Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 19 décembre 2018

19 décembre 2018 : les vrais héros


Un beau jour, l’indignation se transforme en colère, de simple citoyen on devient militant, lanceur d’alerte, et on se retrouve face à un bulldozer, un policier ou un milicien armé.
(Élisabeth Schneiter, Les héros de l’environnement, Seuil, 2018)


J’avoue qu’après avoir lu ce livre, je suis encore plus admiratif devant tous ces humbles héros, Berta Flores Cáceres, José Flores, Silmer George (Honduras), Isidro Baldonegro (Mexique), Wayne Lotter (Tanzanie), Chico Mendes (Brésil), Ken Saro-Wiwa (Nigéria), Chut Wutty (Cambodge), et d'autres, "qu'ils luttent contre la déforestation, l'agriculture intensive, l'industrie minière ou pétrolière [Chevron ex-Texaco, particulièrement toxique en Équateur], ces héros se heurtent presque tous à un ennemi double : l'appât du gain du secteur privé, renforcé, au mieux par la négligence, au pire par la corruption des pouvoirs publics".

 
Les héros de l’environnement sont semblables au pot de terre qui lutte contre le pot de fer : les multinationales sont extrêmement oppressives, au moins autant que les états qui, le plus souvent, les appuient. Elles arment des milices chargées d’éloigner, voire d’éliminer tous les gêneurs, c’est-à-dire parfois des peuples autochtones au grand complet qui n’acceptent pas de voir leurs forêts détruites, leurs rivières détournées, leur flore et leur faune appauvries : or, ces "petits" défenseurs des territoires ne travaillent pas seulement pour assurer leur survie, mais pour le bien de l’humanité (Berta Cáceres affirmait en 2015 : "Donner nos vies pour la protection des rivières, c'est aussi la donner pour le bien-être de l'humanité et de la planète").
Élisabeth Schneiter nous signale les nombreux crimes commis au Honduras et au Brésil et dans d’autres pays contre ces modestes héros. Les témoignages présentés dans ce livre font un tour du monde de cette lutte inégale des combats environnementaux des "petits" ("Même si c'est dangereux, je ne peux pas faire autrement !", disait Chut Wutty, avant d’être assassiné) contre les puissants de ce monde, presque toujours assurés de l’impunité. Ça fait froid dans le dos. D’autant plus que tout ça se passe dans des pays ou des régions pauvres, au nom d’un prétendu progrès et d’une mondialisation qui dissimulent en fait le profit maximal, la dépossession et l’exploitation abusive, la corruption, la collusion entre pays riches et pays pauvres afin de piller les ressources de ces derniers.
Il faut donc du courage pour se battre contre les moulins à vent du capitalisme triomphant qui va finir par faire du monde un désert, sous prétexte de continuer à soutenir notre mode de vie sans avenir, puisqu’il détruit les milieux naturels que les populations savaient respecter. Impossible de ne pas penser, en lisant ce livre à nos jeunes Français qui, de Notre-Dame des Landes à Sivens et à Bure, militaient et militent encore pour une manière de vivre différente, fondée sur un lien respectueux de la terre, de la faune et de la flore, ce que laisse entendre l’auteur, quand elle dit :"Une guerre ignorée est en cours sur la planète entre des entreprises prêtes à tout et des gens qui veulent vivre libres et indépendants sur leurs territoires, sans nuisances et sans destructions". Un livre indispensable, même pour des vieux comme moi ! Et que tous les jeunes devraient posséder...


