jeudi 21 décembre 2023

21 décembre 2023 : le film du mois : "Winter break"

 

Je me promets au nom des fleurs

et de ma mère

de rester toujours

- même à cent ans

en pleine crise d’adolescence

(James Noël, Le pyromane incandescent, Points, 2015)



Je ne vois plus que très rarement des films américains, et souvent ce sont des classiques que je connais presque par cœur, mais dont je ne me lasse pas. 


 

C’est pourquoi je prends comme film du mois un film qui vient de sortir, Winter break d’Alexander Payne, qui m’a beaucoup plu par ses qualités humaines, ses dialogues incisifs et la reconstitution d’époque : le film se passe en 1970 (en pleine guerre du Vietnam), pendant les vacances de Noël. Un professeur, Paul Human, enseigne les civilisations anciennes (grecque et latine surtout) à des lycéens peu intéressés, des fils de famille de l’aristocratie économique, financière et politique de la Nouvelle Angleterre ; ces jeunes vivent en internat dans un lycée privé huppé. Cet hiver-là, le proviseur confie à Paul Human la tâche de rester à l’internat pour garder les élèves qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas pu rentrer chez eux. Il va être aidé dans sa tâche par la cuisinière noire Mary et un factotum, noir également.

Le professeur, célibataire guindé, est mal aimé des autres professeurs et de ses élèves aussi, à qui il ne passe rien. J’ai pensé au Merlusse du film (1935) de Pagnol ou au célèbre Mister Chips, de Good bye Mister Chips (roman de James Hilton, paru en 1934 et filmé par Sam Wood en 1939). Les internes restant, au nombre de cinq, sont bien décidés à en découdre avec le professeur détesté. Mais quatre sont miraculeusement libérés. Il ne reste plus qu’Angus Tully, que sa mère a abandonné pour filer le parfait amour avec un nouveau mari. Inutile de dire qu’Angus explose d’être livré aux soins de ce professeur austère, maladroit dans ses relations avec ces jeunes qui lui semblent privilégiés. Pourtant peu à peu, le courant passe et tous deux s’apprivoisent, avec l’aide de Mary.

Rien ne prédestinait à réunir ces trois personnes, mais le regard tendre du réalisateur réussit à créer un lien entre eux. Entre le professeur aigri, l’élève en plein désarroi, et la cuisinière endeuillée (elle a réussi à faire entre son fils dans lycée prestigieux, mais comme elle n’avait pas les moyens de lui payer les études supérieures, il a perdu son sursis et a été envoyé au Vietnam, où il a été tué), la tristesse et la solitude de chacun vont céder à une sorte de communauté solidaire et chaleureuse, grâce à des situations scénaristiques et des dialogues adroits, qui les élèvent et les font sortir des brisures de leur malheur intime personnel. Une humanité profonde nous entraîne dans le sillage de ces trois personnages joués par acteurs prodigieux. Une vraie surprise que ce film presque classique déjà.

mercredi 6 décembre 2023

6 décembre 2023 : Ah, le smartphone 8

 

Dès que j’entrais dans un wagon de train ou de métro, je sortais mon téléphone. Je ne regardais plus la télé sans décoller mes yeux de l’écran entre mes doigts. À tous les repas, rebelote. La pause du midi était devenue inconcevable sans mon smartphone… Même le temps que je consacrais à jouer avec Chou [mon chat] avait diminué. À quel point étais-je devenu l’esclave de ce machin ? C’était répugnant.

(Genki Wakamura, Et si les chats disparaissaient du monde…, trad. Diane Durocher, Fleuve, 2022)



Aucun doute, parmi les instruments les plus addictifs et les plus nocifs du monde actuel, le smartphone est en première place. Tout au moins parmi les plus de 12 ans. Mais d’après mes observations, les retraités s’y sont mis aussi. C’est un fourre-tout qui sert accessoirement pour téléphoner chez les jeunes : ils sont scotchés dessus essentiellement pour jouer, écrire des conneries sur les réseaux sociaux, harceler leurs camarades et connaissances, trouver un employeur quand on veut être employé dans le trafic de drogues, envoyer des selfies (bravo le narcissisme) et autres photos, photographier à tout va, etc. Un vrai cancer dans la vie sociale : l’appareil est à portée de main en permanence (c’est un drame quand on ne le retrouve pas et quand on se le fait voler).

