Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 21 septembre 2017

21 septembre 2017 : solitudes contemporaines (deux romans récents)


C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ;
C'est là qu'est le rocher du désert de la vie
[...]
(Alfred de Musset, À mon ami Édouard B., Premières poésies, Gallimard, 1996)


Il n’est guère dans mes habitudes de lire des romans tout à fait contemporains, j’aime laisser le temps décanter et me donner l’envie, d’autant plus que je sais qu’il y a plein de livres anciens et modernes que je ne connais toujours que par ouï-dire et qui me paraissent plus importants que pas mal de balivernes de nos contemporain/es.

Séduit par une critique dithyrambique (on devrait toujours se méfier des critiques), j’ai acheté le roman de Céline Zufferey, Sauver les meubles. Premier roman. L’auteur, qui semble d’origine suisse, nous conte les aventures d’un photographe dont les ambitions artistiques ont été déçues, qui a besoin d’argent pour faire soigner son père en fin de vie, et qui se résout à accepter un poste de photographe pour la réalisation d’un catalogue pour une entreprise de meubles. Inutile de dire qu’il tombe de haut : il n’a aucune liberté de choix dans les angles de prises de vue ni dans la mise en place des décors ou des personnages à photographier. Il fait la connaissance des "mannequins" qui posent pour figurer dans les scènes de vie de famille complètement aseptisée que propose le catalogue : il s’entiche de Nathalie, une jeune femme et de Miss KitKat, une fillette asiatique de dix ans adoptée que sa "mère" transforme en poupée. Bref, rien d’artistique dans tout ça. Aussi, quand Christophe, le collègue chargé de tester au sous-sol la résistance des meubles, lui propose de photographier de façon esthétique des scènes de pornographie obscène pour un nouveau site, il pense trouver une rédemption artistique, après s’être dévoyé dans la photo commerciale destinée au consommateur. Mais là aussi, il va déchanter rapidement.
Le narrateur de Sauver les meubles est un pur produit de la solitude induite par le monde contemporain. Il chatte volontiers sur des sites de rencontres qui se révèlent d’un vide abyssal et sinistre, tant les gens qui s’y présentent véhiculent un ramassis de clichés grotesques sur les fantasmes sexuels. Par ailleurs, l'art ne paie pas. Mais la capacité d’aimer réellement, autrement que par le virtuel, ne fonctionne pas non plus. La pauvre Nathalie en fera les frais. Roman sur l’ennui, sur la misère morale et spirituelle de notre temps (on pense parfois à Houellebecq), le livre nous laisse un goût amer. Le monde ne s’est pas amélioré depuis Les choses de Pérec, qui pointait déjà du doigt les débuts du consumérisme matériel effréné qui s’emparait de la société. Comme Pérec, Zufferey nous propose un miroir ahurissant de notre actuelle société du spectacle. J’ai quand même aimé la puissance de la dénonciation, d’autant plus qu’elle se fait dans une lucide limpidité, dans le « voilà, c’est comme ça, on en est arrivé là ! », et sans pathos, comme un simple constat. Avis aux amateurs : si vous avez du mouron, ce livre n’est pas pour vous. Vous serez bons pour le suicide !


