Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 28 août 2018

28 août 2018 : Bravo, Hulot



À vous, les jeunes, je voudrais donner à méditer ces mots du dalaï-lama : "si vous pensez que vous êtes trop petit pour changer le monde, alors faites l'expérience de dormir avec un moustique et vous verrez qui empêche l'autre de dormir."
(Nicolas Hulot, Osons : plaidoyer d’un homme libre, Les liens qui libèrent, 2015)


J’avoue que, dans le gouvernement actuel, il n’y avait qu’un ministre qui trouvait grâce à mes yeux, ces derniers temps, malgré tous ses défauts (mais qui n’en a pas ?) : Nicolas Hulot. Et j’ai beaucoup apprécié la manière dont il a démissionné, les mots qu’il a choisis, mesurés et pourtant féroces, loin du langage convenu et de la langue de bois habituels.

 
Je dis donc : Bravo ! Avaler des couleuvres à longueur de mois, c’est traumatisant, épuisant. Personnellement, ça a joué un rôle dans plusieurs de mes choix de mutations. Encore un espoir qui disparaît, même si on ne se faisait aucune illusion : le heurt du réel, des lobbies, des financiers et des marchands de mort (actionnaires de toute obédience, dans l’énergie nucléaire, la fabrication de pesticides, sans parler des fabricants d’armes) a eu finalement raison de lui…
Quand on voit que les actus à la radio commencent par les cours de la bourse, on tombe raide. Qu'a-t-on besoin d'un gouvernement, si ce sont seulement les actionnaires qui mènent le monde !
Je suis de plus en plus écœuré...

lundi 27 août 2018

27 août 2018 : The Bacchus lady : une société en décomposition


comme l’ont depuis longtemps compris les Britanniques, « une personne qui ne souffre ni moralement ni physiquement demande rarement à mourir ».
(Martin Winckler, Les brutes en blanc : la maltraitance médicale en France, Flammarion, 2016)




Décidément, la demande d’aide à mourir, fortement soutenue par l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité – A.D.M.D. (dont Claire était adhérent, et moi à sa suite) commence à se montrer, notamment au cinéma. On se souvient du beau film de Stéphane Brizé, Quelques heures de printemps, où Vincent Lindon obtint le César du meilleur acteur en 2013, et dans lequel il campe un personnage qui va accompagner sa mère (excellente Hélène Vincent) dans son dernier voyage en Suisse pour un suicide assisté. Chose interdite en France, pour l’heure actuelle.



The Bacchus lady parle du vieillissement, de la solitude et de la mort. Portrait effarant d’une société bien malade. Nous sommes en Corée du sud. So Young, l’héroïne, est une sexagénaire qui se prostitue encore (vu la faiblesse de ses revenus) dans les parcs, aguichant de vieux hommes (« Vous ne voulez pas vous amuser ? ») et les traînant dans les chambres d’un hôtel de passe miteux. Elle donne à ses vieux amants, souvent incapables d’assurer, une boisson énergisante, appelée the Bacchus lady. Un de ses clients lui ayant refilé une gonorrhée (MST), elle se retrouve dans un cabinet de gynécologie, où elle assiste au coup d’éclat d’une Philippine accompagnée d’un jeune garçon ; la mère agresse et poignarde le médecin (marié bourgeoisement et père de trois enfants légitimes), dont on comprend qu’il est aussi le père de l’enfant, non reconnu évidemment. Elle est arrêtée par la police, et So-Young recueille l’enfant qui s’est enfui. Elle l’emmène dans l’immeuble où elle occupe un des appartements, et la solidarité de la petite société qui y vit va l’aider. Car, parallèlement, So-Young se trouve aux prises avec des vieillards à bout de course qui n’ont qu’une idée en tête : frappés par le deuil, la décrépitude ou la maladie, certains lui demandent de les aider à mourir. Je n’en dis pas plus : allez le voir. C’est un très beau film qui aborde le problème de la fin de vie, de  l’insuffisance des retraites dans un pays pourtant riche et de la détresse morale des retraités, ainsi que la survie difficile des exclus de toute sorte. Mais aucun misérabilisme, aucune sinistrose : un constat sec que les différents personnages (l'enfant, le jeune voisin handicapé, les autres prostituées, la voisine transgenre, les vieillards, superbement croqués) rendent chaleureusement vivant. Et aussi terrifiant...


samedi 25 août 2018

25 août 2018 : le poème du mois



Silence ! Vous n’êtes pas dignes de la civilisation moderne !
(Georges Duhamel, Deux hommes, Mercure de France, 1924)


C’est quoi, la civilisation moderne ? Celle où l’on bombarde à tout-va, où l’on teste les nouvelles armes (de plus en plus meurtrières) sur des populations civiles, où l’on met au chômage et pousse à la misère, à l’exil, à la prostitution, au crime, des millions de personnes parmi lesquelles des enfants, sous le prétexte du sacro-saint PROFIT et avec notre complicité ?


