Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 21 juin 2019

21 juin 2019 : portrait d'un homme véritable


Et moi, je regardais ces mains calleuses et je pensais que les cals dans les mains des ouvriers sont beaux, comme les rides sur les visages des vieux.
(Alberto Prunetti, Amianto : une histoire ouvrière, trad. Serge Quadruppani, Agone, 2019)

Il n’est pas si courant de lire une vie d’ouvrier racontée par son fils, et qui ne soit pas seulement un témoignage brut, mais de la littérature. C’est pourtant ce qu’a réussi Alberto Prunetti en racontant la vie de son père qui a commencé à travailler à quatorze ans. L'auteur en profite pour au passage dénoncer la vie difficile de la classe ouvrière italienne au temps des "Trente glorieuses" (malgré le "plein emploi") et la précarisation orchestrée par le patronat à partir des années 80, et avec en filigrane, le drame de l’amiante et des nombreux autres produits toxiques auxquels les ouvriers étaient livrés pieds et poings liés et qui entraînaient leur dégénérescence physique et la mort prématurée.


Nous sommes ici dans la Toscane ouvrière des années 1970 et 1980. Renato Prunelli, pour faire vivre sa petite famille, consent à partir dans des sites industriels souvent éloignés dans le nord et le sud de l’Italie (il "frôlera mille villes sans jamais les connaître"), pour avoir une paie plus correcte, mais dans des conditions de travail pour le moins insécuritaires. Au milieu du fer et de l’acier que Renato, au départ simple manœuvre puis tuyauteur-soudeur hyper-spécialisé, est amené à traiter, dans des usines de toutes sortes, dans le bâtiment, dans des raffineries de pétrole, l’atmosphère est telle qu’à quarante ans, il est déjà très diminué : quasi sourd, obligé de porter appareil auditif, lunettes et dentier, c’est un homme qui se délite peu à peu, malgré sa fierté ouvrière ("aristocratie ouvrière, satisfaits de salaires plus élevés") et le fait qu’il sait tout faire. Le livre décrit aussi la fin d’un monde, celui des grandes entreprises métallurgiques et chimiques, (désormais délocalisées), la fin aussi du syndicalisme triomphant et de la force de la classe ouvrière, diluée dans la précarisation et la flexibilité du néo-libéralisme et de la mondialisation.
L’auteur y mêle ses propres souvenirs d’enfance, ceux liés à son père, la liesse des dimanches autour du football, les films vus en commun, leur amour pour les westerns-spaghettis et pour Steve McQueen, leur connivence et la tendresse qui les unissait. Après la mort du père due à l’amiante et aux produits chimiques respirés et ingérés pendant toute son activité professionnelle, le fils et sa mère vont intenter un procès pour faire reconnaître le rôle du patronat, sans beaucoup d’illusions : "Justice est faite ? Non, elle n’est jamais faite. La justice, c’est de ne pas mourir au travail, et de ne pas voir mourir ses collègues. […] C’est de travailler sans être exploité. Et ne pas voir reconnu un droit de vivant seulement après sa mort. La sentence affirme seulement que Renato a été exposé à l’amiante, non pas que l’amiante l’a tué, même si la conclusion n’est pas difficile à tirer ".
Un très bel hommage à ce père, pour lequel l’auteur a ouvert les "réservoirs de la mémoire [pour] la voir couler jour après jour, goutte à goutte, [et] fertiliser une page" : il a consulté les papiers de son père, où il est souvent question de sécurité au travail, de dénoncer le comportement des chefs de chantier, l’abus de pouvoir, l’impact environnemental des usines, les risques d’accidents, les vestiaires et toilettes insalubres, le statut des travailleurs intérimaires et précaires (devenu délégué syndical, il réclame les "mêmes horaires pour tous sur le chantier"), l’embauche de "jeunes […] sur des postes sans avoir l’expérience suffisante du travail". Une sorte de recherche du temps perdu en quelque sorte. Et un coup de poing contre l’État complice, les grandes organisations industrielles qui savaient la nocivité du travail et qui développaient le statut de "petit entrepreneur" au détriment de celui de salarié : Renato, mis au chômage à moment donné, doit se plier à ce nouveau statut pour retravailler (une ubérisation avant la lettre : Renato dut payer "tout seul les cotisations, maladies, indemnités, avec plus de probabilité – statistiquement – de subir des accidents du travail").
L’auteur dénonce aussi la fausse objectivité scientifique du corps médical : les médecins ont bien soigné Renato pour une tumeur mais n’ont pas voulu établir un lien avec ses trente années de travail sur des chantiers où il fut soumis aux diverses poussières de pollution de toutes sortes. Quand Alberto et sa mère entament le combat judiciaire, ils s’aperçoivent que Renato aurait eu le droit de prendre sa retraite sept ans plus tôt qu’il ne l’a fait.
Pour moi qui n’ai pas oublié d’où je viens, j’apprécie qu’on me raconte ainsi l’histoire d’un homme, d’un ouvrier, dans cette deuxième moitié du XXe siècle où se tissait encore un lien social fort, un lien de classe et aussi un lien de famille aimante. Si le père avait eu la "conviction que les envoyer à l’université était une façon de les faire sortir de la subordination de classe", celle-ci s'avère trompeuse, le fils restera un intellectuel précaire. Et finalement, l’auteur montre que l’on est passé d’un temps plein d’espérance à un présent peu porteur d’avenir.