Mais il est des héros encore plus modestes, les pères et mères de famille dont la littérature nous parle parfois. Ainsi Guy Boley, dans son deuxième roman, Quand Dieu boxait en amateur, nous livre un tableau touchant de René, ce père dont il nous déroule l’histoire dans les quartiers populaires du Besançon des années 50 et 60. René, élevé à la dure par une mère seule (son père ayant été écrasé entre deux trains) est ami d'enfance avec Pierrot ; tous deux se passionnent pour la lecture, mais la mère de René s’en méfie et pousse son rejeton vers la boxe qu’il va pratiquer en amateur jusqu’à devenir champion de France poids moyen, tandis que Pierrot se tourne vers la prêtrise. Leur amitié va survivre cependant : René exerce le métier de forgeron tout en s’entraînant pour la boxe, et en jouant les utilités sur la scène du théâtre municipal ou le chanteur d’opérette dans les réunions de famille. Jusqu’au jour où l’abbé lui propose de devenir acteur pour le spectacle annuel de la paroisse et d’endosser le rôle du Christ dans La passion de notre Seigneur Jésus-Christ. René va mettre dans sa façon de jouer toute l’ardeur qu’il mettait dans les combats de boxe, forçant l’admiration de tous et de son propre fils.
Ici, on est dans le milieu des prolos, formidablement bien recréé par l’auteur, qui semble être le fils de ce René dont il nous conte l’histoire. C’est donc à la fois le récit d’une amitié merveilleuse entre René et Pierrot, et d’une relation père-fils bien observée. Mon père, ce héros...


Mais n’oublions pas les mères. Elles aussi peuvent être des héroïnes hors du commun. Ainsi, la Mère de La civilisation, ma mère ! de Driss Chraïbi, "si menue, si fragile", aux yeux de son fils cadet. C'est une femme qu’on a laissée dans l’ignorance de tout : "Personne ne lui avait rien appris depuis qu'elle était venue au monde. Orpheline à six mois. Recueillie par des parents bourgeois à qui elle avait servi de bonne. À l'âge de treize ans, un autre bourgeois cousu d'or [le père du narrateur] l'avait épousée sans l'avoir jamais vue". Depuis le mariage, elle vit recluse, ne sortant jamais de la maison, comme une femme marocaine de ce temps-là. Mais c’est compter sans ses deux films qui, profitant de l’absence fréquente du père, vont, devenus adolescents, la faire sortir de sa maison et de sa chrysalide d’ignorance (elle croit qu’il y a un magicien caché dans la radio). Elle découvre la ville, ils lui apprennent à lire, l’emmènent au cinéma (un des chapitres les plus drôles du livre) ; elle se révèle avide d’apprendre, de comprendre sa vie. Et voilà que de sujette, elle se met comme les Marocains de l’époque à revendiquer son indépendance, à l’instar du pays. Elle va en fin du livre quitter le pays pour rejoindre son fils qui étudie en France.
Formidable portrait d’une mère innocente, à l’âme pure (on pense à L’idiot de Dostoïevski), respectueuse des traditions, de la religion musulmane et des légendes qu’elle a entendues et qu’elle restitue si bien. Son horizon soudain s’élargit et c’est un enchantement : d’abord avec l’arrivée de l’électricité et de la radio, des fers à repasser électriques et de la cuisinière moderne, avec la découverte du cinéma (à l’entracte entre les deux films, elle réinvente l’histoire vécue et la raconte aux autres spectateurs, ébahis de son innocence et de son inventivité). Car, à aucun moment, elle ne perd tout à fait cette innocence propre aux grandes âmes. Mais, en s’instruisant, elle développe une intelligence acérée, teintée de bienveillance et de désir de justice. Un livre bouleversant sur une héroïne du quotidien, narré avec un humour dévastateur terriblement efficace. Et une double relation mère-fils admirablement restituée. Un joyau !