Il n’est pas non plus dans mes habitudes de lire du Nothomb, mais mon frère m’ayant dit que le dernier est son meilleur, j’ai voulu en avoir le cœur net. Et j’avoue avoir été bluffé par Frappe-toi le coeur. Je l’ai lu d’une traite, ce qui n’est pas difficile, vu la minceur des romans de cet auteur. 
Petit résumé : Marie se fait engrosser à dix-neuf ans et donne naissance à une fille. Elle se désintéresse absolument du bébé, Diane, qui promet d’être fort belle. La petite fille comprend très vite qu’elle n’est pas aimée par sa mère, d’autant plus que la naissance d’un petit frère révèle l’intérêt bienveillant de la mère pour le petit Nicolas. La naissance ensuite d’une petite fille, Celia, va achever Diane, qui constate l’investissement excessif et étouffant de Marie pour son dernier enfant. Diane va trouver du réconfort chez ses grands-parents maternels, puis, après le décès de ceux-ci, chez les parents de sa seule amie d'adolescence, Élisabeth, chez qui elle se fait adopter. Je n’en raconte pas plus. 
Le personnage de Diane est saisissant, laissant le lecteur ébahi devant tant de perspicacité dans l’analyse qu’elle fait de son combat pour survivre dans un monde qui ne semble pas vouloir d’elle. Roman de la solitude contemporaine, de la solitude des mères qui sont dans le déni d’amour maternel ou dans l’incapacité à avoir un comportement normal, de la solitude des enfants obligés à se forger une résilience pour ne pas sombrer, de la solitude des parents quasi autistes qui ne supportent pas que leur enfant soit aussi brillant qu’eux, qui le méprisent et qui font tout pour l’enfoncer (j’ai moi-même connu un prof de fac, dont un des enfants était le "vilain petit canard" qu’il se plaisait à casser, chaque fois qu’il parlait de lui) mais aussi roman de la réussite sociale et des changements nocifs qu’elle induit, Frappe-toi le coeur m’a époustouflé. Lointainement inspiré du mythe de Blanche-Neige, le roman fait état aussi de la jalousie de la mère détrônée par sa fille, elle seule (et pas sa mère) se rendant compte que son comportement est inspiré par la jalousie. Contrairement à Sauver les meubles (et à son nihilisme dévastateur), c’est un roman auquel on peut adhérer par imprégnation et identification au personnage principal, peut-être un peu trop parfait.
 

mercredi 20 septembre 2017

20 septembre 2017 : le temps de Venise


Simone Bach, âgée de 42 ans, s’est suicidée à Noël 2010 après avoir envoyé un message à ses 1048 amis sur Facebook : « Pris tous mes médicaments serai bientôt morte bye bye tout le monde. » Aucun ne s’est déplacé, ne lui a téléphoné ni n’a appelé les secours alors que 148 commentaires ont été envoyés sur son post...
(Cédric Biagini, L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012)


le Campo San Stefano (proche de mon hôtellerie) sous la pluie

C’est pas le tout, mais Venise, ce n’est pas seulement la Mostra, ni la Biennale. C’est, avant tout, n’en déplaise à tous ceux qui sont sous l’emprise numérique et ne s’aperçoivent même pas qu’ils sont là, c’est d’abord une ville extraordinaire, une cité chargée d’histoire et de sens, un labyrinthe dans lequel toute promenade devient une lecture géographique (les îles, la lagune, le cordon littoral, les canaux, la végétation), architecturale (les maisons, les tours penchées, les palais, les hôtels, les places de toutes dimensions, les ponts), religieuse (les innombrables églises de toute époque), artistique (les musées, les fondations, les églises et les palais aussi, les théâtres, l’opéra), ludique (découverte des jardins, des jeux d’enfants, des terrasses de café, des balades en vaporetto, en traghetto ou en gondole) et bien sûr historique. 

le Canal Grande et la colonne dorée (Biennale d'art contemporain)
 
J’avais reçu en prix (à l’époque où il y avait des prix pour les scolaires), sans doute en classe de seconde, un livre sur Venise publié chez Nathan dans le collection Pays et cités d’art. Assez curieusement, je ne l’avais pas lu à l’époque, alors que j’avais lu le Florence paru dans la même collection. Pourtant, je ne suis jamais allé à Florence. Ce livre en tout cas avait résisté à tous mes déménagements, tris et éliminations, et je l’ai lu passionnément avant d’aller à Venise avec Claire en 2002 pour la première fois. C’est souvent de la petite histoire (style Alain Decaux ou Stéphane Bern), mais on ne boude pas son plaisir. L’histoire de la République de Venise, de sa flotte militaire, de ses doges, de ses bâtiments, et par suite, de la ville elle-même, m’a fasciné autant qu’elle a envoûté les romantiques anglais (Byron a écrit une pièce, Marino Faliero, doge de Venise, que j’ai enregistré sur ma liseuse, et lue précisément à Venise il y a quelques années) et français : rappelons-nous George Sand et Musset. Je n’aurais garde d’oublier le maître du roman-feuilleton historique du début du XXe siècle, Michel Zévaco, et son diptyque palpitant Le pont des soupirs et Les amants de Venise. Et ce cher Rezvani qui a longtemps passé une longue partie de l’année à Venise, comme Philippe Sollers.

