Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 24 juin 2018

24 juin 2018 : 40 + 9 double anniversaire



À l’époque, il y avait toujours quelqu’un pour me donner courage. Cette fois, je ne pouvais compter que sur moi...
(Paolo Cognetti, Le garçon sauvage : carnet de montagne, trad. Anita Rochedy, Zoé, 2016)


Claire et moi nous nous sommes connus en janvier 1978 (donc il y a quarante ans), quand elle déboula à la Maison des jeunes et de la culture d’Auch, un mercredi soir, pour intégrer notre groupe de danses folkloriques. Une fois débarrassée de ses oripeaux d’hiver, on vit qu’elle avait mis ce jour-là un chemisier blanc et une jupe verte flottante qui lui descendait jusqu’aux genoux et qui virevoltait quand elle dansait. Comme je lui ai dit quelques années plus tard : « si tu étais venue en pantalons, je ne t’aurais sans doute même pas regardée. » Mais ce qui me fit la remarquer davantage encore, ce fut qu’à la pause, vers 21 h 30, elle sortit de son sac un paquet de cigarettes (à l’époque, on pouvait encore fumer dans les lieux publics), et que je me suis précipité vers elle, avant même qu’elle attrape son briquet, pour lui dire : « Tu ne vas pas nous empester avec tes cigarettes ! » Drôle de manière d'entrée en matière pour commencer une relation qui a duré jusqu’en 2009 et qui perdure encore…
Car si, "dans les pays européens, on a marginalisé la dimension spirituelle de la vie" (selon Tahar Ben Jelloun), je fais partie de ceux qui font de cette dimension le sel de la vie, parce qu'elle révèle la seule beauté qui vaille : la beauté intérieure, celle de l'âme. Ce pourquoi j’aime beaucoup lire ("les livres sont des portes battantes sur la vie", nous dit Marielle Macé), sortir à la rencontre des gens (encore ce samedi, je suis allé pour la première fois découvrir des lecteurs inconnus au Cercle des éplucheurs de polars de ma bibliothèque de quartier), exercer mon corps (je viens de faire le tour du lac de Bordeaux juché sur Bucéphale), écouter de la musique (en écrivant ce post, j'ai mis les Gymnopédies de Satie), voir des films (hier au soir un curieux dessin animé chinois à l’Utopia : Have a nice day) et écrire aussi (même si je n'ai pas encore atteint la qualité désirée). Oui, dans l’engluement matériel où on baigne, l’esprit souffle toujours.
C’est cette dimension spirituelle qui crée le souvenir, qui nourrit l’amour, qui fonde l’aspiration à la joie et fomente le désir de vivre, en dépit des embûches de la société. "Fais aux autres tout ce que tu voudrais qu’on te fît", écrivait vers 1795 Gracchus Babeuf dans Le Manifeste des Plébéiens (rééd. Mille et une nuits, 2010). Tout un programme, le contraire de l’individualisme forcené dans lequel la civilisation contemporaine nous a enfermés. Tout ce qui fait qu'on s'intéresse aux personnages âgées, aussi bien qu'aux enfants, à tout ce qui nous rend plus humains. Tout ce qui fait que les morts sont encore parmi nous, à chaque fois qu’on pense à eux et qu’on se dit : « Qu’auraient-ils pensé de nos actions ? Sommes nous-restés à leur hauteur ? », et qu’ils apparaissent dans nos rêves.
Claire, neuf ans aujourd'hui que tu n’es plus là… Mais ce n'est comme si tu étais vraiment partie ! Tu m’accompagnes sur mon vélo (comme tu le fis pendant nos merveilleuses randonnées des vacances d’été 1980 et 1981), tu m’accompagnes quand je lis, tu m’accompagnes à Venise (même si tu m'y manques terriblement et que je regrette de ne pas t'y avoir ramenée une seconde fois) ou dans d’autres festivals de cinéma où je choisis les films à voir pour les partager encore avec toi, tu m’accompagnes quand je ris aux éclats avec mes proches, tout comme quand je pleure et souffre devant toutes les horreurs du monde, tu m’accompagnes dans ma solitude, plus sûrement que bien des personnes que je côtoie… Et si je parle encore beaucoup de toi, c'est que je sais que tu peux encore apporter quelque chose aux autres, et tu es si souvent dans mes paroles que, parfois, ceux qui l’ignorent sont tout étonnés de découvrir que je parle d’une morte. 


