Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 19 février 2019

19 février 2019 : les prodigieux bienfaits de la colonisation...


Avant d’atteindre autrui, la haine s’emploie d’abord à répandre son venin dans le cœur qui la nourrit. Elle le mine, le ronge, le tue à petit feu.
(Mahi Binebine, Le fou du roi, Stock, 2017)


Ah! ils en auront fait couler de l’encre, ces fameux "gilets jaunes" (ceux des bas-côtés, des confins, des fossés, des marges, comme l’étaient les anciens colonisés)  ! En général de l'encre et des paroles peu amènes à leur égard : car l’aigreur des journalistes, des politologues et experts de tous poils qui n’avaient rien vu venir n’a eu d’égale que leur provocante suffisance, celle de ceux qui "savent" (quoi ? on se le demande bien !) à l’égard de ceux qui sont dans l’ignorance (peut-être, mais ces derniers savent bien que "l’argent est une arme de destruction massive"), que leur fiel de nantis déversé par tombereaux pour déconsidérer un mouvement qui leur échappe. Et voilà maintenant qu’ils se plaignent du manque de considération qu’on a pour eux, ou même de la haine qu’ils suscitent et de la colère, des insultes et des violences qui s’ensuivent. J’allais écrire : qui sème le vent récolte la tempête…

Le petit livre publié au Sextant, et qui réunit les deux courts textes de Jean Grave, La colonisation (1912) et de Paul Vigné d’Octon, Le massacre d’Ambiky (1900), m’apparaît très éclairant sur ce qui se passe aujourd’hui, ici et dans le monde.


Jean Grave note que "les nations civilisées" se partagent "les peuples comme un bétail, tout cela cachant les plus louches combinaisons financières [...] des requins de la finance, […] brigandage et vol à main armée […] ; il y a un mot honnête pour couvrir les malhonnêtes choses que la société commet : on appelle cela « civiliser » les populations arriérées !" Si les populations "se révoltent, on leur fera la chasse, on les traquera comme des fauves, le pillage sera alors non seulement toléré, mais commandé ; cela s’appellera une « razzia »." Viols, assassinats, villages livrés aux flammes, "laissez passer, c’est une nation policée, qui porte la civilisation chez des sauvages !" La conquête ; "vite, deux ou trois cuirassés en marche, une demi-douzaine de canonnières, un corps de troupes de débarquement, saluez, la civilisation va faire son œuvre." On pratique alors l’accaparement de "terrains volés aux vaincus", on trouve des populations à exploiter, on peut les "massacrer chez elles pour les plier à un monde de vie qui n’est pas le leur." Il ajoute plus loin que "l’institution qui défend la propriété en Europe ne la reconnaît pas sous une autre latitude." Les soldats "en viennent à servir, inconsciemment, d’instruments au despotisme, à se vanter de ce rôle, à ne plus en comprendre la bassesse et l’infamie." Jean Grave conclut : "ce que vous déguisez sous le nom de colonisation a un nom parfaitement défini dans votre Code, lorsqu’il est le fait de quelques individualités obscures ; cela s’appelle : « pillages et assassinats en bandes armées »." Alain Finkielkraut pourrait lire ce livre pour convenir qu’Israël ne fait pas autrement avec la Palestine aujourd’hui : destructions de maisons palestiniennes, arrachages d’oliviers palestiniens, tirs de l'armée sur les manifestants désarmés de Gaza, etc... On ne l’a guère entendu dénoncer ces faits, ce grand humaniste.