Un très beau livre : le verra-t-on en bibliothèque ? Pas sûr, il ferait tâche au milieu des best-sellers dont raffole un certain public ! Il est tout de même dans une dizaine d'établissements universitaires (ce qui est peu) et pas encore à la Médiathèque de Bordeaux, ni dans le catalogue collectif de France !

jeudi 20 juin 2019

20 juin 2019 : Tout va bien...



Ça faisait quarante-cinq ans que j’attendais que "les pauvres" osent dire qu’ils étaient pauvres, sans en avoir honte. La honte, elle doit être pour ceux qui rendent les gens pauvres !
(Geneviève Legay, L’âge de faire, N° 142, juin 2019)


Il ne fait pas de doute que tout va bien.
Le progrès (ou prétendu tel) nous enfonce chaque jour davantage dans la servitude volontaire que dénonçait il y a cinq siècles l’ami de Montaigne, La Boétie (dans son fameux Discours sur la servitude volontaire), et que le système technologique galopant et le capitalisme triomphant rendent encore plus terrible, sous le masque de la liberté.


Dans son dernier numéro, L’âge de faire pointe du doigt quelques-uns des graves dysfonctionnements du monde actuel liés à la fuite en avant des applications démesurées de la science, du productivisme qui en découle, du capitalisme qui nous soumet à ses lois…
* Prenons l’information et les fameuses fake news : le gouvernement prétend lutter contre, mais n’est-il pas le premier à en annoncer à la télévision quand ça l’arrange ? Ainsi la désormais célèbre "attaque" de l’hôpital de la Salpétrière le 1er mai que claironnait à son de trompe le Ministre de l’Intérieur et qu’ont reprise et répétée à satiété, et sans vérification, les chaînes d’infos en continu, les radios. Quand il s’agit de déconsidérer les autres, on n’est plus à un mensonge près, ni à une fake news officielle ! Après, on s’étonne que les gens ne croient plus à rien… Quand l’exemple de la tromperie vient de si haut, les bras nous en tombent !
** Tout le monde sait que la mer est en danger, polluée, encombrée de matières plastiques, que la surpêche a quasiment vidé la mer de certaines espèces. Mais on continue à dissiper et dilapider les ressources maritimes qui sont loin d’être infinies. Lire Pour une révolution dans la mer, de la surpêche à la résilience (David Gascuel, Actes sud, 2019)
*** On sait aussi les difficultés de l’apiculture, on connaît la mort des abeilles, mais là aussi le productivisme est, semble-t-il, tout autant que les pesticides et autres produits chimiques, en grande partie responsable de ce déclin. La pression économique de l’industrialisation de l’agriculture, le toujours plus et le… consumérisme effréné, sont largement en cause. L’âge de faire propose ce mois-ci un dossier très nourri sur le sujet.
**** Les suicides de paysans sont bien connus, mais sait-on que les petits éleveurs bio sont victimes d’un harcèlement administratif, l’un d’entre eux ayant trouvé la mort sous les balles de gendarmes, parce qu’il s’échappait pour éviter un internement psychiatrique, car bien sûr, ceux qui veulent produire autrement, sainement, sont infiniment plus contrôlés. Les normes, les contrôles, sont bien plus destinés à préserver le commerce des animaux industriels qu’à vérifier la quantité de pesticides (peu contrôlée) de l’agriculture industrielle ou à protéger les populations humaines vivant aux abords de ces fermes démentielles. Sans remise en cause du marché mondial, de la croissance infinie et du capitalisme, le tissu rural va disparaître, comme c’est déjà le cas aux USA.