la Tour (légèrement penchée) de l'Arsenale

Bref, se promener dans Venise, s’y perdre même, est un art que je pratique volontiers. Même pour aller voir mon opéra annuel (cette année, Madama Butterfly, de Puccini) à la Fenice, j’ai trouvé moyen de faire de la rallonge, alors qu’à vol d’oiseau, il était à 200 m de mon hôtel, tout en indiquant la bonne direction de l'église-Musée consacrée à Vivaldi à un couple de Français perdus. Mais c’est bien en se perdant qu’on découvre ici une petite église ou une cour intérieure, là un canal ou une ruelle extraordinairement étroits, des maisons qui penchent, du linge humide qui pend au-dessus de nous, un café surprenant sans touristes, une boutique d’instruments anciens ou une librairie qui vend quelques livres en français, une perspective imprévue sur l’île de San Michele (le grand cimetière), et pour la première fois depuis que j’y viens, des mendiants. En petit nombre certes, mais dans une des villes les plus chères du monde (au restaurant, on vous fait payer en sus les couverts, le pain et les boissons, pas de carafe d’eau ici), ça fait tache.

superbe maison au Lido

Je m’y suis baladé un peu en soirée (je rentrais toujours avant 22 h à l’hôtel, l’opéra débutait à 19 h) et, quand je pouvais, dans la journée, prenant quelques photos (mais de moins en moins d’année en année) et quelques notes pour un écrit ultérieur que je rumine depuis trois mois. Étrangement, moi qui dors si mal ici, j’aurais là-bas fait le tour du cadran et j’étais obligé de mettre le réveil à sonner si je voulais traverser la lagune pour aller au Lido voir un film projeté le matin. Ainsi, je pouvais finir ma journée « cinéma » assez tôt pour revenir à Venise et m’y balader encore de jour, en attendant l’heure de chercher un lieu où dîner.

Lido : la plage

J’ai un peu lu aussi. Et je continue mes classiques italiens. Après Dante lu l’an passé, je me suis attelé à L’Arioste, dont le Roland furieux (qui d’ailleurs, en dehors d’être écrit en italien, ne fait que de brèves incursions dans ce pays) est une épopée héroïque et d’amour courtois qui se déroule au temps de Charlemagne. Très connu en Italie, notamment par les adaptations des troupes de marionnettes de Palerme, ce livre se lit comme un roman de cape et d’épée, avec de multiples rebondissements, et aussi comme une légende, car les héros, y compris les femmes, sont plus grands que nature. Je me suis dit que le Corneille du Cid devait connaître cette œuvre, car sa Chimène est de la taille de Bradamante et de Marphise (qui terrassent les hommes dans les tournois), tandis que Rodrigue se hausse sans effort au niveau de Roger, Roland, Renaud, Rodomont (d’où vient le mot rodomontade) et autres paladins qui peuplent cet univers héroïque. Quand on retombe sur notre pauvre terre, on se sent petit, tout petit, minuscule, étriqué...

L'Arioste : Roland furieux (Gallimard, collection Folio, même traduction que sur ma liseuse)
l'illustration de couverture est une partie du tableau d'Ingres : Roger délivrant Angélique

Bref, j’ai passé neuf jours excellents...
 

mardi 19 septembre 2017

19 septembre 2017 : Venise 2017 : la Biennale d'art contemporain


La grande littérature se joue des frontières, des couleurs et des nationalités ; le grand lecteur est apatride.
(Vincent Monadé, Comme faire lire l’homme de votre vie, Payot, 2017)


Je crois qu’on pourrait en dire autant de l’art, qu’il soit ancien ou nouveau. 