Je crois fermement que "Jusque dans notre mort nous épousons la terre" (Chloé Landriot, Un récit, Polder, 2017). Et que c'est toi qui me donne le courage de continuer…Et je compte encore sur toi, à jamais...

vendredi 22 juin 2018

22 juin 2018 : Bucéphale, ma nouvelle monture



Croient-ils en Dieu ? Pourquoi ne puis-je ni croire, ni me satisfaire de mon incroyance ?
(Claire Fourier, Radieuse : une croisière en Adriatique, La Différence, 2016)


Voilà. Bucéphale est arrivé : je ne me lasse pas de le contempler. Je crois, sans en être sûr, que c’est mon septième vélo, depuis le premier que j’ai acheté en 1965, soit un vélo tous les huit ans. On m’en a volé deux, un à Amiens, j’étais allé au cinéma et avais laissé mon vélo, muni d’un antivol dans le hall du cinéma (mais pas accroché à un poteau), je l’ai revu passer un mois plus tard avec quelqu’un dessus, mais entre-temps je l’avais remplacé, et le deuxième lors de mes vacances sardes en septembre dernier, pourtant bien garé dans notre garage à vélos… C’était Pégase, ils se sont bien gardé de voler Rossinante qui, pourtant, était bien là aussi !

 

Inutile de dire que Bucéphale n’ira pas dans le garage à vélo, mais dans ma cave située au 3ème étage. Ma monture prendra donc l’ascenseur. Là, je l’ai montée chez moi pour en admirer le carénage, la voilure et tout le reste. J’aurai un éclairage électro-aimant, des sacoches devant (et derrière aussi si grandes randonnées), un panier amovible fixé sur le guidon, ça va falloir que je m’y habitue ! Bref, ça me changera des vélos de ville que j’ai utilisés cet hiver et de Rossinante que j’ai reprise depuis notre retour de Cuba.


Je vais faire quelques essais ces prochains jours, emmènerai mon Bucéphale faire le tour du lac, et aussi au centre ville… Et vogue la galère pour la suite !

jeudi 21 juin 2018

21 juin 2018 : FAITES DU BRUIT, BORDEL


Tout doit aller de plus en plus vite. La moindre interruption pourrait nous donner l’occasion de penser ! Ce serait trop dangereux !
(Christiane Thébert, Perdre le nord, Théâtre du Sentier, 2016)


Premier jour de l’été. J’ai accompagné Huguette (bientôt 84 ans) avec d’autres habitants de la Tour Mozart au repas de fête organisé par la Résidence sénior toute proche Le Petit Trianon, dont le restaurant est ouvert à tous. Menu assez quelconque, mais ambiance chaleureuse, avec un jeune chanteur qui nous abreuva d’un pot-pourri de ritournelles des années 50 à 80, de Piaf à Christophe, en passant par Brel, Aznavour, Jo Dassin, Julien Clerc, Trénet, Béart, etc. accompagné par la musique enregistrée sur son ordinateur. Résultat : il était inutile de parler à table, on ne s’entendait pas. Et on a fêté la doyenne, une vieille dame de 104 ans, toujours valide physiquement et mentalement. Merveilleux ! Ce fut suivi d’une projection d’un petit film de 15 minutes où on voyait des résidents filmés avant et après maquillage ou rasage, pour montrer que la beauté n’a pas d’âge. Plutôt sympa... 

la résidence, nous mangions en plein air sous un Tivoli  rajouté sur les pelouses
 
Une fois rentré, j’ai fait la sieste avant d’aller en ville. On donnait à la télé le match France-Pérou et des écrans s’étalaient jusque sur les terrasses. Vite, je suis allé m'enfermer au cinéma tout proche (Utopia) pour voir Une prière avant l’aube, qui raconte l'histoire d’un jeune Anglais drogué et dealer prisonnier en Thaïlande, qui trouve la rédemption par la boxe thaï. Film très dur, notamment sur les conditions de survie dans les prisons thaïlandaises. À déconseiller aux âmes sensibles (d'ailleurs interdit aux moins de seize ans). Mais à ne pas ignorer, d’autant qu’il est tiré des mémoires du jeune homme en question, Billy Moore, un Anglais qui avait échoué par là-bas dans les années 90 : film franco-britannique tourné aux Philippines, c’est impressionnant.


