Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 21 décembre 2017

21 décembre 2017 : les yeux en face des trous


« Un monsieur ? Comment était-il ?
Comme tous les messieurs, répondit le jeune homme rudement : jusqu’à l’âge de quarante ans, ce sont des messieurs et, au-delà, des petits vieux.
(Virgilio Piñera, La chair de René, trad. Liliane Hasson, Calmann-Lévy, 2005)



Après-demain, j’aurai 4 x 18 ans : j’étais "jeune" à 18 ans, "adulte" à 36 ans, "mûr" à 54 ans. Désormais, je suis "vieux", en attendant d’atteindre le stade du "vieillard" à 5 x 18, soit 90 ans, si j’y arrive. Et dire que certains me traitent encore de jeune ! Ils ne doivent pas avoir les yeux en face des trous !
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Hier, dans le bus, j’ai remarqué que le chauffeur avait son smartphone sur les genoux et qu’à chaque arrêt, il le regardait. Prions pour que lui et ses collègues ne regardent pas les leurs avant un croisement à feux, comme peut-être étaient en train de le faire ceux ou celles qui ont causé des accidents dramatiques, telle la conductrice d’une voiture qui n’a pas vu un feu rouge (à 22 h, faut le faire, la soirée était très belle et il n’y avait nul brouillard), renversant un livreur de pizzas à scooter et heurtant un cycliste en V3 (vélo de ville). Elle ne devait pas avoir les yeux en face des trous !
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Israël n’en finit pas d’opprimer les Palestiniens, non seulement en entravant leur liberté de circulation (causant la mort en couches de femmes qui se dirigeaient vers un hôpital), en restreignant considérablement l’électricité et l’eau à Gaza (avec des conséquences sanitaires très graves, mais aussi comment ces "gueux" ont-ils eu le culot de voter pour le Hamas ?), en harcelant et emprisonnant systématiquement tous ceux qui ne courbent pas l’échine, y compris des préadolescents et des mineurs en grand nombre, en arrachant les oliviers et détruisant les récoltes et les maisons des suspects de "terrorisme", mais encore cet état-voyou voudrait qu’on l’aime et qu’on le considère comme une démocratie exemplaire, et surtout il s’étonne de la haine que leur portent les jeunes Palestiniens ! Voilà un état qui n'a pas les yeux en face des trous !
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Étant allé en ville ce jourd’hui, j’ai été frappé par la cohue frénétique des acheteurs, y compris dans la célèbre librairie Mollat. Décidément, ces libraires font fort mal leur boulot. Alors que le film Les gardiennes remportent un certain succès, le roman dont il est tiré est introuvable. À La machine à lire, autre librairie de Bordeaux habituellement plus clairvoyante, j’ai dû expliquer au libraire que le livre leur serait demandé par certains spectateurs désireux de le lire avant ou après avoir vu le film. Ils en ignoraient tout. Il est vrai que Ernest Pérochon, l’auteur du roman (pourtant prix Goncourt en 1921 pour Nêne), était également totalement inconnu des critiques cinéma du Masque et la plume dimanche dernier qui se vantaient de ne jamais en avoir entendu parler et en faisaient des gorges chaudes. Décidément, il n’y a pas que les hommes politiques qui sont incultes. Libraires et critiques aussi n'ont pas toujours les yeux en face des trous !
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La télé propose dans ses programmes de fêtes quelques fleurons du cinéma hollywoodien, du meilleur (Autant en emporte le vent) au pire (La mélodie du bonheur). J’aurais aimé qu’elle propose aussi quelques fleurons du cinéma français (pourquoi pas Les enfants du paradis ou Lola Montès ?) ou du théâtre classique (ne sommes-nous pas connus comme le pays de Molière ?), qui brillent courageusement par leur absence. Il est vrai que les rayons librairie sont surchargés d’innombrables traductions de romans anglo-saxons. Paraît que le public ne veut lire que ça. Pour se faire pardonner, sans doute, d’être si nul en langues étrangères, anglais compris ? Téléspectateurs et lecteurs ont-ils encore les yeux en face des trous ?
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Enfin, certaines compagnies aériennes cassent les prix. Mais à quel prix ? Un déclassement des pilotes et des personnels navigants, qui déplorent un service médiocre, et à terme, on peut s’attendre à une désaffection du public pour le low-cost. Pareillement, une enquête du Daily Mirror révèle la condition de forçat des livreurs d’Amazon en Angleterre, obligés d’avoir avec eux une bouteille en plastique pour uriner pendant leur boulot ! Souvent, on parle des conditions de travail proches de l’esclavage au Bangla Desh ou en Chine, mais ici, ça se passe dans des pays riches, proches de nous, peut-être même chez nous, c’est-à-dire "civilisés" : où va se cacher la civilisation aujourd’hui ? Les acheteurs à bas prix ont-ils vraiment les yeux en face des trous ?
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Hier, à la RPA où je faisais une animation-lecture, j’ai eu la surprise qu’à la même heure, il y avait aussi un atelier-mémoire, alors que certains jours, il n'y a aucune animation. Or, plusieurs personnes voulaient aller aux deux. Un petit groupe est resté avec moi. Pourtant l’animatrice m’avait garanti que le créneau était libre. Au secours, plus personne n’a les yeux en face des trous !
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PS : 22 décembre (dans la nuit). Décidément, pour ceux qui ont lu ma page en avant-première hier 21, j'avais écrit "21 novembre" : moi-même, je n'ai pas toujours les yeux en face des trous ! 
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La cent millième page visitée de mon blog approche, et sera dépassée probablement pendant que je serai pour Noël à Toulouse : tiens ! en voilà qui ont peut-être les yeux en face des trous !

