mercredi 16 décembre 2009

16 décembre 2009 : ceux qui aiment tout bas


Le bonheur a une faculté de rayonnement.

(Charles-Ferdinand Ramuz, Lettre à Alexis François, 1905)
Bien sûr, il y a toutes sortes d'amour. Tout le monde le sait, même si l'on fait semblant de croire, aujourd'hui, qu'il n'y a là que sexualité à assumer. Et à assurer (faut bander et faut jouir, évidemment !). Oui, et quand on ne peut pas assurer, ou quand on ne peut plus, ça n'existe pas ou ça n'existe plus, l'amour ? Laissez-moi rire. L'amour, c'est tout autre chose, et qui souvent a peu à voir avec le sexe...



Quand je lis La parole de Fergus, ce beau roman irlandais de Siobhan Dowd, paru dans une collection pour adolescents (mais que ça ne vous empêche pas de vous y plonger, que diable, un bon livre, c'est un livre pour tous), je vois que Fergus, le héros,aime tout bas. Il se lie d'amitié (qui reste secrète, car on ne pactise pas avec l'ennemi) avec Owain, le soldat britannique, un Gallois qui s'est enrôlé dans l'armée pour échapper au destin de la mine. Et il tombe amoureux de Cora, la jeune Irlandaise, mais leur unique nuit d'amour reste d'une chasteté incroyable :
Il la prit dans ses bras.
- Cora ?
- Oui ?
- Je n'ai pas de... tu sais, de protection.
Il avait passé la nuit à rigoler pour des histoires de préservatifs [avant de retrouver Cora, il avait fêté la fin de ses examens en picolant au pub avec un copain ], et voilà qu'il était incapable de prononcer le mot alors qu'il tenait une fille dans ses bras.
- J'ai tout prévu, répondit-elle.
- Mais...
- Quoi ?
- Je n'ai jamais... Tu sais... jamais.
- Ce n'est pas grave. On peut simplement rester allongés l'un contre l'autre, si tu préfères. Ensemble.
Eh voilà, ici, tout est dit en quelques mots tendres. L'amour est ici « au cœur de la vie », pour ceux qui sont plongés « au cœur de la mort », car nous sommes en Irlande du Nord, avec son cortège d'attentats, de provocations anglaises, et Joe, le frère de Fergus poursuit une longue grève de la faim dans les geôles anglaises, comme Bobby Sands, qui vient de mourir après soixante-six jours de grève, victime de l'intransigeance de la mère Thatcher. Et, à la fin du livre, quand Fergus quitte l'Irlande pour entrer à la Faculté de médecine d'Aberdeen, sa mère « le serra contre sa poitrine en un geste qui contenait dix-huit ans de réprimandes, de petites rancœurs, d'encouragements, de louanges et de taquineries. »
On retrouve ici , avec ces personnages de la mère, du père, de l'oncle Tally, d'Owain, des deux petites sœurs de Fergus et de Joe, ceux qui aiment tout bas, pour reprendre l'expression simplement imagée (mais tellement vraie, quand il s'agit du véritable amour) utilisée par Éric Fottorino dans L'homme qui m'aimait tout bas.



Il raconte l'histoire de son père adoptif, ce masseur aux mains d'or… Imaginez un peu ce qu'était la vie d'un petit garçon, bâtard d'une fille-mère, dans la province profonde des années 60. Quand un père se présente qui, non seulement épouse la mère, mais reconnaît l'enfant, âgé de dix ans, c'est une renaissance pour ce dernier. Il a enfin un nom, un père. Et quel père ! Qui le prend en affection profonde, fait avec lui des virées à bicyclette, lui fait prendre conscience qu'il ne sera jamais un champion cycliste, sans pour autant le décourager (quand pour la première fois, le fils adoptif dépasse le père dans une côte : « Petit salaud !» lui dit-il, mais avec quelle fierté, car il lui a tout appris, des secrets des pignons et des dérailleurs, des positions et de la prise au vent, et il sait qu'un jour, un père est dépassé par son fils). Éric a trouvé son «héros avec ses failles, d'autant plus attachant que rongé en secret par d'impénétrables démons.» Devenu écrivain, il lui apporte son premier livre, tout imprégné de lui. Et il faut le suicide de ce père adoré pour que le fils essaie de comprendre leur lien, de l'approfondir et ce par l'écriture : « Sans doute ai-je trop prêté à l'écriture. Par elle j'espérais descendre au fond de ton gouffre », avoue-t-il. L'homme qui m'aimait tout bas est un livre magnifiquement sensible, presque magique, où l'auteur a su retrouver les sentiments mélangés de l'enfance et de l'adolescence. Toutes proportions gardées, il est pour un père, aussi beau que, pour une mère, le fameux livre d'Albert Cohen, Le livre de ma mère, que je recommande aussi vivement à ceux qui ne l'ont jamais lu.
Tout ça m'a rappelé mon propre père. Dans ma petite enfance, j'ai eu la la sensation d'être un garçon non aimé. Et non aimé par lui. Et même, plus encore, de n'être pas son fils. J'étais malingre, il souhaitait des enfants costauds. Je n'aimais pas manger, il aurait voulu un Pantagruel. Je n'aimais pas les sports collectifs, il nous emmenait voir des matches de rugby. Bref, j'ai cru assez longtemps qu'il n'était pas mon père. Tout ça m'est revenu quand j'ai vu un psychologue en 2007. Jamais je n'en avais parlé à personne, et puis j'étais un enfant qui se sentait aimé par ailleurs.
Je sais à quel point c'est terrible pour un enfant de n'avoir pas de père, ou d'en avoir un qui donne l'impression de ne pas nous aimer. Mais papa était un taiseux, il ne maîtrisait pas assez le vocabulaire pour exprimer ses sentiments, et il ne les montrait pas beaucoup non plus par des actions : pourtant, je me dis qu'après tout, peut-être m'aimait-il tout bas lui aussi, mais tellement bas que je m'en apercevais pas alors. Si, quand même, quand je fus reçu au baccalauréat, et que je vis sa fierté retenue et pleine de modestie. Et quand je devins étudiant à Pau, il m'autorisa à emporter le vieux vélo du cousin, avant que je puisse, grâce à mes gains de moniteur de colo, m'en acheter un neuf.
Au fond, mon père n'avait-il pas senti qu'à défaut de sport collectif, j'allais m'enchanter de la bicyclette et devenir peu à peu un adepte fervent de la petite reine : allez, papa, je peux te le dire maintenant, tu m'aimais tout bas !