Sorti de la salle, j’enfourche Rossinante (car je n’aurai mon Bucéphale que demain) et je tombe sur des rues encombrées par la Fête de la musique. Un monde fou, beaucoup de bruit, comme le signalait un quidam qui se promenait avec une pancarte que je n’ai pas pu photographier, faute d’avoir emporté mon appareil, mais qui disait ceci :


FAITES DE LA MUSIQUE
PUTAIN
PAS DU BRUIT
 
 
au risque de faire écharper par la foule en délire... Obligé de pousser le vélo à la main jusqu’au Grand-Théâtre, je me disais que nous étions au moins deux à penser ainsi, car c’était à qui (groupes sur les places ou dans la rue, bistrots et cafés) aurait les baffles les plus tonitruantes pour nous asperger de sons, disons par euphémisme assez peu mélodieux et qui auraient nécessité, si j’avais voulu rester par là, que je sorte mes bouchons auriculaires...

mardi 19 juin 2018

19 juin 2018 : le footeux : un gamin il y a soixante ans



ce n’est pas plus mal si les hooligans déboulent, car la lecture de ces faits divers me divertit, et puisque ce sont des jeux du cirque, autant que le sang coule.
(Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, trad. Myriam Bouzaher, Grasset, 1997)

Le foot et moi (autobiographie à peine fictive)

