cyclo-lecteur

Un journal d'en France : soliloques, rencontres et paysages

samedi 4 avril 2026

4 avril 2026 : la chanson du mois, Gaël Faye et Souad Massi

 

C’est essentiel de reconnaître en l’autre, en celui que je rencontre, celui qui est différent de moi. 
(Loïc Gicquel des Touches, Ce que dit la Bible sur la vieillesse, Nouvelle Cité, 2025)

 

                     J'ai écouté par hasard sur la radio la chanson de Souad Massi et Gaël Faye D'ici de là-bas, qui m'a beaucoup plu et que j'ai eu envie de partager. Comme il m'arrive de partager un livre, un film, une conversation, un sourire, une rencontre, car la vie n'est que partage. Le texte, c'est en deux langues (arabe/français). Mais ça m'a donné un peu de bonheur, en cette veille de Pâques.

 

 Pour écouter :

https://www.youtube.com/watch?v=njqqXusy4Ws

 

Paroles

Paroles
ملي جيت لهاذ الدني
إسقسوني على لون عينيا
وأمنين وأمنين أصلي منين
ما شافو واش غرست يديا?
والشمس تحرق فيا
ورجليا في الطين
في راسي حكايات فايضة
وفي أرضي كنوز راقدة
أعطيني قدر باش نولي حر
أنا منا او مليه
مكتوبى الريح يديه
أعطيني ربيع نعطيك زهر
Enfants des deux rives j'ai le cœur qui tangue
Fils du vent jamais ne jettera l'ancre
Là où je vais mes racines je plante
Ma bouche est l'écho de toutes les langues
D'ici de là-bas, je pars, je reviens le destin d'une vague
Dessiner le large, les couleurs Baya, la soif d'Assia Djebar
Le cœur qui bat qui parle et qui s'éveille
Au goût du sel de mer et du soleil
Ton sang le mien, rouge pareil
Ton sang le mien, oui sang rouge pareil
Je suis ce que tu me donnes
L'ignorance ou un morceau de pain
Des mémoires secrètes en nous dorment et résonnent
Nos ancêtres se tiennent par la main
قلي كي تبكي واش من اللون عندها دموعك كي تقطر
Ton sang le mien, rouge pareil
Ton sang le mien, oui sang rouge pareil
السلاح اللي يجرحك فيك ولا فيا دمي او دمك أحمر
Ton sang le mien, rouge pareil
Donne-moi une chance d'être libre
Je suis d'ici, de là-bas
Mon destin emporté par les vents
Donne-moi un printemps et je t'offrirai des fleurs
Des fleurs de toutes nos couleurs
قلي كي تبكي واش من اللون عندها دموعك كي تقطر
D'ici de là-bas
كي تضيق بيك الدنيا تتشبه ليا القلب إولي احجر
Je pars, je reviens le destin d'une vague
قلي كي تتجرح واش من اللون عندو دمك كي يقطر
Ton sang le mien, rouge pareil
السلاح اللي يجرحك فيك ولا فيا دمي او دمك أحمر
Je pars, je reviens le destin d'une vague

 

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mercredi 1 avril 2026

1er avril 2026 : les petites histoire de Jipé : 4

Le silence n’est pas une fin de non-recevoir ni une rupture. Il est même le test absolu, en amitié comme en amour. L’être avec qui on peut se taire en harmonie, c’est l’élu. 

(Amélie Nothomb, Psychopompe, Albin Michel, 2023)

 

                    Ma petite histoire se passe un 1er avril, mais ce n'est pas un poisson d'avril pour  autant !


Dessin de Gelluck 

Drôle de 1er avril 

        Ce 1er avril 1954, Piccolo (ainsi surnommé par sa mamie) revint de l'école vers 17 h. Il avait fait le chemin de l'école à la maison avec Francine, la fille des voisins, avec qui il était toujours dès qu'il pouvait, laissant son frère aîné prendre le chemin des écoliers avec les grands garçons. Piccolo ne les aimait pas trop, car ils étaient trop brutaux et ne disait que des gros mots. Avec ses 11 ans, Francine aussi était une grande : elle aimait bien le petit Piccolo, de trois ans son cadet, qui ne s'était jamais moqué d'elle, et qui était fier qu'elle lui donne la main pour rentrer à la maison. Le plus souvent, ils avançaient en silence. 

        Mais cette fois, Francine ne put s'empêcher de lui annoncer une grande nouvelle : 

            "Tu connais le bruit qui court dans le village ?"

            Piccolo répondit : "Non. Maman et Mamie n'aiment pas les commérages !"

        "Oh, mais c'est pas un commérage. C'est Dany elle-même, Dany, tu sais, la grande du certif, qui me l'a dit! Eh ben, elle court après Gilbert, qui prépare le certif aussi. Ils sont grands, ils ont treize ans".

         "Oui, et alors ?" 

        "Ben, elle m'a dit qu'ils étaient amoureux."

        "Oh, tu sais, elle peut toujours dire ça, et lui courir après. Mais elle est pas près de rattraper, car c'est le meilleur coureur des garçons de l'école !"

       Francine se mit à rire et même à éclater de rire. Piccolo ne comprenait pas, il n'avait rien dit de drôle ! Ils arrivaient, chacun entra dans sa maison respective, après s'être donné un petit bisou sur la joue.