Conclusion : une mère, un père, un défenseur de l’environnement, sont des héros cent fois plus intéressants que les personnages bodybuildés des blockbusters américains. Ils nous montrent le vérité de la vie, ils nous montrent le chemin, rappellent la parole de Jésus rapportée par Jean (chap. 14, 6) : "je suis le Chemin, la Vérité et la Vie".

mercredi 12 décembre 2018

12 décembre 2018 : de la violence


Les enfants des pauvres, on le sait, doivent apprendre très vite à sentir les duretés de la vie.
(Luigi Pirandello, Ignorantes, in Nouvelles pour une année, Gallimard)


Ah ! La violence ! On en avait de vagues échos au Maroc sur les chaînes d’infos en continu captées, soit Cnews et Euronews. Il n’y était question que de la violence des manifestants et des casseurs. Je ne nie pas celle des casseurs, mais je comprends celle des manifestants si vraiment elle a existé. Car ce que je voyais surtout sur ces chaînes et ce que je vois sur internet, c’est la violence sadique insensée de la répression policière : des femmes âgées en gilets jaunes aspergées à bout portant de lacrymo, des vieux hommes traînés à terre et tabassés avec une férocité stupéfiante par la police, mais aussi bien des jeunes battus ou recevant des tirs quasi à bout portant dans le visage et sur les mains, enfin bref une répression en règle qui a mobilisé presque 90000 policiers samedi dernier. Je ne doute pas que ceux qui devaient s’en réjouir le plus, c’était les terroristes qui, pendant ce temps-là, avaient le champ libre pour nous rappeler leur existence, comme je le disais à quelques-uns. Bingo, puisqu’on ne s’occupait plus guère de les surveiller, et pour cause.


La violence d’État dans toute sa splendeur. Car on oublie trop souvent que l’État est hyper-violent : que peut faire un manifestant désarmé contre des hommes hyperarmés (style robocop) et surentraînés (surtout, reconnaissons-le contre les classes populaires, jamais contre les richissimes évadés fiscaux et patrons voyous), contre des canons à eau (on doit penser, en haut lieu que ça doit être plaisant de recevoir ça sur la tronche au mois de décembre, et bravo pour le gaspillage de cette matière qui deviendra rare, l'eau), des tirs de flashball et de grenades de toutes sortes (à moins d’avoir un supercasque, un gilet pare-balles, un masque à gaz, des oreillettes anti-bruit, des gants matelassés, des genouillères et protections diverses, on peut se retrouver avec un œil crevé, une main arrachée et autres joyeusetés), etc ?
Il est vrai qu’on n’a pas entendu notre gouvernement protester contre les destructions d’écoles, de maisons, d’hôpitaux, les massacres et mutilations perpétrés par l’armée israélienne à Gaza, ni contre les bombardements du Yemen par l’aviation saoudienne avec du matériel français, ni contre les raids aériens en Syrie (il est vrai qu’ils sont censés être chirurgicaux et tant pis pour les dommages humains collatéraux) ou ailleurs. On entend peu sur ces sujets nos grands médias télévisuels ni nos hommes politiques non plus. Cette violence d’État leur semble légitime : il faut bien qu’on vende nos armes de destruction massive, mon brave monsieur, et tant qu’à faire, qu'on les teste en grandeur nature. Les Américains nous avaient bien montré l’exemple à Hiroshima et Nagasaki, puis en dévastant les forêts vietnamiennes à grands coups de défoliants.
La violence d’État, c’est aussi faire traîner des dossiers de demande d’asile ou de visas, laisser des enseignants pourrir la vie d’enfants en les traitant de nuls dès l’école maternelle (j'ai plusieurs témoignages), faire languir des patients dans les couloirs des urgences pendant une journée entière (Claire a bien connu ça), taxer au maximum les pauvres et détaxer les riches (j’aimerais bien, moi, payer un impôt sur la grande fortune : si je possédais un yacht, des villas dans l’île de Ré, à Saint-Trop et à Saint-Barth, un manoir en Corrèze, un appartement à Paris et un autre à Megève, une Rolls Royce et un jet privé, je trouverais ça normal, et vous aussi, je pense ; et au contraire, le Sénat vient de voter l'allègement de l'exit tax le 10 décembre, une heure avant l'allocution du président, bravo pour la lutte contre l'évasion fiscale !), etc., etc.