Vu hier au soir le beau film de Mordillat sur Arte Mélancolie ouvrière, qui raconte la vie de Lucie Baud, première femme syndicaliste, ouvrière du textile et meneuse de grèves, à une époque (fin du 19ème, début du 20ème) où on faisait travailler en usine les enfants dès dix ans, et pour des journées de 12 heures minimum. Où les femmes n’étaient guère considérées que comme de la chair à reproduction. Merci à Michelle Perrot d'avoir fait surgir de l'oubli cette jeune femme, Lucie Baud, trublion du temps du patronat de droit divin, et à Gérard Mordillat d'en avoir fait un film. Quand je vois ce qui se passe dans les pays du Tiers-monde, sur l’exploitation desquels repose notre richesse, je vois qu’on n’a guère progressé depuis, ou que le même système perdure ailleurs. Avec le libéralisme à toute vapeur qui s’impose aujourd’hui partout (comme il y a un siècle), on est même en train de régresser à grande allure… 

 
Relisons Victor Hugo :


MELANCHOLIA (extrait)


... Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
« Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
Ô servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait — c'est là son fruit le plus certain —
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? Que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
Ô Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !

(Les Contemplations, 1856)


Texte intégral du poème sur internet :
https://www.poesie-francaise.fr/victor-hugo/poeme-melancholia.php

jeudi 16 août 2018

16 août 2018 : un été cinématographique et littéraire



Je n'ai jamais lu à la place d'écrire ou de m'ennuyer ou de parler avec quelqu'un. Je découvre ça tout à coup ; je n'ai jamais lu par ennui.
(Marguerite Duras, La lecture dans le train, 1985, in Le monde extérieur : outside 2, POL, 1993)


Comme Marguerite Duras, je n'ai jamais lu par ennui. Et je n’ai jamais eu peur de m’ennuyer en lisant : si ça ne me plaisait pas, j’abandonnais le livre et en ouvrais un autre, tout le monde peut se tromper. Il m’est d’ailleurs arrivé de reprendre le livre abandonné quelques années plus tard et d’être enfin capable de l’apprécier (La peste de Camus, par ex.). De même, je ne suis jamais allé au cinéma par ennui ; je ne m’y suis non plus jamais ennuyé, même quand je trouvais le film faiblard (certaines comédies franchouillardes par ex. ou La guerre des étoiles). Par contre, au théâtre, il m’est pourtant arrivé de ne pas revenir après l’entracte : Pour La vie parisienne, d’Offenbach (vue à Toulouse avec Claire en 1979, je crois), tant c’était d’une vulgarité effarante et Hamlet (pourtant une de mes pièces préférées de Shakespeare, celle que j’ai lue le plus souvent) au TAP de Poitiers en 2012, là à cause d’une mise en scène incompréhensible. Je plaignais les pauvres collégiens ou lycéens qui découvraient pour la première fois Shakespeare et qui ont dû en être définitivement dégoûtés !


Donc, je continue à lire – beaucoup, à aller au cinéma – beaucoup, au théâtre un peu moins (mais je continue à lire des pièces, ce qui fait de moi un cas tant peu de gens en lisent !), et voici un aperçu non exhaustif de ma dernière moisson, au cinéma et en livres. Je n’indique pas tout, mais seulement ce qui m’a particulièrement passionné ! J’ajoute que mes lectures comme le cinéma sont aussi une source de rencontres, pour ne pas tomber dans la solitude affective toujours potentiellement dangereuse à mon âge. Au cinéma, je rencontre d’autres spectateurs, et comme je suis sociable, on papote ; avec les livres, je fais circuler autour de moi les livres qui m’ont plu, comme j’accueille ceux que l’on me conseille. Bref, y a du partage dans l’air !