mardi 19 décembre 2017

19 décembre 2017 : hier, c'était la journée internationale des migrants


Ceux qui prétendent que l'amour ne saurait résister à l'habitude en ont une conception basse. La médiocrité est souvent dans celui qui regarde, non dans ce qu'il croit voir.
(Marc Bernard, La mort de la bien aimée, Gallimard, 1972)
L’humanité de demain 
se construit par l’accueil des migrants aujourd’hui


18 décembre 2017


En cette journée internationale des migrants, nous pensons à ces milliers d’enfants, de femmes et d’hommes qui ont péri en Méditerranée, dans le désert, ou en captivité, alors qu’ils avaient entrepris un voyage pour une vie meilleure, plus sûre et plus digne, comme tout être humain peut la désirer. Hommage à tous ces exilés qui ont dû risquer leur vie à cause de plusieurs décennies de politiques des pays les plus riches qui ont rendu les routes de l’exil impraticables et périlleuses.

En cette journée mondiale des migrants, nos pensées se portent également vers tous et toutes ces citoyens et citoyennes engagé·e·s qui, en France, en Europe et dans le monde, pensent qu’accueillir les personnes migrantes, manifester de la solidarité envers elles, c’est construire l’humanité d’aujourd’hui et le monde de demain.

Les obstacles mis sur les routes des migrants font le jeu des profiteurs de malheur, qui sèment le trouble et la terreur en se livrant au trafic d’êtres humains, au racket et à l’esclavage. Ces maux doivent être dénoncés et combattus. Or l'arsenal répressif déployé aveuglément par les gouvernements européens frappe du même coup les personnes migrantes, renforçant encore la nécessité pour elles de recourir à des réseaux criminels.

La France est en première ligne de ce mauvais combat. Une proposition de loi actuellement en discussion au parlement permettrait la rétention administrative anticipée des personnes dubliné.e.s, puis, début 2018, un projet de loi sur l’immigration et l’asile risque d'accroître encore le dispositif de répression à l'encontre de l'ensemble des étrangers. Sans attendre l'adoption de ces réformes, le ministre de l’Intérieur, via une circulaire en date du 20 novembre, a exhorté les préfets à obtenir des résultats rapides en matière d’expulsion de personnes en situation irrégulière. Pour ajouter encore au caractère inacceptable de cette politique, d'autres mesures sont envisagées qui remettraient en question le principe de l’accueil inconditionnel dans les structures d’hébergement d’urgence, et viseraient à contraindre les acteurs associatifs opérant dans ces centres à participer au tri entre "bons" et "mauvais" migrants.