Paul Vigné d’Octon relate, lui, l’un de ces nombreux massacres qui eurent lieu à Madagascar. Je ne peux le raconter en détail ici, mais renvoie au texte intégral : http://dormirajamais.org/ambiky/. Dans ce massacre d’une population encore endormie qui se fit au petit matin du 29 août 1897, le commandant Gérard, pourtant averti des intentions pacifiques de la population locale, poussa le comble de l’horreur en envoyant en première ligne les tirailleurs sénégalais qui tuèrent hommes, femmes et enfants surpris dans leur sommeil. L’auteur conclut : "La Gazette officielle dit seulement : « Le roi Touère, son ministre et deux chefs ont été tués pendant le combat. » ; il ne fallait pas que l’affaire, où nous-mêmes n’avions pas perdu un seul homme, parût excéder l’importance d’un engagement quelconque avec des rebelles. La Gazette ajoutait : « Cinq cents prisonniers sont tombés entre nos mains »" Et voilà le roman officiel de la colonisation. Car  "la vérité est que pas un indigène n’en est sorti vivant", et qu'il n'y a jamais eu de combat, mais un massacre.

Que voila un bel exploit, digne de nos livres d'histoire ! Mais qui le sait aujourd'hui, la mémoire coloniale étant presque totalement occultée ? Et inutile de dire qu'on le trouvera difficilement en bibliothèque (une seule bibliothèque universitaire le possède selon le SUDOC, il est absent de la Médiathèque de Bordeaux...), d'une part en raison de sa minceur (on préfère en bibliothèque publique les pavés indigestes qui servent d'oreiller sur les plages !), et aussi de son contenu, pas tout à fait politiquement correct...

dimanche 17 février 2019

17 février 2019 : oubli, mémoire et réparation


Des policiers à cheval attendaient derrière le barrage l’ordre de donner l’assaut. Des prolétaires en uniforme, coiffés de casques à mentonnière, attendaient des prolétaires en civil. Qui les poussait les uns contre les autres ?
(Erich Kästner, Vers l’abîme, trad. Corinna Gepner, A. Carrière, 2016)

En attendant de parler livres ou autre chose, un petit aperçu de deux documentaires vus récemment en avant-première, et traitant tous deux d’un régime dictatorial né d’un coup d’état militaire et de ses conséquences immédiates ou lointaines.

D’abord l’Espagne, devenue «démocratique», à mettre entre guillemets car, quand on a vu la féroce répression du référendum catalan en 2017, on est en droit d’en douter (mais ce n’est pas à nous de leur donner des leçons, avec la répression actuelle des gilets jaunes, plus de 8000 arrestations et déjà 1800 condamnations !). Après la mort de Franco, a été votée une loi d’amnistie générale, qui certes a permis la libération des prisonniers politiques, mais qui interdisait de revenir sur les crimes franquistes. Elle était censée devenir un pacte de l’oubli. Mais l’oubli de quoi ? Des bourreaux et des tortionnaires qui, pendant près de quarante ans, ont jugulé toute opposition, ont torturé et assassiné en toute impunité et sans laisser de traces (cf les nombreux disparus qui gisent dans environ 3000 fosses communes), ont volé des enfants à des familles républicaines pour ne pas qu’ils soient nourris de mauvaises idées et aussi à des mères célibataires à qui on faisait croire que leurs bébés étaient morts, pour les punir d’avoir fait un enfant hors mariage ?


Aujourd’hui, tant les familles des disparus que les mères en question réclament justice. C’est ce que montre le formidable documentaire réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar, Le silence des autres. Des douzaines, des centaines de témoignages ont été portés devant une cour de justice de Buenos Aires (puisque c’est impossible de juger en Espagne), les crimes en question étant qualifiés de crimes contre l’humanité. Les enfants et familles des victimes disparues (120000 environ) demandent l’exhumation de leurs restes, les mères de bébés volés (30000 tout de même !) réclament des comptes. L’Espagne n’en finit pas de clore ce passé, cette mémoire historique ; il a fallu briser un tabou. Le film est passionnant qui nous montre la souffrance des familles et de ces mères, leur tragédie d’avoir été obligées de taire leurs histoires pendant trente ans, au point que les jeunes Espagnols d’aujourd’hui ne savent rien du franquisme ! Il est vrai que nous, Français, avons aussi une mémoire sélective du passé. D’où notre silence sur la mémoire coloniale et les crimes commis (par exemple, lors de la conquête de l’Algérie, les massacres de Sétif en 1945, ceux de Madagascar en 1947, etc.). Ce film peut et devrait inciter des cinéastes français à s’ouvrir à cette mémoire.