mercredi 9 décembre 2009

9 décembre 2009 : du roman noir



Ceux qui ont échappé à une mort précoce ont reçu comme privilège la bénédiction de vieillir. Demeure en attente la déchéance physique dans toute sa gloire. On doit s’habituer à accepter cette réalité.
(Haruki Murikami, Autoportrait de l’auteur en coureur de fond)


Une nuit, au début des années 70, j’ai écrit un roman policier. Tout y était, le début, la fin, la complexité de l’intrigue. C’était incroyable, tout se tenait, coulait de source, les personnages m’allaient comme un gant (si on peut dire). Oui, sauf que c’était seulement un rêve : et, au matin, il ne me restait que le souvenir d’avoir rêvé que j’avais écrit un roman policier entier, d’une seul coup, d’une seule inspiration. Et j’avais tout oublié. Pas la peine de m’installer devant ma table de travail…
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les romans policiers, puis les romans noirs qui leur ont succédé chronologiquement. Faut dire que le premier que j’ai lu fut Le meurtre de Roger Ackroyd, d’Agatha Christie : on peut commencer plus mal ! C’était à l’internat, et un de mes condisciples eut le malheur de me raconter la fin. J’eus beau lui dire que c’était impossible (et pour ceux qui n’ont pas encore lu cet extraordinaire roman, je me garderais bien de la dire ici), il me fallut reconnaître ensuite qu’il avait raison. Cette défloration (j’allais écrire ce dépucelage, ce qui était la grande discussion à cette époque-là) ne m’avait cependant pas gâché le plaisir, tant est grand le talent de l‘écrivain. D’ailleurs, j’ai appris depuis par Pierre Bayard (Qui a tué Roger Ackroyd ?, Ed. de Minuit, 1998), qu’Hercule Poirot ou plutôt Agatha Christie s’étaient trompés, et que l’assassin n’était plus ce que l’on croyait… Le même Pierre Bayard nous assure aussi dans son Enquête sur Hamlet (Minuit, 2002) que Shakespeare lui-même nous a induit en erreur, et qu’au fond le complexe d’Œdipe est plus « complexe » qu’on ne le croit.



