Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 18 octobre 2018

18 octobre 2018 : le smartphone et le sens de la vie



...ceux qui manquent de tout et surtout d’amour qui puisse les convaincre qu’ils sont aimables, que leur vie a un sens, que leur vie est nécessaire à la vie, que sans eux qui manquent de tout il manquerait quelque chose à nos vies.
(Yvon Rivard, Le dernier chalet, Leméac, 2018)


La technologie est en train de nous broyer peu à peu : nouveautés électriques ou électroniques de plus en plus nombreuses et de plus en plus sophistiquées (objets de cuisine sans cesse renouvelés grâce au courant électrique, mais où va-t-on mettre tout ça dans nos minuscules cuisines ? objets de déplacements : mono-roues, gyropodes, trottinettes, vélos, scooters, voitures électriques, mais combien de centrales nucléaires supplémentaires va-t-il falloir pour nourrir tous ces engins soi-disant "propres ou verts" ?) sans oublier toute la connectique et robotique qui doit bientôt supplanter tout contact humain : consultation médicale, achats et bientôt paiements (disparition de l'argent liquide programmée : boudiou, il est temps que je disparaisse), contacts faits de façon virtuelle avec le triomphe du smartphone, dans une fuite en avant énergétique qui laisse pantois le "décroissant" que je suis.

mon minable vélo antédiluvien, vrai dinosaure d'après les jeunes du quartier :
« Quand achetez-vous un vélo électrique, Monsieur ? 
- Quand je n'aurai plus d'énergie musculaire, jeunes gens ! »
 
Tiens, le smartphone, parlons-en. Je vais sans doute me répéter. Je sais que je livre un combat d’arrière-garde, mais c’est ma liberté que je défends. Je n’ai nulle envie d’être connecté en permanence, suivi dans tous mes déplacements privés ou publics, donc espionné (même si je n’ai rien à cacher) et par ailleurs, j’ai besoin du contact humain, mais du vrai, en chair et en os. D’ores et déjà, pour prendre les bus "Macron", on est obligés de passer par internet. Paraît que la SNCF va encore supprimer plus de mille postes d’employés en gare (prétexte : de plus en plus de gens prennent leurs billets avec leur smartphone) : déjà que les agences de voyages sont en voie de disparition, les guichets de gare vont faire de même. C’est une raison de plus que j’aie de me rendre à la gare pour acheter mes billets (même s’ils sont électroniques !). Les gens se plaignent du manque de temps : forcément, quand on passe quatre heures par jour (et je dois être largement au-dessous de la réalité) l’œil rivé sur le smartphone, on manque de temps (je me demande comment font ceux qui travaillent) ! Et c’est ainsi qu’on ne prend plus le temps de lire (il est vrai qu’il faut aimer lire) ni d’aller au cinéma et au théâtre (non, on est plutôt addict aux séries, de préférence américaines, bonjour la colonisation culturelle, qu’on regarde d'ailleurs aussi sur le smartphone) ni au musée (il est vrai que ces derniers proposent des visites virtuelles… ah, c’est beau de faire ces visites sur un écran plus petit qu’une carte postale).

et mon portable, qui ne fait que téléphone, pourtant récent :
suis-je ringard, tout de même!!!
 
Et les contacts humains, dans tout ça ? Je ne sais si j’ai déjà raconté la scène suivante qui s’est passée à mon retour de Venise dans le parc en bas de chez moi. Je revenais de faire mes courses du matin, il était à peu près 11 h. Je passe devant le parc de jeux des enfants, parc entouré d’un grillage : il y a des balançoires, tourniquets, toboggans… Il y avait là une vingtaine d’enfants de un à trois-quatre ans et un certain nombre de mamans sur les bancs qui surveillaient ou pas, car huit sur dix étaient plongées dans leur idole du jour, le smartphone, prolongement de leur main (remarquons que ça permet tout de suite d’identifier les gauchères). J’aperçois un gamin qui fait une mauvaise chute en bas du toboggan. Rien de grave, mais il a eu peur et il se met à bramer. Il se dirige vers sa mère, et lui accroche la robe, en continuant à chialer. Elle, qui pianotait en toute innocence, lève la tête et le rabroue de la façon suivante (textuellement) : « Qu’est-ce que tu viens me faire chier, là ? Tu vois pas que je suis occupée ! Va t’amuser et arrête de m’emmerder... »

"Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, / Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !" chantait Vigny. Pauvres enfants qu’on ne sait plus aimer, livrés à eux-mêmes ou à ces machines modernes : on leur met la télé pour avoir la paix, et dès le plus jeune âge, des consoles de jeux vidéo (qui sont souvent des jeux guerriers, où il s’agit de dégommer l’ennemi). Et on s’étonne après qu’ils aient des difficultés scolaires d’apprentissage, de comportement, de savoir-vivre, qu'ils soient violents. Les enseignants ont bien du mérite. Mais, quand on n’a pas envie de s’occuper de ses enfants, on n’en fait pas ! Personne n’est obligé de faire des enfants, surtout en notre temps de surpopulation et de dévastation de la planète. Quel sens de la vie vont-ils découvrir, ces enfants ? Subjugués par les machines électroniques, la publicité et la surconsommation (là aussi, les observer au supermarché, c’est édifiant !), je les vois devenir, au mieux, indifférents aux autres, au pire, violents et destructeurs.
Conclusion : c’est pas demain la veille que je vais acheter un smartphone, j’entre en Résistance !

dimanche 14 octobre 2018

14 octobre 2018 : Que serais-je sans toi ?...


Le bonheur qui arrive : c’est le vent salé qui te frappe au visage, un frémissement qui te parcourt la peau et qui te donne envie d’embrasser tout le monde.
(Eduardo Galeano, La chanson que nous chantons, trad. Régine Mellac et Annie Morvan, Albin Michel, 1977)


Il y a quarante ans, en octobre 1978, après neuf mois de préliminaires (ce qui doit faire sourire les jeunes d’aujourd’hui, soumis à la dictature de l’immédiateté), nous avions décidé, Claire et moi, de vivre ensemble : un week-end, nous allâmes à Toulouse où elle me présenta à ses parents, à sa sœur Anne et à son grand-père, le week-end suivant, à Cère, où je la présentai à mes parents et à mes sœurs. Et, depuis ces jours-là, j’ai pu mesurer pleinement les mots du poète :

recueil d'Aragon d'où est extrait ce qui est devenu 
Que serais-je sans toi, chanté par Jean Ferrat

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines

Et j'ai vu désormais le monde à ta façon

J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines

Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines

Comme au passant qui chante on reprend sa chanson

J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson

Même si j’avais déjà fait quelques voyages (Grande-Bretagne, Pologne, randonnées à pied et à vélo en France), c’est elle qui me donna le virus de voir le monde autrement. Au tout début pour faire connaissance de sa tribu (Haute-Garonne, Aveyron, Gard, Paris), puis pour m’inscrire au marathon de New York en 1979, pour randonner ensemble à vélo (mémorables vacances de1980 et 1981), pour nous "exiler" en Guadeloupe (séjour pendant lequel elle fit un beau voyage au Mexique avec ma collègue Christine, tandis que je gardai notre jeune Mathieu), pour accepter une mutation en Picardie (qui me paraissait tellement loin vers le Nord, et je n'ai rien regretté), pour voyager avec les enfants devenus suffisamment grands en Espagne, en Grande-Bretagne, en Crète, à Malte, en Sicile, aux Pays-Bas, et un peu partout en France, où nous avons rarement passé des vacances au même endroit… Je crois que grâce à nous, ils la connaissent très bien. Dans les années 2000 encore, nous emmenâmes Lucile en Pologne, rendîmes visite à Mathieu en Suède, retournâmes en Crète et visitâmes Madère alors qu’elle était déjà très malade.