Même chose pour le passionnant nouveau film documentaire de Nanni Moretti, Santiago, Italia. Là, il s’agit du tristement fameux coup d’état de Pinochet en 1973, instaurant une chape de plomb sur le Chili, dont j’avais appris en fac de géographie en 1966 qu'il était à peu près le seul état d’Amérique latine à avoir toujours été relativement démocratique et à avoir échappé à des périodes de dictature depuis l'indépendance. Jugez de ma stupeur le 11 septembre 1973 ! Il est vrai que j’ai su quasi immédiatement par mon ami John (exilé en France pour échapper à la guerre du Vietnam, que nous honnissions tous) que la CIA était derrière ce coup, que les USA le fomentaient depuis longtemps, en affamant le peuple chilien, avec la complicité de l’oligarchie locale (comme ils font actuellement au Vénézuela).


Moretti part donc d’un rapide survol historique du coup d’état, du bombardement du palais présidentiel, des derniers discours du président Allende (lire en intégralité sur http://www.france-terre-asile.org/actualites/actualites/actualites-choisies/chili-le-dernier-discours-de-salvador-allende), des arrestations de masse qui ont suivi. Il poursuit par l’héroïque accueil de nombreux réfugiés politiques à l’ambassade d’Italie, seul pays occidental à l’époque à refuser de reconnaître la junte militaire chilienne. À l’aide d’interviews de nombreux réfugiés, qui ont fini par arriver en Italie où ils ont été magnifiquement reçus et y ont fait souche, ainsi que de responsables politiques et artistes ou intellectuels partisans d’Allende encore survivants, Moretti nous restitue une mémoire émouvante de cette époque terrible. En parallèle, il interroge aussi dans sa prison un des anciens tortionnaires de Pinochet, car au contraire de l'Espagne, le Chili n’a pas voté de pacte contre l’oubli, et ceux qui ont commis des sévices et qui sont connus ont pu être jugés. Et les victimes ont pu porter plainte. Ce militaire sûr de lui se prétend innocent, il n’a rien vu, rien entendu, ne sait rien. Et, en filigrane, on soupçonne le regret de Moretti de voir l’Italie, naguère si accueillante aux exilés, se refermer comme une huître. Un très beau film, à méditer (surtout par la France, qui prétend donner des leçons aux Italiens !).


vendredi 15 février 2019

15 février 2019 : Jeanne Condamin, une belle âme, un cœur simple


Je pense souvent à la mort, qui le fait aujourd’hui ? Personne n’y pense. On se laisse surprendre par elle comme par une collision ferroviaire ou toute autre catastrophe imprévue.
(Erich Kästner, Vers l’abîme, trad. Corinna Gepner, A. Carrière, 2016)

Parmi les nombreux décès de ce début d’année (je pense à ce cher Tomi Ungerer, dont j’ai dû lire à haute voix Les Trois brigands au moins cent fois à mes deux enfants), il en est un qui me touche de plus près.
Le dernière fois que je suis allé voir Jeanne Condamin à Poitiers, c’était quelques jours avant Noël dernier. Jeanne m’a reçu comme d’habitude avec son sourire bienveillant, sa voix douce. Elle était très diminuée, ce que je savais, car elle était, comme mon frère en sa fin de vie, sous oxygène en permanence. Elle atteignait sa quatre-vingt-onzième année. Nous avons papoté plus d’une heure, je lui ai ensuite envoyé ma carte de vœux annuelle et j’ai eu la joie de recevoir en janvier sa longue réponse, sous la forme d’une carte dont j’extrais les phrases suivantes :
« Je suis sûre que votre périple familial qui vous a menés des Landes à Lyon, via Brocas, Toulouse et autres lieux, a été plein de joie pour vous et de ces petits bonheurs reçus avec reconnaissance. […] Mon frère Georges est rentré à Vaux-sur-Mer Royan après trois bonnes semaines chez ses enfants qu’il a vus ensemble ou successivement. Il est rentré pour l’anniversaire du décès de sa femme. Il fait face, je me suis beaucoup réjouie pour lui, qu’il puisse être entouré ainsi. […] nous sommes une famille très unie et j’en rends grâce à Dieu. Je vous embrasse. Jeanne. »