       Comme toujours, Piccolo avait une anecdote à raconter pendant les repas. Et, pour le dîner, après la soupe, il demanda :

        "Je peux dire quelque chose, Mamie ? C'est un truc que Francine m'a raconté."

       "Oh, si c'est Francine, ça doit pas être quelque chose de bien méchant", dit la grand-mère qui connaissait son Piccolo et Francine aussi.

      "Oui, c'est pas méchant. Il paraît que le grand Gilbert, vous savez, le fils des voisins, qui habite un peu plus loin, dans la rue en face. Eh ben, Gilbert court après Dany, la fille de l'épicier. C'est Dany elle-même qui l'a dit à Francine !"

       "Et alors ?", demandèrent d'une seule voix Maman, Mamie et Joseph, le frère aîné.

        "Eh ben alors, vous comprenez pas ? Elle peut toujours lui courir après..."

        "Oui, et alors ?"

       "Eh ben, j'ai dit à Francine, que Dany peut bien lui courir après, elle le rattrapera jamais, c'est le plus rapide de l'école."

       "Que tu es naïf, mon garçon !", dit Mamie en souriant, tandis que Joseph éclatait de rire. "Dans l'expression courir après, courir n'a pas le sens habituel, viens avec moi dans ma chambre, pendant que Joseph va aider Maman à débarrasser la table et faire la vaisselle, je t'expliquerai..." 

        Et depuis, Piccolo s'est montré plus prudent dans les conversations. Il a même souvent évité de mettre son grain de sel et préféré le silence.

 

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lundi 30 mars 2026

30 mars 2026 : des gares et des hommes

La destruction de Gaza a, bien sûr, duré deux ans – mais ce n’était pas une guerre, c’était un génocide, la liquidation du ghetto de Varsovie en version XXL.

(Alain Brossat, Lundi matin, 16 mars 2026)

 

                        De retour d'un week-end à Poitiers, où j'ai tenté en vain d'oublier la situation internationale et l'imbécillité meurtrière de beaucoup de dirigeants internationaux, le silence assourdissant des grands médias, y compris les journaux locaux, et celui de nos propres dirigeants, j'ai été ravi d'être convié à l'anniversaire de mon jeune ami Frédéric (44 ans, il n'a qu'un mois de plus que mon fils). On n'a pas pu s'empêcher de parler de politique, de regretter que le droite soit revenue aux commandes, tant à Poitiers qu'à Bordeaux, les deux villes où j'aurai le plus longtemps vécu (22 ans à Poitiers, 1989-2011, et pour l'instant, autant maintenant à Bordeaux, 1945-1949, 1950-1951, 1965-1968, 2011-...) et qui avaient élu des maires écolos en 2020, à mon grand plaisir de cycliste et de piéton. Mais voilà, les gens leur reprochaient, ici comme là-bas, de faire la chasse aux voitures, empêchant ainsi les autos de stationner librement au centre ville !

                        Et quelle fut ma surprise en débarquant à Poitiers : la salle d'attente de la gare SNCF était fermée et va être remplacée par "VOTRE COMMERCE OUVRIRA BIENTÔT". Ce n'est pas la première fois que je peste contre les gares transformées en centre commerciaux : j'ai vu les changements opérés à Lyon Part-Dieu, Montpellier Saint Roch, dans les gares parisiennes (Montparnasse en particulier) ces vingt dernières années. Même les toilettes sont devenues payantes (1 € pour pisser, tout de même), les salles d'attente ont quasiment disparu, et les guichets de vente de billets de train sont devenus minuscules, et encore faut-il les trouver. En attendant qu'ils disparaissent et qu'on pénètre dans le monde numérique et inhumain qui nous attend. Les vieux dinosaures (ou vieux cons) de mon espèce n'ont qu'à bien se tenir. Mais je serai mort avant de voir tout ça.

                   En attendant la fin du monde (la fin de mon monde), je savais par mon militantisme pro-palestinien qu'il y avait une manif de soutien à la Palestine dans toute la France samedi après-midi. Comme j'allais donc louper la manif de Bordeaux, je pensais ben la remplacer par celle de Poitiers. Mais où allait-elle avoir lieu ? Arrivé samedi matin, je me balade dans la ville, pas une affiche l'annonçant ! Je fonce à la Bibliothèque municipale lire la presse locale. Pas un article dans l'un et l'autre journal régional ! J'interroge ça et là quelques Poitevins. Je savais que les soutiens à la Palestine étaient peu nombreux. Aucune des personnes n'en avaient entendu parler. En désespoir de cause, je débarque Place de la Mairie vers 14 h 15 et vois plusieurs attroupements : un mariage, un groupe de jeunes venus pour danser et enfin une dizaine de drapeaux palestiniens tenus à bout de bras. 

