Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 27 mai 2019

27 mai 2019 : Vous avez dit "intelligent" ?



Petite précision sur l’emploi du terme « intelligent » : il fut un temps, pas si lointain, où cet adjectif qualifiait surtout des êtres vivants, des humains par exemple. Aujourd’hui, ne sont intelligents que des objets, des applications, des compteurs, voire des villes.
(Nicolas Bérard, L’âge de faire, N° 141, mai 2019)

C’est toujours terrible de rentrer, après quinze jours presque autant hors du temps que si j’étais parti sur un cargo vers de lointains horizons ! Il faut dire que la Côte d’Opale et la Côte picarde sont loin d’être des destinations très courues en cette période. Nous étions presque seuls, l’ami C. (choletais devenu bisontin) et moi (redevenu bordelais après 43 ans d’éclipse), à nous balader longuement sur les longues plages de Berck, de Fort-Mahon, de Quend-plage ou du Crotoy, de la Baie d’Authie (où nous aperçûmes de nombreux phoques) à la Baie de Somme, avec ces marées extraordinaires qui dégagent la plage sur des centaines de mètres, ce ciel souvent bleu ou voilé, ce vent qui nous a fortement hâlés.

 échouage sur la plage 
à marée basse, l'écume triomphante

C’était aussi un retour aux sources pour moi, puisque de 1984 à 1985, j’ai travaillé à Amiens, et donc cette côte picarde était une destination assez fréquente dès les beaux dimanches de mai, avec nos deux enfants encore petits. Si le temps était relativement frais (pour moi le sudiste, par pour C. habitué à des rigueurs hivernales dans le Doubs), c’était finalement mieux pour les belles balades sur le sable, dans les dunes, sous les pinèdes ou près des marais. 

chemin picard










le phoque qui me fait les yeux doux
 


 
De temps en temps nous croisions quelques péquins avec leur chien (souvent des shih tzu selon C.) et, dans les petites agglomérations, d’improbables couples, un camelot vendeur de chaussettes et dévidant son boniment assorti d’une blague vaseuse (au marché de Berck), les jeunes employé.es de l’office de tourisme de Quend-Plage (qui fait cybercafé), les coureurs au départ d’une étape cycliste des Quatre jours de Dunkerque (qui durent six jours, cherchez l’erreur !), la caissière loquace du cinéma associatif local (quatre films par semaine, prix imbattable) qui vit toute l’année dans la station balnéaire réduite à 70 habitants l’hiver sans aucun commerce, sauf le cinéma qui draine la population des communes environnantes, la boulangère qui ressemblait à Catherine Frot jeune, une boite à livres où j’ai dégoté une perle du roman populaire de 1890, Le crime d’une sainte, de Pierre Decourcelle, mélange de mélo et de roman policier, que j’ai dégusté avec plaisir…

4 jours de Dunkerque : départ à Fort Mahon



le calvaire géant près de la plage de Berck

Bref, on a baguenaudé… 

Francis Tattegrain : portrait d'un vieillard de l'asile de Berck 
(Musée de Berck)
 
à Berck, villa au décor gothique (?)
On a peu roulé. Car j’avais loué une voiture Toyota hybride à boîte automatique, avec démarreur intelligent. Tellement intelligent qu’après notre premier arrêt, impossible de repartir. Obligé de téléphoner à l’agence de location, je m’entends dire qu’il n’y a pas plus simple. Dix minutes au téléphone quand même avant de réussir à redémarrer (ils s’apprêtaient à nous envoyer un de leurs sbires pour nous expliquer comment faire !). De plus, le GPS était si compliqué à utiliser (pour nous qui étions novices en la matière) que nous n’avons pas réussi à trouver le clavier digital qui nous aurait permis de taper notre destination (heureusement que j'avais emporté mon atlas routier). Par ailleurs, nous avons roulé sans avertisseur sonore, ce dernier étant introuvable sur le tableau de bord (et non indiqué sur le livret-notice technique du véhicule). Ah ! Elles sont chouettes, les voitures actuelles, connectées (?), intelligentes (?)… Fort heureusement, nous avons rendu la nôtre sans une égratignure !