L’action extérieure de la France est à l’avenant. Le Président Macron s’indigne du traitement des migrants détenus en Libye, et des marchés aux esclaves, qu’il feint de découvrir quand les ONG alertent sur leur existence depuis plusieurs années. Mais ni la France ni l’Europe n’envisagent de renoncer à financer les "autorités" libyennes pour qu’elles continuent de bloquer les migrants, et donc à fermer les yeux sur les violences et les trafics dont elles se rendent de fait complices.

L’argumentaire est toujours le même : la France, comme l’Europe, ne peut pas accueillir toute la misère du monde... Sauf que toute la misère du monde n’a aucunement l’intention de venir en France ou en Europe ! Les chiffres l’attestent clairement. Entêtées dans cette logique manichéenne de tri, les autorités des pays européens refusent d’admettre que les causes des migrations sont multiples, et d'envisager, en conséquence, que les critères pour accueillir et accorder une protection le soient aussi.

Dans nos actions de terrain, nous, associations et organisations citoyennes, constatons quotidiennement les conséquences de ces orientations : maltraitance des migrants, violation de leurs droits fondamentaux, criminalisation des bénévoles, affaiblissement des principes guidant le travail social et la protection des personnes les plus fragiles, et donc les fondements mêmes de la solidarité nationale.

Cette politique se développe sans concertation large avec les centaines d’associations locales, collectifs citoyens ou organisations nationales qui travaillent aux côtés des personnes migrantes. En dépit de nos demandes, le gouvernement se barricade derrière ses certitudes, se limitant à quelques rencontres avec certains acteurs pour les informer de ses décisions et confirmer son choix de pratiques démagogiques, au demeurant dénuées de réalisme, érodant chaque jour un peu plus nos chances de construire un futur fait de droits, de solidarité et de respect.

Dans ce contexte plus qu’inquiétant, nous avons pris l’initiative, le 21 novembre, de lancer les "États généraux des Migrations". D’abord marqués par des rencontres en régions de tous les acteurs citoyens impliqués, les idées et propositions qui en émergeront seront ensuite discutées à l’occasion d’une session nationale plénière prévue au printemps prochain. Notre objectif est de faire ressortir des revendications communes et des propositions concrètes pour une autre politique migratoire, respectueuse des droits fondamentaux.

Ce 18 décembre, en soutien à tous et toutes les migrant·e·s, nous sommes fermement décidés à promouvoir un changement radical qui mette un terme à ces politiques migratoires aux conséquences humaines dramatiques. 

(ce texte, auquel je souscris entièrement, a été signé par plus de 
quatre cents associations françaises, nationales et locales)


J'ajouterai  que l'asile est non seulement un droit, mais un devoir !
 


 

lundi 18 décembre 2017

18 décembre 2017 : Pietro Bartolo, un héros de notre temps


Je ne veux pas être complice de l’assassinat des hommes ni de celui des mots, c’est-à-dire de la vérité.
(Asli Erdoğan, Le silence même n’est plus à toi, trad. Julien Lapeyre de Cabanes, Actes sud, 2017)