***** Et maintenant le numérique. On nous a déjà imposé les compteurs linky. La 5G va nécessiter des antennes relais encore plus nombreuses. Il n’est surtout pas question d’être en retard dans ce domaine, les millions d’usagers de smartphones et iphones tirent déjà la langue et salivent à la pensée du gain technologique et de la plus grande efficience qui s’en suivra. Tant pis pour les allergiques à l’exposition aux ondes électromagnétiques et qui vont servir à nouveau de cobayes. Et ne parlons pas de la santé du citoyen lambda. "La ville de Bruxelles s’est prononcée contre l’arrivée de la 5G sur son territoire, faisant justement remarquer qu’il n’y avait aucune garantie concernant la santé des citoyens". Mais tout le monde sait que les Bruxellois sont un peu archaïques : nous sommes modernes, nous, Français !


Dans le dernier Valeurs mutualistes, le mensuel de la MGEN nous apprend que la planète commence à manquer cruellement d’eau : un être humain sur quatre n’a d’ores et déjà pas accès à l’eau potable. Mais nous, pays civilisés, nous avons découvert la merveille que sont les canons à eau pour disperser les manifestants. Je ne sais pas si on manquera bientôt d’eau, mais d’ores et déjà, nos gouvernants ne manquent pas d’air !

mardi 18 juin 2019

18 juin 2019 : le poème du mois


ce marcheur insoumis qui fascine l’orage
(Thierry Metz, Poésies, 1978-1997, P. Mainard, 2017)


Le poème du mois sera cette fois-ci de moi ; je viens de le retrouver, je vous l’offre, bien qu’il aurait été plus judicieux, peut-être, de le garder pour le 24 juin, dixième anniversaire de la mort de Claire.

MA VIE
ma vie
ruban de velours noir
s'enroule autour de mes deuils
ma vie
dans la chaleur du jour
dans les cris des passants les klaxons des taxis
ma vie
arrondie comme une palme
s'élance vers le haut

j'ai toujours aimé courir
courir comme tous les perdants
courir comme un éclopé
courir aussi comme un rebelle
avec le sang indomptable du révolté

ici encore
voyant les fleurs rouges des flamboyants
le vol mélancolique des pique-boeufs altiers
je hante les ombres
je devine une main minuscule
qui recherche la mienne

et c'est une lueur mystique
un formidable enjambement de ma ligne de vie
comme une plaie écartelée
je devine des souffrances enfouies

Jean-Pierre Brèthes 

un recueil à lire, absolument

lundi 17 juin 2019

17 juin 2019 : Palestiniens et gilets jaunes



Ces voleurs-là, dénoncés, ne rougissent pas, ils rient au contraire, peu soucieux d’être provocants. Ils ont eu les places aux plus hauts niveaux politiques et administratifs, ils en attendent d’autres, ces voleurs qui, plus que tout, volent, chaque jour, notre foi dans la démocratie.
(Alberto Lattuada, Souvenir de Giorgio, in Feuillets au vent, trad. Paul-Louis Thirard, Lattès, 1981)



Je n’ai jamais pu supporter l’injustice, l’oppression, le racisme, la mise à l’écart, le harcèlement, la violence institutionnalisée.