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne

Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu

Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne

Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne

Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux

Tu m'as pris par la main comme un amant heureux

Certes, j’avais déjà pas mal pratiqué le culte de l’hospitalité, déjà à Angers (avec l'auberge de jeunesse autogérée), puis à Auch (combien de personnes ont dormi chez moi ?). Mais elle le développa avec constance, en Guadeloupe, à Amiens, à Poitiers. Combien de fois nous avons reçu des étudiants étrangers pour les réveillons de Noël et du Nouvel An, à Poitiers ? C’est elle qui répondit à l’annonce d’une association qui recherchait une famille pour héberger des étudiants colombiens pendant l’année scolaire 2007-2008 ; gravement atteinte, elle me poussa à être actif dans cet accueil (qui l’a sans doute aidée à prolonger sa vie et à se sentir encore utile). Et combien de marques d’amitié avons-nous reçues en retour ! Sans compter l'accueil chaque été de Michel, le fils de nos amis polonais...
Depuis, les années se sont accumulées. J’ai renoué en 2012 avec l’association des jeunes Colombiens et l'un d'entre eux, Juan, est venu habiter chez moi pendant un an. Je me suis inscrit sur les sites d’hébergement gratuit Couchsurfing et Warmshowers, ce qui m’a permis de recevoir des hôtes de plusieurs pays (France, Suisse, Pologne, Ukraine, Russie, États-unis, Espagne, Pays-Bas, etc.). J’ai continué à voyager, d’abord sur des cargos, en souvenir de Claire, mais aussi en France et à l’étranger (retour en Guadeloupe et en Pologne, Russie, Maroc, Grèce, Italie, Belgique, Côte d’Ivoire, Suisse, bientôt Madagascar) où j’ai toujours eu l’impression d’être accompagné : et, quand je dis que Claire ne m’a jamais quitté, je sais ce que je dis, et tant pis si "la moindre allusion spirituelle devient incompréhensible" aux yeux du plus grand nombre dans notre monde matérialiste, comme l’écrivait déjà Jean Baudrillard, dans La transparence du mal en 1990 (éd. Galilée). L’être humain n’est pas que matière, il est aussi spiritualité !


Résultat : je ne sais pas ce que c’est que la solitude, celle, tragique, de ceux, jeunes et moins jeunes, qui n’ont pas d’amis, et celle, plus dramatique encore des vieillards, désormais placés à l’écart dans nos sociétés et condamnés à vivre une vie de plus en plus rétrécie, éloignée de leur entourage naturel et fréquemment sevrée d’amitié, sans compter la solitude des migrants. Sans doute, je ne souhaite pas vivre très vieux. Cependant, tant que je peux encore être à l’écoute du monde, être prêt à l’accueil et au partage amical dont je suis capable, je continuerai à suivre les leçons du poète et de Claire, et de répéter : "J'ai tout appris de toi".

mardi 9 octobre 2018

9 octobre 2018 : devant la vie et la mort, la dignité




Apprendre à jouer le jeu, à se fondre dans les exigences, à faire exactement ce qui est attendu, autant de qualités [...] qui relèvent autant de la dissimulation derrière le comportement le plus neutralisé que de l’adaptation indifférente aux moyens.
(Harold Bernat, Le néant et le politique : critique de l’avènement Macron, L’Échappée, 2017)


Aigues-Mortes : la Tour de Constance
Eh bien, me voici de nouveau rentré de voyage, et sans être un explorateur comme Alexandra David-Néel, je dois dire que le voyage continue encore à me former, à me maintenir en forme (à vrai dire, j’ai été mal fichu pendant cette escapade non loin de la Méditerranée, oppressé d’un gros rhume qui m’a rendu peu agréable à mes hôtes, que je remercie d’autant plus) sinon physique, du moins intellectuelle et à faire des rencontres passionnantes lors des conférences et discussions.