Que peut-on contre cette violence-là ? Faire des sit-in sur la voie publique (finalement, c’est ce que font les gilets jaunes aux ronds-points pour bloquer la circulation, et il y faut bien du courage, car il y a des automobilistes, des motards et des camionneurs irascibles capables de leur foncer dessus) ; pratiquer la grève de la faim ; s’exercer à l’objection de conscience (y compris par le non-vote et la décroissance de notre consommation) ; s’appliquer à la résistance passive (ne regardons plus la télévision, n’écoutons plus la radio et refusons la publicité) ; défendre le pacifisme absolu ; refuser le nationalisme imbécile ; se battre contre l’exploitation des êtres humains et la surexploitation des ressources naturelles ; rechercher la sobriété et la mesure ; bref, changer le monde en soi et autour de soi.

mardi 11 décembre 2018

11 décembre 2018 : Marrakech, festival de cinéma


« Le rire est le sel de la vie, petite mère. Eh bien, tu sales trop ! Ça décape la joie. »
(Driss Chraïbi, La civilisation, ma mère !, Gallimard, 1989)


notre hôtel et, derrière, le Palais des congrès

Huit jours à Marrakech, loin des bruits du jour, je dois dire que ça décape, ça remet aussi les pendules à l’heure, surtout quand nous apprenons que les fameux gilets jaunes, du moins certains d’entre eux, s’en prennent aux migrants en plein milieu de la conférence internationale de Marrakech sur le sujet, qui débutait hier, jour de notre retour. On en arrivait à regretter de ne pas être totalement déconnecté, et de ne pas être hébergé dans un hôtel bon marché ne proposant pas un téléviseur dans chaque chambre.

dans la vallée de l'Ourika

Il nous restait, heureusement, à nous promener en ville, à discuter avec les autochtones (souvent jeunes), d’approfondir la connaissance des membres du groupe (dix-huit femmes, six hommes), à découvrir la vallée de l’Ourika et aussi, puisque nous étions venus pour ça, à visionner quelques films. Comme les années précédentes (2014 et 2015), il y avait trois salles de projection : deux au Palais des Congrès (la salle des Ministres, où étaient projetés les films en compétition, en présence du jury présidé par James Gray, et la salle des Ambassadeurs, que j’ai boycotté, car pour des problèmes techniques, les films n’y étaient pas sous-titrés en français), et à 1,5 km environ à pied en allant vers le centre ville, le Colisée, salle de cinéma ordinaire, fréquentée par un public plus populaire.

le Ciné-Palace, un ancien cinéma de Marrakech, à l'abandon,
découvert lors de mes promenades

J’ai vu dix-huit films, dont onze sur les quatorze en compétition. Petit aperçu de la compétition où les films n’étaient pas très gais, traitant en grande partie de problèmes sociaux.


Le film soudanais Akasha est le seul qui m’a mis en joie : il montre l’absurdité de la guerre à travers le portrait d’un déserteur un peu barjot. Magnifiques paysages, belle interprétation, j’ai beaucoup ri. Dans le film allemand Tout va bien, l’héroïne (prix d’interprétation féminine), victime d’une relation sexuelle non désirée, s’enfonce dans le non-dit et voit sa vie détruite. Le film mexicain La camarista (prix du jury) décrit le quotidien d’une femme de chambre dans un grand hôtel de Mexico. L’envers du décor en quelque sorte. Diane (USA) raconte les difficultés d’une femme qui pratique la compassion et l’altruisme à outrance,au risque de s’oublier elle-même. La girafe (film égyptien) étale la face nocturne du Caire, du machisme et de la douleur des femmes. Irina, magnifique film bulgare, nous met en présence d’une femme qui tente de sortir de la misère en devenant mère porteuse : on n’a pas fini de parler de ce sujet.