des fleurs pour Jeanne qui les aimait autant que les livres

J’ai connu Jeanne à mon arrivée à Poitiers, où elle achevait sa carrière à la direction de la Bibliothèque municipale. Elle avait contribué dans les années 80 à la création de l’association D’un livre l’autre qui anime la Bibliothèque de la prison de Poitiers (le Centre pénitentiaire de Vivonne aujourd’hui) ; j’ai adhéré rapidement à D’un livre l’autre et participé bientôt à ses activités, notamment en me rendant aux rencontres avec des écrivains, puis en donnant de ma personne pour les lectures à haute voix que nous faisions en duo avec Lise B. Je revoyais régulièrement Jeanne à l’Assemblée générale de D’un livre l’autre, mais nous n’étions pas encore vraiment amis.
Il a fallu le décès de mon frère Bernard en 2003 pour que, poussé par Claire qui proposa de m’y accompagner, je retourne assez régulièrement au Temple de Poitiers et recouvre mon identité protestante (je ne pratiquais plus depuis quarante ans), et découvre avec une stupéfaction mêlée de joie que Jeanne était non seulement protestante, mais fille et sœur de pasteurs. Ce qui expliquait à la fois son sérieux et sa rigueur (nous ne nous sommes jamais tutoyés), mais aussi sa bienveillance et sa joie intérieure. Elle nous aida beaucoup à nous intégrer à la paroisse. Une amitié naquit qui prit de l'ampleur pendant la maladie de Claire quand elle me proposa de venir de temps en temps à la maison me remplacer pour que je "m’aère"... Un après-midi de temps en temps (une à deux fois par mois), elle arrivait à 14 h et, comprenant l’état difficile de Claire, lui demandait de choisir un disque. Jeanne le mettait en route pas trop fort, et demeurait silencieuse à son côté en lui tenant la main, disant quelques mots de temps en temps.
En juillet 2006, nous l’invitâmes à se joindre à nous sur les bords du Clain pour fêter l’anniversaire de Lucile. Il y faisait une douce et lumineuse chaleur, et ce fut un moment presque magique. Pendant l’hiver 2008-2009, quand la dégradation de l’état de santé de Claire avait fait largement déserter notre maison, elle fut une des rares fidèles à continuer à venir quasiment chaque semaine. Pour Claire et pour moi, ce don de soi, cet amour du prochain, cette gentillesse, cette grâce, étaient semblables à celles de ma belle-sœur Anne qui venait tous les mois passer un week-end de trois jours pour me permettre de « souffler ».
À mon tour, j’ai essayé de rendre la pareille à Jeanne, que je visitais souvent à Poitiers, puisqu’après mon déménagement, je n’avais que le Boulevard à traverser pour lui rendre visite. Je la voyais moins depuis que j’habitais à Bordeaux, mais tout de même je ne l’oubliais pas et, quand c’était possible, nous nous revoyions chez elle deux ou trois fois par an. Comme ma mère, elle avait été tuberculeuse dans sa naissance et avait un poumon affaibli. Mais elle a tenu bon, affermie sans doute par sa foi, elle qui allait régulièrement aux Assemblées du Désert du Mas Soubeyran qui ont lieu chaque année en septembre pour commémorer le souvenir des martyrs protestants après la Révocation de l'édit de Nantes.
Une petite anecdote qui m’avait réjouie : un de nos collègues de la Bibliothèque annexe des Trois cités m’a raconté que lors de l’emménagement de l’annexe, de l’ancien local provisoire au nouveau, distant d’une centaine de mètres, Jeanne Condamin, pourtant directrice générale, non seulement avait proposé aux employés d’organiser une chaîne humaine pour déménager les livres de l’un à l’autre, mais y avait participé elle-même, habillée d'une blouse de travail. Ce qui la mit encore plus haut dans mon estime et mon amitié, tant j’ai connu beaucoup de conservateurs de bibliothèque arrogants et sûrs d’eux, parfois incapables de saluer leurs subalternes, et souvent les méprisant du haut de leur élitisme mal compris ! 

