Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 15 mai 2018

15 mai 2018 : Anne-Marie Turon, bibliothécaire et humaniste


Mais il n’y a jamais une seule réponse au pourquoi.
(Jean-Acier Danès, Bicyclettres, Seuil, 2018)

Anne-Marie Turon est née à Antananarivo, capitale de Madagascar (qu’on appelait alors Tananarive) en 1949. Elle a vécu là-bas, notamment à Fort-Dauphin, où ses parents étaient enseignants, et, de retour en France, n’a jamais oublié ce pays, son île natale. Elle est décédée hier des suites d’une longue maladie. Elle fut une de mes collaboratrices à la Bibliothèque centrale de prêt du Gers, à la fin des années 70 et au début des années 80. Alors que je partais vers d’autres cieux et poursuivais une carrière nomade, elle y resta jusqu’à sa retraite il y a quelques années. Elle se consacra dès lors à créer une association, l’Association des amis de Jean Laborde, ce natif d’Auch (1805-1876) qui passa à Madagascar une grande partie de sa vie et y fut le premier consul de France : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Laborde_(aventurier).
L’Association (https://www.lesamisdejeanlaborde.fr/) a les buts suivants : œuvrer pour faire connaître Jean Laborde et participer à la conservation du patrimoine qu'il a laissé ; agir auprès de tout organisme local ou extérieur pour réhabiliter et entretenir les vestiges et la Villa Jean Laborde de Mantasoa ; agir auprès des autorités locales pour le classement dans le Patrimoine National de tous les vestiges « Labordiens » non encore classés ; rechercher et archiver tout document concernant Jean Laborde et son œuvre ; promouvoir et encourager toute production de documents concernant Jean Laborde (thèse, BD, livres, feuilleton télévisé ou film) en veillant à l'authenticité des documents publiés ; soutenir et promouvoir toutes actions renforçant les liens de solidarité et de développement entre la France et Madagascar.
L'Association participe notamment à la réalisation de nombreux projets de développement dans les domaines sanitaire et éducatif. Elle a obtenu le jumelage de la ville d’Auch avec celle de Mantasoa, où vécut Jean Laborde, en particulier pour un projet d’assainissement de l’eau potable. Elle organise des voyages solidaires et humanitaires pour ses adhérents, qui peuvent ainsi voir sur place les réalisations en cours et rencontrer la population. C’est à un de ces voyages que je me suis inscrit l’automne prochain (27 octobre-21 novembre). Je ne manquerai pas d’en faire ici un compte rendu.

Trente ans après (d'après Alexandre Dumas)
 Les trois mousquetaires gersois retraités :
Anne-Marie Turon, entre Paul Toulouse, qui conduisait un bibliobus et leur ex-directeur
(photo Mimi Toulouse)

J’ai toujours apprécié Anne-Marie pour sa gentillesse, son sourire enfantin, son rire cristallin, sa bonne humeur, ses capacités organisatrices (c’est elle qui a organisé ma tournée de cyclo-lecteur dans le Gers en 2008 : voir mes posts du 25 au 29 mars de cette année-là, notamment les pages du 28 et du 29, où il y a des photos du cyclo-lecteur, prises par elle). Inutile de dire que, quand j’ai appris qu’elle avait créé cette association et connu ses activités, je me suis empressé d’y adhérer.
C’est aussi grâce à elle que j’ai renoué avec d'autres amis du Gers que j’avais un peu perdus de vue. Tout ça me renvoie à ma jeunesse et à l’époque où le métier de bibliothécaire itinérant dans les campagnes avait une saveur incomparable, riche de rencontres inattendues (Marius Noguès, mon grand ami écrivain-paysan, par exemple, mais aussi bien les nombreux bénévoles qui faisaient vivre nos livres déposés dans les villages), saveur sans doute perdue aujourd’hui, où les outils numériques et la virtualité sont en passe de remplacer les contacts réels...
Au revoir, Anne-Marie, tu as été dans ta vie une personne magnifique, tu le resteras dans notre pensée. 
 

lundi 14 mai 2018

14 mai 2018 : Cuba, impressions de campagne


La véritable instruction est celle qui vous dépayse.
(André Gide, Journal, 12 juillet 1934)


photo de groupe : de gauche à droite, au balcon du théâtre de Cienfuegos :
Maria-Julia, Anne-Marie, Didier, Marie-Cécile, Patricia, Dorothée, Lenny, Colette, Josué
(manquent Marie-France et Jipé)