la terrasse de la maison de Catherine, où nous mangions le midi

Beaucoup de discussions avec C. sur les bibliothèques et leur devenir. La dernière lubie actuelle étant d’affecter un budget pour des achats de jeux vidéos à mettre à disposition des usagers, ceci afin d’attirer les jeunes générations. Bien sûr, j’ai lu récemment que "la génération qui arrive aujourd’hui aux postes d’enseignants et de chercheurs a été biberonnée aux jeux vidéo et aux séries télé. Tout cela lui est familier et lui semble donc légitime". Est-ce une raison pour oublier la raison d’être d’un établissement culturel ? Conforter nos jeunes sur une addiction décérébrante, est-ce encore notre rôle ? Quand je dis qu’il est temps que je quitte ce monde !

dans la pinède
Je finirai en citant ce qu’écrivait Pier Paolo Pasolini dans ses Écrits corsaires (Flammarion, 1976) : "[La société de consommation] a touché [les jeunes] dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme".

sculpture devant l'Office de tourisme de Quend-Plage

mercredi 8 mai 2019

8 mai 2019 : le poème du mois



C’est par la langue que l’on accueille, et selon Jacques Derrida, « un acte d’hospitalité ne peut être que poétique ».
(Christiane Taubira, Baroque sarabande, P. Rey, 2018)


Juste avant de partir pour une quinzaine sur la côte picarde (brrr !), j’envoie le poème du mois.



FUITE VERTIGINEUSE

Je pense que même mourir on peut le faire avec grâce
les morts sont pleins d’étoiles
sinon pourquoi toutes ces lignes dans nos corps
pourquoi ces feux, ces larmes, ces plages de silences

Je pense que l’ultime vois est une fumerolle
(près de tout moribond un cheval immaculé caracole)

Non, nous ne sommes pas cloués dans des lits
dans des maisons, dans des cercueils
nous sommes bien trop grands
notre pointure est infinie

Odile Caradec, En belle terre noire, En forêt, 2008)

samedi 4 mai 2019

4 mai 2919 : les gilets jaunes à la lumière de Steinbeck



Quand on est dans les affaires, faut toujours mentir et tricher, mais on appelle ça autrement.
(John Steinbeck, Les Raisins de la colère, trad. Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau, Gallimard, 1947)


 
couverture du livre ancienne édition "Le livre de poche"

J’ai profité de la possibilité du partage de lecture proposé par "Critiques libres" pour me mettre à la relecture des Raisins de la colère de Steinbeck, livre qui faisait partie de mon programme de relecture des livres qui ont marqué ma jeunesse. Cette lecture que je fis pendant l’été 1961, alors que j’étais en vacances chez mon oncle Alfred, ma tante Marie et mon cousin Michel ; toujours dans les Basses-Pyrénées (comme on disait à l’époque, mais depuis, des tas de départements ont supprimé de leur appellation les adjectifs "bas", "inférieur" !), ils avaient quitté leur village de Gouze et vivaient désormais à Mourenx dans des sortes de HLM flambant neuves réservées par la compagnie des Pétroles d’Aquitaine pour ses employés (donc, mon oncle). Finies les corvées d’eau à la pompe (elle coulait du robinet), les bains dans la cour dans la baignoire en aluminium chauffée au soleil (il y avait une salle de bains), les chiottes au fond de la cour (les w.-c. étaient dans l’appartement), la froidure en hiver et les corvées de bois pour la cuisinière (chauffage central et cuisinière à gaz avaient fait leur apparition). Mais curieusement, la télévision n’était toujours pas là, il y avait un cinéma à Mourenx, et la tante (qui n’y allait pas) nous donnait de l’argent de poche pour y aller. Et, malgré nos virées à vélo, nos jeux dans les espaces libres entre les immeubles, où l’on refaisait le monde avec les autres ados et préados, il nous restait encore du temps pour lire.

couverture du livre édition "Folio"
 
Justement, avant de partir chez eux, sur mon maigre argent de poche, j’avais acheté le bouquin de Steinbeck en livre de poche, avec une photo du film en couverture et au dos le slogan : « Vous n’oublierez pas les personnages de ce livre ; ils entreront à jamais dans votre vie ». Bigre ! Il faisait 500 pages, écrits en caractères minuscules (mais bien que déjà myope, avec mes lunettes, j’avais de bons yeux, l’édition en Folio d’aujourd’hui fait 639 pages, la typographie est un peu moins petite). Et j’ai mis tout ce beau et chaud mois d’été à lire Steinbeck. Je connaissais déjà le film, vu au ciné-club du lycée deux ans auparavant. Mais à l’époque (moins maintenant), le cinéma me donnait envie de lire. Et ça ne me gênait pas du tout d’avoir vu le film d'abord…