Les larmes de sel raconte l'histoire du médecin de Lampedusa Pietro Bartolo, qu’on pourrait qualifier d’un héros de notre temps. Issu d’une famille très modeste, père pêcheur, mère qui élève les sept enfants, deux garçons (dont l’un par suite d’une méningite, restera lourdement handicapé) et cinq filles, il vit une enfance heureuse dans ce milieu populaire : "En face de chez nous vivait une famille encore plus pauvre que la nôtre. aujourd’hui encore, je revois ma mère, vêtue de son tablier, prendre une grande assiette en céramique, la remplir de couscous, traverser la rue et l’offrir en souriant à sa voisine. Vivre modestement n’empêchait pas de partager le peu qu’on avait. On s’entraidait. l’égoïsme et les barrières n’avaient pas cours ici." Puis, il doit partir au lycée en Sicile, il va y rencontrer sa future femme, Rita, avec qui il entreprend et réussit des études de médecine. Très rapidement, il revient à Lampedusa, où il découvre l’arrivée massive de réfugiés pour qui il crée un système d’accueil sanitaire (avec une base d'hélicoptères pour transférer en Sicile les cas très graves) pour ceux qui ont survécu à leur terrible odyssée à travers le désert et la mer, marquée par des brutalités inouïes : violence, cruauté, viols, noyades de leurs proches en mer.
Il leur vient en aide, avec une humanité et un altruisme comme on en voit peu (cf le film Fuocammare de Gianfranco Rosi, dont il est un des protagonistes), une foi solide aussi qui lui fait écrire : "Dieu n’a rien à voir là-dedans. Les seuls responsables de cette souffrance, ce sont les hommes. Des hommes cupides, sans pitié, qui ne croient qu’en l’argent, au pouvoir. Et je ne parle pas de ceux qui organisent la traite des êtres humains. Je parle de ceux qui la laissent prospérer, de ceux qui veulent maintenir le reste du monde dans un état de pauvreté, qui alimentent les conflits, qui les soutiennent et les financent. Le problème, c’est l’homme. Pas Dieu."

 
Il y a les morts, innombrables, qu’on met dans des sacs verts et dont il doit faire l’autopsie. Les nombreuses femmes enceintes, victimes de viols et qui demandent l’avortement, ceux qui ont la capacité de revivre, mais auxquels on met des bâtons dans les roues, comme Omar, qui a décidé de rejoindre l’Allemagne. "Un jour, on l’a arrêté. Ce n’était pas un clandestin, il avait même un permis de séjour. Mais celui-ci était valable pour l’Italie seulement. Ils l’ont donc expulsé. Même chose en Finlande : on l’a jeté dehors. Telle est la loi de l’Union européenne. Mais quelle Union ? Celle des frontières et des murs, certainement pas celle des peuples." Il y a ce garçon paralysé du bas et que son frère Hassan porte sur son dos, ne laissant à personne d’autre le soin de s’occuper de lui, cette très jeune fille qui a réussi à emporter avec elle son chat, mais ce dernier est mis en quarantaine pendant six mois, et Pietro Bartolo réussira à le lui faire ramener en Allemagne où elle a trouvé refuge, et puis ce jeune Nigérian qui refuse de laisser examiner ses parties intimes et dont le docteur découvre avec effarement qu’on lui a tranché le pénis...
Autant d’anecdotes pathétiques qui donnent lieu à des réflexions sur nos responsabilités : "La peur ne doit pas nous conditionner. Nous devons ouvrir nos portes, nos maisons." Et les Lampédusiens le font, à l’exemple de leur formidable médecin. Pietro Bartolo donne son avis aussi sur les responsabilités générales de la politique aberrante de l’Union européenne, sur celle des médias avides de sensationnalisme et si peu de morale humaine : "qu’on ne vienne pas me parler de la prétendue différence entre migrants économiques et réfugiés. Car ce raisonnement, dont les médias se font l’écho, a le don de me mettre en colère." Pietro Bartolo, souvent confronté à son désarroi impuissant, bouillonne de colère, en effet : "Voir les images de la reconduite à la frontière me fait pleurer de rage. Des milliers de personnes ont fui l’enfer et on les oblige à faire demi-tour, sans aucune pitié. Comment un simple bout de papier peut-il sceller le destin d’innombrables vies humaines ? Et comment peut-on faire de grands sourires devant l’objectif des caméras, juste après ça ?"
Il va jusqu’à faire des comparaisons qui peuvent sembler terribles, mais qui me semblent justifiées : "Les conditions dans lesquelles voyagent les migrants, dans le désert et sur la mer, ressemblent à celles des déportés dans les trains de la mort. Quant à ceux qui veulent bâtir des murs et expulser les réfugiés, leur attitude n’est pas si éloignée de celle des collaborateurs d’Hitler que la philosophe Hannah Arendt a appelés « les hommes banals »." On a trop tendance à oublier aujourd’hui la banalité du mal qui peut aller loin : ainsi la scène où des militaires tabassent deux migrants pris au hasard, et que Pietro Bartolo arrive à sauver de justesse.
Ce livre coécrit par une journaliste est aussi une formidable leçon de vie. Il est dur, jamais complaisant envers les puissants de ce monde, envers l’égoïsme des nantis érigé en règle de vie. Il montre qu’avec de la volonté, on peut aller loin dans la bienveillance, dans la délicatesse, dans l’amour du prochain tout simplement, qu’on peut remuer des montagnes. Et que ça fait du bien, de voir ça. Car, en aidant les migrants, nous nous aidons nous-mêmes !
Le livre-cadeau idéal pour les fêtes !