la Palestine grignotée ou l'impossibilité de deux états
 
Au moment où un député de l’Assemblée nationale a proposé à ses collègues de voter une résolution visant à assimiler la critique du régime israélien à de l'antisémitisme, on se voit obligés de se défendre contre cette résolution profondément anti-démocratique. On remarquera tout d’abord que ces mêmes députés ne se gênent pas pour critiquer d’autres régimes politiques : celui de la Corée du Nord, celui de l’Iran, celui de la Syrie, ceux du Venezuela ou de Cuba, par exemple. Je ne vois pas en quoi le régime israélien aurait seul le droit d’échapper à la critique.
Comparons avec les pays précités. Occupent-ils indûment, comme Israël, des territoires conquis où ils volent la terre agricole et détruisent les maisons des habitants, où les colons arrachent impunément les oliviers palestiniens, où l’armée israélienne déboule en pleine nuit dans les maisons palestiniennes pour arrêter l’un ou l’autre de ses occupants, arrachant les portes, détruisant tout à l’intérieur, emportant ordinateurs et smartphones, où les habitants sous occupation armée doivent passer des heures à des checkpoints de contrôle qui les empêchent quasiment de circuler, voire d’accéder à un hôpital en cas d’urgence, où les enfants sont molestés, quand ce n’est pas emprisonnés et victimes d’une torture psychique et physique qui les rend hagards et définitivement haineux à l’égard de leurs tortionnaires, où l’eau potable, l’électricité, les médicaments, la nourriture même, sont délivrés au compte-gouttes dans l'immense camp de concentration à ciel ouvert de Gaza où sont entassées près de 2 millions de personnes privées de sortir, et sauvagement assassinées quand elles manifestent pacifiquement pour réclamer le droit de sortir…
Est-ce être antisémite de dire tout cela ? Certainement pas, c’est exprimer une colère et une critique tout aussi légitimes que celles qui nous saisissent contre d’autres pays, tout aussi avares de la défense des droits de l’homme. Ce n’est pas parce qu’on porte un peu de culpabilité du sort fait aux juifs par les nazis qu’il faut applaudir nécessairement quand les Israéliens pratiquent une politique d’occupation qui n’a rien à envier à celle que les nazis ont pratiquée dans les pays qu’ils avaient occupés. Ce n’est pas non plus parce qu’il nous reste un petit remords de notre passé colonial (et des nombreuses horreurs que la France et ses colons ont commises) qu’on va se priver de manifester notre anticolonialisme viscéral, surtout quand il est né pour moi dès 1958, en observant parmi mes condisciples les effets de notre guerre d’Algérie, et qu'il s'est nourri en observant les dégâts pendant mes voyages dans nos anciennes colonies : Maroc, Côte d'Ivoire, Madagascar.
Non, les droits les plus élémentaires des Palestiniens sont bafoués. L’État d’Israël a tout fait pour empêcher la naissance d’un état palestinien viable, et on voit poindre le moment où va se produire un exode de grande ampleur. La vie en Palestine occupée (Cisjordanie et Gaza) est devenue tellement difficile qu’elle tend à l’impossible, même si les jeunes résistent à leur manière (lançant des cailloux, giflant un soldat), et on sent bien que l’objectif inavoué des dirigeants israéliens est de faire partir la population non-juive qui les gêne, les embarrasse… Le sionisme, nationalisme étroit qui prétend que les Juifs ne peuvent échapper à l’antisémitisme que s’ils vivent dans un pays où ils seraient entre-soi, et sur cette terre qui leur revient de droit, car ils en sont le peuple élu, est une idéologie mortifère. De nombreux juifs partout dans le monde se réclament d’ailleurs de l’anti-sionisme.


On doit pouvoir rester critique à l’égard d’un État (comme de tous les états d’ailleurs, à commencer par le nôtre), dont le nationalisme étroit et religieux s’accompagne d’un projet ségrégationniste d’apartheid, ce qui est le cas d’Israël (enfermement de Gaza, mur de Cisjordanie, citoyenneté de seconde zone pour les Palestiniens vivant à l'intérieur d'Israël). Ce n’est pas être raciste que de dire cela. C’est une opinion politique qui relève de l’observation de ce qui se passe dans le pays et dans les territoires occupés. En aucun cas, on ne peut faire l’amalgame avec un quelconque antisémitisme, ce dernier se trouvant d’ailleurs largement alimenté par l’apartheid légal mis en place par le régime. Affirmer sa solidarité avec les peuples opprimés en général, et avec le peuple palestinien en particulier, c’est soutenir la justice et les droits de l’homme.
 