Regarde-moi, de Mohcine Besri
 
Regarde-moi montre un père tunisien (prix d’interprétation masculine) peu attentif jusque-là à son fils autiste (l’enfant acteur qui joue le rôle aurait tout autant mérité le prix !), qui doit le prendre en charge après le décès de sa femme. Très émouvant. Red snow est un polar japonais : vingt ans après un fait divers, un journaliste tente de comprendre les faits en retrouvant les protagonistes qui semblent avoir tout oublié (cf l’affaire Gregory dans les Vosges, à laquelle on pense). Rojo est un beau film argentin sur les prémices de la dictature des généraux au milieu des années 70. Une urgence ordinaire (sans doute mon préféré) conte les affres d’une famille marocaine aux prises avec le système corrompu des hôpitaux publics : très prenant. Le film chinois Vanishing days montre l’intrusion de la fiction dans la réalité d’une collégienne : un peu obscur !


Parmi les films qui n’étaient pas en compétition, soulignons la qualité de quelques-uns dont certains devraient sortir prochainement en France. L’Américain Green book, sur les routes du Sud (sortie le 23 janvier), nous montre la réalité du racisme aux USA en 1962 : cet excellent film nous indique que rien n’avait changé depuis la Guerre de sécession, un siècle plus tôt. Le très bon film italien Euforia met en présence deux frères dont l’un a une tumeur au cerveau : inutile de dire que le sujet et son traitement m’ont passionné. Deux films marocains, Ultime révolte (un sculpteur vieillissant retrouve une seconde jeunesse) et We could be heroes (ce documentaire traite des handicapés qui participent aux jeux paralympiques et des difficultés qu’ils doivent surmonter) donnent un aperçu de la variété des thématiques de ce jeune cinéma. Le superbe film colombien Les oiseaux de passage (sortie le 10 avril prochain) montre les dégâts du trafic de drogue chez les tribus indiennes : à ne pas rater ! Capharnaüm, film libanais déjà sorti en France (et que j'avais raté), est également exceptionnel : le monde des adultes vu par un enfant de douze ans.

 
  
En résumé, un festival plutôt moyen, où les meilleurs films n’étaient pas en compétition. Ceci étant, je n’ai pas vu Joy (sur la prostitution africaine à Vienne en Autriche), qui a obtenu l’Étoile d’or, ni le film serbe La charge (la guerre des années 90) qui a eu le prix de la mise en scène… Et j’ai lu aussi les écrivains marocains que j’avais emportés : Driss Chraïbi, Mahi Binedine et Tahar Ben Jelloun, histoire de me sentir dans le bain. Ce qui m’a fait regarder autour de moi avec un œil différent.

et toujours, les chats du Maroc


samedi 1 décembre 2018

1er décembre 2018 : les monstres ne sont pas toujours ceux qu'on croit !


Ceux qui ont appris à échanger des mots ont moins envie de s’échanger des coups.
(Régis Debray, L’obscénité démocratique, Flammarion, 2007)



Ma meilleure amie m’ayant conseillé ce film (« il va te plaire » : comme elle me connaît bien !), je me suis empressé de trouver un créneau dans mon emploi du temps surchargé et d’aller voir Yomeddine, avant qu'il ne disparaisse des écrans de Bordeaux.  
C'est un film que notre grand Victor Hugo (et tant pis pour ceux qui n'ont pas lu ou aimé Notre-Dame de Paris et L’homme qui rit, avec la création des personnages extraordinaires de Quasimodo et de Gwynplaine, et l'alliance du grotesque et du sublime) n’aurait pas renié et aurait à coup sûr apprécié. « Je suis un être humain » clame Beshay le lépreux (joué, semble-t-il, par un authentique lépreux - y a rien de pire au cinéma que ces maquillages absurdes ou ces images synthétiques -, comme on trouve aussi parmi les autres acteurs un cul-de-jatte et un nain). Ce qui renvoie à un de mes films préférés, le fameux Freaks de Todd Browning, que j’ai vu pour la première fois à Paris pendant mon année d’études à l’École Nationale Supérieure des Bibliothèques (ENSB). Et si j’ajoute que Yomeddine ne pâtit pas de la comparaison avec les romans de Hugo et avec ce grand classique du cinéma, on voit que pour moi, c’est quasiment le film de l’année, injustement oublié au palmarès du Festival de Cannes : cachez ces "monstres" que je ne saurais voir, semble nous dire le jury. 