Un grand merci au regretté Jean Bec de m’avoir fait découvrir il y a une trentaine d’années sa belle ville d’Aigues-Mortes et connaître la Tour de Constance, haut-lieu de la résistance huguenote aux persécutions du pouvoir royal au XVIIIème siècle ; je me suis vu pris en défaut de connaissance historique, malgré mes études en ce domaine et le roman d'André Chamson, La Tour de Constance, que je n'avais pas encore lu. C’est ainsi que je fis connaissance de Marie Durand, qui y fut détenue pendant 38 ans (1730-1768) pour refus d’abjurer lors des conversions forcées. Il en fallut du courage à ces femmes et à ces hommes (eux, ils étaient envoyés aux galères, cf La Superbe, autre roman d'André Chamson) pour résister et souffrir, car c'eut été tellement plus simple de se fondre dans les exigences et de faire semblant. Oh ! On peut toujours les traiter de "fanatiques" ; je voudrais vous y voir, vous, quand vous êtes chassé de chez vous, que vous perdez vos biens, que votre frère, pasteur, est pendu, votre mari emprisonné aussi, et qu’on vous soumet à la torture psychologique de jouer le jeu et de vous convertir, et aussi bien à la torture physique de la privation de la liberté. C’est une héroïne, et en interrogeant mes amis catholiques ou athées, force est de constater qu’ils ignorent quasiment tout des persécutions des Huguenots consécutives à la Révocation de l’Édit de Nantes par le Roi-Soleil. Une vraie amnésie collective ! Il est vrai qu'on est resté longtemps amnésique sur les pratiques de torture pendant nos sales guerres coloniales, pourtant plus récentes...


On fêtait jeudi dernier à Aigues-Mortes le 250ème anniversaire de sa libération, après trente-huit ans de calvaire. Chrystel Bernat nous fit une superbe lecture-analyse des Lettres de Marie Durand dont une belle édition, Résister, Lettres de la Tour de Constance (que j’ai achetée), vient de paraître aux éditions Ampelos cette année. Lettres que celle qui signait "La Durand", éduquée par son père, et qui n’a jamais été à l’école, marque de sa haute empreinte expressive, aussi bien de spiritualité et de force combative, que par une écriture élégante mais ferme, s’adressant à ses bienfaiteurs (ceux qui l’aident en lui envoyant de l’argent et des colis) ou aussi aux plus hautes personnalités de la région ou de l’État, pour tenter d’obtenir sa libération. La répression est terrible, on meurt beaucoup de froid et d’humidité, de maladies dans ces cachots. Heureusement, il y a un peu de couture, de lecture, principalement de la Bible, et on se réconforte comme on peut, en gardant au cœur l’espérance et la foi. Et il y a la solidarité, celle-là même qu'on voudrait nous interdire de pratiquer avec les migrants : Cédric Herrou, ce "saint" laïque n'est que le continuateur de Marie Durand !


Et samedi, j’ai rencontré aussi des gens fort intéressants, à Montpellier cette fois, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ADMD [Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité], dont je fais partie depuis que Claire y avait adhéré en 2005. Le grand projet de l’Association est qu’une loi soit enfin votée pour nous permettre de moins mal mourir ; car on meurt mal, très mal, en France. L’intervention la plus remarquable fut celle du médecin belge Yves de Locht, auteur de Docteur, rendez-moi ma liberté, qui nous fit part des nombreuses demandes de patients français en fin de vie demandant à venir en Belgique pour qu’on les aide à mourir (trop nombreuses d'ailleurs, car les médecins belges ne peuvent plus faire face), ce qui est légal là-bas, mais interdit chez nous. Comme souvent, sur les questions sociétales (droit de vote des femmes, contraception, IVG, mariage pour tous, PMA, GPA, etc.), la France, poussée par des esprits rétrogrades, a beaucoup de retard. Et la société française est, comme au beau temps de l’interdiction de l'avortement, divisée en deux groupes, les nantis qui peuvent partir à l’étranger (car aller mourir à l'étranger coûte de 5 à 10000 euros), et les autres, qui se débrouillent comme ils peuvent pour mourir après parfois des années de souffrance et de maltraitance médicale : je peux en témoigner pour Claire. Il a fallu que j’insiste lourdement en mars 2009 pour qu’enfin l’hôpital accepte de prendre en considération ses souffrances et ajuste un traitement qui fit qu’elle n’a pas souffert physiquement pendant ses trois derniers mois. Mais la douleur morale devant la dégradation physique était toujours là, et combien de fois (tant qu'elle a pu parler) elle m’a dit qu’elle aurait souhaité qu’on abrège sa vie devenue invivable, une charge pour tout le monde et une croix pour elle ! Le médecin belge m’a galvanisé pour exiger de nos gouvernants une loi sur la fin de vie, avec possibilité en ce qui me concerne de suicide assisté (comme en Suisse) ou d’euthanasie (comme en Belgique et aux Pays-Bas), si ma fin de vie me semble devenir atrocement insoutenable. En tout cas, c’est dans ce sens que je vais rédiger mes directives anticipées !