Quand on se bat contre le racisme, on refuse de séparer l’antisémitisme des autres formes de racisme. Si l’antisémitisme a une longue histoire en France, où il n’a jamais disparu, je constate qu’aujourd’hui, l’islamophobie, le racisme anti-noirs, anti-gitans et roms, l’homophobie sous ses diverses formes, voire la méfiance envers les migrants, sont bien plus inquiétants et graves. Et ça n’est sûrement pas une excuse pour empêcher qu’on critique un État qui s’est manifestement érigé en état-raciste et de qui nous n’avons pas de leçons à recevoir.
Même si nous-mêmes, Français, n’avons de leçons à donner à personne, quand on voit le degré de violence de la répression des manifestations de gilets jaunes. Tout comme les Israéliens, nous utilisons les mêmes méthodes répressives : les gaz lacrymogènes sont loin d’être innocents (ils sont même particulièrement nocifs), et je préfère ne pas m’appesantir sur les flashballs et autres armes de guerre destinés à nous faire croire que notre peuple, dont nos dirigeants font semblant d'avoir si peur, est dangereux. En soutenant les droits des Palestiniens, nous soutenons les droits menacés de notre peuple, n’en déplaise à nos dirigeants !

samedi 15 juin 2019

15 juin 2019 : revoilà Silien Larios



Le seul conseil, à vrai dire, qu’on puisse donner sur la lecture est de ne pas suivre de conseils, de se fier à son instinct, de faire usage de sa raison et de tirer ses propres conclusions.
(Virginia Woolf, Comment lire un livre, L’Arche, 2008)


Avec La Tour de Malévoz, Silien Larios relate une parenthèse dans sa vie : à la suite de la publication de son roman racontant une grève, L'usine des cadavres, , il est accueilli en résidence d'artiste de deux mois à l'hôpital psychiatrique de Malévoz, dans le Valais suisse. C'est un hôpital en milieu ouvert, sans portes et sans clefs ! La résidence devant s'achever par la grande kermesse de l'hôpital à laquelle participent le personnel et les pensionnaires, ainsi que les artistes invités.