dimanche 17 décembre 2017

17 décembre 2017 : retour de l'altruisme ?


Nous vivons dans une société où il faut que les choses servent. Or, le verbe servir a pour étymologie être l’esclave de.
(Amélie Nothomb, Riquet à la houppe, Albin Michel, 2016)


Je disais l’autre jour, avec La lune de Jupiter, le film hongrois, que peut-être les migrants nous rendront notre humanité. Avec La villa, Robert Guédiguian nous offre un de ses plus beaux films qui fait la part belle à l’humanité aussi : ça commence comme un règlement de compte familial. Le père a fait une attaque et est devenu un légume. Armand, le fils qui n’a jamais quitté le père, retrouve Joseph, flanqué d’une "fiancée" deux fois plus jeune que lui, et Angèle, la fille, devenue comédienne et qui n’est pas revenue à la maison depuis vingt ans, par suite d’un drame personnel, la noyade de sa petite fille. Ce retour au pays est le moment de retrouvailles avec le vieux couple de voisins, Maurice et Suzanne, et leur fils Yvan, ainsi qu’avec Benjamin, le pêcheur et aussi comédien amateur. Évidemment, le monde ancien est perdu, les cabanons voisins ne sont habités que par des vacanciers à la belle saison, l’atmosphère devient un peu nostalgique, on a perdu ses illusions.


Comme toujours chez Guédiguian, après les règlements de compte, la générosité finit par l’emporter. La troupe de comédiens habituels est complétée par une nouvelle génération d’acteurs (mention spéciale à Robinson Stévenin). Et ça se passe dans un lieu magique : les calanques en face de Marseille. Les spectateurs étaient très émus, ont beaucoup ri aussi ; et surtout, nous avons été saisis par un reste de rébellion chez les anciens, redoublé par une sorte de bonté chez les plus jeunes qui, personnellement, m’a transporté. Alors, de la naïveté, oui, mais pourquoi pas ? Le monde irait mieux si nous étions plus humains. Ici, le clan déchiré va se ressouder grâce à l’accueil qu’ils offrent à des enfants migrants. J’ai senti planer par moments l’ombre du meilleur John Ford et des réminiscences de Tchékhov. Du cinéma classique qui donne de l’espoir.

Par ailleurs, je rentre de Poitiers, où j’ai trouvé mes vieux amis mal en point : Georges ne se remet pas d’une bronchite tenace (mais il est au moins très entouré dans sa maison de retraite) et Odile d’un mal de dos non moins tenace (à quoi s’ajoute pas mal de solitude). Je lui ai donc fait des courses, comme d’habitude et samedi après-midi, comme il faisait très beau et presque chaud, je l’ai emmenée se promener à la Roseraie, pour changer du parc qui est sous ses fenêtres et où on va se balader habituellement. Nous n’étions pas très nombreux, quelques couples, des joggers. Nous nous sommes assis sur un banc auprès du grand étang, chauffés au soleil de décembre et avons médité sur le passage du temps.
 
