vendredi 24 juillet 2026

24 juillet 2026 : de la bienveillance

 Le matin, j'émerge de mes rêves, le plus heureux des anges

Je me couche le soir, un vrai salaud.

Qu'ai-je fait entretemps ?

J'ai fréquenté les hommes […]

(Abdulah Sidran, Sarajevo, 1994)

 

                     Je me pose sans cesse des questions maintenant, faisant sans doute le bilan de ma vie, comme le fit Verlaine lorsqu'il fut enfermé en prison : 

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

                   Certes j'ai beaucoup vécu, bien plus longtemps que le poète, j'ai atteint la grande vieillesse (je crois qu'on peut dire ça, à 80 ans, même si ce n'est pas encore la très grand vieillesse) ; et j'ai peut-être été moins indiscipliné que lui, je ne pense pas avoir fait beaucoup de mal à un ami ou à un proche, j'ai beaucoup plus aimé mon prochain que je ne l'ai haï, je me suis occupé des autres parfois plus que de moi-même, j'ai fait mon métier professionnel avec rigueur, et mon métier d'homme, de mari et de père du mieux que j'ai pu.  Mais est-ce suffisant ?  

                     Par exemple, ce matin, alors que je me promenais à vélo, j'ai vu un SDF particulièrement en piteux état, je ne me suis pas arrêté, alors que je garde dans mon porte-monnaie toujours quelques pièces de 2 €, sur mon visage un sourire bienveillant, et que ma main est toujours prête à serrer la leur, et ma bouche à leur dire quelques mots. Rien. Je suis resté muet, mes mains sont restées sur le guidon, mon regard s'est vite détourné, l'argent est resté dans mon sac et j'ai continué mon chemin, "honteux comme un renard qu'une poule aurait prix" ! Certes, "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde", comme le proclament (sans honte, eux) ministres et présidents. Et j'ai connu des gens qui m'ont dit (à plusieurs reprises) : "Tu encourages la mendicité !" 

                    Pourtant, le message du Christ est clair, et je me sens tenu de le suivre quand il nous dit ; "Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; j'étais nu, et vous m'avez vêtu ; j'étais malade, et vous m'avez visité ; j'étais en prison, et vous êtes venus vers moi" (évangile de Mathieu, chapitre 25). Or, ce matin, je n'ai rien fait de tout cela et je me dis, comme Verlaine, "qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta matinée" (pour ne pas dire de ta vieillesse), tu te comportes comme un complet égoïste, comme le "vrai salaud" du poème en exergue. Tu pouvais le faire et tu ne l'as pas fait. 

                 Quelle différence avec l'autre jour (il est vrai que tu étais à pied) où un autre mendiant étant assis à terre, tu as pris place assis à coté de lui, tu lui as serré les mains, tu lui as demandé comment il en était arrivé là, s'il avait dormi dehors, comment il se sentait et tu lui as donné un petit billet. Il t'a remercié du fond de son cœur et t'a souri en te serrant les mains à son tour. Ce jour-là, il t'avait semblé avoir levé le voile sur un petit coin de paradis. Mais, en même temps, peut-il y avoir un paradis sur terre ? Alors que les marchands d'armes, les politiciens de tous bords, les maîtres de la finance et leurs suppôts, militaires, policiers, ne songent qu'au pouvoir et à la force...

                 Quelquefois, je me dis qu'en partant, je ne regretterai pas ce monde où la bienveillance, la douceur, la paix, la soif de justice, l'amour du prochain, la miséricorde, l'humanité, la générosité, la solidarité, l'entraide sont le plus souvent absents. Mais je peux me tromper, et rencontrer un juste qui me fera dire : peut-être qu'il suffit d'un seul juste pour rendre le monde plus vivable.

le bon Samaritain (évangile de Luc, 10, 29-37)
 

 

 

jeudi 23 juillet 2026

23 juillet2026 : vivre et mourir

Personne ne se prépare à ce moment. Nous pensons tous qu’il n’arrivera pas, alors que nous nous savons mortels depuis le naissance. Comme si notre voisin, parfois moins âgé, pouvait mourir, mais pas nous. 

(Alain Charles, L’attente, Ex Æquo, 2024)

 