 

                        Un groupe d'une trentaine de personnes dans lequel je reconnais deux amies de la Maison de la poésie, association qui regroupait des poètes et des ami(e)s de la poésie et dont j'ai fait partie de sa création vers 2000 jusqu'à mon départ pour Bordeaux. Vers 14 h 30, nous partons à petits pas jusqu'à Notre Dame la Grande où il est prévu des discours. Nous scandons quelques slogans. Je regrette un peu nos cercles du silence (tous les mercredis ici, Place de la victoire) où nous nous mettons en rond à Bordeaux en tenant à bout de bras des pancartes expliquant nos points de vue. Le silence, presque oublié aujourd’hui, me paraît plus efficace que les vociférations. Arrivés devant Notre Dame la Grande, nous écoutons en silence les deux oratrices, dont les paroles modestes et justes nous donnent du baume au cœur. Non, nous ne sommes pas de ceux qui oublient les opprimés, les affamés, les bombardements, les tueries sans fin, les maisons détruites, les cheptels volés, les oliviers arrachés, les gens chassés de leurs terres, les enfants privés de classes, les prisonniers sans jugement, toutes les horreurs que les Palestiniens vivent depuis depuis 1947, et j'avais les larmes aux yeux.

                        Revenu à Bordeaux dimanche soir, j'ai cherché en vain dans les Sud-Ouest de samedi et de dimanche l'annonce de la manif, et ce matin, toujours pas un mot sur les manifs nationales. C'est à croire que le lobby pro-israélien est si puissant en France qu'il ne reste plus à voir, lire et entendre que leur propagande nauséabonde. Heureusement qu'il y a encore des associations de soutien aux Palestiniens pour faire entendre un autre son de cloche. En attendant qu'on les réduise au silence en les accusant d'antisémitisme...

 

 

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vendredi 27 mars 2026

27 mars 2026 : acharnement judiciaire contre le soutien à la Palestine

Un règlement doit avoir pour base l’évacuation des territoires qui ont été pris par la force, la fin de toute belligérance, et la reconnaissance de chacun des États en cause par tous les autres. Maintenant, Israël organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut pas aller sans oppression, répression, expulsion, et il s’y manifeste contre lui une résistance qu’il qualifie de terrorisme.

(Charles de Gaulle, conférence de presse, 27 novembre 1967)

 

 

                        Une fois de plus, la justice française se permet de condamner la présidente de l'Associaion Europalestine pour "apologie du terrorisme". Il suffit de condamner la guerre génocidaire qu'a menée Israël pour être taxé d'antisémitisme ou de suppôt du terrorisme. Alors qu'il s'agit d'antisionisme, c'est-à-dire d'anti-colonialisme, car le sionisme est la nouvelle forme du colonialisme avec tous les dégâts qu'il cause : vols de terres, vols de bétail, destruction de maisons et de cultures, assassinats divers et variés, torture de prisonniers, racisme généralisé, arbitraire total, guerre génocidaire, populations expulsées et affamées, défi au et déni du droit international, etc. La plupart des médias aux ordres en parle à peine. Heureusement, il existe des associations et des individus dans de nombreux pays qui ne succombent pas à la propagande sioniste quasi générale dans les médias.

                        Demain dans de nombreuses villes de France, aura lieu une manifestation dont voici l'annonce ci-dessous : allez-y nombreux !


et voici le 

 Communiqué de l"Association France Palestine Solidarité (AFPS) 27 mars 2026

Ce jeudi 26 mars, le tribunal judiciaire de Paris a condamné Olivia Zémor, présidente d’EuroPalestine, à 24 mois de prison avec sursis, une inscription au fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions terroristes, 3000 euros de dommages et intérêts, 2000 euros de frais de justice, ainsi qu’une peine d’inéligibilité de cinq ans.

Poursuivie pour « apologie du terrorisme » suite à la publication de deux articles les 7 est 8 octobre 2023 sur le site d’EuroPalestine, Olivia Zémor a indiqué à la sortie du tribunal avoir évidemment fait appel de cette condamnation extrêmement lourde à l’encontre d’une militante de la solidarité avec le peuple palestinien.

L’Association France Palestine Solidarité dénonce l’acharnement politique et judiciaire subi par les porte-paroles d’EuroPalestine et apporte tout son soutien à Olivia Zémor. Elle dénonce également l’arrestation et la garde à vue brutale avec mise à sac de son appartement et celui du cofondateur et vice-président de l’association, Nicolas Shashahani, le mardi 17 mars. Le compagnon d’Olivia Zémor est également poursuivi pour « apologie du terrorisme » et doit comparaître à son tour en septembre prochain.

Cet acharnement est le signe inquiétant que les instances judiciaires de notre pays restent particulièrement mobilisées pour intimider et bâillonner le mouvement de solidarité avec la Palestine. Les accusations sont graves, les audiences à charge, les verdicts brutaux, en décalage avec les recommandations du droit international. Des procédures qui pour l’instant finissent en général par être dénoncées, notamment par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), comme des atteintes injustifiées à la liberté d’expression. Mais qui sont néanmoins des entraves réelles à nos libertés associatives, syndicales ou politiques d’exprimer notre solidarité avec les victimes de la politique criminelle de l’État israélien.

Personne n’est dupe du fait que derrière ces dizaines de plaintes pour « apologie du terrorisme » se trouvent des associations, notamment de juristes, qui défendent la politique d’Israël et accusent d’antisémitisme toute personne osant critiquer la colonisation ou la guerre génocidaire à Gaza. Elles se sont donné pour mission de délégitimer le mouvement de solidarité et si possible de le faire condamner. Il est assez pitoyable de constater que la justice de notre pays est plus encline à écouter les partisans du génocide à Gaza plutôt que de les condamner comme le lui recommandent pourtant des instances comme la Cour Internationale de Justice ou la Cour Pénale Internationale.