Cinéma :
Le poirier sauvage (Turquie) : encore une belle réussite du grand cinéaste turc Nuri Bilge Ceylan ; ça dure plus de trois heures, mais je n’ai pas vu le temps passer : comme chez Ozu (voir plus bas), de longues séances de dialogues maîtrisés de façon virtuose nous font peu à peu pénétrer dans le vif du sujet. Une pluie sans fin (Chine) : un polar made in China, à l’orée des changements économiques qui laissent sur le carreau les vieilles usines. Palpitant. Autre film palpitant : The guilty (Danemark), encore un polar, magnifique tour de force technique que n’aurait pas désavoué Hitchcock auquel on pense. Woman at war (Islande) : un polar écologique et un beau portrait de femme rebelle. Ma fille (Italie) : le douloureux problème d’une adolescente qui apprend un peu trop tardivement qu’elle a été adoptée. Une famille italienne (Italie) : encore une histoire de famille, où l’on lave le linge sale lors de la fête des noces d’or des grands-parents. Très bien joué. Le procès contre Mandela et les autres (France / Afrique du sud) : le palpitant procès à suspense contre Mandela vu à travers les enregistrements vocaux qui en ont été faits et des interviews des survivants. Édifiant film coproduit par Arte ! Roulez jeunesse (France) : le Éric sans Ramzy joue le rôle d’un quadragénaire qui se trouve soudain obligé de s’occuper de trois enfants abandonnés par leur mère, va-t-il enfin devenir adulte ? Une comédie bien ficelée. Au poste ! (France) : Benoit Poelvoorde en policier déjanté face à un inculpé pas très coupable (quoique), une comédie d’humour loufoque.

 
My Lady et Sur la plage de Chesil (Grande-Bretagne : deux adaptations de romans d’Ian McEwan) : la vitalité du cinéma anglais à travers les vicissitudes d’une juge anglaise (My Lady) aux prises avec un jeune Témoin de Jéhovah qui refuse une transfusion et la débandade d’un jeune couple qui vient de se marier au début des années 60, vierges tous les deux, et qui ne savent pas comment s’y prendre pour consommer le mariage. Mary Shelley (Grande-Bretagne) est une biographie filmée de la jeune Mary Wollstonecraft Godwin, fille de deux écrivains célèbres et qui tombe amoureuse du jeune poète Shelley ; elle le suit en Suisse chez Lord Byron où elle va écrire Frankenstein ou le Prométhée moderne, premier roman d’anticipation scientifique. Une valse dans les allées (Allemagne) évoque les difficultés de la vie des travailleurs d’un hyper marché discount : les deux acteurs principaux sont prodigieux ; et le film débute sous les auspices du Beau Danube bleu, ce qui m'a rappelé 2001, l'Odyssée de l'espace, récemment revu !


Enfin, j’ai vu aussi des "classiques" : quatre films du génial Japonais Ozu, Printemps tardif, Fin d’automne, Le goût du riz au thé vert et Printemps précoce qui manquaient dans ma filmographie de ce cinéaste qui fut le préféré de Claire. Inutile de dire que j’ai été ébloui ! Jamais vu un cinéaste qui filme d’aussi près les changements sociaux et familiaux, à partir de longues scènes dialoguées avec art : du grand art ! The Intruder de Roger Corman (USA), n’était semble-t-il jamais sorti en France. Ce film a petit budget est une dénonciation féroce du racisme au Sud des USA au moment de l’application des lois contre la ségrégation au début des années 60 : percutant, à comparer avec le prochain film de Spike Lee qui sort mercredi prochain.


Livres : j’ai énormément lu aussi, mais ne peux tout signaler. Je recommande vivement Un été avec Homère, le livre de Sylvain Tesson créé à partir de l’émission radio sur France inter en 2017, et qui donne renvie de relire L’Iliade et L’Odyssée ; Les brutes en blanc, un pamphlet de Martin Winckler contre les soignants maltraitants, plus nombreux qu’on ne le croit ; Le facteur émotif, un joli roman québecois qui narre avec vivacité et humour les amours (par correspondance sous forme de haïkus) d’une Guadeloupéenne et d’un facteur de Montréal ; Le héros oublié, le formidable roman finlandais de Henryk Tikkanen qui conte l’histoire tragique d’un soldat qui ne sait pas que la 2ème guerre mondiale est finie (excellemment traduit du suédois par mon ami Philippe Bouquet) ; la belle biographie très personnelle de Tchékhov par l’écrivain russe Ivan Bounine (prix Nobel) ; et le formidable roman Revenir de Jean-Luc Raharimanana (Madagascar), sorte de Recherche du temps perdu de l’auteur, qui a dû s’exiler pour survivre.