Plus question de lire un livre ou un magazine dans les bus et trams, car chacun est harcelé à chaque instant par des bips, des notifications. Plus de regards vers les voisins ou voisines (y compris où l'engin trône à table à côté des couverts ou sur le genoux, c'est d'un sans-gêne), plus de vie intérieure, le machin comble la solitude, sert même de doudou la nuit, il dort la nuit sur la table de nuit quand ce n’est pas sous le traversin ou l’oreiller. Il est rechargé une fois par jour, souvent deux ou trois fois tant il est utilisé. Bonjour, les économies d’énergie ! Il en faudra, des centrales nucléaires pour fournir de l’énergie aux innombrables fous du smartphone ! Et on donne cet appareil maintenant à pas mal de jeunes enfants de moins de quatre ans : bonjour, l’apprentissage du langage et de la vie sociale.

Je compare avec mon attitude (je ne dis pas que c’est la bonne, mais je refuse cette servitude volontaire). On ne trouvera pas mon smartphone à table, ni quand je suis dans le bus, dans le tram ou sur mon vélo. J’ai pas l’impression que ça me prive. Il est mis souvent en mode avion, intégralement pendant la nuit, depuis qu’un abruti m’ a envoyé un sms à 3 h du matin et que j’avais commis l’erreur de le laisser ouvert. Et, pendant le jour, si je suis sur un mode de transport en commun, je pense que mes conversations privées n’intéressent que moi. Idem si je suis au spectacle (théâtre, cinéma, musique, etc.) ou quand je me livre à une activité qui nécessite toute mon attention.

J’ai l’impression que l’objectif social qui est derrière ce phénomène est de maintenir les enfants et les jeunes des classes populaires hors-circuit pour apprendre à lire, à écrire, à connaître autre chose que la culture de leur classe, de les enfermer dans le ghetto des enfants mauvais élève à l’école, et condamnés plus tard aux plus basses tâches, aux incivilités, voire à la délinquance et à la violence.

Je ne serai plus là pour voir les effets néfastes au long cours. En tout cas, chaque fois que j’en parle, que ce soit dans la réalité ou sur mon blog, ça me fait beaucoup de bien ! Trouvez-moi des raisons valables de trouver des bienfaits à cet engin diabolique, et j'en ferai part à mes lecteurs et lectrices. Pour l'instant, je n'en vois pas un seul.



samedi 2 décembre 2023

2 décembre 2023 : la chanson du mois : "Plus rien"

 

On obtient de la mer ce qu’elle nous offre, non pas ce que nous voulons. […] La réponse ne dépend pas de nous, les pêcheurs. Ceux qui vont là-dessous chercher la réponse avec leurs mains se croient plus forts que la mer. Seule la surface nous revient, ce qui est en dessous lui appartient, c’est la vie. Nous frappons à la porte, à fleur d’eau, nous ne devons pas entrer chez elle en maîtres.

(Erri De Luca, Tu, mio, trad. Danièle Valin, Gallimard, 2011)



Avec tous les fauteurs de guerre, ou ces déclencheurs de catastrophes écologiques, on en finirait par oublier de chanter, alors que le chant est ce qui est le plus beau sur la terre, que ce soit celui du vent, celui de la mer et des rivières, celui des oiseaux (encore qu’il y en a de moins en moins), celui de la maman ou du papa qui bercent et consolent le petit enfant…

Je ne sais pas comment ça s’est fait mais j’avais préparé une chanson pour les fiançailles de Mathieu et Mélanie, et une fois sur place, peut-être à cause de la fatigue du voyage, je n’y ai plus du tout pensé à la chanter. Mais, en attendant de vous faire un compte rendu de ce voyage, je peux vous offrir une chanson que j’ai découverte il y peu et qui traite de la fin du monde.


Plus rien (Les cow boys fringants)


Il ne reste que quelques minutes à ma vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Mon frère est mort hier au milieu du désert
Je suis maintenant le dernier humain de la terre

On m'a décrit jadis, quand j'étais un enfant
Ce qu'avait l'air le monde il y a très très longtemps
Quand vivaient les parents de mon arrière grand-père
Et qu'il tombait encore de la neige en hiver

En ces temps on vivait au rythme des saisons
Et la fin des étés apportait la moisson
Une eau pure et limpide coulait dans les ruisseaux
Où venaient s'abreuver chevreuils et orignaux

Mais moi je n'ai vu qu'une planète désolante
Paysages lunaires et chaleur suffocante
Et tous mes amis mourir par la soif ou la faim
Comme tombent les mouches, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien
Plus rien
Plus rien