L’Association France Palestine Solidarité continuera de prendre toute sa place dans les initiatives unitaires contre la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine. Cette mobilisation est d’autant plus essentielle que le gouvernement s’apprête à proposer au vote de l’Assemblée nationale les 16 et 17 avril la proposition de loi (PPL 575) dite « loi Yadan ». Une loi qui, au prétexte de lutter « contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », vise en fait à inscrire dans le marbre de la loi une législation encore plus liberticide et dangereuse pour notre liberté d’expression.

Partout en France se tiendront ce samedi des manifestations de solidarité avec le peuple palestinien à l’occasion de la Journée de la Terre. Nous devons y être nombreuses et nombreux pour exiger la justice et la fin du génocide mais aussi l’abandon des poursuites contre les militant·es d’EuroPalestine et tous·tes les militant·es de la cause palestinienne.

Ils ne nous feront pas taire !

*                    *                    *

 

                         Et ne manquez pas non plus deux films qui passent dans le circuit cinématographique en ce moment : Palestine 36 et Ce qu'il reste de nous et qui nous donnent des aperçus historiques pertinents sur la question palestinienne.


 

 

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vendredi 20 mars 2026

20 mars 2026 : la vieillesse

 

J’ai téléphoné à Saint Pierre, il m’a dit que c’était complet.

(Un vieux monsieur - 91 ans - dans le tram à Montpellier)

 

                Lors de ma dernière vadrouille, comme toujours, j'ai rencontré plain de monde : mais je me suis aperçu que "les rencontres, quand elles doivent se faire, ont lieu par le plus beau des hasards et non par une recherche active" (Edmond Thomas, Plein chant). Ainsi je suis tombé dans la tram, entre l'arrivée du bus départemental qui venait de Pézenas et la place de la Comédie de Montpellier, trajet qui dure une bonne demi-heure, sur ce vieux monsieur couronné de cheveux blancs, qui s'est assis en face de moi. J'ai bien vu qu'il avait des difficultés à marcher et à rester debout. Et après cinq minutes d'observation, il me dit : "Mon bon monsieur, il fait pas bon vieillir !" Je lui réponds : "J'en sais quelque chose, je viens d'avoir 80 ans !" Il rétorque aussitôt : "Oh la la, vous n'êtes qu'un gamin, j'en ai 91, et de plus en plus de difficultés pour me déplacer ! J'en ai un peu marre. Alors, j’ai téléphoné à Saint Pierre, là-haut, et il m’a répondu que c’était complet. Vous vous rendez compte, ils ne veulent pas de moi, ils me laissent moisir ici et souffrit." Et, après un sourire tout de même, il a conclu: 'On devrait pas vivre si vieux..."

                    Cette très belle rencontre, dont le vieil homme  est sorti rajeuni, m'a-t-il semblé, s'est terminée par des effusions de nos mains qui m'ont fait chaud au cœur ; je serai volontiers resté encore un peu à papoter avec lui. Quand je fais de telles rencontres de hasard ici, à Bordeaux (comme j'en ai fait toute ma vie dans les lieux où j'ai vécu), ça débouche parfois sur une amitié qui dure. Sinon, ça reste éphémère, mais ça embellit mes déplacements.

                    En tout cas, ça m'a donné envie de relire le livre de l'Ecclésiaste dont le nom hébreu est Qohéleth), un des plus beaux de l'Ancien Testament et un de mas préférés (j'aime aussi beaucoup Job et les Psaumes). Il me souvenait d'y avoir lu de belles pensées sur la vieillesse et, comme chacun sait, je me ressource dans les livres de spiritualité tout autant que dans la poésie.

QOHÉLETH (ECCLÉSIASTE) chapitre12

La vieillesse et la mort (traduction œcuménique)

Et souviens-toi de ton Créateur

aux jours de ton adolescence,

– avant que ne viennent les mauvais jours

et que n'arrivent les années dont tu diras :

« Je n'y ai aucun plaisir »,

– avant que ne s'assombrissent le soleil et la lumière

et la lune et les étoiles,

et que les nuages ne reviennent, puis la pluie,

au jour où tremblent les gardiens de la maison,

où se courbent les hommes vigoureux,

où s'arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,

où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,

quand les battants se ferment sur la rue,

tandis que tombe la voix de la meule,

quand on se lève au chant de l'oiseau

et que les vocalises s'éteignent ;

alors, on a peur de la montée,

on a des frayeurs en chemin,

tandis que l'amandier est en fleur,

que la sauterelle s'alourdit

et que le fruit du câprier éclate ;

alors que l'homme s'en va vers sa maison d'éternité,

et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;

– avant que ne se détache le fil argenté

et que la coupe d'or ne se brise,

que la jarre ne se casse à la fontaine

et qu'à la citerne la poulie ne se brise,

– avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu'elle était,

et que le souffle ne retourne à Dieu qui l'avait donné.
 