Bel été littéraire et cinématographique à tous !

jeudi 9 août 2018

9 août 2018 : le soir où je me suis mis à à pleurer



Qu’on ne s’étonne donc pas de rencontrer des médecins insensibles, hautains, insultants, brutaux, méprisants ou franchement maltraitants : ils se comportent comme on leur a appris à le faire (ou parce qu’on ne leur a pas appris à se comporter autrement). Et ils trouvent ça tout à fait normal, car ils ont pour aspiration de faire partie d’une caste, non de servir le public !
(Martin Winckler, Les brutes en blanc, La maltraitance médicale en France, Flammarion, 2016)


Claire et moi avons eu affaire de septembre 2004 à septembre 2008 à un chef de service hospitalier auquel on peut appliquer toutes les épithètes que cite Martin Winckler dans ce passage de son brûlot littéraire. Je ne donnerai que deux détails, bien vieux maintenant, mais que je n'ai pas oubliés. 
*  
Fin septembre 2004, il nous reçoit dans son bureau, nous explique que les résultats de l’IRM confirment une tumeur au cerveau, « probablement non cancéreuse, car on ne voit de métastases nulle part, mais on ne sait jamais. Je vous propose de faire une trépanation et d’essayer d’atteindre la tumeur pour en faire un prélèvement destiné à l’analyser, et chercher ensuite le traitement le plus approprié ». On se regarde, Claire et moi, et j’ose poser la question : « Mais, une trépanation, ça n’est pas dangereux ? » Réponse, avec un haussement d'épaules : « Pensez donc, je fais ça tous les jours ! » Hautain et méprisant. Il opéra et causa de nouveaux dégâts, car il ne parvint pas à faire le prélèvement, vu l’emplacement de la tumeur au centre du cerveau. Une opération pour rien, et parfaitement inutile, comme Martin Winckler en dénonce dans son livre l’abus (mais ces grands pontes ne sont-ils payés à l’acte ???), notamment dans le cadre des cancers du sein.
*
Le 8 septembre 2008, Claire tombe du lit en se levant, et ne parvient pas à se relever, c’est un poids mort. Je vais chercher l’aide de la voisine d’en face, infirmière retraitée. À deux, nous parvenons à la relever et à la remettre sur le lit. Visiblement, elle ne tient plus debout. Notre amie me dit : « Appelle le SAMU ! » ; Il est 8 h du matin, l’ambulance arrive et nous emmène aux urgences. Claire est placée sur un chariot dans un couloir, et va y rester jusqu’à 18 h ! Tout juste si, sur ma réclamation, on nous porte une bouteille d’eau pour qu’elle puisse boire. Je reste toute la journée debout auprès d’elle, lui tenant la main, ne m’absentant que cinq minutes pour aller acheter un sandwich. Finalement, un brancardier arrive et emmène le chariot au service de neurologie, je le suis. Je reste avec Claire dans la chambre. À 19 h, le grand ponte arrive, suivi d’une dizaine de personnes (internes, étudiants, infirmières), il m’éjecte de la chambre (en avait-il le droit ? je me le demande maintenant, après lecture du livre de Winckler). J’attends dans le couloir, me rongeant les sangs. Une demi-heure après, tout le monde sort de la chambre, le grand Manitou fonce sur moi, me regarde dans les yeux et me sort rageusement : « Vous pouvez commander le fauteuil roulant ! » Puis il tourne le dos et disparaît, suivi de presque tous les participants. Je suis assommé, inerte, accablé. La jeune interne du service vient me trouver : « Venez dans mon bureau, M. Brèthes, je