  
Me promenant dans la Biennale d’art contemporain de Venise, et bien que n’étant pas le moins du moins du monde critique d’art, mais un simple amateur de beauté, j’ai pu, au gré des salles de l’Arsenale et des pavillons des Giardini, aussi bien qu’en voyant des œuvres disséminées ici et là dans Venise, me dire que l’amateur de beauté artistique est apatride. 

 
Les œuvres proposées provenaient d’une centaine de pays différents et, si tout ne m’a pas plu, j’ai pu faire une moisson abondante dont voici quelques photos. 

 
J’ai malheureusement perdu le carnet où j’avais noté à quoi correspondait chaque photo : tant pis ! 

 
Comme pour la poésie anonyme, on admirera sans savoir d’où ça vient...


Et voilà comment on revient rempli d’images et de découvertes...






jeudi 14 septembre 2017

14 septembre 2017 : in memoriam, Annie Béthery (1937-2017)


Jusque dans notre mort nous épousons la terre
Amants indéfectibles
(Chloé Landriot, Un récit, Polder, 2017)


Voici qu’une fois de plus, après Isabelle Jan en 2012 (blog du 14 août 2012) et Patrice Caillot en 2013 (blog du 7 septembre 2014), j’ai appris avec beaucoup de retard, ne lisant plus la presse professionnelle, le décès d’Annie Béthery. J’ai bien connu cette dernière dans les stages de littérature jeunesse de La Joie par les livres dans les années 70 (elle travaillait alors, je crois, à la Bibliothèque de Massy-Palaiseau, bibliothèque modèle), puis dans les jurys du CAFB (Certificat d’Aptitude aux Fonctions de Bibliothécaire) de 1979 à 1981, puis dans la formation à ce même diplôme qu’elle a dirigé dans les années 80, enfin au début des années 90, quand je suis devenu directeur du centre régional de formation aux carrières des bibliothèques de Poitiers-Limoges, lors de nos réunions de travail parisiennes, car elle dirigeait le centre Médiadix, pour l’Île-de-France.

 
Elle était fort connue pour son petit libre, la "Bible" du bibliothécaire de lecture publique : Abrégé de la classification décimale de Dewey, 1ère éd. en 1975, et plusieurs fois réédité et mis à jour. Elle avait été la cheville ouvrière de la traduction de l’intégrale de la Classification décimale de Dewey, parue en 1976 en deux énormes volumes au Cercle de la librairie. Tous les bibliothécaires connaissent la classification décimale (il existe aussi la classification décimale universelle, CDU, utilisée plutôt en bibliothèques universitaire et de recherche) qui permet de classer de manière raisonnée les livres documentaires en dix classes principales, elles-mêmes se divisant en dix, et ainsi de suite : 0 généralités, 1 philosophie, 2 religions, 3 sciences économiques, juridiques et sociales, 4 langues, 5 sciences pures, 6 sciences appliquées, 7 arts et spectacles, 8 littératures, 9 géographie et histoire...
Elle avait aussi participé à partir de 1978 à la 1ère éd. de Ouvrages de référence pour les bibliothèques publiques, autre "Bible" du bibliothécaire, qui les aidait à trouver dans la foultitude des livres de référence, encyclopédies et dictionnaires, les plus adaptés à leur genre et taille de bibliothèque. J’ai moi-même participé à la 4ème éd. de cet ouvrage, en 1995 : elle m’avait confié les littératures parallèles (bande dessinée, science-fiction, roman policier) et la littérature enfantine. Ce qui me permit de percevoir mes premiers droits d’auteur : 500 F à l’époque !

avec une loupe, on aperçoit mon nom à la fin de la première ligne des collaborateurs