                     Chacun peut commenter ce texte à sa façon, y puiser des leçons de sagesse ou, comme moi, quand le temps de la vieillesse est arrivé, y trouver de quoi continuer à vivre dans ce moment délicat de la vie où les gestes et les paroles s'amenuisent et où on a l'impression de ne plus influer sur le cours de l'existence, si tant est qu'on ait pu le faire dans sa jeunesse ou dans son âge mûr. En tout cas, je vous recommande de lire l'Ecclésiaste (ou Qohéleth) si vous né l'avez jamais fait.
 
 
                    On y trouve les célèbres phrases vanité des vanités, tout est vanité ou Rien de nouveau sous le soleil.


 

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mardi 17 mars 2026

17 mars 2026 : des monstres nous imposent leur guerre

 

11 septembre […] La différence, ce matin-là, est que ceux et celles qui tombèrent des tours et s’évanouir avec elles étaient des gens comme nous, pas des sauvages, pas des esclaves, pas des pauvres losers, pas des étrangers étranges et autres habitués de la mort […], dont les vies se sont brutalement et cruellement arrêtées, par un acte de Dieu, pas lui, mais l’autre.

(Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion, Boréal, 2017)

 

                    Évidemment,  comme Israël a montré l'exemple en détruisant Gaza, sans que le reste du monde (grands états, ONU) ne lève le petit doigt, pourquoi va-t-on se gêner désormais pour enlever des chefs d'état (les USA et Maduro), pour continuer à affamer des peuples (Israël et Gaza, les USA et Cuba), à bombarder à tout va (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, au Liban et en Iran, les USA en Iran), à enlever, emprisonner, détruire et assassiner (Israël en Cisjordanie et peut-être au Liban). 

                    Ah, elles sont belles, nos démocraties, elles peuvent toujours critiquer les dictatures (et ne s'en privent pas) ! Mais qui les critique, elles ?  Elles sont blanches comme neige (Israël ne se targue-t-il pas d'avoir l'armée la plus morale du monde ?), et à la moindre critique, on est taxé d'anti-américanisme primaire ou d'antisémitisme.

                    Il est vrai que les armes se sont drôlement sophistiquées. On peut frapper sans perdre quasiment aucun homme, les drones, les missiles, les avions de chasse se chargent de la sale besogne en n'épargnant pas un bâtiment, une école, un hôpital supposés cacher d'affreux terroristes se dissimulant derrière un rideau de gens du peuple, d'enfants, de femmes, de vieillards probablement tous coupables de couvrir ces terroristes. 

 dessin de Karak

                    Mais qui dénonce le terrorisme d'état ? Je disais déjà il y a soixante ans que "Hitler avait gagné la guerre", puisque désormais les belligérants de tous bords font comme lui, sans foi ni loi... Et que, malheureusement, même le droit international (si laborieusement né après 1945)n'est plus qu'un mot vide de sens : il n'empêche pas les génocides, les crimes de guerre, les crimes contre l'humanité, la barbarie, de s'intensifier... Je ne pensais pas voir ça de mon vivant. Naïf que j'étais, à vingt ans, de croire au progrès spirituel, moral et intellectuel de l'humanité, à la sagesse des nations, à l'intelligence des gouvernants, au pacifisme, à la fraternité universelle, à l'amitié entre les peuples...

                    Maintenant, alors que j'approche de mes dernières années, je vois que tout ce que j'ai cru n'était que billevesées, que je vais laisser un monde pire que celui de ma jeunesse, où on pouvait croire encore à un monde meilleur. Et pourtant, je crois que la fraternité seule pourra sauver le monde. J'ai eu la chance d'avoir des amis (français, polonais, écossais, québécois, malgaches, marocains, etc.), qui m'empêchent de sombrer dans le désespoir. Heureusement, de nombreuses associations nous laissent un peu d'espoir ! Et les poètes sont porteurs d'espérance.

 

Écoutez le beau texte de Serge Pey sur les horreurs de la guerre et tous ceux qui ne veulent pas savoir !

https://mail.google.com/mail/u/0/?pli=1#inbox/FMfcgzQfCMwNkhNMKgBHVChtmrdkKkdG 

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lundi 16 mars 2026

16 mars 2026 : la chanson du mois, Jacques Brel

En attendant, à vous autres, mes amis de l'ici-bas, face à ce qui m'arrive, je prends la liberté, moi qui ne suis qu'un histrion, qu'un batteur de planches, qu'un comédien qui fait du rêve avec du vent, je prends la liberté de vous écrire pour vous dire ce à quoi je pense aujourd'hui : Je pense de toutes mes forces qu'il faut s'aimer à tort et à travers.

Julos - nuit du 2 au 3 février 1975 - Ecrit après l’assassinat de sa femme par leur jardinier. (Texte dit par Claude Nougaro dans son album "Femmes et famines")

 

                     Après le poème, la chanson du mois, en espérant que je ne l'ai pas encore postée. Il se trouve que je suis allé voir et écouter diamanche aprèm le spectacle poétique Ballotté par les flots au Petit théâtre des Chartrons de Bordeaux. Le concepteur et acteur Henri Bonnethon réussit la gageure de raconter une histoire entremêlé de poèmes (Rimbaud, Apollinaire,Cocteau, Prévert, Verlaine, Ronsard, Rutebeuf, Christine de Pisan, Baudelaire) et de chansons dont le texte est dit mais pas toujours chanté (Trénet, Montand, Brel, Ferré) : ce Tourbillon poétique, sous-titre du spectacle, est tour à tour nostalgique, marrant, mélancolique et tout à fait réussi dans tous ces registres.