1958. J’avais douze ans. On jouait au foot sur les pelouses entre les immeubles le jeudi ou le dimanche après-midi. Des pulls faisaient office de but. car, bien sûr, ce n'était pas un vrai terrain de foot...
D’abord, il y avait la douloureuse (pour moi) épreuve de la composition des équipes. En général, mon frère aîné Michel en dirigeait une, et son copain Jacques la deuxième : personne ne contestait ce fait, d’autant plus qu’ils étaient tous deux excellents joueurs, et suffisamment costauds pour faire taire toute opposition.
Ils se plaçaient à trois pas l’un de l’autre, puis avançaient en posant un pied juste devant l’autre jusqu’à se rejoindre. Celui qui, avec son dernier pas, recouvrait le pied de l’autre, avait le droit de choisir le premier un joueur, ensuite, c’était l’autre, et ainsi de suite chacun son tour, jusqu’à épuisement des candidats au jeu. Bien entendu, les meilleurs joueurs étaient sélectionnés en premier, mais malgré tout, c’était à qui gueulait le plus fort pour être choisi, et vite, dans la supposée meilleure équipe.
Quelquefois, au début du choix, la meute des enfants criait :Jean-Pierre, Jean-Pierre ! Ceci bien sûr pour se moquer de moi, sachant que ce n’était jamais moi qu’on choisirait. D'ailleurs, du haut de ma petite taille (1 m 30, oui, j'avais un énorme retard de croissance), je criais, pour éviter la honte d’être pris en dernier.
Eh bien, me croira-t-on ? C’était presque toujours sur moi que ça tombait, et il fallait voir la mine de dégoût du futur capitaine, quand le malheur d’avoir à me prendre dans son équipe lui échoyait. Et pourtant, il y avait des gamins plus petits que moi, des plus jeunes aussi, qui, me semblait-il, auraient dû être choisis après moi et m’éviter ainsi l’éternelle humiliation d’être le dernier sélectionné : peut-on d’ailleurs encore parler de choix dans ce cas ? Quand il n’en reste qu’un ! Mais on aurait dit qu’ils faisaient exprès, l’un comme l’autre (il arrivait que Michel, par amitié fraternelle, m'appelât en avant-dernier), de me laisser ce douloureux plaisir d’être choisi en dernier.
Bien sûr, il y avait plusieurs raisons à cela : je ne jouais pas bien, je dirais même que je jouais très mal. D’ailleurs, personne ne m’avait jamais expliqué les règles. Aux autres non plus d’ailleurs : mais simplement parce qu’ils avaient vu des matchs en vrai ou télévisés et vibré aux exploits des grands joueurs (c'était la coupe du monde en Suède et on admirait Kopa, Fontaine et Piantoni, sans oublier les diables brésiliens et du magicien Pelé), ils avaient tout compris.
Moi pas : j’avais beau écarquiller les yeux devant la télévision (nous n’en avions pas, mais on allait regarder les matches chez des copains qui en avaient une), j'admirais le jeu de passe et les buts, oui, mais les fautes, à part les mains, que dalle, et j’étais toujours étonné des coups de sifflet de l’arbitre ! Ce qui fait qu’en jouant, je faisais de grosses fautes, me mettais hors-jeu sans m’en rendre compte, faisais des passes à l’adversaire, des mains, etc.
Surtout, le ballon me faisait très peur, et quand il arrivait vers moi, je me hâtais de le renvoyer au plus vite, presque en fermant les yeux. Mais le plus souvent, je m’efforçais en priorité de ne pas me trouver sur son chemin, et faisais souvent un écart pour le laisser aux autres, de la même manière que les écarteurs (que j’admirais beaucoup lors des courses landaises) évitaient la vache en la laissant passer à côté d’eux. Et tant pis si on me traitait d’ "abruti, la passe était pour toi !"
Bref, Michel avait compris, et quand le sort voulait que je fusse dans son équipe, il finit un jour par me coller dans les buts, où, malgré tout, il m’arrivait, par hasard, d’arrêter de temps en temps un tir, et où, disait-il : — au moins, là, tu ne feras pas trop de dégâts (sauf que souvent, je faisais quand même perdre l’équipe, en encaissant trop de buts). Mais bien sûr, pour moi qui avait peur du ballon, ce rôle de goal était encore plus dur ; il me semblait que les adversaires prenaient un malin plaisir à me tirer dessus ! Si, bien sûr, ça me permettait de temps à autre de faire un bel arrêt, le plus souvent, les tirs tendus me faisaient très mal aux mains (on n'avait pas de gants !), au ventre ou aux tibias, et on comprend qu’il m’arrivait de laisser le ballon filer plutôt que de l’arrêter !
Jacques, l’autre capitaine, avait une autre tactique : il me mettait avant-centre, chargé éventuellement, si d’aventure j’interceptais une passe de l’adversaire, de distribuer le ballon aux autres avants, ou du moins d’essayer d’arrêter le ballon s’il arrivait vers moi pour empêcher un adversaire de s’en saisir. En aucun cas, je ne devais revenir vers notre camp ni faire des passes en arrière car, disait-il : — au moins, tu ne marqueras pas de buts contre ton camp, si par miracle, tu en marques un ! Il faut bien dire que, dans ce poste d’avant-centre, je ne servais pas à grand-chose ; souvent, s’il advenait que j’eusse le ballon, je faisais une mauvaise passe, et l’adversaire s’en emparait ; le plus étonnant, c’est que toujours, j’étais marqué de très près par un gars de l’équipe adverse, comme si j’étais redoutable ! J’aurais tant voulu, comme je le voyais parfois à la télévision, conquérir le ballon, foncer en dribblant vers le goal et, d’une feinte habile, shooter en ajustant un tir dans le coin des filets ! Mais hélas, ce rêve inaccessible n’est jamais arrivé…
Le résultat, c’est que, à chaque fois ou presque, l’équipe dans laquelle je jouais était condamnée à perdre. Dans un cas, parce que je laissais passer des buts ; dans l’autre, parce que j’empêchais mon équipe d’en marquer et donnais trop souvent le ballon à l’adversaire.
Et l’on aurait voulu que j’aime le foot !
Enfin, un jour, Michel eut une idée lumineuse : — Tu pourrais peut-être arbitrer ! Après tout, tu ne l’as encore jamais fait ! D’habitude, c’était un garçon ou un autre qui arbitrait, tiré au sort au moment de la composition des équipes, ce qui était facile quand notre nombre était impair. Quand notre nombre était pair, il y avait deux garçons qui, ne jouant pas, arbitraient, le deuxième faisant office d’arbitre de touche.
Mais cette fois, ce serait moi ! Chouette, j’allais enfin pouvoir siffler, car bien que ne connaissant pas correctement les règles, mon rêve secret était d’avoir le fameux sifflet entre les lèvres : diable, c’est que ça donne un sacré pouvoir, ce sifflet, qu’il soit tenu par un policier ou par un arbitre ! J’avais d’ailleurs conclu, en regardant les matchs télévisés, qu’on n’avait pas à contester les décisions de l’arbitre et je décidais donc d’en profiter au maximum. Eh bien, je peux vous l’affirmer, nous eûmes droit au match le plus désopilant de ma carrière (vu de mon point de vue, car les autres riaient plutôt jaune) ; dès que quelque chose me paraissait peu catholique, hop, je sifflais !
D’abord, je sifflais dès que j’avais le dos tourné au ballon et que je n’avais rien vu, car ça allait trop vite pour moi, et souvent, je n’avais pas le temps de voir ce qui se passait que déjà le ballon avait changé de direction. En second lieu, quand le ballon s’éloignait trop de moi et que je risquais de ce fait d’avoir à trop courir pour suivre le jeu (car, tout âne que j’étais, je m’étais bien aperçu qu’en fait l’arbitre avait beaucoup plus à courir que tout autre joueur), hop, je sifflais !
Et tous de s’arrêter en pleine action, et de me demander : — Qu’est-ce qu’il y a ? Et je répondais automatiquement : — Coup franc. Au pif, d’ailleurs, je choisissais une des deux équipes pour la faute imaginaire. Il n’y eut jamais autant de coups francs qu’au cours de cette partie. Par contre, je ne m’aperçus d’aucun hors-jeu, et au moins trois des buts marqués m’ont valu des horions de la part de joueurs vindicatifs : il était hors-jeu, espace d’âne, tu ne l’avais pas vu, et je haussais benoîtement les épaules : tant pis, but quand même, le but est bon, seul l’arbitre décide. Mais personne n’osa cependant s’en prendre à moi, car mon frère, présent, avait pour mission non seulement de m’associer au jeu, mais aussi de me protéger, et ce fut à chaque fois le malheureux auteur du but hors-jeu qui se fit rosser d’importance par l’équipe adverse. Et ça faillit dégénérer en pugilat général, ce qui fit que par la suite, je restais sur la touche comme remplaçant, jamais appelé.
L’année d’après, je portais des lunettes (peut-être étais-je déjà myope l'année d'avant ?) et le foot fut terminé.