Je garde le souvenir d’une grande dame, toujours joviale, qui me paraissait très "parisienne", et toujours prête à soutenir le petit provincial que j’étais. On ne s’ennuyait jamais à l’écouter. Elle fut une des personnes-ressources de ma carrière professionnelle. Et toujours d’une extrême simplicité, car me disait-elle dans sa grande modestie, « Quand on sait des choses, on se doit de les partager, et pour cela, pas besoin de les sonner à coups de trompe à tous les carrefours. C’est dans la pratique que ça se passe. »
Sans doute une des dix personnes qui ont le plus compté pour me faire progresser dans ma vie !

mardi 12 septembre 2017

12 septembre 2017 : la Mostra de Venise 2017


La plupart des gens libres acceptent de remettre, pour de bien faibles avantages, leur vie et leur personne à la discrétion d'autrui.
(Montaigne, Les Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond)


Bien entendu, j’ai vu à Venise des films, puisque j’y étais allé pour la Mostra, le fameux festival de cinéma, dont c’était la 74e édition cette année. Fût-ce une bonne cuvée ? Je n’en sais bigrement rien, car sur la centaine de films projetés, je n’en ai vu que 20 %. Je n’ai notamment pas vu la plupart des films primés. Et, dans l'ensemble, ce n'était pas très gai. Beaucoup de films sur les adolescents à la dérive, par exemple.
Essayons de dire un mot de ceux qui m’ont marqué (en bien pour la plupart, en mal pour le dernier).


D’abord, les films italiens ; j’en ai vu quatre. Trois comédies et un mélodrame. Parmi les comédies, Brutti e cattivi [Brutes et mauvais], de Cosimo Gomez, m’a frappé par sa virulence, c’est Affreux, sales et méchants transportés dans le monde de Freaks. Quatre de ces freaks, un homme en fauteuil roulant sans jambes (chef du groupe), sa femme qui n’a pas de bras, leur ami rasta complètement défoncé et un nain lubrique, décident de réaliser un hold-up, qu’ils réussissent d’ailleurs : une mallette contenant 4 millions d’euros leur échoit. C’est après que tout se complique. Chacun voudrait avoir l’argent pour soi tout seul, donc ils finissent par s’entretuer, aidés, il faut le dire, par la mafia chinoise à qui appartenait la mallette. Je n’en dis pas plus. Pour ceux qui aiment le grotesque et le sublime, voilà un objet filmique qui devrait faire un tabac, si jamais il sort en France. Fort bien joué et réalisé, sans un temps mort... Évidemment, faut aimer le thème. J’étais plié. 
 La vita in commune [La vie dans une commune] d’Edoardo Winspeare, est une sorte de Clochemerle à l’italienne, avec des personnages déjantés et un maire dépassé par les événements dans ce village perché sur une commune en bord de mer. Bien aimé aussi. Happy winter, de Giovanni Totaro [les Italiens aussi succombent à l’américanisation des titres !], est une sorte de Camping à l’italienne. Les vacanciers italiens sont aussi abrutis que les Français. Quant au mélo, histoire d’amour contrarié entre une ostéopathe aveugle trentenaire et un publicitaire quadragénaire et volage qui, pour la première fois de sa vie, tombe vraiment amoureux, Emma, de Silvio Soldini, c’est un très beau film que le Gide de La symphonie pastorale n’aurait pas renié.

Films français : Mektoub, my love, chant 1, d’Abdellatif Kechiche, se laisse voir sans ennui, mais sans enthousiasme non plus. Ces histoires d’hommes, souvent machos, qui tournent autour de femmes du côté de Sète, avec un héros jeune et timide qui les observe, tourne un peu en rond (et pendant 3 h 15 !). Film ambitieux, mais qui m'a paru moins réussi que les précédents.