vais vous expliquer, (et elle ajoute à voix basse) : C’est un malotru ! » Et là, elle m’expliqua ce qui s’était dit dans la réunion, les démarches que j’aurai à accomplir, et essaya de m’apporter une consolation : « Gardez espoir, et soyez fort. Vous allez devoir l’accompagner dans cette nouvelle dégradation de son état. Elle aura besoin de votre confiance, de votre force morale, de votre sourire ; je sais que vous y arriverez... », et elle me serra dans ses bras, [heureusement, tous les soignants ne sont pas des brutes !].
J’empochai les papiers qu’elle me donna, puis j’allais retrouver Claire, en m’efforçant de faire bonne figure (et bien sûr ne lui disant rien de la nouvelle brutalité du grand chef, car c'était loin d'être la première), lui prenant la main. Puis une aide-soignante vint, apportant un petit plateau-repas. J’assistai Claire pour le repas, lui essuyant la bouche à deux ou trois reprises. Puis une infirmière arriva, me disant que c’était l’heure de partir, que je pourrai revenir le lendemain à partir de 13 h. J’embrassai Claire en souriant, lui caressant délicatement la joue sensible (l'autre était insensible depuis 2004), me levai et sortis. Dans le couloir, j’étais comme un zombie, je pris l’ascenseur, descendis, puis les portes du CHU s’ouvrirent, en même temps que mes yeux se noyèrent de larmes. Nous n’habitions pas loin, je rentrai donc à pied, pleurant tout le long du chemin. Il faisait nuit, il devait être 9 h du soir. J’ouvris notre porte, j’avais besoin de parler à quelqu’un. Je téléphonai à Maman. Elle avait 88 ans, et commençait à baisser, j’avais peur de lui faire du mal et pourtant c’est elle qui m’a dit les mots que j’attendais : « Pleure, mon garçon, pleure, tu t’es retenu trop longtemps, il fallait que ça sorte... » Et elle fit la conversation toute seule, car pendant une bonne heure, je ne cessai de pleurer au téléphone, m’excusant de pleurer et ma mère ne cessant de me consoler. Je n'avais plus pleuré depuis mon enfance ! Depuis, je pleure facilement...
*
Donc, l’insensibilité, la brutalité, la maltraitance, tout ce que dénonce Winckler dans son livre, je les ai connues. Pourquoi croit-on que Claire n’a pas voulu mourir à l’hôpital ? Dans ce service, avec cet horrible chef de service ? Non, ce n’était pas possible, car comme il est écrit aussi dans le livre : "Se faire soigner, c’est recevoir des soins ; ce n’est pas se soumettre à la volonté de ceux qui les dispensent. […] Un professionnel de santé doit faciliter, accompagner et respecter [le patient comme une] personne". Si Claire a souhaité qu'on lui abrège la vie (cf la lettre qu’on a trouvée après sa mort), c’est parce qu’elle souffrait depuis quatre ans et que sa souffrance n’avait jamais été prise en compte de façon concrète : il fallut que je l’exige du CHU en mars 2009 et, comme par miracle, ils ont ajusté un traitement anti-douleurs adéquat, elle n’a pas souffert, physiquement du moins, pendant ses trois derniers mois : ne pouvaient-ils pas le faire avant ? Je lis dans le livre : "comme l’ont compris depuis longtemps les Britanniques, une personne qui ne souffre ni moralement ni physiquement demande rarement à mourir". Martin Winckler note que "cela ouvrirait la porte à un débat public, comme l’ont fait les Hollandais, sur toutes les circonstances dans lesquelles une aide à mourir est envisageable".