Comme le matin même, j’étais allé pour elle à la poste, pour retirer de l’argent (elle est tellement lente maintenant que le temps de taper son code, pour peu qu’elle ne le valide pas tout de suite, la carte est avalée) et pour faire une remise de chèques : elle avait deux chèques à encaisser, qu’elle avait endossés et sur lesquels j’avais noté son n° de compte. Je pensais trouver des bordereaux-papiers de remise de chèques à remplir à la main (Odile m’avait demandé de lui en rapporter pour qu’elle puisse faire ça à la maison, et envoyer ses chèques par la poste, puisqu’elle ne peut presque plus se déplacer). Que nenni, ça n’existe plus, il y a désormais un automate.
Comme toutes ces machines, il faut aller vite ; encore faut-il en comprendre le fonctionnement ! Il m‘a fallu notamment chosir le centre de paiement (par défaut, c’était Limoges, j’’ai donc dû téléphoner à Odile, qui m’a confirmé que ce n’était pas Limoges, mais Bordeaux, pour elle). Entretemps, la machine était revenue à son point de départ. Je relance, je coche « AUTRES », puis Bordeaux dans la liste proposée, ensuite il fallait taper le n° de compte, sur une fenêtre dans laquelle un pavé numérique s’affiche. Le n° commençait par 0, je tape donc 0 puis la suite et j’arrive au 8ème qui est la lettre S, à côté du pavé il y a une case ALPHABET, je clique dessus, rien ne se produit, pas la moindre lettre en vue, obligé d’appeler une employée qui me dit, « vous n’avez pas validé, il faut valider la case, et l’alphabet va apparaître », je valide, je tape sur S, refus de la machine. Rappel de l’employée qui devait penser « Encore un vieux ! » qui regarde et me dit : « Fallait pas taper le 0, il y était déjà ! » ; je lui réponds : « Y avait pas écrit de taper le n° de compte en commençant par le second chiffre ! » Regard noir de la jeune femme : « C'est évident, puisque le 0 y était déjà ! » « Pas pour moi, et vous imaginez, je fais cette remise de chèques pour une vieille dame de 92 ans, comment voulez-vous qu’elle y arrive si moi, bien plus jeune qu’elle, j’ai des difficultés... » « On est là pour ça, Monsieur. » Donc je recommence à taper le n° de compte en commençant par le second chiffre. La dame reste à côté de moi. Je lis Insérez le chèque dans la fente, face en haut, en le plaquant vers la gauche. Il ressort. Elle me dit : « Il faut le mettre dans le bon sens, vous l’avez posé à l’envers. » Ouf, il est passé, on me demande le montant : « Je l'ai oublié, la machine l'a avalé ! » « Vous le voyez sur l’écran à gauche. Tapez 15, c’est un chèque de 15 €,», me dit-elle. J’obéis. Puis je passe le second chèque, tape son montant, et m’apprête à partir. « Attendez, Monsieur, le bordereau de remise de chèques va sortir ! »


« Ah, c’est charmant ! », me dit Odile quand je lui raconte tout ça. « Ils pensent jamais aux vieux ! » C’est vrai, qui pense encore à eux (en dehors des personnages de Guédiguian), dans les administrations, dans les services ? Au-delà de 90 ans, on est trop peu consommateur, on ne bouge plus assez, on n’est plus assez performant. Et la société nous met de plus en plus de bâtons dans les roues. On a pourtant atteint l’âge où on a besoin d’avoir affaire à des êtres humains, que ce soit à la poste, à la gare, dans les magasins, enfin partout, à la bibliothèque même ; eh bien non, de plus en plus, c’est un automate, c’est-à-dire une machine, bête comme toutes les machines (par exemple, pour le n° de compte, l’automate aurait dû m’empêcher de taper un 0 au début, puisque le 0 était déjà affiché et qu’apparemment tous les n° de compte de cette banque commencent par un 0), et qui en tout cas, ne saurait nous parler !
De plus, dans la grande solitude de l’âge, avoir affaire à une personne (qui peut être la seule à qui on parle de toute la journée !), c’est une joie qu’un automate n’offre pas. Je vois bien dans les magasins où des caisses traditionnelles cohabitent avec des automates de paiement, les personnes âgées vont systématiquement aux caisses où parfois elles s’attardent à bavarder avec le ou la caissière s’il n’y a pas de queue !
« Notre monde se déshumanise », me dit Odile à l’issue de notre entretien sur le banc. Et elle me cite de mémoire le poète Oskar Władysław de Lubicz Miłosz, un de ses auteurs de chevet : « Il est doux, il est sage, il est bien / De n’être plus, de n’être plus rien, vois-tu, bientôt, moi aussi je ne serai plus rien, et je vais partir sans regrets. »

lundi 11 décembre 2017

11 décembre 2017 : la chanson du moment


 
Je me réclame des hommes
Qui aiment la terre comme un fruit...
(Serge Rezvani, Je ne suis fils de personne)