« La tour de l’hôpital psychiatrique de Malévoz s’aperçoit au loin dans les cimes helvètes. La brume matinale la rend irréelle. » Le narrateur fait part de ses rencontres, qui vont du personnel soignant aux résidents, « êtres souffrant de troubles, nécessitant prioritairement le soulagement d’une souffrance existentielle ou relationnelle !... » Des êtres meurtris par la vie, qu'il apprivoise et qui lui font oublier ce qu'il appelle ses « névroses » d'ouvrier à la chaîne, lui aussi esquinté d'une autre manière.
Peu à peu, au fil des jours et des promenades et rencontres (Pablo, le moine, surnommé Saint Nicolas, lecteur de Céline et de Proust, aux curieuses homélies antireligieuses, Lenka, la psychologue, qui fait aussi du travail social en prison, Pascal le syndicaliste, Valentin le pianiste, Elsa la Polonaise, qu'il suppose rescapée des camps, Alain, le fou lunatique, capable de faire fuir les dames patronnesses venues apporter la bonne parole, Lili, la gitane diseuse de bonne aventure, Anaïs, la comédienne ambulante, le médecin-chef...), à l'intérieur du périmètre de l'hôpital ou dans les environs, dans la vallée en déconfiture économique, le narrateur, soucieux d'écouter (« Les yeux fermés, c’est d’une époque l’autre... D’un enchantement musical l’autre... ») et de regarder, les observe faire du théâtre, de la musique, du jardinage, préparer la fête, soigner, danser, boire et ripailler aussi. Il contemple également la nature, la montagne, les arbres et en saisit les nuances et la poésie.
L'auteur-narrateur a gardé de son passé d'ouvrier (qu'il reprendra d'ailleurs dès son retour en France) un ton farouche, indépendant, insoumis, indomptable même, que révèlent son style d'écriture (à bas la norme !) et son souci d'ouverture : « Je suis un humaniste avant tout !... Je perçois les rapports humains sous cet angle-là !... J’échange des idées et impressions avec le maximum de personnes que la vie fait rencontrer !... » Et il est bien obligé de constater que « Les fous !... Les marginaux font peur !... Dans une société en perdition ce sont les seuls qui peuvent défier tout les pouvoirs !... »
Il tire de sa résidence d'écrivain une expérience à plus d'un titre initiatique : loin de la ville et de son bruit, de sa pollution, loin des sentiers tracés de la vie ordinaire, familiale, professionnelle, il retrouve ici une combativité pour dénoncer avec ses phrases courtes, hachées, rageuses, les maux de notre temps, le conformisme en premier lieu, ce en quoi il se trouve en harmonie avec la plupart des personnes rencontrées. Le médecin-cher finit par lui avouer : « Le milieu hospitalier a tendance à avoir un côté normatif !... Or on a besoin que l'hôpital psychiatrique soit en quelque sorte un bordel organisé !..., un lieu organique, vivant. En ce sens, j'ai envie de dire qu'avec les artistes, on introduit enfin la folie à l'hôpital !... » Silien Larios se trouve pleinement d'accord avec Virginia Woolf : « Soyez une seule fois conforme, faites une fois ce que les autres font parce que cela se fait, et la léthargie gagne les nerfs les plus fins et les facultés les plus ténues de l’âme. Celle-ci devient tout spectacle à l’extérieur et vide à l’intérieur ; morne, endurcie, indifférente.. » (Virginia Woolf, "Montaigne", in Lectures intimes, R. Laffont, 2013)
Cependant l'auteur nous prévient en exergue : « Tout le raconté dans ce roman [qui est avant tout un récit], lieu, personnages, action, est imaginaire ! Absolument fictif! ! La seule réalité se trouve dans un ailleurs ! » Ce fictif, cet ailleurs que seule la littérature ou l'art permet, et qui nourrissent l'imaginaire du narrateur. Voulez-vous aller dans ce fictif-là ? Je vous y engage vivement…


D'autant plus que les peintures de Philippe Fagherazzi, artiste invité au même moment, offrent un contrepoint somptueux dans un style pictural aussi cru, sauvage et brut que l'écriture de l'auteur.

jeudi 13 juin 2019

13 juin 2019 : les violences



Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et qui lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue.
(Helder Dom Pessoa Câmara, Spirale de la violence, Desclée de Brouwer, 1970)


La violence d’État a repris de la vigueur ces dernières années, alors que j’espérais tant dans ma jeunesse que le nazisme l’avait tuée : au contraire, on peut considérer – ce que je dis depuis une dizaine d’années – qu’Hitler a gagné la guerre. Puisqu’on le copie effrontément, certes en plus petit, du moins par chez nous : chasse aux migrants un peu partout en Europe, violences policières contre les gilets jaunes en France et contre les opposants indépendantistes de Catalogne (et bonjour au suffrage universel : les députés élus par les électeurs ne peuvent pas siéger ! Non seulement en Espagne, mais même au Parlement européen, bravo l’Europe!!!), guerres impitoyables menées avec nos armes (Yemen, Syrie, Soudan, etc.), sans oublier la honte de l’Occident, le laisser-faire d’Israël contre Gaza et dans les territoires occupés. Bref, il me tarde de quitter ce monde de plus en plus féroce et inhospitalier…

Déjà Jacques Ellul nous en prévenait il y a plus de cinquante ans, à l’époque où, étudiant à Bordeaux, j’assistais au ciné-club de mon foyer, qu’il daigna animer une fois lors d’une projection mémorable du Nazarin de Bunuel. N’écrivait-il pas à ce moment-là que "Le droit établi par la violence sera toujours l’injustice. Le Bien établi par le ruse ou la contrainte sera toujours le Mal. La foi obtenue par le prosélytisme sera toujours l’hypocrisie. La Vérité répandue par la propagande sera pour toujours le Mensonge" (Exégèse des nouveaux lieux communs, Calmann-Lévy, 1966) ?

