Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

vendredi 24 novembre 2017

24 novembre 2017 : survol des dernières péregrinations


Pour des esprits vivants, rien ne peut être plus terrible – et ce n’est pas une simple hypothèse, mais la réalité qui concerne des millions d’êtres humains – que de vivre dans le monde de la quantité où tout est mesuré par le chiffre, non par la valeur intrinsèque (l’homme évalué en fonction de son salaire, la qualité d’une opinion par le nombre, la valeur d’un livre ou d’une œuvre d’art par le chiffre de vente...), hors de l’esprit, hors de la pensée.
(Christine Jordis, William Blake ou l’infini, Albin Michel, 2013)


Avant de procéder d’ici quelques jours à un compte rendu des Rencontres internationales du Film d’histoire de Pessac (20-28 novembre 2017), je reviens sur mes récents déplacements.

une des fresques d'Orgosolo
D’abord la Sardaigne : en dépit du décès de mon frère, qui m’a affecté plus que je ne pensais, j’ai beaucoup aimé ce pays, probablement assez semblable à la Corse au point de vue du relief : une île assez grande et très montagneuse. Les paysages m’ont paru grandioses, quoique très austères, à cause sans doute de la sécheresse persistante (il paraît qu’il n’avait pas plu du tout depuis le début de l’année, nous avons donc essuyé quelques averses, surtout en soirée, les premières, selon les insulaires, qui les attendaient avec impatience, car les rivières et retenues d’eau étaient au plus bas !). J’ai aussi beaucoup aimé les habitants, fiers de leurs nombreux dialectes (au moins seize sur l’île, ils apprennent l’italien à l’école) et de leur identité, même s’ils ont de plus en plus de mal à trouver du boulot. La saison touristique est trop courte (notre hôtel en était, fin septembre, à sa dernière semaine d’ouverture) et les métiers ou travaux traditionnels ont quasiment disparu. Résultat, une hémorragie de la population, qui diminue chaque année, les jeunes partant sur le continent !

notre station balnéaire

Dans les excursions, j’ai particulièrement aimé celle de Nuoro, faite en autocar, avec la visite du musée ethnographique, puis la visite de Orgosolo, célèbre dans les années 50 par les enlèvements pour rançon (cf le beau film de Vittorio de Seta, Banditi a Orgosolo, 1961), mais aussi par ses fresques murales que l’on peut voir tout au long de la grand rue, souvent à teneur sociale et contestataire, et par ses élevages de moutons et de porcs en plein air et en toute liberté. Et nous avons eu droit au festin offert par les bergers d’Orgosolo : charcuterie, fromage, agneau rôti et cochon de lait grillé, le tout mangé avec les doigts, un régal absolu (et tant pis pour les végétariens !). Un très beau moment (en tout cas pour moi)...

pique-nique à Orgosolo (l'ami Christian à gauche)

Deuxième excursion, cette fois en voiture : vers les restes archéologiques de Buromini, où nous sommes allés à la rencontre des géants de la civilisation nuralgique, qui a occupé les lieux pendants les deux millénaires qui ont précédé notre ère. Tout un village a été mis au jour : la cité de Nuragui. J’ai trouvé ça magnifique, ces tours, ces murs de pierre, ce silence. La troisième, en autocar, nous a amenés vers l’archipel des îles du Nord, proches de la Corse. La guide nous avait beaucoup alléchés pendant les deux heures de route, notamment pour la visite de l’île de la Maddalena (dont Bonaparte tenta en vain de s’emparer en 1793), où on trouverait la maison de Garibaldi ! Résultat, on a fait une excursion en ferry, avec arrêts prolongés sur les plages des îles désertes (où j’ai oublié mon appareil de photo !!!) et un arrêt bref sur la fameuse Maddalena, où, faute de temps, nous avons pu uniquement admirer le boulet de Napoléon, précieusement conservé dans la mairie.

ruines de Nuragui, près de Buramini
Pour les autres jours, je me suis contenté de découvrir la station balnéaire proche de notre hôtel et de me balader sur les rochers vers le nord et vers le sud. J’y ai rencontré deux Suissesses d’une quarantaine d’années qui rongeaient leur frein, leurs maris ayant amené leurs motos et se régalant, paraît-il, sur les routes montagneuses, pendant qu’elles se contentaient de ma compagnie ou de celles d’autres touristes. Globalement, la nourriture de l’hôtel était bonne (quoique largement internationale) comme en Sicile. Voilà un endroit où on mange bien ! Y reviendrai-je ? J’avoue qu’y randonner à vélo me siérait bien.