                Parmi les chansons choisies, figurait la chanson de Brel qui suit. Je me rappelle encore le Noël 1970, où j'avais intégré cette chanson dans notre spectacle familial ; je chantais Les bonbons et jouais avec une de mes jeunes sœurs dans le rôle de la femme aimée par le narrateur. Ma grand-mère (âgée de 75 ans) avait tellement ri qu'il avait fallu l'emmener rapidement aux toilettes pour aller faire pipi;   

 

                     LES BONBONS

 

J’vous ai apporté des bonbons
Parce que les fleurs, c’est périssable
Puis les bonbons, c’est tellement bon
Bien qu’les fleurs soyent plus présentables
Surtout quand elles sont en boutons
Mais j’vous ai apporté des bonbons

J’espère qu’on pourra se promener
Que madame vot’mère ne dira rien
On ira voir passer les trains
À huit heures, moi, je vous ramènerai
Quel beau dimanche, allez, pour la saison
J’vous ai apporté des bonbons

Si vous saviez c’que je suis fier
De vous voir pendue à mon bras

Les gens me regardent de travers
Y en a même qui rient derrière moi
Le monde est plein de polissons
J’vous ai apporté des bonbons

Oh, oui, Germaine est moins bien qu’vous
Oh, oui, Germaine, elle est moins belle
C’est vrai qu’Germaine a des ch’veux roux
C’est vrai qu’Germaine elle est cruelle
Ça, vous avez mille fois raison
J’vous ai apporté des bonbons

Et nous voilà sur la grand’place
Sur le kiosque on joue Mozart
Mais dites-moi qu’c’est par hasard
Qu’il y a là votre ami Léon
Si vous voulez que je cède la place
J’avais apporté des bonbon
s  


 Pour l'écouter : https://www.youtube.com/watch?v=PgYGt2-p3gA

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dimanche 15 mars 2026

15 mars 2026 : les petites histoires de Jipé : 3

Je n’ai jamais pensé à regarder les prévisions météo, quand j’entends le jingle qui les annonce je change de chaîne. Pas par aversion, mais parce que cela ne m’intéresse pas. Quand il y a du soleil, je suis content. Quand il pleut, il pleut. 

(Francesco Piccolo, Petits moments de bonheur volés, tard. Anaïs Bokobza, Denoël, 2014)

 

                  J'ai encore laissé quelque part un de mes nombreux parapluies. Il était censé être dans mon petit sac à dos jaune que je mets quand je pars à vélo, car vu le temps pluvieux, je ne sais jamais si je vais rentrer sans pluie. Eh bien, il n'y était pas avant-hier alors que la pluie menaçait. J'en ai un dans ma sacoche, un dans mon caddie de courses, un dans mon sac à dos de gym ou de kiné, un bien sûr dans mon sac à dos de voyage. Tous des parapluies pliants. Les grands parapluies sont à la maison et me servent quand je vais faire une sortie à pied. Alors j'ai pensé que mon parapluie perdu devait être quelque part, et qu'il se plaignait de son propriétaire négligent.

 


 Le parapluie qui grogne

 

 Cette fois-ci, il m’a réellement oublié.

J’ai langui dans la salle de bains où il m'a déposé dans la baignoire pour me faire sécher. Puis il n'a plus pensé à moi.

Impossible de sortir tout seul et de rejoindre les autres parapluies pendus au mur du cellier et de jouer avec eux.

Car ce monstre, comme il ne sait plus trop ce qu'il fait, il n'arrête pas d'oublier un de ses parapluies et, à chaque fois, il en achète un nouveau, car les autres parapluies, s'ils sont pliables, sont dans leur sac attitré et, s'ils ne sont pas pliables, ils sont accrochés au mur du cellier et dissimulés sous des pulls, des blousons, des impers, des k-ways ou des écharpes…

Mon maître est bon pour l’EHPAD : je crois qu’il a Alzheimer ou quelque chose comme ça, et que je suis bon pour pourrir dans cette baignoire qu'il n'utilise jamais. Il préfère la douche du cabinet de toilette.

Jusqu’à ce qu’un ou une invitée prenne un bain. Mais ça n’arrive que rarement.

Car beaucoup de ses amis sont morts. Ou vieux ou vieilles. Et quand il leur téléphone pour les inviter à venir, le temps qu’ils répondent, il ne sait plus pourquoi il leur a téléphoné.

Je vous le dis, mon maître est bon pour l’EHPAD, et moi, quand il y aura déménagé, on me transférera à la déchetterie, car sa famille me découvrira enfin ! 


                    Finalement, je t'ai retrouvé dans la baignoire où je t'avais mis à sécher. Mais ça m'a quand même fait plaisir que tu te plaignes. C'est que tu tiens à moi ! 