dimanche 17 juin 2018

17 juin 2018 : Beauté, mon beau souci



De ma vie je fais un poème, du poème ma vie,
La poésie est la manière de vivre, et l’unique manière de mourir
(Eeva-Lise Manner, Le rêve, l’ombre et la vision, trad. Jean-Jacques Lamiche, La Différence, 1994)



On ne peut jamais être rassasié de beauté. C’est pourquoi j’aime les gens, j’aime les contes, les romans et la poésie, j’aime le cinéma et le théâtre, j’aime les voyages, les paysages, les champs et les forêts, les campagnes, les vallées et les montagnes, j’aime les villes et les villages, j’aime les oiseaux, les chevaux, les félins ou les tortues, et j’aime aussi ce que fabriquent les humains, sauf ce qui est destiné à faire le mal (armes de toutes sortes, pesticides et autres produits chimiques, etc.). "Rien n’est plus beau que ce qu’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître", dit un des personnages du beau film de Naomi Kawase, Vers la lumière.


C’est dire à quel point j’ai été ravi de la ressortie en copie neuve du fabuleux film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, dont on fête le cinquantenaire. Je l’avais vu pour la première fois en 1969, à Marmande, dans une de ces grandes salles de cinéma qui existaient alors, et j’étais resté scotché dans mon fauteuil. À la fin du film, mon ami Manuel, Costaricien, lecteur d’espagnol au lycée où j’enseignais alors, dut me taper sur l’épaule pour me faire lever : il avait cru que je m’étais endormi. Que nenni ! J’étais subjugué et je n’avais guère envie de sortir… Quelques mois plus tard, à Paris où je fréquentais l’École Nationale Supérieure des Bibliothèques, j’entraînai Gaston, un jeune étudiant ardennais, occupant comme moi une chambre de bonne comme répétiteur d’un collégien, à voir le film qui repassait. Depuis, c’est probablement le film que j’ai le plus souvent revu (en VHS, en dvd, au cinéma dès que l’occasion se présentait) ; j’avais apporté le dvd sur le cargo lors de mon voyage de 2015, et le regarder une énième fois, seul au milieu du Pacifique, fut une expérience inoubliable. J’étais le cosmonaute, perdu dans le vaisseau spatial en route vers l’infini, en chemin vers moi-même, flirtant avec la mort et la renaissance, au son du Beau Danube bleu et d’Ainsi parlait Zarathoustra. Un de ces bonheurs purs, enrobé de beauté parfaite et de poésie absolue. Cette nouvelle vision sur grand écran à l’Utopia m’a rajeuni de presque cinquante ans, et j’ai dû éponger mes yeux à plusieurs reprises...


La venue à Bordeaux de la frégate L’Hermione, reproduction de celle qui entraîna La Fayette au secours des Insurgents* américains en lutte pour se libérer de la tutelle britannique. Là aussi, j’ai rajeuni de vingt ans, car L’Hermione a commencé à être construite en 1997, quand j’étais conseiller pour le livre et la lecture en Poitou-Charentes. Quel rapport avec le livre, direz-vous ? C’est que j’allais à Rochefort chaque année depuis 1996 pour représenter le Directeur régional des Affaires culturelles de la région aux séances du Conseil d’administration du Centre international de la Mer (Corderie royale) que présidait Erik Orsenna. La DRAC participait au financement du projet, et j’eus l’occasion de faire des visites guidées du chantier à plusieurs reprises. Oui, un bateau aussi est beau. C’est la première fois que je montais dessus depuis qu’il est fini et qu’il a été lancé sur les flots en 2014. Évidemment, l’idéal serait de naviguer dessus, ne serait-ce que pour vérifier la possibilité du mal de mer ! Mais quelle beauté là aussi ! Dommage qu’on n’ait pas pu aller dans les profondeurs du navire et que la visite se limite au pont !