Dépaysement, c’est vraiment le mot qui sort de la bouche, quand je repense à ce qu’on a vu là-bas. Nous étions donc onze : deux de mes sœurs (Anne-Marie et Marie-France) et les beaux-frères correspondants (Josué et Helenio, dit Lenny), un couple du Cher : Didier et Marie-Cécile, une Parisienne : Patricia, deux Montoises, Colette et Dorothée, Maria-Julia, la Cubaine de Mont de Marsan et votre serviteur. Anne-Marie avait tout organisé (à la perfection) avec l’aide d’une agence de voyages de la capitale landaise (pour les avions et les hôtels), de Maria-Julia pour dresser l’itinéraire et les choses à voir, et avait réservé elle-même les chambres d’hôte et la compagnie de taxis qui nous a déplacés d’un lieu à l’autre de cette île si vaste. Bravo, car elle a dû y passer beaucoup de temps à l’agence et sur internet, et tout a bien fonctionné !

les fameux taxis qui nous ont emmenés d'un bout à l'autre de l'île

L’itinéraire fut le suivant : La Havane en casas particulares chez Armando (11-14 avril), 170 km en taxi jusqu’à Viñales (logement à l’hôtel 15-16 avril), retour à La Havane puis 230 km en taxi jusqu’à Playa Larga (logement à l’hôtel 17-18 avril), 130 km en taxi vers Cienfuegos (logement en casas particulares chez Manolo 19-20 avril), 100 km en taxi jusqu’à Trinidad (logement à l’hôtel 21-23 avril), 260 km en taxi vers Camaguey (logement à l’hôtel 24 avril), 330 km de taxi vers Santiago de Cuba (logement à l’hôtel 25-30 avril), avion local jusqu’à La Havane (de nouveau en casas particulares chez Carlos du 1er au 4 mai). Je donne des distances approximatives, n’ayant pas de carte sous les yeux et les compteurs des taxis ne marchaient pas toujours, mais cela veut dire dans les 1500 km au bas mot sur des routes souvent médiocres.
Ce qui m’a le plus plu là-bas, en dehors de l’atmosphère générale, à la campagne : 

un séchoir à tabac
 
la ferme de Viñales où l’on cultive du tabac et les explications qui nous ont été données par l’ouvrier agricole noir préposé à ça dans le hangar de séchage du tabac, et qui a expliqué le roulage et la fabrication de cigares. Outre qu’il avait un très beau visage, ce que Colette m’a confirmé (autant signaler, me souvenant de ma mésaventure de Melbourne en 2015, que si je n’ai pas photographié les personnes, autant Colette a fait beaucoup de portraits), il a fait une démonstration parfaitement documentée. Puis nous avons visité le reste, avec les clapiers à lapins, le cochon dans son enclos, et dégusté le rhum qui est très léger à Cuba : 14°. Ce qui explique qu’on a vu très peu de poivrots pendant notre séjour ! 

la hutte de l'Indien, près de la grotte
 
Toujours à Viñales, l’excursion dans la petite montagne, avec l’arrêt à la Cueva del Indio (grotte de l’Indien) : avant d’y pénétrer, on passe devant le reconstitution d’un campement amérindien. La visite se termine par une promenade en barque dans la rivière souterraine.

la sortie de la grotte (un autre bateau nous suivait et s'apprête à sortir)

À la fin du séjour, la visite de la finca de Carlos, notre hôte de La Havane, avec sa bananeraie, ses arbres fruitiers (manguiers, goyaviers), son petit élevage ; j’ai noté au passage que ses employés agricoles, tous noirs, sont assez misérablement logés dans une case en bois en tout point semblable à celles de La rue Cases-nègres de Joseph Zobel.

un des veaux de Carlos

À proximité de Playa Larga, l’impressionnante ferme aux crocodiles ; ceux-ci sont logés dans des sortes de bassins bétonnés et remplis d’eau, par taille. Ils sont destinés à l’alimentation mais aussi à la maroquinerie, ou à être expédiés dans des zoos. C’est assez effrayant à regarder, mais fascinant.
  