 

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samedi 14 mars 2026

14 mars 2026 : le poème du mois, Verlaine

 

Ainsi l’amour s’en va rongé par la douleur

(Grisélidis Réal, Chair vive : poésies complètes, Seghers, 2022)

 

                 Me voici revenu de ma vadrouille dans le sud-est fin février : Lamalou-les-Bains, où j'ai vu ma sœur Monique, son mari, et ses animaux domestiques, puis Pézenas, où Monique m'a accompagné pendant deux jours au Festival de cinéma consacré cette année à la Grèce. J'avais loué un très beau gîte dans le centre ancien. J'ai continué seul le festival pendant deux jours, puis j'ai passé une journée à Montpellier avant de filer vers Lyon pour voir mon ami Jean. Puis retour à Bordeaux, le tout en train. Tout s'est bien passé, j'ai bénéficié d'un beau temps remarquable après un mois et demi très pluvieux, qui m'a rappelé les trois hivers bordelais de ma jeunesse étudiante ; j'en avais conclu et dit à mes parents : "je ne travaillerai jamais à Bordeaux, il pleut tout le temps !" Et j'ai, ma foi, tenu parole.


la jolie fenêtre d'une chambre du gîte vue du petit balcon 

                Le blog est resté en jachère depuis. J'étais très pris par mes activités de bénévolat et associatives, et aussi par les élections municipales ; inscrit sur une liste d'extrême gauche (aucune chance d'être élu, rassurez-vous tout de suite), ça m'a permis de faire campagne, réunions publiques tout les vendredis soirs, tractage de flyers dans les boites aux lettres du quartier. C'était nouveau pour moi et assez sympa ! Et aujourd'hui, je suis allé à la manif contre le racisme où j’ai retrouvé copains et copines de mon groupe de vote associés à la Cimade, à la Ligue des droits de l'homme, à Amnesty international, à d'autres associations, au NPA, à la CGT, à des féministes, enfin que du beau monde. Et du beau temps !!!

                Comme poème du mois, je vous propose ce sonnet de Verlaine... 

 

                            Nevermore


Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
Et le soleil dardait un rayon monotone
Sur le bois jaunissant où la bise détone.


Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant,


Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
Un sourire discret lui donna la réplique,
Et je baisai sa main blanche, dévotement.


– Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées !
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées ! 

 

 

Publié par cyclo-lecteur à 21:01 Aucun commentaire:

lundi 9 février 2026

9 février 2026 : les petites histoires de Jipé : 2

"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" Là est la véritable preuve que le christianisme est quelque chose de divin.

(Simene Weil, La pesanteur et la grâce, Plon, 1947)

 

                    Quand j'étais enfant, j'avais peut-être six ans, ma grand-mère maternelle, qui vivait chez nous, et qu'on appelait Mamie, commença à faire notre instruction religieuse : elle nous apprit le Notre père, et commença  à haute voix la lecture de la Bible pendant les soirées de janvier 1952, pour mon frère aîné et moi, qui partagions le même lit. Elle débuta évidemment par la Genèse qui nous intrigua suffisamment pour qu'on lui posât des questions, ce qui la poussa à rééditer plusieurs fois la lecture de la création du monde jusqu'à ce que, connaissant le texte par cœur, Michel et moi, nous n'eûmes plus de questions à lui poser. Ce récit mythique nous avait fasciné suffisamment pour que, peu à peu, je réécrivais dans ma tête cette histoire à ma convenance.

                    Voici à peu près ce que j'avais élaboré.

 

Dieu et la lumière : la naissance du monde

Quand Dieu créa le monde, il fit d'abord le ciel bleu et le soleil. Mais la lumière était trop forte. Il fit ébloui et même aveuglé. c'est qu'il n'avait aucun endroit où se cacher de cette lumière éclatante. Alors il se construisit une sorte de bunker aux murs très épais où il vivait caché. Mais comme il avait oublié de faire une fenêtre, il s'est trouvé pour le coup complètement aveugle, dans un noir absolu. C'était pire que la lumière, il ne voyait plus rien.

Il fit alors une ouverture dans un mur du bunker. Et il aperçut avec satisfaction l'aube qui pointait à l'horizon. C'était son premier matin. Puis il créa les nuages, la terre où il planta des arbres, et l'ombre des feuillages apparut. La lumière du soleil n'était plus aussi forte. Puis la nuit arriva, sa première nuit, et il en profita pour sortit du bunker ; il créa la lune et les étoiles, la mer où se reflétaient les étoiles et la lune, les rivières et les fleuves, les montagnes et les plaines, les îles et les glaciers. Il ajouta sur la terre des plantes de toute sorte, puis des animaux, des insectes, des oiseaux, dans la mer et les rivières des poissons et toutes les créatures vivantes. 

Puis il se dit : "Je vais créer des êtres à ma ressemblance !", ce qu'il avait oublié de faire. C'est ainsi que les êtres humains sont apparus. Mais quand il vit que ceux-ci faisaient le mal, se lançaient dans ses guerres destructrices, il se dit : "J'ai dû rater quelque chose, ils ne me ressemblent pas du tout !" Alors il abandonna ses créatures et se réfugia dans son bunker. 

Il n'en est plus jamais ressorti ! Et c'est pour ça qu'on ne le voit pas.

Michel Ange

 

  

Publié par cyclo-lecteur à 11:42 Aucun commentaire:

dimanche 8 février 2026

8 février 2026 : Charles Juliet

Quand l’estime de soi est défaillante, penser qu’autrui pourrait s’intéresser à vous et vous donner un peu d’amitié est tout bonnement impossible.