Ubu roi
De mon voyage vers le sud-est, j’ai déjà dit tout le bien que je pensais du Cinémed. Mon passage à Lyon m’a permis de retrouver mon fils et mes vieux amis de voyages au long cours : Jean du cargo de 2013 (cf mes pages de blog du 12 au 26 mars 2013), et Fortune, la "vieille dame" de Tanger (cf mes pages de blog du 5 au 7 mars 2012). J’ai pu visiter l’atelier d’artiste de Mathieu dans un collectif : ils sont une vingtaine à travailler individuellement et parfois ensemble. Nous sommes allés voir ensemble Ubu roi au TNP de Villeurbanne, joué dans un décor surchargé, mais pas si mal. Et Mathieu m’a baladé dans Lyon (il y a un jour où nous avons fait plus de 22 km à pied ), où nous avons visité le musée d’art contemporain et mangé dans des restaurants chinois et japonais. Tant pis pour les fameux "bouchons" lyonnais, ce sera pour une autre fois.

L’ange exterminateur
 
Enfin le week-end dernier, j’étais au Mans où j’ai retrouvé mon ami Philippe Bouquet, grand traducteur du suédois (quelques 150 livres à son actif) et qui vient de décider, à cinquante ans, de prendre sa retraite. Il faut dire que six ou sept de ses dernières traductions lui ont bien été payées, mais n’ont toujours pas été publiés et ne le seront peut-être jamais ! Il m’a magnifiquement reçu, m’a emmené voir au cinéma la retransmission depuis le Met de New York de l’opéra de Thomas Adès L’ange exterminateur (d’après le film de Bunuel), qui m'a bien plu, et le lendemain l’extraordinaire documentaire de Frederick Wiseman sur la New York Public Library Ex libris : The New York Public Library, qui m'a enchanté : nous n’étions que cinq pelés et les seuls à être restés jusqu’au bout de ses 3 h 17 mn ! Ça m’a passionné, surtout pour découvrir le rôle éducatif et social dévolu à la Bibliothèque de New York et à ses annexes, notamment dans les quartiers. On en est loin, en France !


De bien beaux déplacements...



jeudi 23 novembre 2017

23 novembre 2017 : William Blake ou l'infini de Christine Jordis


Quel genre d’hommes, se demande-t-il depuis son siècle, a produit notre société de consommation, notre idéologie du profit ? On l’entend nous répondre : des « spectres ».
(Christine Jordis, William Blake ou l’infini, Albin Michel, 2013)



Quel étrange personnage que ce William Blake, avec qui j’ai vécu – le mot n’est pas trop fort – pendant quelques jours, le temps de lire la belle biographie intime et aussi essai interprétatif que lui a consacré Christine Jordis.
Ce fils de bonnetier, né à Londres en 1757 fut le contemporain 
des turbulences de l’Europe, la Révolution française en premier lieu, mais aussi les révoltes luddites en Angleterre. Dessinateur, peintre, graveur, poète, cet artiste complet vécut méconnu, dans la pauvreté volontaire ("Je souhaite ne rien faire qui ait pour but le profit. Je souhaite vivre pour l’art. D’ailleurs je ne veux rien. Je suis complètement heureux") jusqu’en 1827, espérant changer le monde à sa manière. Être fantasque, excessif, révolté, sauvage, illuminé, traité de fou (James Joyce écrira à son sujet : "S’il faut taxer de folie tous les grands esprits qui ne croient pas au matérialisme expéditif actuellement en vogue, avec la prétention béate de l’étudiant préparant une licence de sciences exactes, il restera bien peu de choses de l’art et de la philosophie mondiale"), trop démesuré  pour ses contemporains, il ne survécut que grâce à son travail acharné, les commandes que lui procurèrent des amis, et la sollicitude bienveillante de son épouse Catherine : "Puisque l’homme ne vit pas seulement de pain, je vivrai même de manque de pain – rien ne m’est nécessaire, hors de faire mon Devoir ["mon art"] et de me réjouir dans la joie débordante qui est toujours déversée sur mon Esprit."