* J'apprends en vérifiant qu'Insurgents est le nom donné aux rebelles par les Anglais. Eux-mêmes se disaient Patriots et La Fayette les appelait Bostoniens.

mercredi 13 juin 2018

13 juin 2018 : les immigrés et nous


Non seulement il faut s’intégrer de force dans la société française, mais si, en plus, on réussissait à faire oublier notre peau, notre origine, ce serait parfait.
(Abdellah Taïa, Celui qui est digne d’être aimé, Seuil, 2017)


Cette phrase du beau roman de Taïa (auteur marocain que je suis depuis plusieurs années) est parfaitement illustrée par notre monde actuel. J’habite dans un quartier à forte concentration d’origine maghrébine et africaine. Je croise donc régulièrement au parc, en bas de chez moi, ou au supermarché, des femmes voilées. J’entends bien les critiques autour de moi : « Vous voyez bien qu’elles ne veulent pas s’intégrer ! » Je les accepterais volontiers, ces critiques, si elles venaient de féministes, ou de gens qui auraient fait de gros efforts pour aider à "intégrer", mais presque toujours elles viennent de gens racistes, et ce n’est pas la même chose. Personnellement, je m’habille comme il me plaît, comme je me sens à l’aise, le plus souvent en survêtement l’hiver, et en bermuda dès qu’il fait chaud. On va me dire :  « Un conservateur de bibliothèque honoraire devrait se balader en costume et cravaté ! » Moi, je comprends surtout que certain/es s’habillent comme ils/elles se sentent à l’aise, et tant pis pour le choc des cultures ! Comme d’ailleurs si c’était facile de s’intégrer !!! Quand, au bout de quatre générations en France, les autochtones continuent à vous demander : « D’où venez-vous ? », on voit bien la difficulté !


Deux films récents montrent la difficulté de l’adaptation d’immigrés au continent européen. La mauvaise réputation est un film norvégien ; il semble que dans ce pays, il y ait une forte immigration pakistanaise. L’héroïne est une très jeune fille d'origine paki, mineure, qui va au lycée et voudrait bien se comporter comme les jeunes de sa classe, flirter, rentrer assez tard, etc. Les hommes de la famille ne l’entendent pas de cette oreille : elle va apporter le déshonneur non seulement chez eux, mais dans toute la communauté. Prudent, le père la renvoie au Pakistan où elle cause aussi le scandale. Rapatriée en Norvège, on lui propose un mariage arrangé… D’une part, le film est très démonstratif et donc assez balourd, d’autre part il va alimenter le racisme ambiant qui n’a déjà que trop tendance à se développer. C’est pas mauvais, mauvais, mais ça entretient le vote FN ! Loin de moi de sous-estimer le problème de la femme en milieu musulman, mais il y a peut-être d’autres moyens de faire évoluer les choses que cette manière très sombre de nous les présenter. On voit d’ailleurs que ce sont les mères de famille qui entérinent la tradition et ne veulent pas que ça change, parce que ça les arrange ou bien qu’elles se disent qu'elles auraient vécu pour rien ?


Retour à Bollène est un film français de Saïd Hamich qui conte le retour en France dans sa ville natale, à l’occasion du prochain mariage d’une de ses sœurs, pour une durée limitée, d’un jeune homme ayant émigré à Abu Dhabi où il mène une carrière brillante et où il s’est trouvé une fiancée américaine. Il se confronte au passé et à ceux qui sont restés ; il refuse de revoir son père. C’est l’occasion d’une sorte de règlement de comptes. Nassim cherche à se justifier d’être parti. Mais c’est dur. Ceux qui sont restés n’ont pas vraiment réussi et parfois vivent en marge de la légalité : ont-ils vraiment eu un autre choix ? Son ancien professeur d’histoire, français bon teint, est passé du communisme à l’extrême droite (un grand classique). Le film est émouvant, subtil, sincère, sans pathos. Le héros mesure à la fois sa vulnérabilité, son égoïsme et sa morgue, il a au fond honte de sa famille. Au contraire des gros sabots du film norvégien, tout est ici dans le non-dit, l’affleurement des sentiments et des idées. Au spectateur de juger. Un petit film bien utile par les temps qui courent.

vendredi 8 juin 2018

9 juin 2018 : Éloge de la roue libre


il me décrit sa passion pour les randonnées à bicyclette : le bonheur de l’effort sur les routes sinueuses, la souffrance dans la montée, de plus en plus abrupte à mesure qu’on s’approche du sommet, dans la chaleur torride, la progression ralentie par la dureté de la pente, puis le basculement, le lâcher-prise dans la descente, l’abandon à la vitesse qu’il faut maîtriser cependant, qui s’offre à vous telle une prouesse et un danger.
(Xavier Person, Derrière le Cirque d’hiver, Verticales, 2018)


Certains d’entre vous se souviennent que j’avais terminé le récit (tiens, à propos, il n’est pas encore épuisé, et si vous séchez sur un cadeau à faire à des amis cyclistes, commandez-leur mon bouquin chez votre libraire préféré : Le journal d’un lecteur : le Poitou-Charentes et l’Aquitaine à bicyclette, Geste éditions, 2007, ISBN 9782845615076, 16 € seulement, il est toujours en vente) de ma randonnée de cyclo-lecteur de 2007 par un vibrant éloge du vélo.