(Charles Juliet, Me meilleures années : Journal XI, Fragments, P.O.L., 2025)

 

                    Je suis un lecteur de Charles Juliet depuis longtemps. Il est, avec Michel Tournier, le seul des écrivais vivants (de mon temps) que j'ai suivis de bout en bout, côté homme, avec Annie Ernaux, Marie-Hélène Lafon ou Marguerite Duras côté femmes. J'ai toujours trouvé que ces écrivains me parlaient ou même parlaient de moi, et que je pouvais les tenir pour des amis. Une amitié littéraire en quelque sorte, bien que je ne les ai pas toujours vus en chair et en os. Mais quelquefois, des amis de ce genre sont très précieux... Car, si on a du vague-à-l'âme, ou qu'on se sent un peu déprimé ou beaucoup, il suffit d'ouvrir un de leurs livres, et on se sent revigoré. C'est d'ailleurs pareil avec les écrivains des siècles passés,  pour moi du moins. Ils ou elles me donnent du tonus !

                    C'est ainsi que je suis allé au Petit Théâtre des Chartrons fin janvier : salle pleine (40 places) pour voir un comédien nous dire avec maestria un poème de Victor Hugo, tiré de La légende des siècles intitulé La Vision de Dante. Ce long poème (durée 55 minutes) a été longuement applaudi. Je l'ai redécouvert avec un grand plaisir. J'avais lu La légende des siècles dans les années 70 avec délectation, étonnant le libraire d'Auch avec qui je causais et qui m'a dit que seuls les étudiants en lettres lisaient ce livre, par obligation.

                    Mais revenons à Charles Juliet. Il a écrit de la critique d'art, des récits et nouvelles, des poèmes, mais sa grande œuvre reste son Journal (11 volumes) et autres écrits annexes, carnets et chroniques de voyage. Là, il se montre dans toute son humanité, sa fraternité, sa grandeur, sa sensibilité, le tout contenu dans une écriture serrée, tenue, exempte de délayage, et toujours à hauteur d'homme qui parle à d'autres êtres humains, hommes et femmes : "Se transformer, c’est rejeter tout ce qui nous conditionne, tout ce qui ne vient pas de nos racines. Quand cet élagage a eu lieu, une lucidité survient, la capacité de se voir avec lucidité. Se voir sans se valoriser, sans se justifier, sans s’accabler. Ce cap une fois atteint, il se produit une mutation : le moi a disparu et a fait place au soi — une autre manière d’être, de penser, de se comporter. On est alors présent à soi-même et apte à l’instant à se percevoir avec détachement, en toute circonstance", nous dit-il dans ce nouveau et dernier volume, puisque Charles Juliet nous a quittés en 2024. Il faut noter que l'ultime livre de son Journal n'a pas été préparé par l'auteur, mais par son éditeur, qui a rassemblé des fragments inédits à son décès.

                    Il nous parle des choses de la vie, notamment de la vie de couple : " Un être qui vit à vos côtés, il vous oblige à vous surveiller, à faire preuve de courage, à aller de l’avant même quand vous fléchissez, que vous cédez à vos doutes, à votre désespérance", et Dieu sait que notre auteur a eu une vie difficile, puisque retiré à sa mère tout petit. Et qu'il lui a fallu se construire. Parfois il eut l'impression de ne pas connaître "la vraie vie" [...] D’où souvent un ennui incurable, une solitude profonde, une désespérance sans recours. Quand ce douloureux tourment s’exacerbe, nombreux sont ceux qui trouvent une échappatoire ou qui s’acharnent à l’étouffer avec la boisson ou la drogue". Heureusement, il a échappé à ces addictions, car il avait l'écriture salvatrice. 

                    Il a donc été placé dans une famille d'accueil, qui tenait une ferme à la campagne. Sa mère adoptive l'a beaucoup aimé et on sait que l'amour vrai, gratuit, sauve du désespoir. Il a connu ensuite "ce clivage en chacun causé par les études qui éloignent de la famille. Avec la solitude qui en découle", ce qui me parle aussi beaucoup, moi qui ai pu poursuivre des études supérieures qui me coupaient de mon père et de mon milieu social. Ce père dont j'avais peur enfant : Charles Juliet note qu'à "l’idée que le père pourrait se rendre compte qu’il a peur de lui, l’enfant est anéanti". En lisant ces lignes, mon enfance a ressurgi, avec ses angoisses et ma difficulté d'être. Et, comme notre auteur, j'ai découvert cette chose effrayante vers 13-14 ans : "Il savait maintenant qu’il avait quitté son enfance et il comprenait qu’il était seul, qu’il était toujours seul, qu’il lui faudrait seul, qu’il lui faudrait désormais faire preuve de courage".

                    Ce que, comme Charles Juliet, et sans doute comme tout être humain, j'ai dû moi aussi me prendre en main pour avancer dans la vie qui m'attendait, et y trouver le courage nécessaire pour l'affronter. Heureusement, j'ai aussi découvert dans ces mêmes années l'amitié, la littérature, l'écriture, le vélo et l'exercice physique, l'envie de voyager, le goût de la vie et plus tard, au moins une fois dans ma vie, l'amour réciproque.

 



 

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