 
Revenant de Madagascar où j’ai pu apercevoir quelques "épaves" humaines (j’appose des guillemets, car effectivement je les ai vus comme des êtres humains et non pas des monstres, mais ils sont aussi mal considérés dans ce pays très pauvres que chez nous), je n’étais donc pas dépaysé. 
Ici, nous sommes en Égypte, aux abords d’une léproserie, d’une montagne de détritus (que Beshay le lépreux trie) et d’un orphelinat. Il se fait aider par un des orphelins surnommé Obama. Beshay est marié, mais sa femme, internée dans un hospice pour malades mentaux, meurt. En fait, Beshay a été placé à la léproserie par son père quand il était petit. Il est maintenant guéri, donc non-contagieux, mais son visage et ses mains sont terriblement déformés par la maladie et l’excluent de la société ordinaire. Seule l’amitié d’Obama lui permet de ne pas sombrer dans la morosité. Avec son âne et sa charrette, Beshay se met en tête de partir retrouver sa famille d’origine, et l’orphelin nubien (donc noir, autre forme d’ostracisme ici) décide le suivre. Tous deux vont donc être confrontés à diverses attitudes de rejet, avant de découvrir que l’Égypte offre aussi des plages de solidarité entre les exclus et proscrits divers : handicapés et mendiants en particulier. Si l’on ajoute que Beshay est chrétien (copte ?), donc minoritaire dans cette société musulmane, son odyssée prend valeur d’exemplarité sur la tolérance et même sur le sens de la vie.
Je n’en raconte pas plus. J'entends déjà ceux qui vont me taxer de masochisme d'aller voir de tels films (comme ceux qui parlent de la maladie, de la vieillesse et de la mort : mais j'aime regarder la réalité en face, après tout, je suis aussi un être humain et j'aime découvrir l'humanité dans toutes ses composantes). Si donc vous n’avez pas peur de vous confronter à des personnes hors de la norme (et, au demeurant, qui sommes-nous pour en juger, de cette norme prétendue), vous finirez par trouver les héros beaux, comme dans "Freaks", où ce sont in fine les "normaux" qui nous montrent la noirceur de l’âme. Ici, c’est peut-être plus subtil : il y a du bon et du mauvais partout.



En ces temps de recul de la tolérance (vis-à-vis des migrants, de la pauvreté, des mendiants, des SDF, des chômeurs même) et de regain du racisme, le film nous offre un enseignement (je sais, ça aussi, c'est devenu un "gros mot" à bannir du vocabulaire !) salutaire qui mériterait plusieurs visions, tant le réalisateur brouille un peu les pistes : communautarisme versus universalisme par exemple. Il laisse au spectateur le choix de s’interroger et de se dire : "Qu'est-ce qu'être un être humain" ? On en sort renforcé. Courrez voir Yomeddine quand il passera par chez vous, quand on le projettera à la télé, et n'oubliez pas de découvrir Freaks, si vous n'avez jamais vu cet extraordinaire film de 1932 (rappelons que le titre français en était La monstrueuse parade !!!)  ; ces deux films nous donnent aussi une superbe leçon de vie (en particulier parce qu'ils ne prétendent pas nous asséner une "leçon" !), comme le fut, à certains égards, mon voyage à Madagascar et comme devrait l’être tout voyage, dès qu’on sort d’un cadre conventionnel.