J'inaugure une nouvelle rubrique mensuelle : vous proposer une chanson, parmi celles que j'affectionne, et écoute souvent...
Celle-ci, je la connais bien, chantée par Rezvani lui-même (peintre, chanteur-compositeur, écrivain), et aussi par Mona Hefte. Mais elle fit partie également du répertoire de Jeanne Moreau. Que du beau monde !
Nous l''avions chantée en duo a cappella, Claire et moi, lors de la fête organisée à Brocas-les-Forges en 2005, dans les Landes, pour les 85 ans de ma mère...  
Et, en ces temps troublés, se rappeler la force et la bienveillance de l'amour au sens large, ne peut que faire du bien. 




Les mots de rien (Rezvani)

L’amour s’exprime avec des mots comme ça
Des mots de tous les jours
Des mots tout gris des petits mots de rien
Des mots de rien du tout

On dit au saut du lit :
« Bonjour, il fait beau, as-tu bien dormi ? »
Ces mots si tendres au tendre écho
Comme un pur reflet dans l’eau

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

Ces mots qui viennent et coulent au fil des jours
Ces mots qui tournent court
Tous ces mots qui ne pèsent pas bien lourd
Pour moi sont lourds d’amour

On se dit à minuit :
« – T’as les plis aux yeux dans l’coin quand tu ris
– Quand j’ris, mais oui mais oui chéri
Et toi quand tu me souris. »

Ces mots de moins que rien
Respirés par toi tissent mille liens
Ces mots de moins que rien du tout
Échangés de nous à nous

L’amour s’exprime avec des mots tout chauds
Des petits mots bien clos
Des mots petits petits tellement petits
Qu’ils ne riment que pour moi
Qu’ils ne riment que pour toi


Écoutez-la, chantée par Jeanne Moreau : https://www.youtube.com/watch?v=cW1bDnEf0Gg



dimanche 10 décembre 2017

10 décembre 2017 : le cinéma au plus près du réel



Parce que notre rencontre, je le pense aujourd’hui, et l’impossible qu’il y a eu en elle ne pouvaient trouver place dans une vie et se sont produits dans l’éternité.
(Vergilío Ferreira, Lettres à Sandra, trad. Marie-Hélène Piwnik, Gallimard, 2000)

Décidément, malgré le temps pourri que nous avons en ce moment, le cinéma continue (en attendant la déferlante Star Wars) de nous apporter de belles surprises. Du côté des ressorties classiques d’abord, la nouvelle vague anglaise (free cinema) est tout justement à l’honneur, présentant des films que j'avais ratés à l'époque (trop jeune : Un goût de miel, par exemple, était interdit aux moins de seize ans). 


J’ai profité du festival de Pessac pour aller voir Le prix d’un homme (This sporting life) de Lindsay Anderson, sorti en 1963, avec Richard Harris (très marqué par le style de jeu de Marlon Brando) dans le rôle d’un jeune mineur cherchant à sortir à tout prix de sa condition sociale : remarqué par un vieux dirigeant, il devient une des stars du club local de rugby à XIII, mais rate son histoire d’amour avec sa logeuse, la seule qui essayait de lui redonner un semblant d’humanité. Constat implacable d’une société de classe gangrenée par l’argent, et où le sentiment n’a pas de place. 