 
 affiche du film de John Ford

J’ai déjà lu le premier tiers et je suis frappé de faire le lien avec l’actuel mouvement des gilets jaunes. Cet exode des paysans de l’Oklahoma (ces "oakies") vers la terre promise de Californie, cette mise en mouvement de pauvres gens pour tenter de vivre mieux, avec son lot d’entraide et de solidarité qui rend les hommes meilleurs (voir le chapitre 15), eh bien on est en plein dedans aujourd’hui.
Je lis : "Tout est en mouvement aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le seul moyen de l’avoir". Remplacez dans cette phrase "se déplacent" par "manifestent", et ça traduit bien les gilets jaunes.
Plus loin, je lis : "Vous qui n’aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis ; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craignez. […] C’est là qu’est le danger, ces deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu’un seul". N’est-ce pas ce que fait le gouvernement en dressant la police conte le mouvement ? Je lis aussi : "Ne vous faites pas de tracas. Nous sommes trop contents de vous aider. Y a longtemps que je m’étais pas sentie aussi… aussi… en sécurité. Les gens ont besoin de ça… de se rendre service". N’est-ce pas ce que me disaient les gilets jaunes, qu’enfin, après des années de galère et de solitude, ils redécouvrent la camaraderie, le dialogue, la fraternité des ronds-points, l’entraide, le service, la cohésion, l'amour parfois : ils ne sont plus seuls !
Enfin, je lis ce qui suit et qui définit parfaitement notre caste dirigeante : "le fait de posséder vous congèle pour toujours en « Je » et nous sépare toujours du « Nous ». Je sais bien que les intellos ont toujours considéré Steinbeck comme un écrivain de seconde zone, lui reprochant sa philosophie de bazar. Ils ne peuvent empêcher qu’il avait un grand sens de l’observation, que ses dialogues sont percutants, les chapitres documentaires de reportage qui entrecoupent la trame romanesque sont d’une intelligence remarquable. Si, en plus, ça nous aide à comprendre les gilets jaunes, lisons ou relisons Les raisins de la colère ! Il est vrai qu’à les écouter, nos gouvernants ne lisent sans doute pas grand-chose !!!

vendredi 3 mai 2019

3 mai 2019 : le retour du cyclo-lecteur




Il ne se contentait pas d’être l’ami des hommes, il était aussi l’ami des bêtes : il était végétarien.
(Vladimir Soloviev, L’Antéchrist, Ad solem, 2005)


Il y a comme ça, des formules qui me plaisent, je les recopie dans mon propre dico des citations, au fur et à mesure que le les découvre en lisant. j’ai connu bien des végétariens, en règle générale, c’était des femmes et des hommes calmes, sereins, doux : "Heureux les doux, car ils hériteront la terre"(Mathieu, 5, 4). J’ai donc connu quelques hommes doux, je dois dire que ça change agréablement de tous ces paltoquets aussi virils (croient-ils) que bêtes, surtout quand ils sont en groupe. Et, s’il y a sans doute des femmes aussi revêches que ces hommes-là (exemple type : Margaret Thatcher), j’ai pu apprécier, heureusement, la douceur de beaucoup d'entre elles…

Lors de mes voyages, entre autres, je rencontre des doux, et c’est souvent avec eux que j’engage la conversation et que, parfois, finit par se nouer une amitié : mon cher Panaït Istrati ne faisait pas autrement d’ailleurs, et les aventures erratiques d’Adrien Zograffi (ci-dessus dernière réédition chez Gallimard), son alter ego, sont émaillées de ces rencontres qui marquent pour toute une vie. Et je dois dire qu’il n’y a pas de hasard dans ces cas-là, car comme pour Montaigne et La Boétie, on se dit "parce que c’était lui (ou elle), parce que c’était moi", sans doute la meilleure présentation de l’amitié, qui aura été la grande affaire de ma vie, et m’aura entraîné jusqu’en Pologne, en Écosse, au Québec, en Guadeloupe, au Maroc et dans tant de lieux où elle rayonnait.