Sur ma lancée, j’ai lu tout Conan Doyle, puis Gaston Leroux, Gaboriau, Maurice Leblanc, Pierre Véry, Boileau-Narcejac, Simenon. Ce dernier m’a ouvert les pistes du roman noir : ses Maigret me paraissaient à l’époque décevants, par contre ses romans sans Maigret, d’une noirceur sans égale, presque existentialistes pour certains (j’imagine que Camus l’a lu et que L’étranger lui doit quelque chose), nauséeux parfois (on peut rapprocher La neige était sale de Sartre), m’impressionnaient. Le film noir américains (Hawks, Huston, Aldrich, Ray…) m’amena à découvrir Chandler, Hammett, Goodis, et bien d’autres. Pour le délassement pur, je dévorais Chase, ce qui étonnait mes camarades de la faculté de géographie, et à qui je devais expliquer que j’assouvissais ainsi mes mauvais penchants et mon goût pour le meurtre (du père ?).
Bref, j’ai toujours lu des romans noirs. Assez rapidement, j’ai cessé de lire les « whodunit » (dans le jargon des critiques, on désigne ainsi les romans policiers à énigme). Mais il m’a bien fallu reconnaître que c’est dans le roman noir contemporain qu’on trouve la description la plus juste des faits de société, des rapports sociaux, des mentalités aussi, depuis que le roman-roman a délaissé le réalisme, à la suite du nouveau roman et des écritures nouvelles, souvent fort belles, mais qui tournent plus ou moins à vide. Et j’ai toujours envie de comprendre dans quel monde je vis : pour cela, mieux vaut lire Daeninckx, Pouy, Fajardie, Camilleri, Indridasson, Mankell, Westlake, Oppel, Demure (entre autres) que les tenants de la littérature générale.
Je viens de lire La balade de l’escargot, de Michel Baglin. C’est tout frais sorti, et en deux cents pages aussi rapides que celles d’un Simenon (ce dernier prétendait qu’on devait lire un roman comme on regarde un film, dans la continuité, en deux heures maximum), l’auteur trouve le moyen de brasser tout un monde : on y côtoie des SDF, des punks et skinheads, des affairistes combinards et magouilleurs, des couples qui se délitent, des violeurs. Le héros, qui est à la recherche de lui-même, va devoir aller au bout de sa nuit pour démêler les fils de son passé qui entravent son présent et ont causé le malheur de sa fille. C’est formidablement bien troussé, les intrigues se croisent avec juste ce qu’il faut de coïncidences comme dans tout polar qui se respecte, et les fils entremêlés se décroisent en bout de course, pour laisser une fin ouverte que le lecteur pourra imaginer, optimiste ou pessimiste selon son humeur du moment. Ce qui caractérise ce genre de roman, c’est de ne jamais tomber dans l’abstraction : ici, que les scènes se passent dans une chambre d’hôpital, dans un squat, dans un camping-car ou dans un bistrot à l’ancienne (la patronne est bien le seul personnage absolument sympathique, ressemblant à la Jeanne de Brassens), on retrouve ces petits détails vrais qui sont le fondement de ce type de roman. L’auteur fut journaliste dans une vie antérieure, on retrouve donc ici son sens de l’observation.



Dans la mesure où, dans notre vie (même si parfois il nous arrive aussi des aventures proches de celles qu’on voit dans ces romans) nous sommes très éloignés de tous ces milieux évoqués, nous sommes à même de mieux comprendre notre environnement, de ne pas « s’étourdir dans des illusions sans fin » (Marguerite Duras, Cahiers de la guerre). Oui, le monde est dur, violent, tragique souvent. En lisant les romans noirs (tragédies de notre temps, comme a dit Malraux à propos du Sanctuaire de Faulkner), nous apprenons à mieux nous connaître, nous purgeons nos passions, et même nous pouvons nous en libérer parfois, quand l’œuvre est réussie. Quitte à perdre quelques illusions du type : « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Et à devoir accepter la réalité, le monde tel qu’il est, peut-être à moins le subir ? 

dimanche 22 novembre 2009

22 novembre 2009 : Accompagner


Désormais, il était un gibier à la merci de tous de tous ces inconnus qui allaient et venaient, pouvant observer sa déchéance. De ces mains qui touchaient son corps dans ce qu’il avait de plus intime. Il était seul et dépendant, et impuissant. Il ne pouvait même pas se donner la mort.
(Karin Alvtegen, Ténébreuses)

Elle, tétraplégique, cloitrée dans sa chambre, seule sa tête peut bouger, femme brisée, à la fois radieuse (d'une façon toute extérieure), mais irritable, dure et même tyrannique avec son entourage, tant elle a conscience de sa dépendance absolue. Lui, embauché comme garde-malade, aide à tout faire, alcoolo (car ancien boxeur, champion dont on ignore la fêlure qui a entraîné sa propre déchéance), et qui reste très libre dans sa manière d'accompagner la « malade », au point de se faire virer pour absence injustifiée. Dans l'atmosphère moite, tropicale de la ville de Carthagène, en Colombie, ce sont deux « rebuts » de l'humanité, en somme, chacun muré dans son désespoir. Pourtant dans leur déchéance, ces deux-là (pour reprendre le titre d'une belle nouvelle de l'écrivain brésilien Caio Fernando Abreu) vont pourtant s'apprivoiser, et peut-être se réhabiliter à leurs propres yeux. S'aimer peut-être en fin de compte.


Car il est difficile pour lui d'échapper à la spirale de l'alcool, au souvenir de son passé de champion, et pour elle, de supporter d'être toujours dans la demande ou d'endurer les intrusions dans l'intimité que représentent les soins intimes. Il y a là toute une souffrance silencieuse, bien restituée à l'écran. Deuxième roman de Éric Holder porté à l'écran et sorti en un mois (après Mademoiselle Chambon), L'homme de chevet m'a évidemment évoqué irrésistiblement Claire et ses six derniers mois. Si vous voulez vous faire une idée du calvaire qu'elle a enduré, allez voir le film, qui m'a profondément ému (pourtant le film n'est pas du tout lacrymal, ni entaché de sensiblerie, mais bien sûr, j'y ai reconnu notre situation), et me donne envie de lire le livre !