Il ne reste que quelques minutes à ma vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Mon frère est mort hier au milieu du désert
Je suis maintenant le dernier humain de la terre

Tout ça a commencé il y a plusieurs années
Alors que mes ancêtres étaient obnubilés
Par des bouts de papier que l'on appelait argent
Qui rendaient certains hommes vraiment riches et puissants

Et ces nouveaux dieux ne reculant devant rien
Étaient prêts à tout pour arriver à leur fins
Pour s'enrichir encore ils ont rasé la terre
Pollué l'air ambiant et tari les rivières

Mais au bout de cent ans des gens se sont levés
Et les ont averti qu'il fallait tout stopper
Mais ils n'ont pas compris cette sage prophétie
Ces hommes-là ne parlaient qu'en termes de profits

C'est des années plus tard qu'ils ont vu le non-sens
Dans la panique ont déclaré l'état d'urgence
Quand tous les océans ont englouti les îles
Et que les inondations ont frappé les grandes villes

Et par la suite pendant toute une décennie
Ce fut les ouragans et puis les incendies
Les tremblements de terre et la grande sécheresse
Partout sur les visages on lisait la détresse

Les gens ont dû se battre contre les pandémies
Décimés par millions par d'atroces maladies
Puis les autres sont morts par la soif ou la faim
Comme tombent les mouches, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien
Plus rien
Plus rien

Mon frère est mort hier au milieu du désert
Je suis maintenant le dernier humain de la terre
Au fond l'intelligence qu'on nous avait donnée
N'aura été qu'un beau cadeau empoisonné

Car il ne reste que quelques minutes à la vie
Tout au plus quelques heures, je sens que je faiblis
Je ne peux plus marcher, j'ai peine à respirer
Adieu l'humanité, adieu l'humanité

 

Pour l'écouter, par Les cowboys fringants :

https://www.youtube.com/watch?v=1WFc7u8qWuo

 

vendredi 1 décembre 2023

1er décembre 2023 : le poème du mois, ode à la pluie

 

Je me promets au nom des fleurs

et de ma mère

de rester toujours

- même à cent ans

en pleine crise d’adolescence

(James Noël, Le pyromane incandescent, Points, 2015)



J’ai plus que jamais besoin de poésie : l’actualité nationale et internationale en manque abominablement, ma santé s’est quand même fort dégradée. Heureusement, j’ai fouiné dans ma bibliothèque de poètes, et ai découvert pas mal de pépites, y compris dans les poètes traduits en français. Ainsi chez le poète danois Søren Ulrik Thomsen, dont le recueil Les arbres ne rêvent sans doute pas de moi traduit par Pierre Grouix, est paru chez Cheyne en 2016. Je rappelle que je suis allé deux fois au Festival Lectures sous l’arbre qui se passe en août au Chambon-sur-Lignon (lieu de l'éditeur) dans les années 2010, et j’y suis resté toute la semaine en août 2010 pour un stage de lecture à haute voix animé par Marc Roger (voir mon compte rendu sur ma page https://cyclo-lecteur.blogspot.com/2010/08/).

J’ai dû y aller une seconde fois (sans doute vers 2016, où j’ai acheté le recueil de ce Danois, inconnu de moi. Le festival m’avait tellement plus, tant et si bien que mon fils y est allé aussi avec une amie, et à vélo !

Vu le temps de mois de novembre si pluvieux, ce poème m’a bien plu et me paraît d’actualité :


Ode à la pluie


Parce que son écriture nerveuse

file sur les vitres de l’express


et parce que son voile translucide

tangue devant le mer de lumière verticale de la tour


parce qu’elle pleure à mon instar

ce que de toute façon je ne peux oublier


et parce qu’elle pointille son haïku automnal

même tout de suite effacé sur le pare-brise


parce que c’est une bénédiction

de s’endormir au son de son chant ruisselant


et féerique de se réveiller dans le noir

quand elle cogne contre le toit des voitures


parce qu’elle unit ciel et terre

dans un sacrement secret


et même parce que les femmes les plus belles

le deviennent encore plus

lorsqu’elle file à travers leur longue chevelure


parce qu’on a le droit de rester tranquille

jusqu’à ce que sa grande musique s’apaise


et parce que sa lumière liquide

est le négatif de ce poème :


voilà pourquoi j’aime la pluie