Une autre anecdote qu’on m’a rapportée pendant les obsèques : Jeanne avait dit qu’elle attendait de revoir son frère avant de mourir. Il est venu le lundi 4 février, elle est morte deux heures après. Ce qui m’a rappelé que Claire avait attendu le passage du pasteur, venu lui apporter quelques paroles de réconfort, avant de s’éteindre.

Adieu, Jeanne, ou plutôt au revoir, pour l’éternité...



dimanche 10 février 2019

10 février 2019 : adieu au cousin du Québec


La formule morale la plus simple et courte, c'est de se faire servir par les autres aussi peu que possible, et de servir les autres autant que possible. D'exiger des autres le moins possible et de leur donner le plus possible.
(Léon Tolstoï, Lettre à Romain Rolland, 4 octobre 1887)


Chaque fois que je me trouve confronté à la mort, qu’elle coupe avec brutalité une vie, comme il arrive parfois, ou qu’elle l’achève tranquillement, comme il se devrait, je pense à mes chers amis écrivains, Sénèque, Montaigne, Tolstoï, Romain Rolland et tant d’autres, qui m’aident à l’affronter sereinement, à l’accepter comme l’issue qui nous attend tous.

En 2008, pendant des vacances en Mauricie, Marc sur son canoë

Marc Paulin, notre ami québécois, vient de nous quitter à l’âge de 55 ans le 4 janvier 2019, à la suite d’un "cancer féroce et virulent, qui s’est propagé à une vitesse fulgurante", selon les mots de sa compagne Déborah. Depuis plusieurs années, je méditais un voyage au Québec, qui a bien a bien failli se faire en 2012, mais ma prostate ayant sifflé trois fois (voir mon blog du 18 août de cette année-là), j’ai dû annuler. J’avais bien sûr prévu d’aller voir Marc, qui avait même pris une semaine de congé pour me balader dans son cher pays.

