mercredi 2 avril 2025

2 avril 2025 : Le poème du mois : Henri Michaux

 Elle veut dire sans dire

avoue l'indicible 

plus qu'elle ne le formule

(Catherine Baptiste, Silence s'entend, Ed. du Cygne, 2025)


            J'ai la chance de connaître et de pratiquer l'amitié avec quelques poètes, femmes ou hommes, vivants. Parmi elles, Catherine Baptiste, de Poitiers, que je connais depuis les années 2000. J'apprécie beaucoup son écriture et suis toujours très heureux de voir une nouvelle parution de ses poèmes.

            Tout ça pour introduire un poète mort dans mes poèmes du mois. Mais ce n'est que partie remise pour Catherine Baptiste, qui est encore jeune (je pourrais être son père) et qui a encore beaucoup à nous apporter. Quant à Michaux, son poème me parle, j'espère qu'il vous parlera auss !

 

                                 EMPORTEZ-MOI

 

                Emportez-moi dans une caravelle,
                Dans une vieille et douce caravelle,
                Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
                Et perdez-moi, au loin, au loin.

                Dans l'attelage d'un autre âge.
                Dans le velours trompeur de la neige.
                Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
                Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

                Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
                Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
                Sur les tapis des paumes et leur sourire,
                Dans les corridors des os longs et des articulations.

                Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

                            L'espace du dedans  (Gallimard, 1998)

                                Henri MICHAUX

 


 

 

 

dimanche 30 mars 2025

30 mars 2025 : Vieillesse et fin de vie au cinéma

« Ça va ? » Comme si on avait un jour le courage de répondre, de dire : « Non, ça ne va pas...Non, ça va très mal… Qu’est-ce qu’on est en train de devenir ? »

(Hajar Issami, Lettres à un jeune Marocain, choisies par Abdellah Taïa, Seuil, 2008)

 

 

        En l'espace de trois mois, j'ai vu quatre films très intéressants consacrés à la vieillesse (appelons un chat un chat, j'en ai marre des euphémismes désignant la vieillesse, comme le grand âge  le troisième âge, les anciens, les seniors, etc., comme si vieillesse et vieux ou vieille étaient devenus des gros mots à bannir du langage parlé), à la fin de vie et à la mort, trois sujets qui sont les tabous d'aujourd'hui dans nos sociétés soi-disant civilisées.

        Combien de fois, dès que je dis et proclame bien haut que je suis vieux, j'entends mes interlocuteurs rétorquer : "Mais non, tu en jeune" ou "Tu es encore jeune", et je réponds du tac au tac : "Vous vous foutez de moi ?" Par contre, je ne me permettrai pas de dire à un interlocuteur "Tu es vieux' ou "Tu es vieille". Mais qu'ils me laissent dire "Je suis vieux", car ça na rien d'inconvenant ni de honteux, comme si on avouait une faiblesse. Alors que vieux, c'est un état. Et j'étais très content de découvrir l'an passé le CNaV, Conseil National autoproclamé de la Vieillesse, dont je suis avec intérêt les travaux, les conférences et les réunions à son antenne de Bordeaux. La revue Vieux, qui va dans leurs sens, est également digne d'être lue et suivie. 

        Donc quatre films : La chambre d'à côté de l'espagnol Pedro Almodovar, Mon gâteau préféré, des iraniens Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha, Yokai, le monde des esprits du singapourien Eric Khoo, et Dimanches, de l'ouzbek Shokir Kholikov.

 

         La chambre d'à côté, parlé en anglais, est, comme presque tous les films de son réalisateur, très bon. Il conte les retrouvailles de deux amies de longue date, mais qui s'étaient un peu perdues de vue. Ingrid Julianne Moore), apprenant le cancer de sa vieille amie Marthe (Tilda Swinton), s'empresse de la rejoindre. Elle va l'accompagner jusqu'à sa mort attendue. C'est tout bonnement formidable, en sortant je le qualifiais même de sublime : comme on aimerait avoir un(e) ami(e) de ce genre pour nous accompagner jusqu'au bout. Les deux actrices sont excellentes.

 

        Mon gâteau préféré, d'un tout autre style, est tout aussi émouvant. Cette fois, l'héroïne, Mahin, qui a vécu une vie de femme placée sous le patriarcat local, est seule maintenant. Sa fille a fui l'Iran, et elle l'a seulement de temps en temps au téléphone. Elle souffre de la solitude. Un jour, au restaurant, elle aperçoit un homme qui a l'air très solitaire aussi. Faramarz se révèle être chauffeur de taxi. Elle lui demande de la raccompagner jusque chez elle, mais il faut se méfier des voisins, car une femme seule ne doit pas recevoir un homme chez elle s'ils ne sont pas mariés. Je n'en dis pas plus, mais ce film iranien mérite plus que le détour, et nous montre de façon directe le malheur d'être une femme en Iran.