Christine Jordis nous entraîne dans un parcours généreux, étudiant aussi bien l’homme que l’œuvre, particulièrement inséparables chez cet artiste. Ses gravures de visionnaire (il affirmait avoir vu Dieu et était persuadé de le rejoindre un jour : "Malgré tout, je ris et chante, car si je suis négligé sur la Terre, dans le Ciel, je suis un Prince parmi les Princes"), souvent très sombres et violentes, où se décèle l’influence de Dürer, décrivent la perte de l’unité originelle de l’homme avec Dieu et la dichotomie matière/esprit, qu’il s’efforça de concilier par le biais de l’imagination. Il est avant tout idéaliste, très éloigné des rationalistes et des matérialistes (Kathleen Raine écrivit dans un essai sur Blake : "L’idéologie matérialiste de l’Occident est une mutilation de la conscience qui rend impossible de ressentir le monde comme vivant, elle fait de la connaissance une formule, non plus une expérience") du siècle des Lumières. Newton était sa bête noire. Non, l’homme n’est pas que matière. Ni qu’esprit. Il le martèle constamment !
Blake fut un révolté, un des premiers contre l’injustice sociale, et aussi férocement anticlérical et contre la royauté. Et par-dessus tout contre l’argent, dont il devine le pouvoir aliénant : "Libérer l’humanité asservie, soumise au dogme de la quantité, pour la rendre à l’art et à la poésie, c’est-à-dire à la vie dans sa totalité, telle était la tâche prophétique de Blake", nous rappelle l’auteur. D’où la redécouverte de cet artiste-poète de génie par la Beat Generation américaine dans les années 60. Blake préfigure en effet la philosophie du Nouvel Âge, terme qu’il emploie. Christine Jordis examine de près la filiation, tout en insistant sur la radicalité de l’artiste incompris 
et du poète révolté. Inutile de préciser que le livre est rigoureux dans son refus des simplifications. Pour moi qui n’avais jamais lu Blake, c’est une vraie découverte. Écoutons son appel à la jeunesse : "Levez-vous, jeunes gens du Nouvel Âge ! Dressez-vous contre les mercenaires ignorants ! Car il y a des mercenaires à l’Armée, à la Cour, à l’Université, qui, s’ils le pouvaient, rabaisseraient le pouvoir de l’esprit et prolongeraient la guerre des corps !"
Christine Jordis indique bien les liens indissociables entre l’artiste et le poète chez Blake. Partout, on retrouve l’idée que le divin réside chez l’être humain (l’Homme-Dieu), à l’intérieur de lui : c’est la poésie qui en est le signe manifeste. D’où chez Blake, le sens aigu de la liberté de conscience, notamment contre les églises établies et le clergé. L'auteur note que, dans "son adresse publique : un brûlot, si on le lit de près, car Blake y démonte le système, comme il l’appelle, et décèle ce qui va devenir le fonctionnement principal du monde moderne : la marchandisation. La conversion de l’art en argent, son enrôlement au service de la vente, du tapage, du profit, son évaluation en termes de chiffres – le règne de la quantité".
La puissance de l’esprit était telle chez lui qu’il mourut dans la joie, comme l’ont rapporté ceux qui étaient présents : "se tournant vers Catherine qui pleurait, [il] lui dit : « Ne bouge plus, Kate ! Reste comme ça, je vais faire ton portrait – car tu as été un ange pour moi. » Quand il eut terminé, il posa son carnet et commença de chanter des hymnes et des poèmes. Catherine les décrivit plus tard comme "des chants de triomphe et de joie". « Ils ne sont pas de moi, mon aimée, non, ils ne sont pas de moi !» lui dit-il."
L’influence de Blake se fait sentir notamment chez Aldous Huxley dans Les portes de la perception (encore un livre redécouvert dans les années 60) ou chez un cinéaste comme Jim Jarmusch (le héros de Dead Man s’appelle justement William Blake), et très probablement chez pas mal d'artistes de notre temps et du siècle passé. Et peut-être aussi chez nombre de nos contemporains, notamment ceux qui prônent la décroissance si nous en croyons la citation de Christine Jordis placée en exergue.
Il reste à le lire, à examiner ses productions artistiques dans les livres ou dans les musées !