J’ai beaucoup plus apprécié le film nettement plus modeste de Rachid Hami, La mélodie, qui conte le combat des professeurs créant une classe de violon dans un collège de banlieue. C’est sans doute le seul film qui m’a tiré des larmes, mélange de comédie (avec tous ces jeunes collégiens d’environ 13/14 ans) et de finesse (Kad Merad parfait en prof de violon) : ou comment tirer des élèves perdus vers le haut ! Les bienheureux est un film franco-algérien de Sofia Djama, avec Sami Bouajila. Le titre doit être pris à contrepied, car en fait, il montre l’impossibilité de s’en sortir dans une Algérie gangrenée par la corruption et les passe-droits. Espèces menacées, de Gilles Bourdos est un film assez marrant sur les amours des jeunes déplaisant à leurs parents. Grégory Gadebois est magnifique dans un des rôles de père. Ce même acteur est encore plus époustouflant dans le rôle d’un prolo (on dirait que le rôle a été écrit par Emmanuel Macron !) père d’un homosexuel dans Marvin, le nouveau et superbe film d’Anne Fontaine.
Film suisse de langue française et allemande, Sarah joue un loup-garou, de Katharina Wyss, conte l’histoire de Sarah, jeune lycéenne complètement étouffée par un père qui sait tout et une mère trop effacée. Elle espère trouver son salut dans l’atelier-théâtre du lycée. Mais ce n’est pas gagné.
L’excellent film marocain Volubilis, de Faouzy Bensaïdi, a été une des bonnes surprises du festival, et un des films les plus longuement applaudis. C’est un film très dur sur les conflits de classes sociales dans un pays où l’écart entre immensément riches et la majorité de la population est criant ! J’espère qu’ils sortira en France...


L’Anglais Stephen Frears présentait son dernier film, Victoria & Abdul, un biopic des dernières années de la reine Victoria, qui semble retrouver une nouvelle jeunesse grâce à son serviteur indien, qui se moque à juste titre de l’étiquette de la cour royale. Les acteurs sont fabuleux, c'est très drôle. Va sortir en France sous le titre Confident royal au mois d’octobre.
Under the tree, de l'Islandais Hafstein Gunnar Sigurõsson, est une excellente étude sur les mauvaises relations de voisinage dans un quartier de banlieue résidentielle de Reykjavik. Un vrai thriller ! Une fin "gore" !
Deux films argentins : Temporada de caza [saison de chasse], de Natalia Garagiola, déroule dans les magnifiques paysages de Patagonie les affres d’un adolescent mal dans sa peau et violent, placé dans une famille d’accueil qui va lui faire accepter de se confronter à lui-même. Invisible, de Pablo Giorgelli (dont j’avais beaucoup aimé il y a quelques années Les acacias), s’attache à narrer les aventures d’une adolescente de seize ans, enceinte, qui continue à vivre comme si de rien n'était...
No date, no signature, de l’Iranien Valid Jalilvand, raconte la tempête sous un crâne d’un médecin face à une mort accidentelle dont il est peut-être la cause. Filmé en couleurs très proches du noir et blanc, c’est un bon film.


The insult, du Libanais Ziad Doueiri, évoque les traces laissées dans le Liban d’aujourd’hui par les guerres fratricides des années 90. Un des meilleurs films de ceux que j’ai vus. L’acteur principal a obtenu la Coupe Volpi d’interprétation masculine.
Deux films asiatiques : Angels wear white, film chinois de Vivan Qu, nous conte l’histoire d’une jeune fille témoin d’un crime, mais qui est obligée de se taire pour éviter de perdre son emploi. Impressionnant. Le troisième meurtre, du Japonais Hirozaku Kore-Eda, est une sorte de polar, dans lequel un avocat mène l’enquête et s’interroge sur les responsabilités de la justice. Efficace.
Los versos del oblivion [La poésie de l’oubli ?], du Chilien Alireza Khatami, se passe dans une morgue en voie de désaffection et le cimetière qui lui est contigu. Le héros, retraité, mais qui a gardé une clé de la morgue, découvre qu’on y a laissé le cadavre d’une jeune fille : il va s’efforcer, avec la complicité du fossoyeur, de lui offrir une sépulture. Impressionnant, malgré son thème un peu macabre !


