc avons-nous "cette réserve qui, si souvent, nous retient dans la rencontre avec les autres" ?

Ce livre de vie nous invite aussi à "ne pas s’attarder sur ce qui a été vécu pour l’évoquer indéfiniment, le retourner en son cœur et l’encombrer de « Tu te souviens ? » Vivre : regarder devant – vivre – être en mouvement".

Restons en mouvement...