mercredi 3 octobre 2018

3 octobre 2018 : Adieu, Jean




Voyager, c’est, de même qu’étudier, faire un long bail avec la jeunesse. Il n’existe pas, je crois, de plus efficace fontaine de jouvence que ces deux choses combinées : voyage et activité intellectuelle.
(Alexandra David-Néel, Lettre du 4 mai 1919, Journal de voyage, lettres à son mari, 14 juillet 1918- 31 décembre 1940, Pocket, 1988)


Après Yvon, Jean. Le point commun entre les deux, c’est que probablement, si je ne m’étais pas marié, je n’aurais connu ni l’un ni l’autre. Car célibataire, je n’aurais sans doute jamais postulé pour la Guadeloupe (ni rencontré Yvon), Claire, plus aventurière que moi, m’en ayant donné l’envie, et Jean était un cousin germain par alliance de Claire, donc sans elle, pas de Jean non plus. Il travaillait aux Salins du Midi, endroit que je n’aurais sans doute jamais visité sans y être introduit.

Jean à côté du cyclo-lecteur, avril 2008

Mais, comme pour Yvon, le courant est tout naturellement passé entre nous dès notre première rencontre que je situerai à l’été 1980, où nous débarquâmes à vélo chez lui, à Aigues-Mortes, lors de notre première grande randonnée vélo (la deuxième fut l’été suivant, et nous y passâmes à nouveau). Je fis donc connaissance de Thérèse, sa femme, cousine germaine de Claire, décédée brutalement il y a douze ans de ce qu’on aurait appelé autrefois un coup de sang, et de leurs enfants. Parallèlement à leur maison d’Aigues-Mortes, ils ont acquis une résidence secondaire à Brandonnet, dans l’Aveyron. c’est là que j’ai vu Jean pour la dernière fois en juillet dernier. Il était très affaibli. Pour la première fois, il ne cultivait pas son jardin et ne faisait que se reposer au grand air de la campagne. Il fréquentait ses voisins et ses cousins, son fils cadet est venu passer une quinzaine avec lui.

Jean à Bordeaux en 2014, sur le bateau
 
Si je le compare à un chêne, c’est que Jean avait l’air d’être enraciné, aussi bien à Brandonnet qu’à Aigues-Mortes. Et solide, et rugueux, et noueux. Et qui abritait bien qui vivait avec lui. Certes, il ne devait pas toujours être commode. Mais hospitalier, oui. Suffisamment bien dans sa peau pour faire, dans les années 2010, après le décès de sa femme, un voyage au Cambodge avec une amie et un autre en Algérie avec des anciens du contingent, et encore quelques jours avant sa mort brusque, un voyage organisé de quelques jours en Bretagne. Curieux des autres, pas raciste pour un sou (il est vrai que vivant à Aigues-Mortes, haut lieu de la persécution contre les protestants au XVIIIème siècle et contre les immigrés italiens en 1893, il connaissait les désastres de l’intolérance), bon lecteur aussi, il m’avait invité à faire une lecture en plein air au cours de ma cyclo-lecture de 2008.

Jean et son amie devant le Monument des Girondins, août 2014

Je l’ai vu aussi souvent que j’ai pu, dans le Gard ou dans l’Aveyron. Il est venu me voir il y a quelques années avec son amie à Bordeaux, et nous avons visité la ville, fait la croisière-découverte en bateau sur la Garonne. Son état de santé s’était pas mal dégradé depuis quelque temps et il faisait des séjours à l’hôpital de temps en temps. Mon grand regret : qu’il ne soit pas venu nous rendre visite lors de notre séjour en Guadeloupe. Il aurait aimé ! Surtout qu’il était encore jeune à ce moment-là, mais j’imagine que le coût de l’avion devait être prohibitif, surtout pour une famille avec trois enfants. Dommage ! Mais il fait partie de ces gens qu’on n’oublie pas et, quand je verrai un chêne, je penserai à lui.