Je remercie l'auteur pour ce livre qui m’a rouvert les yeux sur la maltraitance médicale dont a été victime Claire ! Et moi, son aidant familial, par ricochet. Bien entendu, nous le savions, Claire et moi, mais comment le dire ? À qui en parler, à l’époque ? Seule notre amie anglaise, V., nous a donné d’utiles conseils, notamment celui d’intenter une action contre l’hôpital, après la trépanation inutile et qui avait, selon nous, lourdement aggravé et le handicap et la souffrance de Claire. Malheureusement, nous nous sommes contentés de porter l’affaire devant la Commission régionale de conciliation et d’indemnisation (CRCI), ce qui nous a coûté un voyage à Limoges, où siégeait la dite Commission, et pour y entendre que « l’aggravation n’était que le développement normal de la tumeur et n’avait rien à voir avec la trépanation » ; évidemment entre médecins, ils n’allaient pas désavouer un de leurs collègues. Nous sommes rentrés penauds et, probablement, nous nous étions mis à dos définitivement le chef de service en question, d’où son violent : « Vous pouvez commander le fauteuil roulant ! » quatre ans plus tard. Parce que le type était rancunier (le défaut le pire, selon moi, qui pourrit la psyché de l'individu), en plus !

 

lundi 6 août 2018

6 août 2018 : droite et gauche



Ces "hommes de gauche", depuis qu’ils sont au pouvoir, passent leur temps à donner des gages à la droite. On les voit affamés d’obtenir la considération des milieux où ils se sentaient, jusqu’ici, méprisés. À se renier comme ils le font pour séduire la société élégante, ils ne gagnent rien, du reste. On les emploie, mais avec un sourire où la condescendance se mêle au dégoût.
(Henri Guillemin, Les origines de la Commune : 3, La Capitulation, Gallimard, 1960)


Eh bien oui, il faut le dire tout net, la gauche existe toujours, en dépit de tous les politiciens prétendûment "de gauche", qui ont fait le bonheur de la droite quand ils ont été au pouvoir, et l’ont ramenée au pouvoir en décevant fortement leurs électeurs. Il est vrai que nous sommes fautifs, nous électeurs : nous avons mis notre destin entre leurs mains. "Nous voulons devenir comme eux parce qu’ils nous ont persuadé que nous sommes ce qu’ils veulent qu’on soit – faibles, insignifiants, nuls. Ils ont réussi à faire qu’on se voie avec leurs yeux et non avec les nôtres. Ils nous ont persuadé que leur chemin est le seul chemin", comme le rappelle Chrìstos Ikonòmou dans son roman Le salut viendra de la mer (trad. Michel Volkovitch, Quidam, 2017). L’auteur sait de quoi il parle : la Grèce a élu Tsipras, devenu un pantin entre les mains du FMI et de l’Europe et qui a suivi le chemin qu'on lui a dicté. En ce qui concerne l’histoire de France, une seule période a vu la mise en place d’élus en qui le peuple pouvait faire confiance. Ce fut pendant la Commune de Paris en 1871, où on eut un court instant la "joie de la confiance que l’on peut faire, enfin, à nos élus. Nos élus. Des ouvriers, qui cette fois ne sont pas les otages de la bourgeoisie", nous a rappelé Michèle Audin dans Comme une rivière bleue : Paris 1871 (Gallimard, 2017). 


 
N'oublions d’ailleurs pas que "la gauche et la droite ont en commun plus qu’elles ne le croient : le même culte du chef [Staline versus Hitler], la même conviction que certains sont faits pour commander [ceux des classes privilégiées], d’autres pour obéir [les classes populaires], la même foi aveugle dans les vertus de l’accumulation [le culte de la croissance, indispensable au capitalisme]", souligne Patrick Rödel dans son essai biographique roboratif Les petits papiers d’Henri Guillemin (Utovie, 2015). Si encore un minimum de justice régnait, on pourrait accepter l’ordre imposé par les nantis : "Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux", notait Benjamin Constant dans De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819). Il en connaissait un rayon, lui qui avait vu Bonaparte se muer en Napoléon ! Mais hélas, comme le héros de Fumiko Hayashi dans Nuages flottants, nous sommes nombreux "à douter en secret de l’honnêteté de la justice" (Éd. du Rocher, 2005). Et à tous les niveaux ; deux poids, deux mesures comme le disait La Fontaine dans sa fable Les animaux malades de la peste, "Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir". Voir comment l'évasion fiscale à très grande échelle n'est jamais condamnée, alors qu'un vol de pain peut l'être.


Il y eut pourtant une autre époque bénie, qui dura en gros de 1945 à 1989, où tout de même il y eut une évolution sociale avantageuse (oh ! très légèrement) pour les couches populaires (sécurité sociale, salaire minimum, vote des femmes, nationalisation des grandes féodalités économiques, institution des comités d’entreprise, etc.), ce fut le fameux programme Les jours heureux du Conseil National de la Résistance. Il permit notamment de faciliter l’accession au fameux "ascenseur social" (je l'ai pris, mais ne me suis jamais fait aucune illusion, si on n'a pas le goût du pouvoir, on ne monte pas bien haut) et de moderniser le pays. Mais il faut bien le dire, depuis Thatcher et Reagan au début des années 80 qui, ayant vu l’état de délabrement de l’URSS, ont bien compris qu’on pouvait se passer des programmes sociaux, puisqu’il n’y avait plus d’opposition crédible, tout cela a été mis à mal dans la plupart des pays occidentaux qui, par ailleurs, continuent à piller le tiers-monde. Et parfois la gauche et la pseudo-gauche (Blair en Angleterre, Hollande en France) y ont fortement contribué. Quant à notre petit Jupiter, on peut avec Patrick Raynal (Siné Mensuel, mars 2018) dire que "Macron […] du haut de son insolente jeunesse, passe à la moulinette l’hôpital public, les transports ferroviaires et tous les acquis sociaux grignotés par le peuple pour figurer, à côté de la sémillante Thatcher, au palmarès des cinglés du libéralisme absolu"...