le vélo perché de l'Aveyron

C’est dans le TER entre Decazeville et Périgueux en juillet dernier, où j’avais pris place avec mon vélo en rentrant de l’Aveyron, que j’ai fait la connaissance de S. Il descendait à Périgueux et nous avions suffisamment sympathisé pour que je lui donne ma carte de visite et que j'enregistre son adresse avec promesse de lui envoyer mon récit de randonnée cycliste (Le Journal d’un lecteur, désormais épuisé ou plutôt les exemplaires restants ont été pilonnés, mais il s’en est quand même écoulé plus 1000, ce qui n’est pas mal pour un auteur débutant). Il reçut mon colis très vite et je n’avais plus entendu parler de lui jusqu’à mon séjour en Roumanie, où j’ai reçu un texto me disant « Je suis la maman de S. et j’aimerais vous contacter. » À mon retour ici, je demande à cette dame des explications complémentaires. Il se révèle que c'est la maman de voyageur, qu'elle a lu mon livre et me demande d’animer au mois d’octobre prochain une après-midi de lecture dans… l’Aveyron. Le cyclo-lecteur va donc reprendre du galon, ce qui me manquait un peu, je l’avoue. Je lui ai dit que je viendrai avec mon vélo (+ train)… Affaire à suivre…
Sacré vélo, tout de même


jeudi 2 mai 2019

2 mai 2019 : retour de manif



dès que les oligarchies en place cessent de trembler devant les masses en colère, elles se hâtent de récupérer par le vote parlementaire ce qu’elles ont dû céder sous la pression des luttes et de « la rue ».
(Alain Accardo, La décroissance N° 157, mars 2019)


J’étais hier, à la manif du 1er mai de Bordeaux : du monde, beaucoup de gilets jaunes, sans pouvoir déterminer d’ailleurs si tous étaient gilets jaunes du mouvement, car certains cégétistes et autres avaient également enfilé un gilet jaune, et je regrettai de pas en avoir fait autant. Enfin, pas tant que ça, car arrivé au croisement du Cours d’Albret et du Cours du Maréchal Juin, alors que je me dirigeais vers le lieu de rassemblement, nous fûmes suffoqués par la forte présence policière, armes aux poings, qui bloquait la rue qui mène vers la cathédrale et se livrait, semble-t-il, à des arrestations préventives. Par la suite, si le cortège n’a pas été menacé par les forces de l’ordre, on a bien vu que toutes les issues étaient bouchées, dès lors qu’on aurait eu tendance à vouloir s’écarter du trajet prévu. Ça rigolait pas, chez les robocops ! Malgré tout, le cortège s’est scindé en deux au croisement du Cours Pasteur et du Cours Cours Victor Hugo, un groupe, largement dominé par les gilets jaunes continuant vers les quais, les "officiels" continuant vers la Place de la Victoire.
Je suis parti vers les quais, l’atmosphère était bon enfant, et ça m’a permis d’entamer la conversation avec de nombreux gilets jaunes, de voir que ce ne sont pas ces tigres assoiffés de destruction, comme le soulignent à longueur de tribunes presse et télévision (appartenant presque tous aux grandes fortunes de France, ne l’oublions pas), mais des gens qui ont beaucoup appris depuis le mois de novembre, qui réfléchissent, à leur manière qui ne me semble pas pire que celle du gouvernement ; car lui non seulement réprime avec une sauvagerie inouïe, mais manipule l’opinion et se livre à des provocations grossières et des manipulations à peine croyables, comme celle de l’hôpital parisien, soi-disant attaqué par une horde de manifestants, histoire de faire peur aux téléspectateurs. Heureusement qu’internet nous livre des témoignages différents, parce que s’il fallait ne compter que sur BFM et consorts...
Je vous en livre quelques-uns, corroborés par des vidéos :

« Un témoin raconte : « J’ai vu ces manifestants à l’entrée de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière qui voulaient se réfugier parce qu’une colonne de CRS arrivait par le haut du boulevard [...] puis la commissaire a repéré ces gens à l’entrée, elle ordonne à ses policiers de rentrer et de les dégager. »
Un médic confirme : « Je suis street medic, j’y étais à ce moment-là. Beaucoup de gens se sont réfugiés dans l’enceinte de l’hôpital pour fuir un gazage de masse et une charge de CRS qui a eu lieu dans l’allée de l’hôpital. »
Sur facebook, une manifestante, Naty Ta, explique en détail : « Oui, il a été demandé aux vigiles d’ouvrir la grille pour qu’on puisse s’abriter des canons d’eau et des gaz. Ils n’ont pas voulu nous ouvrir, on était fait comme des rats. Les gars qui ont forcé la chaîne […] ont permis que l’on puisse s’abriter. Y’avait rien de notre côté juste nous quelques retraités, quelques jeunes NON cagoulés. 10 minutes après, les CRS sont rentrés dans l’enceinte de l’hôpital pour nous gazer et nous matraquer... à l’intérieur de l’hôpital ! Je me suis bien fait traiter de « salope, dégage » par un CRS. Pour quelle raison ? Parce que on s’est juste ABRITÉS des gaz. En tout cas, merci aux infirmiers de nous avoir aidés avec les gouttes pour les yeux ! »
Un quatrième témoignage corrobore : « un groupe de manifestants poursuivis par une brigade à moto se réfugient dans la Pitié. Ils ont pénétré dans le bâtiment mais jamais dans la réa. »