Jean avec deux de ses petits-enfants, non loin de la maison de Brandonnet 
(photo Christine Bec)



mardi 2 octobre 2018

2 octobre 2018 : Au revoir, Yvon



L’arbre
On a beau le regarder,
On a beau vouloir :
On n’est pas pareil.
C’est plutôt dommage.

(Eugène Guillevic, Ouvrir : poèmes et proses, 1929-1996, Gallimard, 2017)


Bien sûr, le poète a raison : on n’est pas pareil aux arbres. Et pourtant, certains hommes et certaines femmes m’ont toujours paru semblables à des troncs d’arbre, indestructibles, contre lesquels on aime à se pencher, à s’épancher, qu’on aime toucher, et, pourquoi pas (je le fais souvent) embrasser, imaginer le cœur battre. Oui, l’arbre est semblable à certains d’entre nous. Et, quand vient le moment du deuil, il est bon de se rapprocher de l’arbre, de l’étreindre et de se souvenir. Comme chantait Brassens, je suis arrivé à l’âge où l’on est "cerné de près par les enterrements" : en ces mois d’août et de septembre, deux de mes amis sont morts. Et, pour moi, ils sont maintenant des arbres, un flamboyant (Yvon), un chêne (Jean). Et je veux ici leur rendre un dernier hommage, en commençant aujourd'hui par Yvon, décédé en août.



Yvon et Michèle (avec l'autorisation de Michèle)
 
J’ai connu Yvon en arrivant en Guadeloupe fin septembre 1981. À la sortie de l’avion à l’aéroport du Raizet, nous avions été surpris par la chape d’humidité moite qui nous tombait sur les épaules. Et Yvon était là, qui nous attendait, avec le véhicule de service de la Bibliothèque centrale de prêt (BCP) de la Guadeloupe, où il avait des fonctions de sous-bibliothécaire (comme on disait alors). En deux heures de route jusqu’à Basse-Terre, il réussit à nous mettre à l’aise, Claire et moi, nous racontant son île, sa vie d’enfant en famille nombreuse (un point commun avec moi, outre le fait que nous étions presque du même âge), son passage en métropole où il rencontra Michèle, son épouse, ses débuts en bibliothèque universitaire à Orléans en 1970, puis à la Bibliothèque centrale de prêt (BCP) du Loiret en 1976 et sa mutation en Guadeloupe, où sa femme, fonctionnaire des postes, avait été mutée aussi ; ils avaient deux jeunes enfants, Frédéric et Amélie, et Claire était enceinte. Il nous laissa à l’hôtel où nous avions réservé une chambre en attendant de trouver un logement. 

Yvon (de dos) aux tâches agricoles, 2017
 
Dès le lendemain, j’entrai à la Bibliothèque où je réunis le personnel pour me présenter. Je crois les avoir vus ensuite un par un dans mon bureau. Mais c’est Yvon qui me fit la plus forte impression : je sus que je pouvais compter sur lui pour m’aider à comprendre le paysage bibliothéconomique guadeloupéen un peu compliqué, avec la direction des deux bibliothèques qui m’étaient attribuées, la BCP et la Bibliothèque départementale, une double direction assez éprouvante par moments. Et si je me permets de lui attribuer le flamboyant, c’est que pour moi, à l’image de cet arbre magnifique, il a éclairé l’ensemble de mon séjour. À la fois par ses qualités professionnelles et par ses qualités personnelles. 