 
Et c’est bien là qu’on voit encore que le clivage entre la droite et la gauche garde du sens : de ceux qui ont voté Macron, les gens de droite ou de la pseudo-gauche sont contents, ravis, épanouis ; les gens véritablement "de gauche" qui, de toute façon, n'attendaient pas grand-chose de lui, regrettent de lui avoir donné leur voix, ils ne recommenceront pas ! On reconnaît les gens de droite au fait qu’ils trouvent qu’il y a trop d’immigrés (et bien entendu condamnent férocement ceux qui aident les migrants), trop d’assistés au RSA (des "privilégiés" selon eux) et d’une façon générale trop d’assistanat (jusqu'au minimum vieillesse que ces gens trouvent scandaleux !), trop d’impôts, trop de relâchement dans les mœurs, on les reconnaît aussi à leur opposition de principe à l’IVG, au mariage pour tous, à l’adoption par des couples ou des individus non conformes, à leur goût pour la hiérarchie sociale et à tant d’autres choses, qu'on peut bombarder en Syrie, au Yemen, à Gaza (ils sont généralement racistes, mais là, ils sont d'accord avec Israël ou les USA) et ailleurs en toute impunité, qu'on peut continuer et même multiplier les contrôles au faciès, que la violence policière n'est qu'une réponse à celle des manifestants (ce qui est souvent faux), etc... Oui, on les reconnaît bien, ces gens-là (comme chantait Brel) et les différences gauche-droite existent toujours.

dimanche 5 août 2018

5 août 2018 : canicule, Ozu et Mozart



À bord, c’est l’aube que je préfère.
(Claire Fourier, Radieuse : une croisière en Adriatique, La Différence, 2016)


On me reproche, ici et là, de me lever tôt. Avouons qu’en ces temps de très forte chaleur, le meilleur moment de la journée est entre 6 et 9 h du matin ! Le soir, même à la nuit tombée, en tout cas ici en ville, les 30° sont allègrement dépassés ; il n’y a presque pas un souffle d’air, on étouffe, et la nuit va rester chaude, descendant à peine au-dessous de 25° vers le lever du jour. La végétation souffre, les animaux souffrent, les humains souffrent... Et ils continuent cependant à rouler en automobile, ce qui ajoute encore de la chaleur à nos rues et trottoirs cuisants. Marcher à pied relève de la gageure. Il ne reste que le vélo qui permet, à condition de rouler doucement, de ne pas s’échauffer et de fendre l’air avec délectation, surtout quand on reste côté ombre. C’est ainsi qu’hier je suis allé au cinéma, seul lieu convivial où il fait frais (attention, certains cinémas sont hyper-climatisés, de vrais frigos), donc l’Utopia (modérément frais) va me voir pas mal en ces jours de canicule...
Et j’y suis allé à vélo ; je suis sorti prendre un vélo de ville (Vcub), et sans me presser, pour éviter d’avoir encore plus chaud, je suis allé en ville avec une traversée du Jardin public (on a le droit d’y rouler à vélo) presque désert, sauf sous les arbres. Et j’ai vu deux films : Mon tissu préféré, un film syrien de Gaya Jiji et Printemps tardif, un des films de la rétrospective Ozu.


Mon tissu préféré nous plonge dans la Syrie de 2011, au début des événements qui vont plonger le pays dans le chaos. Nous sommes à Damas. L’héroïne, Nahla, est une jeune fille rêveuse, vendeuse dans un magasin de vêtements et qui  a des fantasmes érotiques sur un homme. Elle a deux sœurs, Myriam, du genre soumise et Line, une adolescente aux allures de garçon en révolte. Leur mère a fait venir des USA Samir, un Syrien émigré là-bas, mais qui désire se marier avec une compatriote : elle le destine bien entendu à Nahla, l’aînée, c’est un bon parti. Mais il ne plaît guère à Nahla. Dans ce huis-clos féminin assez étouffant, la seule échappatoire de Nahla est chez la voisine du dessus, Mme Jiji, femme libre et chez qui il se passe de drôles de choses. Film très prenant qui expose bien la difficulté d’être femme en Syrie (et encore ici, ne sont-elles pas voilées !). 