Tous ces mensonges gouvernementaux et médiatiques ne m’étonnent pas. Dans le cortège de Bordeaux, il y avait pas mal de Turcs opposés à Erdogan. Je les interroge, réponse unanime : "La France ressemble de plus en plus à la Turquie" ! Il y avait des Chiliens aussi, je leur parle, réponse : "On se croirait sous Pinochet" ! Il y avait aussi pas mal de petits retraités, des assmats (assistantes maternelles), des jeunes (et vieux) pour le climat, un SDF gilet jaune (écrit dessus « citoyen non esclave ») avec ses deux chiens eux aussi affublés de gilets jaunes (il m’apprend entre autres choses qu’il faut avoir une adresse pour toucher le RSA, ce fameux "pognon de dingue" qui traumatise tant Macron ; avoir une adresse est très facile quand on vit dans la rue, il est vrai qu’en la traversant, on trouve du travail), des gens en fauteuil roulant, d’autres poussant leur vélo, des vieux, des gamins, des Français, des étrangers, bref un brassage superbe qui m’a réconcilié avec l’humanité, la vraie. Parce que l’autre, celle qui nous regarde du haut de sa grandeur et de son arrogance, me rend de plus en plus misanthrope.

Tiens, pour terminer, et compléter ma page sur l’Europe, la couverture du Siné mensuel de ce mois :

et aussi, quelques-uns des slogans écrits sur des gilets jaunes et bien sentis (j’avais pas pris mon appareil de photo, de peur d’être agressé par la police si je les avais par mégarde dans le viseur, c’est qu’en plus ils sont susceptibles !) : 
 
« il n’y a pas de violences policières, ça crève les yeux ! »
« Le jour où la connerie est tombée du ciel, Macron n’avait pas de parapluie, et Castaner non plus »
« Bienvenue en Macronie, le pays où l’on tire plus vite que son ombre »

mercredi 1 mai 2019

1er mai 2019 : Europe, amour ou désamour



Les gilets jaunes ne deviennent pas agressifs par hasard ! Ils ont subi des vagues continues de violence quotidienne – économique, symbolique, physique – qui se compacte en une colère sédimentée qui n’avait jamais pu ou osé sortir. Cette violence-là est archisaine !
(Alain Damasio, Siné Mensuel, N° 85, avril 2019)


Au fond, ce que nous avons vu en Roumanie, grâce à ce voyage exceptionnel, c’est l’Europe de la culture, une rencontre autour d’un écrivain : je voterai volontiers pour elle. Ce n’était pas l’Europe des marchés, des technocrates, des lobbies et de la finance, qui ne me donne aucune envie de voter, et je ne vois pas dans la plupart des programmes proposés pour notre vote une raison de changer d’avis. Je serai pourtant à Bordeaux le 26 mai… On verra.


En ce qui concerne les gilets jaunes, le petit essai de Danièle Sallenave, Jojo, le gilet jaune (Gallimard, 3, 90 €), est roboratif. Elle analyse le mouvement avec "un élan de sympathie, régulièrement renouvelé par le contraste réjouissant, à la télévision, entre leur assurance un peu maladroite et l’hostilité mal dissimulée des journalistes et de leurs invités" (les fameux experts qui pullulent sur les plateaux, "ceux qui savent" tout sur tout, et font preuve, bien souvent, quand je les vois, d’une imbécillité aussi arrogante à l’égard des gilets jaunes que complaisante et courtisane devant les pouvoirs technologique, économique et politique) ; elle note combien les gilets jaunes furent méprisés, insultés, humiliés par le pouvoir et la plupart des médias : "Cette manière de parler d’eux dans la presse, les médias, les milieux politiques, sur les réseaux sociaux ! Une distance, une condescendance, un mépris." Comme Danièle Sallenave, j’ai éprouvé assez rapidement (en dépit de quelques dérapages racistes dans leurs débuts) un "sentiment de connivence et de participation sociale, politique, qui […] s’adressait à ceux dont je viens, [ce] petit peuple" qui voulait que leurs enfants échappent à la précarité. Grâce aux études, comme moi, elle ne subit plus les "contraintes qui marquent la vie des chômeurs, des retraités, ni les difficultés des artisans, commerçants, infirmières et aides-ménagères qui se retrouvent sur les ronds-points ; elle conclut que "ce qui fait obstacle à la liberté, ce n’est pas l’égalité, mais l’inégalité". Cette inégalité qu’accroît notre société technicienne et dont le mouvement est un signal que nos gouvernants prennent, me semble-t-il, bien à la légère – si l’on peut dire, vu la lourdeur et la violence du dispositif policier qu’on lui oppose.