Nous l’avions rencontré, Claire et moi, en avril 1982, environ un mois avant la naissance de Mathieu ; Marc avait 18 ans et prenait une semaine de vacances en faisant en stop le tour de la Guadeloupe avec un copain. Nous étions donc allés ce dimanche-là sur la plage de Rocroy, au nord de Baillif, qui était notre plage usuelle, tranquille, avec un flot de mer tellement calme qu'il me permettait de nager jusqu'à plus de deux cents mètres du bord, ce qui est loin d’être dans mes habitudes. Nous nous étions installés sous une paillote (appelée là-bas carbet, si mes souvenirs sont bons) sous le toit de laquelle il y avait une table en bois et deux bancs ; nous venions d’arriver, il était à peine 8 h 30 du matin, car nous étions lève-tôt et voulions éviter la foule du dimanche qui venait déjeuner pour midi dans une ambiance de kermesse au demeurant fort sympathique avec transistors à tue-tête, camping-gaz et cocottes-minute, et boisson à gogo. Claire était enceinte de huit mois et je buvais des yeux sa superbe rotondité, quand elle me dit :
« Regarde ! Va vite leur dire de se rhabiller ! Les Guadeloupéens n’aiment pas beaucoup ce nudisme sauvage... »
Elle avait aperçu deux jeunes hommes bien découplés qui sortaient de la mer dans leur plus simple appareil, parodiant au masculin les tableaux représentant la naissance de Vénus. Je me suis précipité vers ces deux Apollons, qui ne se cachaient pas le moins du monde, pour leur expliquer qu’on ne pouvait faire ça ici que sur des plages spécialisées. Ils sont donc allés enfiler leur maillot de bain, ont apporté leurs sacs à dos et se sont installés sous notre carbet. C’était Marc et son camarade Michel. Au moment de repartir, Claire leur proposa de venir dormir à la maison et leur dit qu’elle les emmènerait le lendemain jusqu’au parking de la Soufrière, tandis que je partirai travailler.
Notre amitié débuta ainsi. La Soufrière faillit d'ailleurs se terminer mal pour Michel ; pris au sommet dans le nuage qui cachait toute visibilité, ils trouvèrent un vague sentier de descente, mais qui malheureusement ne les menait pas vers l’Ouest (Saint-Claude) mais vers l’est (Capesterre-Belle-Eau). Dans la descente assez raide, Michel se tordit le pied, ils perdirent beaucoup de temps à cause de la douleur, et il faisait nuit quand ils arrivèrent à la route. J’étais rentré du boulot et, très inquiet, je m’apprêtais à signaler vers 20 h leur disparition à la gendarmerie voisine, quand ils frappèrent à la porte. Ils avaient trouvé quelqu’un qui les avait ramenés, un peu déconfits. Le temps que son pied se rétablisse, ils restèrent deux nuits de plus chez nous, Claire les amena le mercredi suivant à l’embarcadère du ferry vers les îlots des Saintes. Puis ils disparurent de notre vie.
Mais à chaque fin d’année, nous leur avons envoyé nos vœux avec quelques photos de la famille qui s’agrandissait. Seul Marc a donné suite. Nous apprîmes quelques années plus tard qu’il était devenu officier de marine marchande (cargos) et sillonnait l’Atlantique, la Méditerranée, le Pacifique et l’Océan Indien, il nous envoyait des cartes postales de ses escales. Au début des années 90, l’automatisation de ces navires entraîna des suppressions de poste, sans parler, après la chute du Mur de Berlin, de la concurrence des officiers issus de l’Europe de l’Est et qui coûtaient deux ou trois fois moins cher aux compagnies. Marc se retrouva au chômage, il trouva pendant un temps une embauche pour commander pendant la saison d’été les petits navires de croisière sur le lac Memphrémagog, en Estrie, à la frontière des USA. C’est à ce moment que je le revis lors de mon voyage d’études au Québec en octobre 1994, pendant l’été indien, et que je renouai une solide amitié ; je fus convié à un brunch fantastique au bord d’un lac pour fêter les 65 ans de son père. Il vint en France en juin 1999, où je lui avais organisé son séjour, une semaine chez nous à Poitiers (je lui ai prêté un vélo), une semaine à l’île de Ré (malheureusement déserte) et une semaine à Paris où je le rejoignis pour l’accompagner à Roissy.
Par la suite, il avait trouvé à s’embaucher au port de Montréal pour diriger les manœuvres de chargement-déchargement. Il s’était mis en ménage avec Debbie, m’envoyait régulièrement des photos par mails, et bien sûr, en 2009, après la mort de Claire, comme Yvon en Guadeloupe et Marcin en Pologne, il m’avait invité au Québec. Ça n’a malheureusement pas pu se faire.
Comme l’écrit Sénèque, dans sa Consolation à Marcia, "On ôte un peu de leur violence aux maux présents quand on les a vus venir". Là, je n’ai rien vu venir, il était si jeune, j’aurais pu être son père. Et d’ailleurs, dans une certaine mesure, je crois que c’est ce qu’il recherchait en moi. Il avait approuvé mes voyages en cargo, bien sûr, et aurait souhaité que je fasse Le Havre-Montréal par ce moyen.