un crocodile à l'affût, dans l'herbe


Non loin de là, voyage en bateau sur la lagune vers Aldea Taïna, une petite île où a été reconstitué un village indien ; de belles sculptures représentent les Amérindiens dans leurs activités ordinaires : chasse et pêche. 

non loin, dans un arbre, une termitière
 
À proximité de Trinidad, excursion vers une ancienne plantation sucrière, l’Hacienda de los destiladoras San Isidro. On y voit la maison du maître, la tour destinée à surveiller les esclaves pour les empêcher de s’échapper, les ruines des habitations destinées aux esclaves, des pressoirs et des moulins... Un vrai site archéologique !

la tour de guet : gare aux cimarrons (esclaves qui s'enfuient)

Près de Santiago, visite du Fort Morro, destiné par les Espagnols au XVIIIème siècle à protéger la côte sud des attaques des pirates de la Caraïbe ; puis de là, départ en bateau vers la petite île Largo Granma, avec son village de pêcheurs : très bon repas dans un joli petit restaurant, El Marino, où deux musiciens sexagénaires, le chanteur costaud et svelte, le guitariste avec un bel embonpoint, nous ont gratifié d’un petit concert de superbes chansons.

le Fort Morro
 
Sinon, nous avons traversé la campagne avec nos fameux taxis, assez confortables. Quelques observations : l’omniprésence des chevaux (comme animaux de trait, de travail, ou de déplacement), l’élevage extensif de bovins et, de temps en temps, d’ovins, les nombreuses friches, les rizières et les bassins de pisciculture (Cuba toujours soumise au blocus américain, a dû dans les années 90, après l’effondrement du bloc soviétique qui lui apportait une aide économique importante, reconsidérer son agriculture pour tenter de parvenir à l’autosuffisance alimentaire, notamment en lait et en riz, en poulets et œufs, en poissons, en légumes et fruits divers), les montagnes plus ou moins élevées (la Sierra Maestra au sud-est, culmine à 1990 m), les petits villages entraperçus. Les gens de la campagne circulent à pied, à cheval ou sur des carrioles, à bicyclette, sur des vélomoteurs, scooters ou motos, mais il y a peu de circulation automobile, des poids lourds surtout. Les autobus (parfois sous forme de camions aménagés qui ressemblent à des bétaillères) et taxis collectifs sont pris d’assaut. Le stop a l’air aussi de fonctionner. 

un cavalier (il monte à cru)
 
Mais il y faisait très très chaud. On a eu de 30 à 40°. Les Cubains font avec, mais on comprend que la productivité soit vraisemblablement assez faible et que les gens qui se déplacent à pied n’aient aucune envie de se presser ! Les animaux eux-mêmes, soumis à des chaleurs pareilles, et n’ayant sans doute qu’une végétation assez sèche et peu d’eau (beaucoup de rivières étaient à sec), recherchaient l’ombre ; et ils n’étaient pas épais. Vaches, chevaux, chèvres, jusqu’aux poulets, aux chiens et aux chats, étaient plutôt maigres ; seuls les cochons que nous avons vus avaient l’air un peu gras. Avantages du blocus : il paraît que les paysans n’utilisent que très peu de produits chimiques dans les champs et qu’ainsi les productions sont plus ou moins bio. Et la nourriture saine, quoique peu variée...

attelage de bœufs

 À suivre...

dimanche 13 mai 2018

13 mai 2018 : Cuba ou l'art du voyage


le nombre de visiteurs intéressés semble être inversement proportionnel au nombre d’appareils photo dressés vers le monument.
(Jean-Acier Danès, Bicyclettres, Seuil, 2018)
 

la fresque murale devant une boutique de coiffeur 
(j'ai failli y aller)
 
Je disais donc que j’avais fait un beau voyage. À aucun moment, je n’ai regretté d’être venu à Cuba. Pour ne pas déflorer mon attente, je n’avais lu aucun guide de voyage, seulement de la littérature cubaine (7 romans, un livre de souvenirs et un recueil de poèmes) et je ne le regrette pas : j'avais l'esprit vierge. J’ai été séduit par le pays, les hommes, les villes, les campagnes, les paysages, et même la chaleur ne m’a que peu incommodé, contrairement à certains de mes compagnons de voyage. Je n’ai fait qu’un usage modéré de la climatisation, que j’éteignais toujours pour dormir, ainsi que les ventilateurs s’il y en avait. Après la Côte d’ivoire et son climat équatorial en 2016, la Guadeloupe l’an dernier, je retrouvais un climat tropical qui me changeait de cet hiver humide 2017/2018 : du soleil, du soleil, du soleil enfin ! Bien sûr, j'ai recherché l’ombre dans nos balades citadines, parfois la fraîcheur de la baignade quand nous passâmes quelques jours en bord de mer. 