Je continue bien entendu à lire des livres sur l’usage de la petite reine et, comme mes amis me connaissent bien, il leur arrive de me prêter un livre dont j’ignorais l’existence : ainsi, tout dernièrement, à Paris, l’ami José Luis m’a fait découvrir le formidable Éloge de la roue libre, écrit par le philosophe Christophe Salaün. On peut entendre ce dernier de temps à autre dans l’émission quotidienne de philosophie Les chemins de la philosophie (précédemment chemins de la connaissance) de 10 à 11 h (ainsi avant-hier matin mercredi où il causait de Schopenhauer).
Il y décrit ainsi les bienfaits physiques et mentaux du vélo. Chemin faisant, il s’appuie sur de nombreux auteurs, à commencer par l’empereur et philosophe romain Marc-Aurèle, dont il cite "Nulle part, l’homme n’a de plus paisible retraite, et de mieux protégée contre les ennuis, que dans son âme" (Pensées à moi-même, IV, 3). Mais il convoque aussi, à l’appui de ses dires, Roland Barthes et ses Mythologies, Ivan Illich et Énergie et équité, Henry Miller, Pétrarque, Sartre et L’être et le néant, Mark Twain ou Émile Zola et son Paris. Le vélo, c’est la découverte de soi et du monde, dont on n’est pas séparé. Il constate que "À vélo je traverse ainsi l’espace sans le modifier, je fends l’air sans le perturber". Loin de circonscrire le monde et d’en faire le tour, on se construit dans la paix de l’âme et la solitude.
"Faire du vélo, c’est par cet arrachement progressif au sol, manifester une liberté première et par la direction que je donne que je marque à l’aide du guidon, je n’imprime pas seulement un sens physique mais bien une signification à mon action. Le vélo, c’est le gouvernement de soi, l’apprentissage des limites physiques et sociales, individuelles et collectives – autant que l’art d’en jouer,de réaliser la norme entre l’équilibre et son propre désir". Il soutient que "le vélo, au contraire de la course, est un art du détour. Il m’importe si peu d’aller vite et de prendre au plus court", ce qui m’a rappelé mes dernières années de boulot où, comme la Bibliothèque Universitaire n’était qu’à 1, 5 km de mon domicile, je faisais un long détour pour sortir de la ville et rejoindre mon lieu de travail par une autre route, ce qui m’allongeait de 10 km et me maintenait en bonne santé. Le vélo, d’ailleurs, mieux qu’un psy, m’a permis de supporter les années de maladie de Claire et de l’accompagner sur son chemin difficile.
Christophe Salaün note aussi que le principe du vélo, c’est l’équilibre et il peste un peu contre l’excessive prudence dont on fait preuve aujourd’hui : "De nos jours, on apprend aux enfants à faire du vélo, on les assiste, on les tient, on les protège des chutes. Comme on est loin de la méthode cycliste ! Par cette attention et ces soins, loin de donner à l’exercice la solennité d’un geste initiatique, on l’édulcore, on le banalise. Les enfants m’ont pas l’occasion ainsi de s’éprouver, de rencontrer par eux-mêmes les limites de leur propre corps. Mais ils héritent à coup sûr des peurs qui animent leurs parents". J’avoue que l’imposition du port du casque (je comprends qu’il soit obligatoire pour les enfants, ou dans le cas des descentes en montagne) ne me botte pas trop. Le vélo est lent par nature (excepté dans les descentes), et quand on a atteint mon âge, c’est même cet aspect qu’on apprécie avant tout. 