le ti-punch sur la terrasse chez Yvon et Michèle en 2010
 
Yvon et Michèle nous invitèrent à dîner chez eux à maintes reprises, nous les invitâmes également. On peut dire que nous nous liâmes d’amitié. La preuve en est qu’ils nous rendirent visite lors de leurs congés bonifiés en France métropolitaine et qu’au décès de Claire, leur coup de téléphone m’apprit : « Tu peux venir quand tu veux, tu seras le bienvenu ! » Ce que je fis en 2010, ce fut mon premier voyage en cargo, et je séjournai trois semaines chez eux dans des retrouvailles chaleureuses et extraordinairement cordiales. À cette occasion, je pris en amitié également Frédéric, sa femme et leurs trois enfants, qui vivaient juste à côté. Devenu agriculteur, Frédéric est solidement implanté dans le paysage syndical local. J’ai découvert Yvon attaché aux choses de la terre (il aidait souvent son fils et sa belle-fille aux travaux agricoles), très accueillant et même hospitalier : une fois à la retraite, il a agrandi sa maison en ajoutant un étage comprenant deux appartements pour les visiteurs, assez nombreux, qui viennent de métropole pour les voir. J’y suis retourné en 2017 pour un nouveau séjour mémorable. Et j’ai reçu chez moi Frédéric et Gallim, son fils aîné, venant s’installer en France pour un BTS, puis Mathilde et Gallim, et cette année encore Gallim avec une copine, en route vers le sud. 

Delgrès, le héros guadeloupéen, qu'Yvon m'apprit à connaître
 
Sur le plan professionnel, Yvon fut immédiatement partant pour participer activement à la formation professionnelle que nous mîmes en place, en collaboration avec la Bibliothèque universitaire Antilles-Guyane, pour avoir enfin des diplômés guadeloupéens (et martiniquais et guyanais) au Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) : Yvon enseigna le catalogage, tandis que j’enseignai la bibliographie, qui étaient deux gros morceaux des épreuves écrites ; nous eûmes six ou sept reçus au CAFB en 1983 et 1984. Ce qui a radicalement changé le paysage des bibliothèques : j’ai découvert en 2010 que la directrice de la Bibliothèque départementale n'était autre qu'une de mes anciennes élèves de la promotion 1982-1983 ! Parallèlement, nous organisions avec Yvon des sessions de formation à usage délocalisé, et je me souviens en particulier d’une session de formation à l’analyse de livres faite à Marie-Galante, où nous dinâmes e et dormîmes tous deux chez Patricia, qui y était sous-bibliothécaire également.

un paysage apaisant de Guadeloupe : Petit-Bras David 
lors d'un pique-nique en 2010
 
Yvon, qui avait projeté de venir à Bordeaux avec Michèle en ce mois d’octobre, va me manquer. Son élégance morale, ses savoir-faire et savoir-être, sa fantaisie jubilatoire, son sens du partage, en faisaient un ami exceptionnel. Je sais que je retournerai en Guadeloupe, que Michèle et ses enfants et petits-enfants continueront à m’accueillir, comme ils seront les bienvenus chez moi, car il faudra bien que j’emmène Mathieu voir où il est né ! Et que je me recueille au pied d’un flamboyant, qui me rappellera Yvon le magnifique.

lundi 1 octobre 2018

1er octobre 2018 : Bruxelles


En d’autres termes, j’étais fait pour la bibliothèque, pas pour la salle de classe. La salle de classe était une prison, construite pour d’autres intérêts que les miens. La bibliothèque était ouverte, infinie, libre.
(Ta-Nehisi Coates, Une colère noire : lettre à mon fils, trad. Thomas Chaumont, Autrement, 2016)


Mon éditeur Éric Lamiroy réunissait hier dimanche à la librairie Mot passant de Jette, dans la banlieue de Bruxelles, une cinquantaine des auteurs de sa collection Opuscules, pour fêter l’anniversaire du 1er numéro. J’ai donc fait à la fois la connaissance directe de l’éditeur, avec qui je n’avais eu qu’un contact par courriel ou par écrit pour signer le contrat, et de quelques-uns de ces auteurs. Précisons tout de suite qu’une très large majorité sont belges (quoique souvent métissés). J’étais donc, avec deux ou trois autres, un des auteurs exogènes, sinon exotique ! 