l'incontournable apéritif au rhum : ici, un daïquiri
 
Mais pas plus que ça. Ce que j’aimais, c’est observer les gens, les promeneurs dans les rues, les femmes cubaines incroyablement enserrées dans leurs robes et pantalons hyper-collants (même quand elles sont épaissies par l’âge, et ça commence tôt, bien avant la trentaine) faisant ressortir leurs formes très spéciales, notamment des fessiers surabondants. Les conducteurs de vélos-taxis qui nous hélaient, les rabatteurs de restaurants ou de taxis, les solliciteurs parfois, les serveurs et serveuses de restaurants tirés à quatre épingles et nous annonçant que tel ou tel plat de la carte manquait, nos chauffeurs de taxis (car on allait d’une ville à l’autre en taxi) qui nous racontaient leurs difficultés, nos logeurs de chambre d’hôtes (casas particulares) qui se mettaient en quatre pour nous satisfaire, les écoliers, collégiens et étudiants en uniforme, les jeunes très semblables aux nôtres, vêtus de pantalons troués aux genoux et la main rivée sur un smartphone, les vieilles personnes (souvent très belles), j’aurai découvert tout un monde, vibrant, chaleureux, bruyant aussi, vivant largement dehors et en musique..

la cathédrale de Santiago de Cuba
 
Et ce métissage incroyable, jamais vu encore nulle part. Des noirs, des métis colorés de diverses nuances et très peu de blancs à proprement parler. Cependant, j’ai remarqué que les petits métiers de rue sont plus représentés par des noirs, ainsi que les travailleurs des chantiers, les ouvriers agricoles, les femmes de ménage des hôtels ou les serveurs de restaurant. Pas de racisme ici, nous disait-on. Seul un chauffeur de taxi urbain a osé nous dire : « Je n’aime pas les noirs ! » Et les Africains que j’ai rencontrés, des Congolais du Congo Brazzaville, étudiants ou stagiaires, m’ont dit avoir souffert d’un certain mépris de la part des Cubains.

les inévitables voitures américaines vieilles de 60 ou 70 ans
(mais qu'on soigne plus que les maisons !)

Tous mes camarades étaient nantis de guides de voyage ; on m’avait dit : « On risque des coupures de courant, voire d’eau, il faut apporter des lampes, et aussi du savon et du shampoing, car ça manque », toutes indications fournies par les guides, pourtant publiés en 2017 ou 2018. Faut croire qu’ils ne font pas de mise à jour, car Cuba livre en ce moment une vraie débauche d’électricité – et j’ai appris que, grâce au pétrole, ils sont en autosuffisance énergétique. D’où le fait qu’ils laissent les lampes allumées quasiment en permanence, que les voitures restent parfois (souvent ?) stationnées avec le moteur allumé. Je n’ai donc jamais utilisé mes lampes frontales ni mes piles, j’ai donné savon et shampoing (y compris le surplus de ceux fournis dans les hôtels) à des solliciteuses de rue. Le seul hic, c’est que parfois il n’y avait pas d’eau chaude en chambre d’hôte, que les hôtels étaient un peu délabrés. Mais quand on voyage, on prend ce qu’on trouve. Sinon, on reste chez soi, si on veut trouver ailleurs la même atmosphère... Partir, c'est justement changer et se remettre en question, et ici, il y avait de quoi !

la ferme aux crocodiles de Trinidad
(ben oui, j'ai mangé du crocodile !)

Là, on était vraiment ailleurs, et j’ai fait avec. Peu de wi-fi (mais je n’avais pas de smartphone et donc ça ne me gênait pas), internet payant dans les hôtels, je n'en ai pas abusé. Mais il faut apprendre à se déconnecter en vacances, et garder son esprit libre pour regarder, sentir, apprécier (ou pas) ce qui s’offre à vous. C’est tout l’art du voyage.

la bananeraie dans la finca (ferme) de Carlos, notre dernier hôte à La Havane