On critique beaucoup "les petits, les obscurs, les sans-grades" (jeunes des banlieues, migrants, gilets jaunes) pour leur prétendue violence, qui n’est souvent que la seule manière qu’ils ont de se manifester (au sens d’exister, d’être) et de… manifester. Car, dans notre société pathologiquement technologique et consumériste, où seul l’avoir, les chiffres, la statistique, le quantitatif comptent, ils nous rappellent, à leur manière, que l’être humain a aussi une âme et une vie intérieure qu’on a globalement oubliées d'inclure dans le calcul du PIB – et que celles-ci demandent à se développer.

Encore faudrait-il que les puissants ne soient pas plongés perpétuellement dans un mépris et une vulgarité arrogants comme M. Macron (qui, il est vrai, est loin d’atteindre les sommets de Trump), dont le petit florilège qui suit n’était certes pas attendu de la part d’un ministre ni d’un président de la République, tiré des "macronades" relevées dans le livre Le Président des ultra-riches (Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Zones, 2019) et reprises dans Cœur de boxeur : le vrai combat de Christophe Dettinger (Antoine Peillon, Les liens qui libèrent, 2019)
Alors seulement ministre :
2014 :
17 septembre : Il y a dans cette société [les abattoirs Gad, dans le Finistère, en liquidation judiciaire] une majorité de femmes ; il y en a qui sont pour beaucoup illettrées.
décembre : Je ne suis pas là pour protéger les jobs existants.
2015 :
février : Si j’étais chômeur, je n’attendrais pas tout des autres.
mars : les salariés français sont trop payés.
2016 :
27 mai : [à un cégétiste] Vous n’allez pas me faire peur avec votre tee-shirt. La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler.
Candidat à la présidence :
novembre : Je ne vais pas interdire Uber et les VTC, ce serait les renvoyer vendre de la drogue à Stains.
2017 :
février : le chômage de masse, en France, c’est parce que les travailleurs sont trop protégés.
Une fois président :
29 juin : Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien.
juillet : Je n’aime pas le terme de pénibilité. Je le supprimerai, car il induit que le travail est une douleur.
2018 :
juin : Je dis aux jeunes : « Ne cherchez plus un patron, cherchez des clients.
12 juin : La politique sociale… Regardez : on met un pognon de dingues dans les minima sociaux et les gens sont quand même pauvres.
29 août : [parlant des Français au Danemark] le Gaulois, réfractaire au changement.
16 septembre : Si vous êtes prêt et motivé, dans l’hôtellerie, le café, la restauration, ou dans le bâtiment, […] je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] !
2019 :
janvier : Les gens en situation de difficulté, on va davantage les responsabiliser, car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent.

Quand l’exemple vient d’en haut, ne nous étonnons pas des dérapages des petits...

lundi 27 mai 2019

27 mai 2019 : Vous avez dit "intelligent" ?



Petite précision sur l’emploi du terme « intelligent » : il fut un temps, pas si lointain, où cet adjectif qualifiait surtout des êtres vivants, des humains par exemple. Aujourd’hui, ne sont intelligents que des objets, des applications, des compteurs, voire des villes.
(Nicolas Bérard, L’âge de faire, N° 141, mai 2019)

C’est toujours terrible de rentrer, après quinze jours presque autant hors du temps que si j’étais parti sur un cargo vers de lointains horizons ! Il faut dire que la Côte d’Opale et la Côte picarde sont loin d’être des destinations très courues en cette période. Nous étions presque seuls, l’ami C. (choletais devenu bisontin) et moi (redevenu bordelais après 43 ans d’éclipse), à nous balader longuement sur les longues plages de Berck, de Fort-Mahon, de Quend-plage ou du Crotoy, de la Baie d’Authie (où nous aperçûmes de nombreux phoques) à la Baie de Somme, avec ces marées extraordinaires qui dégagent la plage sur des centaines de mètres, ce ciel souvent bleu ou voilé, ce vent qui nous a fortement hâlés.