le marché de Jette vers 9 h du matin
 
Pour aller là-bas, j'avais pris le bus de nuit de Bordeaux (départ 20h 55 samedi soir) vers Bruxelles (arrivée 8h 15, car aucun embouteillage dans les escales de Paris Bercy et Lille Europe) et revenu de même (départ de Bruxelles 21h 05, arrivée ce matin à Bordeaux 9h 15, compte tenu des embouteillages des dix derniers km : que je suis content de ne plus avoir de voiture et de ne plus contribuer à embouteiller et à polluer !) ; j’ai dormi quand même pas mal, et fait comme d’habitude connaissance de quelqu’un, cette fois dans le bus de retour, un jeune homme dans le genre de Lucile qui étudie et travaille souvent à l’étranger (Allemagne, Taïwan, Congo Brazzaville et Angleterre, pas si mal pour un gars métis de 25 ans originaire de Seine-Saint-Denis). Rencontré aussi un retraité qui partait pour six mois d'hiver au Maroc.

les auteurs en pleine signature ou déambulant dans la librairie
notre signe distinctif, un vêtement rouge
J’ai donc passé la journée à Jette, ne me perdant pas dans les rues et dégotant sans peine la librairie, sise 300 Avenue de Jette, et ouverte tous les dimanches. C’est vrai que si on a envie que les gens lisent, il faudrait que librairies et bibliothèques, qui sont des lieux "sacrés" selon moi, soient ouvertes également en ce jour qui fut autrefois sacré, mais qui n’est plus guère qu’un jour de repos, dont bien des jeunes ignorent l'origine. Une dizaine d’auteurs m’ont dédicacé leur Opuscule, et j’ai dédicacé une vingtaine du mien (Mais délivre-nous du mâle !), soit à d’autres auteurs (échange de bons procédés), soit à du public, et même au patron de la librairie et à son assistante. La librairie était bondée. Inutile de dire qu’il n’y aurait pas eu autant de monde avec de la poésie. M. Jourdain (Le bourgeois gentilhomme) avec son "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour" aurait attiré plus de foule qu’Oronte (Le misanthrope) avec son fameux sonnet : "Belle Philis, on désespère / Alors qu’on espère toujours", il est vrai passablement ridicule. La prose marche mieux pour séduire ! J'ai appris qu'Henri Vernes l'auteur des Bob Morane, était toujours vivant et que l'éditeur publiera un Opuscule signé de lui pour ses 100 ans le 16 octobre.


J’ai donc découvert de visu quelques auteurs dont j’avais déjà lu l’Opuscule (Éric Neyrinck, Salvatore Minni, Alexandros Potamianos, Félix Rameau, Pierre Graas, etc.) et fait connaissance d’autres qu’il me reste à lire (Évelyne Wilwerth, Sophie Potier, Martine Platarets, Tito Dupret, Antoine Thuillier, Kandly Spense, etc.). J’ai noté que pas mal d’auteurs belges étaient d’origine étrangère et que la Belgique était vraiment en quelque sorte un pays métissé : dès le départ d’ailleurs, Flamands/Wallons, sans compter la minorité de langue allemande.

une rue de Jette

J’ai rôdé le matin sur le marché du dimanche et pu constater que la vie est aussi chère qu’en France ; un petit groupe d’entre nous sommes allés manger des frites vers 13h 15 sur la Place de la Reine Astrid, à deux pas de la librairie. Le marché était fini et, par l'ouverture d'une rue, on apercevait l’Atomium, pas très loin, que j'avais déjà vu lors de mon retour de cargo en 2013. La conversation a porté sur les problèmes Flandre/Wallonie. J’ai cru comprendre que si les Flamands apprennent correctement le français, l’inverse est loin d’être vrai, le français reste langue dominante.

près de la Gare du Nord, d'immenses immeubles en verre
où se reflètent les autres tours

Puis vers 16 h je suis reparti me balader un peu dans Bruxelles. Il faisait frisquet et je me suis vite réfugié dans un bistrot (on utilise le vieux mot français "taverne" ici). Faudra quand même que je me décide à visiter la ville en détail un jour, en restant plus longtemps ! Ou suis-je condamné à n'y faire qu'escale, comme en avril 2013 ?