 
Printemps tardif date de 1949 et explore un thème fréquent chez Ozu : la désagrégation de la famille. Noriko, la vingtaine bien avancée, vit avec son père veuf, Shukichi, professeur d’université. Toutes ses amies de lycée sont désormais mariées, mais elle ne souhaite pas quitter son père. Une tante fait l’entremetteuse et tente de lui proposer un bon parti. Noriko hésite, mais comprend lors d’une représentation de théâtre no à laquelle elle assiste avec son père et où se trouve aussi une veuve que son père connaît par l’entremise de la tante, potentielle nouvelle épouse, qu’elle doit se sacrifier et partir. Le père ne veut pas être un frein égoïste et l’encourage à dire oui à un bonheur possible. C’est un film d’une finesse inouïe, jamais larmoyant, on rit souvent. Les acteurs sont parfaits (les mêmes que dans d’autres films d’Ozu) dans cette comédie humaine. Le bonheur aussi de retrouver un noir et blanc magnifié par la restauration. Superbe !


Et la soirée s’est achevée par la représentation sur Arte de l’opéra de Mozart, La flûte enchantée, en direct (ou léger différé) du Festival de Salzbourg. On sait que c’est avec Carmen et Pélléas et Mélisande mon opéra préféré. J’ai tenu jusqu’au bout, en dépit des costumes incompréhensibles (Papageno en garçon boucher alors qu’il est oiseleur, Tamina en ballerine de cirque alors qu’elle est censée être une princesse, etc...), des coiffures incroyables (la perruque de Pamina digne d’une mégère) et des décors bizarroïdes, quoique parfois assez beaux (le cirque). Pas sûr qu’un néophyte aura compris quelque chose à l’histoire (au contraire du merveilleux film de Bergman que je recommande pour s’initier à cet opéra), malgré la présence d’un narrateur qui contait l’histoire aux trois jeunes garçons intervenant de temps en temps dans l’intrigue pour guider Tamino et Papageno dans leur chemin, parti pris de mise en scène que j’ai trouvé acceptable. Mais enfin, il restait quand même Mozart, et que ne ferait-on pas pour écouter une fois de plus les airs exquis dont il a parsemé l’histoire ?

elle est belle, Pamina, n'est-ce pas ? Une princesse, ça ?

 

samedi 4 août 2018

4 août 2018 : Poète, vos papiers !



Il a fait un recueil de vers il y a quelques années, une maladie très répandue dans ces contrées.
(Ernesto Che Guevara, Second voyage à travers l’Amérique latine, 1953-1956, trad. Martine Thomas, Mille et une nuits, 2002)




Décidément, Israël n’en rate pas une. Non content d’avoir arraisonné la Flottille de la Liberté (j’attends encore la protestation de notre président, puisqu’il y avait deux Français à bord), non content d’avoir emprisonné pendant huit mois une jeune fille mineure pour une gifle donnée à des soldats (et comment ne pas avoir envie de donner des gifles à cette soldatesque qui vous contrôle pour un oui, pour un non ?), voici maintenant que la jeune Palestinienne Dareen Tatour écope de cinq mois de prison pour avoir écrit des vers jugés terroristes : "Résiste, mon peuple, résiste-leur, résiste au pillage des colons et suis la caravane des martyrs". Hou là là, que ces mots sont alarmants, graves, effrayants, inquiétants, pour un état dont la police et l’armée sont les plus puissantes du monde, et qu’ils justifient une aussi lourde peine ! C’est peut-être ça, la démocratie...

Incarcérée à la prison de Jelemel, Dareen a écrit ceci :

L’âme demande qui je suis
Je suis la confession de la conscience
Quelqu’un qui révèle la question



Je relis Najwan Darwich, poète palestinien (pas encore assassiné par les services secrets israéliens comme le furent les écrivains Ghassan Kanafani en 1972 et Kamal Nasser en 1973 ; enfin, y a du mieux, on se contente d’en mettre en prison !), et vous livre un de ses poèmes :

Réveillé

Réveillé dans plus d’une éternité
Et avant l’éternité
Mon réveil est la vague qui écume
Réveillé dans les chants religieux et dans la passion des facteurs
Réveillé dans une maison qui va être démolie
Dans une tombe qui va être balayée par une pelleteuse
Dans un pays qui est la vague écumante
Réveillé pour que le gens dorment
Réveillé pour que les colons s’en aillent
Il faut dormir, dit-on
Réveillé
Et prêt à mourir.

(Najwan Darwich, Je me lèverai un jour, Al-Feel, 2012)