Je n’ai vu qu’un seul film restauré, une rareté signée James Whale, un film gothique intitulé The old dark house, datant de 1932, avec Boris Karloff et Charles Laughton. Deux couples anglais perdus dans une nuit de tempête sont contraints de passer la nuit dans une grande maison étrange. Dans le style des films horrifiques de cette époque, il se laisse voir avec gourmandise, pour peu qu’on aime le genre, ce qui est mon cas. Noir et blanc splendide.

Je garde pour la fin le seul film que j’ai trouvé nul, absurde et idiot : Loving Pablo, avec les inénarrables Javier Bardem et Pénélope Cruz, réalisé par l’Espagnol Fernando León de Aranoa. C’est l’histoire du baron de la drogue colombien, Pablo Escobar. Le seul mais énorme défaut du film est qu’il est joué en anglais presque tout le temps, alors qu’il est censé se passer en Colombie. On voit donc les chefs du cartel de la drogue qui discutent le bout de gras en anglais, les députés colombiens qui font leurs discours en anglais à la Chambre des députés, et ainsi de suite. C’est totalement absurde ! À moins qu’on ne nous ait présenté que la version destinée au public US et qu’il existe peut-être une version en espagnol...

Voilà en gros ma Mostra de Venise !

lundi 11 septembre 2017

11 septembre 2017 : "Tu n'as rien vu à Venise !"


« Pourquoi ne me demandes-tu pas si on reverra la maison ? »
(Mario Rigoni Stern, Le sergent dans la neige, trad. Noël Calef, 10/18, 1995)


Tu n’as rien vu à Venise, non, tu n’as rien vu !
Tu n’as pas vu ce couple autrichien avec deux petits enfants, une fillette de quatre ans et un garçonnet de dix-huit mois. Ce dernier vagabondait à la découverte du monde, comme le fit Mathieu il y a trente-quatre ans, et son père le suivait de très près, pour éviter qu’il ne tombe dans la lagune. Ce bébé est venu te prendre la main parce que, la tête couronnée de ton panama [panama que tu as oublié dans le train Paris-Bordeaux au retour], tu lui offrais un grand sourire épanoui. Et tu découvris que le père parlait français. 
Tu n’as pas vu ce gros chat blanc tigré de roux, immobile devant un mur d’une ruelle tout près du Teatro Goldoni, et sur qui presque tous les passants vénitiens se penchaient pour lui caresser le cou. Tu as fait de même.
Tu n’as pas vu cette festivalière aux cheveux verts qui se rendait au Lido par le vaporetto et qui t’a fait penser à celle qui, l’an passé, avait les cheveux bleus. Était-ce la même ?
Tu n’as pas vu ces deux grandes mains blanches, sculptures au bord du Canal grande, et qui semblaient empêcher le palais superbe qu’elles soutenaient de s’enfoncer dans l’eau.

 
Tu n’as pas vu cette dame qui pique-niquait juste en face de toi, et découvrant que tu étais français, te dit qu’elle avait perfectionné son français scolaire par les chansons de Georges Brassens. Elle avait entendu une fois à la radio Celui qui a mal tourné, et ça lui avait tellement plu qu’elle acheta tous ses disques et en traduisit les paroles en italien.
Tu n’as pas vu ces enseignes de toutes sortes qui signalent certaines boutiques ou certaines officines d’artisanat d’autrefois, aujourd’hui disparues. Pour peu qu’on lève les yeux de son smartphone et qu’on aille dans les ruelles peu fréquentées, on en découvre de magnifiques.