 

        Yokai, le monde des esprits, lui, est un film japonais, sans doute le moins réaliste des quatre films, puisque c'est un film fantastique. Claire Emery est une chanteuse française très célèbre au Japon, et qui est venue pour un dernier concert. C'est l'immense Catherine Deneuve qui interprète le rôle. Ne parlant pas japonais, elle a une interprète au début du film. Mais après son tout du chant, elle s'enivre à l'hôtel et tombe raide morte. La suite nous la montre devenue esprit. Elle rencontre le fantôme de Yuzo, qui fut son fan, et qui est le père du chauffeur de taxi qui la voiturait quand elle est arrivée, vivante, à Tokyo. Et les esprits parlent et se comprennent. Yuzo parle en japonais, Claire en français. C'est un film très curieux qui parle très directement de la mort et de l'après-mort. J'ai beaucoup aimé.

        Dimanches, nous montre l'Ouzbékistan, encore un pays très patriarcal (mais la France l'était tout autant il y a soixante ans, le couple des deux vieux m'a rappelé celui que formaient mes parents, c'est tout dire, et à aucun moment, je ne me suis demandé "Comment peut-on être Ouzbek" pour parler comme Montesquieu). Un couple de vieillards habite un petit village et mène une vie calme, et ils tiennent à leur maison où ils ne veulent surtout rien changer. Mais leurs enfants, qui comptent bien récupérer leur maison, voudraient la moderniser. Ainsi arrive un jour une nouvelle gazinière, puis un nouveau réfrigérateur, un nouveau téléviseur, un smartphone pour remplacer le vieux téléphone. Mais comment marchent ces nouvelles machines ? Les vieux n'arrivent pas à s'y faire. Le film est parfois cocasse, mais il est surtout très émouvant. J'ai donc pensé à mes parents, mais aussi à moi-même et à mes déboires avec le smartphone. Et j'en ai eu les larmes aux yeux, signe que le film, très simple, m'a beaucoup plu. (Image en tête d'article)


                                             

        

 

jeudi 27 mars 2025

27 mars 2025 : Gaza : testament d'un journaliste assassiné


Ce n’est pas être antisémite que de réprouver la politique coloniale d’un gouvernement à Tel Aviv, et nombre de juifs qui s’en démarquent ne désavouent pas leur confession.

(Régis Debray, Ce que nous voile le voile, Gallimard, 2004)


Il y a quelque temps, j'avais dit que je ne parlerai plus de Gaza. Mais quand je vois le silence sidérant de la grande presse et des medias télé sur le sujet, je suis bien obligé d'en parler encore et toujours, même si j'ai peu de lecteurs. Et je ne dis encore rien de la Cisjordanie martyrisée par les colons et l'armée "soi-disant la plus morale du monde".

Dans la dernière newsletter d'EuroPalestine,j'ai trouvé  le testament posthume du dernier des 210 journalistes palestiniens assassinés par Israël :


Voici le dernier message laissé, il y a 4 jours, par le journaliste Hossam Shabat, assassiné lundi après avoir été visé par un missile israélien  :

« Si vous lisez ceci, cela signifie que j’ai été tué – probablement pris pour cible – par les forces d’occupation israéliennes. Lorsque tout a commencé, j’étais à moins de 21 ans, un étudiant avec des rêves comme tout le monde.

Ces dix-huit mois, j’ai consacré chaque instant de ma vie à mon peuple. J’ai documenté les horreurs dans le nord de Gaza, minute par minute, déterminé à révéler au monde la vérité qu’ils tentaient d’enfouir. J’ai dormi sur les trottoirs, dans les écoles, sous des tentes – partout où je le pouvais. Chaque jour était une lutte pour la survie. J’ai souffert de la faim pendant des mois, sans jamais quitter mon peuple.

Par Dieu, j’ai fait mon devoir de journaliste. J’ai tout risqué pour rapporter la vérité, et maintenant, enfin, je me repose – une chose que je n’avais pas connue ces dix-huit mois. J’ai fait tout cela par foi en la cause palestinienne. Je crois que cette terre est à nous, et mourir pour la défendre et servir son peuple a été le plus grand honneur de ma vie.

Je vous le demande maintenant : continuez à parler de Gaza. Ne laissez pas le monde lui tourner le dos. Continuez à vous battre, continuez à raconter nos histoires, jusqu’à ce que la Palestine soit libre.

Pour la dernière fois, Hossam Shabat, du nord de Gaza. »

Assassinat par Israël de 210 journalistes en 17 mois : pas de témoins gênants ! Et que fait le reste des médias grand public ? Poser la question, c’est malheureusement y répondre.