Essai à comparer avec l’excellent documentaire de Gilles Perret et François Ruffin, J’veux du soleil, que mon cinéma favori, l’Utopia, propose gratuitement en vision le samedi matin aux gilets jaunes, avant leur manifestation, pour qu’ils aient une image d’eux-mêmes honnête et non déformée par les médias. Excellente initiative quand on sait que la plupart d’entre eux ne peuvent pas se payer le luxe d’aller au cinéma : éloignement des salles, prix excessif ! Et que rien ne dit que ce film passera à la télé à une heure de grande écoute...

Parmi mes dernière lectures aussi, le formidable roman de Virgil Gheorghiu, La vingt—cinquième heure, qu’étrangement, je n’avais jamais lu encore. Une implacable dénonciation du totalitarisme technique qui tourne autour de la seconde guerre mondiale et ses suites : les camps dans lesquels le héros se trouve enfermé toujours pour de mauvaises raisons, parce qu’on répartit "chacun dans la catégorie à laquelle il appartient. C’est un travail mathématique, précis". Dans cette société technique (aussi bien celle des nazis, des communistes, que des Américains libérateurs), "l’individu est exclu". Comme le souligne l’auteur par la voix d’un des personnages, "la société moderne a liquidé les mysticismes et les poètes. Nous nous trouvons en pleine période science exacte et mathématique et nous ne pouvons pas revenir en arrière pour des motifs d’ordre sentimental". Il est vrai que la période couverte par le livre, qui va de 1939 à 1949, ne portait guère à faire du sentiment. Mais déjà, "sans même nous en rendre compte, nous renonçons à nos qualités humaines, à nos lois propres. Nous nous déshumanisons, nous adoptons le style de vie de nos esclaves techniques. Le premier symptôme de cette déshumanisation, c’est le mépris de l’être humain". Un livre prémonitoire.
  
Eh bien voilà, on y est en plein, dans le mépris de l’être humain, car, depuis 1940, le monde ne s’est pas amélioré. Ce mépris va jusqu’au mépris de la nature (déforestations massives, agriculture chimique qui tue les sols et nous empoisonne, élevage intensif absurde, pêche industrielle, productivisme forcené, océans-poubelles), jusqu’à l’abandon de ce qui fait notre humanité : le fait d’aller lentement, de regarder, d’écouter, de humer, de toucher, de goûter, au profit de la vitesse (ah ! ces innombrables nouveaux modes de déplacement électriques : hier, j’ai vu une planche à roulette électrique !!! probable que les patins à roulettes électriques doivent exister ?), de l’œil rivé sur un écran, de l’oreille vissée sur des écouteurs. Il n’y a guère que le nez et la bouche qui ne sont pas encore connectés à un de nos esclaves techniques auxquels notre société, décidée à nous aliéner, tient à nous assujettir, mais ça ne saurait tarder.


Et l’Europe, dans tout ça ? Elle fait de la Méditerranée un cimetière, alors que ça devrait être notre cœur et notre poumon (Mare nostrum, disaient les Romains) : "Nous qui sommes nés sur les côtes de la Méditerranée, nous considérons comme nos frères tous ceux qui sont venus mourir là. Je me déclare témoin de la partie lésée, de ce Sud du monde qui forme presque toute la planète", écrit Erri De Luca à ce sujet. Elle s’accommode de la plupart des dictatures du monde, tant que celles-ci ne dérangent pas les affaires juteuses des puissants : voir les livraisons d'armes ici et là. Elle laisse pourrir en prison des indépendantistes catalans. Elle laisse chacune de ses composantes organiser la chasse aux migrants. Elle impose au peuple grec des mesures disproportionnées d’austérité. Elle punit la violence des faibles, mais s’accommode de celle des puissants... Il ne nous manque plus que le vote électronique pour que tout soit définitivement truqué !
Mais c’est une toute autre histoire...