jeudi 16 novembre 2017

16 novembre 2017 : en état d'urgence


conclusion qui s’impose : il n’y a absolument rien à attendre du vote “démocratique”.
Déjà Napoléon III, en 1850, avait vu que le suffrage universel était, non pas l’horreur que la bourgeoisie bien-pensante imaginait qu’il était, mais une véritable bénédiction, une légitimation inattendue et précieuse des pouvoirs réactionnaires. […] Napoléon le petit avait découvert que dans des conditions historiques à peu près normales, à peu près stables, la majorité numérique est toujours fondamentalement conservatrice.
(Alain Badiou)

Je ne sais pourquoi, ce texte d’Alain Badiou, que j’avais noté sur mes tablettes, m’est revenu en mémoire en voyant le beau film solaire de Marine Francen, Le semeur. Ce film "historique" commence en effet quelques mois après le coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte" du 2 décembre 1851 : un village cévenol est vidé de toute sa population masculine, déportée en Algérie et en Guyane par les gendarmes. « L’état d’urgence est proclamé, nous avons tous les droits », répliquent-ils aux femmes interloquées qui tentent de s’interposer (ça n’a pas changé en 2017 !). Leur crime : ils sont républicains, et un des hommes, le père de l’héroïne, sait lire et donc il est considéré comme un meneur dangereux ; il a d'ailleurs appris à lire à sa fille Violette ! Il reste aux femmes et aux enfants restants à s’organiser pour continuer les travaux des champs, soigner les bêtes, récolter les moissons et tenter la survie hivernale qui va suivre. 

 
Elles y arrivent tant bien que mal, mais souffrent de l’absence d’hommes, surtout les jeunes femmes qui font le serment que si un homme vient à passer (berger, colporteur ou autre), elles le retiendront pour se le partager. Je vous laisse découvrir la suite. Non seulement le film est beau, mais il y souffle un air de féminisme pas si surprenant que ça en ce milieu du XIXe siècle qui vit fleurir, à la suite de George Sand, les belles figures de Flora Tristan, André Léo et Louise Michel. Quand l’homme inespéré est contraint de repartir (après le retour de quelques survivants des bagnes), non sans avoir fait un enfant à Violette et à Rose, il laisse un mot à Violette : « Tu diras à notre enfant qu’il est né de l’amour d’un homme et d’une femme libres ! » Nous n’étions que quelques pelés dans la salle : pas de comédiens connus pour attirer le chaland. Mais on en sort ayant chaud au cœur, ce qui en cette saison qui commence à fraîchir, ne peut pas faire de mal !

Quant au film algérien En attendant les hirondelles, de Karim Massoui, il dresse au travers d’un scénario ingénieux, le portrait en creux d’une Algérie contemporaine, entre magouilleurs et bidonvilles, tradition et modernité, machisme ordinaire et féminisme qui pointe son nez. On suit d’abord les pérégrinations d’un entrepreneur de chantiers, Mourad, sexagénaire divorcé et remarié, qui vient d’empocher un nouveau marché de construction d’un hôpital, mais qui se trouve soudain confronté à la violence : il assiste, médusé et impuissant, au tabassage en règle d’un jeune homme, tandis que son propre fils, qui veut abandonner ses études de médecine, est victime d’un accident de moto. Puis on suit Djalil, le chauffeur de taxi, amoureux transi d’Aïcha, qui se voit contraint d’emmener cette dernière vers le village de ses noces avec un autre. Enfin, on suit Dahman, un médecin reconnu, qui est soudain rattrapé par le passé des années de plomb, alors qu'il va enfin se marier : à l'époque d'un autre état d'urgence, quand les élections avaient été annulées, il a assisté, impuissant, au viol collectif d’une femme par les rebelles islamistes.

 
On voit que le scénario puise (comme chez le Hitchcock de Complot de famille) dans trois histoires distinctes dont on se dit qu’elles vont bien se rejoindre à moment donné. Mais là n’est pas l’objectif du film : ce n’est pas un thriller, mais une radiographie de l’Algérie contemporaine, vue à travers un "road movie" qui nous balade de la capitale aux paysages somptueux et désertiques des environs de Biskra, une Algérie qui n’en finit pas de panser ses plaies. Le tout filmé avec justesse et subtilité, et sans la moindre nuance de réalisme misérabiliste ni de thèse à développer. Non, du vécu seulement. On se laisse porter par les voitures qui nous véhiculent là où il se passe quelque chose, et où va se modifier le point de vue des héros de ces histoires. Très beau film, ambitieux, et là, la salle était quasiment pleine !

Dans les deux films, les acteurs, inconnus, sont époustouflants !