J’ai aussi vu, à l’Utopia cette fois, Un goût de miel (A taste of honey) datant de 1961, où Tony Richardson narre la vie dramatique d’une toute jeune fille qui vit avec sa mère dans un garni. Cette dernière collectionne les amants (et Jo est priée de quitter les lieux lors de ces passades, ce qui lui fait rencontrer le cuisinier d’un cargo, un métis avec qui Jo va  connaître une brève idylle, sans doute le goût du miel du titre), et finit par en accrocher un pour se marier. Jo, restée seule, décide de quitter l’école pour travailler. Elle se découvre enceinte et rencontre Geoffrey, un jeune homosexuel qui lui propose de vivre à ses côtés, et qui va lui apporter la sécurité affective d'une forte amitié (à moins que le goût du miel soit là !). Tout se passe dans les quartiers misérables d'une grande ville, illuminés seulement par les fêtes foraines, les jeux et les chants insouciants des enfants. Malheureusement, l’espoir reste lettre morte, la société condamne ces jeunes à reproduire les erreurs de leurs aînés, et Jo risque bien de finir comme sa mère. Film en noir et blanc, très subtil, formidablement bien joué, que j’ai énormément apprécié et que je recommande.

 
Autre film anglais, mais tout récent, celui-là (et qui a un peu souffert d’être vu immédiatement après le précédent), Seule la terre (God’s own country), de Francis Lee, se passe dans une ferme isolée du Yorkshire. Johnny est un jeune paysan qui doit assurer les travaux les plus durs, car son père a eu un AVC et ne peut plus faire ces tâches. Pour oublier sa solitude, Johnny passe ses soirées à se saouler au pub où il lui arrive d’avoir des relations sexuelles masculines sans lendemain. N’y arrivant plus, au moment de l’agnelage, ils recrutent un saisonnier roumain, Gheorghe. Johnny, privé de mère (celle-ci s’est enfuie quand il était petit) est très seul, malgré la présence de sa grand-mère Deirdre. L’arrivée de Gheorghe va l'obliger à vaincre sa xénophobie (il n'arrête pas au début de traiter le saisonnier de "gypsy"), et petit à petit, au fil des travaux, de se rapprocher de lui : le film montre l’apprivoisement entre les deux hommes, comme fil conducteur d’une vraie histoire d’amour. Ce qui n’est pas simple, dans le contexte du comportement rude de la campagne et qui exclut à priori les sentiments (en dehors de ceux apportés aux animaux, vaches et brebis). Johnny, maladroit dans ce domaine, va apprendre à aimer, au contact de Gheorghe. Leur amour est dépeint avec beaucoup de sensibilité, y compris dans son côté fleur bleue. Même si parfois, la description des rapports physiques est un peu surlignée (et, étonnamment, malgré des scènes osées assez crues, il n'est même pas interdit aux moins de douze ans !). Le rapport avec la nature est évoqué en plans très larges sur les collines, les murets et les prairies, tandis que les rapports entre humains ou entre hommes et bêtes sont montrés en gros plans. Un bon film, à comparer avec Marvin et Moonlight, autres films récents traitant d'homosexualité..


À côté, Un homme intègre, de l’Iranien Mohammad Rasoulof, semble surgir d’une autre planète : comment vivre dans un pays où la corruption endémique règne partout sous forme de pots-de-vin : dans les entreprises, les lycées, la police, la justice et les prisons, les banques et les assurances ? Celui qui ne veut pas jouer le jeu en pâtit lourdement : c’est le cas de Reza, qui se trouve à la tête d’une petite entreprise d’élevage de poissons d’eau douce. Son terrain est guetté par une grande compagnie privée, qui use de tous les moyens pour le faire déguerpir : coupure de l’eau indispensable à son élevage, empoisonnement des bassins de poissons, menaces diverses. Reza, personnage étrange dans ce cadre, ne souhaite ni corrompre les autres, ni se laisser corrompre. Il essaie de résister, malgré le chantage, la violence, la peur pour sa famille. Dans un fol entêtement, il décide de ne pas céder. Il va se retrouver en prison, puis obligé, pour les protéger, d’envoyer sa femme et son fils vivre chez son beau-frère. Ce qui frappe dans ce film, c’est que le héros n’est pas présenté comme aimable. Il est brusque, il est rude, il ne sourit jamais. Les seuls moments où on le sent apaisé et où il donne un peu prise à notre empathie, c’est quand il va se baigner dans le petit lac intérieur d’une grotte. C’est un film parfaitement maîtrisé, mais noir, très noir, et on comprend qu’il n’ait pas plu aux autorités du pays, où le cinéaste est désormais assigné à résidence.