                    Il y a des jours comme ça, et surtout des nuits (en particulier pendant mes insomnies, et depuis quelque temps, quand je me réveille la nuit, je me dis : "Tiens, t'es encre vivant, mon pote !") où je songe à la mort, la mienne, bien entendu, mais aussi celle des autres, les victimes des guerres, des incendies, des noyades, des inondations, des accidents, des famines, de la soif... Mais dans mon cas, comme tout le monde, plus ma vie s'allonge et plus elle se rapproche de la fin. Je suis déjà très étonné d'avoir atteint un âge si avancé. Il y a peu encore, dans les années 50, pendant mon enfance, j'aurais été catalogué dans les très vieux ! Rares en effet, parmi les villageois (puisque j'habitais dans un village des Landes), étaient les hommes qui atteignaient cet âge. 
                    Et cet été caniculaire, qui voir augmenter le nombre de décès (+ 6000  en juin en France, nous claironnaient hier les statistiques) n'est pas fait pour oublier l'inéluctable. Hier, au GEM (Groupe d'entraide mutuelle) où je mange de temps en temps, on parlait de la mort. C'est curieux de voir comme les gens de cet organisme, prétendûment "anormaux" (généralement, ils ont eu affaire à la psychiatrie), n'hésitent pas à voir en face les grands problèmes de la vie. Alors que les gens dits "normaux" (mais cette catégorie existe-t-elle réellement ?) ont complètement oblitéré le sujet, devenu tabou ! Un peu comme la vieillesse, d'ailleurs, vue exclusivement comme une déchéance tragique de la personne.
                    Les gemmeurs (j'appelle ainsi les adhérents des GEM, dont je suis) n'usent pas de circonlocutions et acceptent quand je leur dis que je suis vieux. Non, mesdames et messieurs, je ne suis pas un aîné, une personne âgée, un ancien, un sénior, un croulant, un fossile, un gâteux, un vétéran, ou plutôt, je cumule tout cela dans l'adjectif vieux, à la fois plus simple et que je trouve plus adéquat.  Et chaque qu'on me dit : "Mais non, tu es encore jeune !", je pense que mon interlocuteur se fout de moi. J'ai pourtant envie de lui dire : "C'est vrai, dans ma tête, j'ai toujours vingt ans... Mais le corps, lui, me rappelle sans cesse mon âge !"  
                    Une des gemmeuses,  celle qui avait mis la question sur le tapis, m'avait dit : "J'ai peur de la mort, peur de voir le médecin, peur de ce qu'il va m'annoncer, peur de l'avenir..." La discussion s'est alors orientée sur vivre le présent, le carpe diem latin, c'est-à-dire cueillir le jour qui vient, l'accueillir et le vivre pleinement. Ce que Ronsard a aussi magnifiquement écrit dans un des Sonnets à Hélène :
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.
                    Voilà, lors de mes rencontres, lors de mes déplacements, lors des mes voyages, je trouve que s'il y a des épines dans la vie, je m'efforce de voir surtout les roses qui les entourent, même en ces temps de canicule où je ne reste pas enfermé, loin de là. Et, circulant à vélo, j'ai beaucoup moins chaud que si je marchais à pied. 
tableau vu dans une exposition à Bédarieux (Hérault) en 2025
 
 
 

 

mercredi 22 juillet 2026

22 juillet 2026 : les petites histoires de Jipé : 6

 

peur et impuissance, peur par impuissance, impuissance par peur…

(Jean-Paul Sartre, Situations V, Gallimard, 1964)

 

                      Il y a beaucoup d'irrationnel dans beaucoup de situations ou de sentiments. C'est ainsi que la peur peut être terrible : ne plus sortir de chez soi, sous prétexte de pandémie, de criminels qu rôdent, de lion qui s'est échappé d'un zoo, de difficulté de traverser une rue quand on est handicapé, de pluie ou de canicule... Enfin avoir peur de tout, et pour un chat, le comble ce serait d'avoir peur d'une souris. Mais, dans l'histoire qui suit, ce n'est pas le chat qui a peur, mais son maître, un costaud pourtant, qui a peur des souris.

                    Je me souviens de ma première piaule d'étudiant, où j'ai été réveille en sursaut par une souris qui, sortie d'un trou dans le mur, est tombée sur mon visage alors que je dormais. J'habitais alors une pension de famille (dans le style de la Pension Vanilos, polar d'Agatha Christie, que je venais de lire) à Pau. C'était une villa à l'anglaise datant de la fin du XIXème siècle, où Pau était une villégiature pour tuberculeux. Il y avait pourtant un chat dans la maison. Mais le gredin était trop bien nourri. Avec les trois autre pensionnaires, nous avons exploré les murs de ma chambre. on a dénombré pas moins de neuf trous. Un des pensionnaires, qui avait eu la même mauvaise surprise, avait bouché les trous avec du papier, de la colle et des petites punaise enfoncées dans le papier. Nous n'entendîmes plus parler des souris. C'était un peu méchant, mais elles ont dû creuses d'autres trous ailleurs.

                   Le chat Belzébuth raconte l'histoire suivante, car si vous ne le saviez pas, apprenez que les chats parlent, surtout quand ils ont à se plaindre de leur maître !                

 

 

Le maître, son chat et les souris


        Mon maître, qu’on appelle Kilomètre, parce qu’en plus d’être humain, il est très gros, a horreur des souris. C’est drôle, quand même, qu’un malabar pareil tremble dès qu’il en voit une ! Ça me fait toujours rire.

        Il me dit toujours : " Mais qu’est-ce que tu fous, Belzébuth (c’est le nom étrange qu’il m’a donné) ? Depuis que tu es avec moi, il n’y a jamais eu autant de souris dans la maison. Ça m’embête, tu sais. On t’avait recommandé comme un terrible attrapeur de souris. Si ça continue, je vais être obligé de te renvoyer ! "

      Je lui réponds dans ma langue de chat (qu’il comprend ou pas) : " Oui, mais moi, je m'ennuie ici ! Et les souris, au moins, elles m’amusent. Je joue avec elles. Et elles adorent ça ! Tandis que toi, ru passes ton temps sur l'ordinateur, tu ne joues jamais avec moi. Alors, quand tu montes sur une chaise ou un escabeau pour attraper un dossier ou un livre, et que dès que tu vois une souris et fais la grimace, tu pousses des cris d'orfraie ! Et tu n'as plus envie de descendre ! Alors là, c'est bien les seuls moments où j’avoue que tu m’amuses ! "

        J’ai envie d'ajouter : « Dommage que ça n’arrive pas plus souvent ! Vivent les souris ! »