Adieu, Marc Paulin, je t’aimais beaucoup.

jeudi 7 février 2019

7 février 2019 : le poème du mois


Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage…
(Michel de Montaigne, Petit recueil de pensées, Chêne, 2015)


Puisqu’on est en plein dans les "désordres" causés par les"Gilets jaunes", et que c’est loin d’être fini, qu’une nouvelle loi scélérate vient d’être approuvée massivement par les députés, suppôts de l’ordre moral, économique et financier, qu’on prépare activement – du moins je l’espère –, le cent cinquantenaire de la Commune de Paris de 1871 et de la terrible répression qui s’ensuivit, je livre ce mois-ci, en guise de poème du mois, la chanson qu’Eugène Pottier lui consacra en 1886, chanson chantée par Marc Ogeret (1) ou par Francesca Solleville (2) ou Les quatre barbus (3) à écouter sur youtube : 

1 https://www.youtube.com/watch?v=U-mvvYVaeKQ 
2 https://www.youtube.com/watch?v=44Q1ZnoES40
3 https://www.youtube.com/watch?v=wknyUL6GWNU


La Commune n’est pas morte
 
On l’a tuée à coups de chassepot,
À coups de mitrailleuse,
Et roulée avec son drapeau
Dans la terre argileuse.
Et la tourbe des bourreaux gras
Se croyait la plus forte.
Refrain
Tout ça n’empêche pas Nicolas
Qu’ la Commune n’est pas morte.
Tout ça n’empêch’ pas Nicolas
Qu’ la Commune n’est pas morte !
Comme faucheurs rasant un pré,
Comme on abat des pommes,
Les Versaillais ont massacré
Pour le moins cent mille hommes.
Et les cent mille assassinats,
Voyez ce que ça rapporte.
Refrain

On a bien fusillé Varlin,
Flourens, Duval, Millière,
Ferré, Rigault, Tony Moilin,
Gavé le cimetière.
On croyait lui couper les bras
Et lui vider l’aorte.
Refrain

Ils ont fait acte de bandits,
Comptant sur le silence.
Ach’vé les blessés dans leur lit,
Dans leur lit d’ambulance
Et le sang, inondant les draps
Ruisselait sous la porte.
Refrain

Les journalistes policiers,
Marchands de calomnies,
Ont répandu sur nos charniers
Leurs flots d’ignominies.
Les Maxim’ Ducamp, les Dumas
Ont vomi leur eau-forte.
Refrain

C’est la hache de Damoclès
Qui plane sur leurs têtes.
À l’enterrement de Vallès,
Ils en étaient tout bêtes
Fait est qu’on était un fier tas
À lui servir d’escorte
C’qui prouve en tous cas Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte.
C’qui prouve en tous cas Nicolas,
Qu’la Commune n’est pas morte !
Bref tout ça prouve au combattant
Qu’Marianne a la peau brune,
Du chien dans l’ventre et qu’il est temps
D’crier vive la Commune !
Et ça prouve à tous les Judas
Qu’si ça marche de la sorte
Ils sentiront dans peu, Nom de Dieu !
Qu’la Commune n’est pas morte !
Ils sentiront dans peu, Nom de Dieu !
Qu’la Commune n’est pas morte !



Je me souviens du magnifique centenaire de 1971, avec un concert à Angers de Chants de la Commune, animé par Mouloudji, Francesca Solleville, Armand Mestral et un groupe, les Octaves. Je connaissais alors mal cet épisode de notre histoire, largement occulté au lycée, où notre professeur accusait même les Communards d’avoir provoqué la guerre civile sous les yeux des Prussiens qui, bien entendu, laissèrent le massacre se faire ; c’était le prix de la "paix sociale" et de l’étouffement du mouvement ouvrier pendant une vingtaine d’années. Depuis, j’ai beaucoup lu sur le sujet et je reconnais dans la révolte des "gilets jaunes" un reflet de la Commune – pâle, je vous l’accorde – et dans la répression policière un calque à peine adouci.
Pour en revenir à cette violence policière (la même que celle, incroyablement féroce, de la police espagnole contre le référendum catalan en septembre 2017, qui m’avait sidéré à l’époque – on se croyait revenu au temps du franquisme !), en général, on ne trouve pas de mots assez durs pour la condamner en Chine, au Vénézuela, en Syrie ou ailleurs, mais il semble que dans nos "démocraties" occidentales, elle soit licite. Pensons-y !