 échouage sur la plage 
à marée basse, l'écume triomphante

C’était aussi un retour aux sources pour moi, puisque de 1984 à 1985, j’ai travaillé à Amiens, et donc cette côte picarde était une destination assez fréquente dès les beaux dimanches de mai, avec nos deux enfants encore petits. Si le temps était relativement frais (pour moi le sudiste, par pour C. habitué à des rigueurs hivernales dans le Doubs), c’était finalement mieux pour les belles balades sur le sable, dans les dunes, sous les pinèdes ou près des marais. 

chemin picard










le phoque qui me fait les yeux doux
 


 
De temps en temps nous croisions quelques péquins avec leur chien (souvent des shih tzu selon C.) et, dans les petites agglomérations, d’improbables couples, un camelot vendeur de chaussettes et dévidant son boniment assorti d’une blague vaseuse (au marché de Berck), les jeunes employé.es de l’office de tourisme de Quend-Plage (qui fait cybercafé), les coureurs au départ d’une étape cycliste des Quatre jours de Dunkerque (qui durent six jours, cherchez l’erreur !), la caissière loquace du cinéma associatif local (quatre films par semaine, prix imbattable) qui vit toute l’année dans la station balnéaire réduite à 70 habitants l’hiver sans aucun commerce, sauf le cinéma qui draine la population des communes environnantes, la boulangère qui ressemblait à Catherine Frot jeune, une boite à livres où j’ai dégoté une perle du roman populaire de 1890, Le crime d’une sainte, de Pierre Decourcelle, mélange de mélo et de roman policier, que j’ai dégusté avec plaisir…

4 jours de Dunkerque : départ à Fort Mahon



le calvaire géant près de la plage de Berck

Bref, on a baguenaudé… 

Francis Tattegrain : portrait d'un vieillard de l'asile de Berck 
(Musée de Berck)
 
à Berck, villa au décor gothique (?)
On a peu roulé. Car j’avais loué une voiture Toyota hybride à boîte automatique, avec démarreur intelligent. Tellement intelligent qu’après notre premier arrêt, impossible de repartir. Obligé de téléphoner à l’agence de location, je m’entends dire qu’il n’y a pas plus simple. Dix minutes au téléphone quand même avant de réussir à redémarrer (ils s’apprêtaient à nous envoyer un de leurs sbires pour nous expliquer comment faire !). De plus, le GPS était si compliqué à utiliser (pour nous qui étions novices en la matière) que nous n’avons pas réussi à trouver le clavier digital qui nous aurait permis de taper notre destination (heureusement que j'avais emporté mon atlas routier). Par ailleurs, nous avons roulé sans avertisseur sonore, ce dernier étant introuvable sur le tableau de bord (et non indiqué sur le livret-notice technique du véhicule). Ah ! Elles sont chouettes, les voitures actuelles, connectées (?), intelligentes (?)… Fort heureusement, nous avons rendu la nôtre sans une égratignure !

la terrasse de la maison de Catherine, où nous mangions le midi

Beaucoup de discussions avec C. sur les bibliothèques et leur devenir. La dernière lubie actuelle étant d’affecter un budget pour des achats de jeux vidéos à mettre à disposition des usagers, ceci afin d’attirer les jeunes générations. Bien sûr, j’ai lu récemment que "la génération qui arrive aujourd’hui aux postes d’enseignants et de chercheurs a été biberonnée aux jeux vidéo et aux séries télé. Tout cela lui est familier et lui semble donc légitime". Est-ce une raison pour oublier la raison d’être d’un établissement culturel ? Conforter nos jeunes sur une addiction décérébrante, est-ce encore notre rôle ? Quand je dis qu’il est temps que je quitte ce monde !

dans la pinède
Je finirai en citant ce qu’écrivait Pier Paolo Pasolini dans ses Écrits corsaires (Flammarion, 1976) : "[La société de consommation] a touché [les jeunes] dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme".

sculpture devant l'Office de tourisme de Quend-Plage