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Tu n’as pas vu ce quartier entre l’Arsenale et les Giardini où tu as erré, revenant par deux fois au même croisement, comme si tu avais perdu ton sens de l’orientation (toi, le fameux géographe !) dans ce labyrinthe de ruelles quasi désertes...
Tu n’as pas vu ces deux retraités lyonnais qui ont loué pour la Mostra un appartement au Lido (« on pourrait y être à quatre, te dirent-ils, et ça ferait moins cher pour chacun ») et qui prenaient le vaporetto le soir pour aller dîner à Venise !
Tu n’as pas vu tous ces mendiants – sans doute des migrants de fraîche date – qui, casquette à la main et les yeux baissés, te montraient soudain leurs yeux tristes qui s’illuminaient quand tu leur donnais 2 € en leur souriant et en leur touchant la main.
Tu n’as pas vu tous ces chats qui te précédaient dans l’île de San Giorgio, pour te rappeler que lors de votre séjour en 2002, Claire l’avait surnommée l’île aux chats !
Tu n’as pas vu ce déluge qui s’est abattu sur Venise à deux reprises, le premier vendredi, puis le second jeudi, vers 18 h, et qui claquait sur le toit du Palabiennale où tu suivais la projection d’un film.
Tu n’as pas vu ces nombreux diables de toutes dimensions, poussés ou tirés par les porteurs de marchandises ou les éboueurs, jusque dans les ruelles les plus reculées.


Tu n’as pas vu ce vieux pigeon posté sur la balustrade en fer forgé d’un balcon et dont tu t’es demandé s’il n’allait pas tomber raide là, sous tes yeux, à tes pieds. Car les pigeons meurent aussi, à Venise !

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Tu n’as pas vu ces gamins qui jouaient au basket dans le square où tu pique-niquais presque chaque jour. Quand ils s’en allaient, leurs gestes, leurs sourires, leurs petits cris, leur joie de vivre, les tapes qu’ils se donnaient, te rappelaient le parfum de ta jeunesse enfuie.
Tu n’as pas vu cette bordure du petit canal où, t’avançant pour prendre une photo (ratée), tu as pourtant fait très attention de ne pas glisser comme l’an dernier.
Tu n’as pas vu le pavillon italien de la Biennale d’art contemporain, où le public passait dans un tunnel de gaze et voyait de chaque côté des corps momifiés qui dégageaient une odeur désagréable. « Ce n’est pas de l’art », te dit le gardien du pavillon.
Tu n’as pas vu ces énormes valises que traînaient des touristes vers la Piazza di Roma ou vers la gare et qui te confirmaient les dires de la globe-trotteuse que tu avais rencontrée sur le cargo de Guadeloupe en 2010 : « Les gens ne savent pas voyager, ils s’encombrent ! » Je me suis d’ailleurs aperçu, au moment de refaire mes bagages, que je n’avais pas utilisé la moitié des vêtements que j’avais emportés !
Tu n’as pas vu cette fuite d’eau au plafond de ta chambre. Mal réveillé, tu ne t’en es rendu compte qu’en revenant de la salle de bains, ton pied glissant soudain sur une flaque. On t’a changé de chambre le soir même !


Tu n’as pas vu, sur le pont de l’Accademia, et dans la nuit tombante, les éclairs au-dessus du Lido et de l’Adriatique, illuminant l’échancrure des nuages noirs, et que la foule observait avec attention.

Non, tu n’as rien vu à Venise !

Appendice

Celui qui a mal tourné (Georges Brassens)

Il y avait des temps et des temps
Qu'je n'm'étais pas servi d'mes dents
Qu'je n'mettais pas d'vin dans mon eau
Ni de charbon dans mon fourneau
Tous les croqu'-morts, silencieux
Me dévoraient déjà des yeux
Ma dernière heure allait sonner
C'est alors que j'ai mal tourné

N'y allant pas par quatre chemins
J'estourbis en un tournemain
En un coup de bûche excessif
Un noctambule en or massif
Les chats fourrés, quand ils l'ont su
M'ont posé la patte dessus
Pour m'envoyer à la Santé
Me refaire une honnêteté

Machin, Chose, Un tel, Une telle
Tous ceux du commun des mortels
Furent d'avis que j'aurais dû
En bonn' justice être pendu
À la lanterne et sur-le-champ
Y s'voyaient déjà partageant
Ma corde, en tout bien tout honneur
En guise de porte-bonheur

écouter sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=fM2ImAB0UI8