Thomas et son vélo surchargé chez moi, entre Montpellier et la Normandie le 31 mai dernier
(je lui ai montré mon tee-shirt du marathon de New York 1979)
 
Je dirai aussi (et Salaün le confirme) que le vélo est un formidable instrument de méditation (à l’instar d'ailleurs de la course à pied, et j'ai encore la nostalgie des marathons), le cerveau carbure à fond, c’est "un temps dédié à la pensée et à la culture", et aujourd’hui, cerise sur le gâteau, un temps où l’on peut se déconnecter de toute cette panoplie encombrante qui nous assujettit : internet, smartphone, c’est-à-dire un temps purement livré à l’oisiveté, à la vacance, à l’esprit libre et à la liberté tout court. N’est-ce pas beaucoup dans notre monde contemporain ? Que dis-je ? C’est énorme dans un monde où l’on rêve de voir, et c'est rare je dois dire, un café nous indiquer : Café sans wi-fi (ils doivent perdre des clients à l'heure où ils installent tous des écrans de télé géants pour la Coupe du monde de foot...) !

mercredi 6 juin 2018

7 juin 2018 : le jour où...


De tous côtés, les preuves affluent que les intellectuels n’ont jamais été aussi conformistes qu’aujourd’hui, c’est-à-dire entièrement soumis au pouvoir du jour, prêts à s’incliner devant toutes les puissances...
(Marc Bernard, À l’attaque, Le Dilettante, 2004)


Le jour où je n’aurai plus envie de découvrir de nouveaux auteurs et de nouveaux livres, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie de découvrir de nouveaux cinéastes et de nouveaux films, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie de découvrir de nouvelles têtes à qui offrir un sourire, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie de donner aux associations humanitaires, aux SDF, aux migrants, aux cagnottes des grévistes, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie de me donner aux vieillards ou aux jeunes en difficulté, aux malades et aux isolés, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie de me révolter contre l’injustice, contre les marchands d’armes, contre la violence d’État, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurai plus envie d’être dans l’empathie, dans l’accueil, dans l’ouverture aux autres, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n'aurai plus envie de monter à vélo, ce sera le commencement de la fin. Le jour où j’applaudirai les puissants de ce monde, ce sera le commencement de la fin. Le jour où j’applaudirai les gendarmes casseurs de ZAD et les soldats qui tirent sur une foule sans armes, ce sera le commencement de la fin. Le jour où j’applaudirai les patrons et les actionnaires qui délocalisent sans état d’âme, ce sera le commencement de la fin. Le jour où j’applaudirai la casse des services publics, ce sera le commencement de la fin. Le jour où je n’aurais plus envie d’écrire...

Sem, le Néerlandais en route vers Compostelle à vélo, de passage chez moi

Mais ces jours ne sont pas encore arrivés. Tant mieux. 

manif du 26 mai à Paris : une des banderoles de notre groupe

Je garde encore l’espérance, malgré tous les malheurs qui nous environnent (migrants qui se noient en Méditerranée – et j’en connais qui applaudissent ! Gazaouis désarmés sauvagement mitraillés par la soldatesque – et j’en connais qui applaudissent ! Zadistes dont on démolit les réalisations et les projets – et j’en connais qui applaudissent ! militants qui aident les migrants et se retrouvent condamnés pour délit de solidarité – et j’en connais qui applaudissent ! familles entières qui dorment dans la rue – et j’en connais qui applaudissent ! chômeurs à qui on propose un emploi à 200 km de chez eux – et j’en connais qui applaudissent ! députés qui votent la prolongation du glyphosate – et j’en connais qui applaudissent !...), oui, je garde l’espoir que des jours meilleurs arriveront, peuvent encore survenir. 


manif du 26 mai à Paris : un autre groupe
 
Nous avons encore (pour combien de temps ?) le droit de manifester – et pourquoi s’en priver : pour l’instant, contrairement à Gaza, l’armée ne nous tire pas dessus (quoique... à Notre-Dame-des-Landes !) ; nous avons encore le droit de dire non à la publicité envahissante – et même de la combattre ; nous avons encore le droit de refuser d’être addict aux objets technologiques (encore vu hier dans le parc de jeux d’enfants en bas de chez moi un petit gamin de deux ans accroché aux jupes de sa mère et pleurant, celle-ci plongée dans son pianotage de smartphone finit par lui dire, excédée, sans quitter des yeux son smartphone : « Mais tu m’embêtes, à la fin ! » j’ai eu une forte envie de lui arracher son engin et de le fracasser contre le toboggan) ; nous avons encore le droit de refuser les caisses automatiques dans les supermarchés ; nous avons encore le droit de ne regarder ni le tournoi de Roland-Garros, ni les courses de Formule 1, ni la Coupe du monde de foot, nouveaux opiums du peuple ; nous avons encore le droit de prôner une saine sobriété et de refuser cette course à la croissance infinie qui va finir par dévorer notre planète ; nous avons encore le droit de dire non à cette "boulimie possessive du monde" que dénonce à juste titre Christophe Salaün dans son excellent Éloge de la roue libre...