Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 23 août 2016

23 août 2016 : femmes en colère


Cela ne sert à rien d'avoir des illusions pour découvrir un jour que, quoiqu'il s'imagine, l'homme est seul dans la vie.
(Georges Simenon, Crime impuni, Presses de la cité, 1954)

Le cinéma indien est d'une grande richesse. On connaît Bollywood et ses films à grand spectacle, nourris de chansons et de danse. Mais il y a aussi tout un cinéma plus réaliste, qui s'efforce de décrire ou d'analyser les conditions de vie dans ce pays, en passe de devenir le plus peuplé du monde, et encore largement tributaire de son passé historique et colonial. La vie des femmes y est en particulier peu enviable en général : infanticides nombreux d'enfants de sexe féminin, problème de la dot et des mariages arrangés, supériorité affichée de l'homme et absence d'égalité, conflit permanent entre tradition et modernité.

 
Pan Nalin nous propose avec Déesses indiennes en colère un film choral dans lequel les femmes ont le rôle principal et tentent de proclamer le droit à la dignité. Sept amies, qui se sont connues à l'université, sont réunies à Goa, en bord la mer, invitées pour le mariage de l’une d’elles. Toutes cultivées et de famille aisée (elles parlent anglais entre elles), certaines travaillent : il y a une chanteuse qui n'arrive pas à percer, une Anglo-Indienne qui tente de percer à Bollywood, une directrice d'usine débordée (qui a emmené sa petite fille, qui servira de révélateur), une photographe-artiste, une militante pour les droits des travailleurs, mais toutes doivent se battre durement dans un monde dominé par les hommes et qui accorde parcimonieusement liberté et indépendance. Réunies entre femmes, loin du regard masculin et du patriarcat habituel, elles peuvent enfin parler librement, y compris de sexe, d'homosexualité, de divorce, mais aussi bien redeviennent momentanément des adolescentes parlant de choses superficielles, voire se disputant pour des riens comme dans la vie. On se rend compte rapidement qu'elles ne peuvent vraiment exister qu'en tant que filles (le mariage de l'héroïne ne lui convenant pas, son père n'y assistera pas), mères ou épouses, ou alors domestiques. Il faudra un événement tragique, qui mettra en pleine lumière le poids épouvantable des mâles (violeurs aussi bien que policiers enquêtant sur le viol), pour qu'elles se révèlent à elles-mêmes et se transforment en déesses en colère, à l'instar de Kali, la déesse de la vengeance.
Belles images, toujours en mouvement (ce qui m'a agacé au début, moi qui aime les plans longs et fixes), dialogues qui semblent improvisés et nous font passer de la confession à la déconnade, musique agréable comme dans tout film indien. La dernière scène, que je ne raconterai pas, est magnifique. Et je suis sorti enthousiasmé de voir enfin que la solidarité de combat peut faire avancer les choses, pour s'opposer au sexisme et à la misogynie ordinaires. Ce film est une belle surprise pour ceux et celles (j'ai remarqué qu'il y avait peu d'hommes dans la salle) qui veulent sortir du cinéma routinier, souvent insipide, et regarder la réalité en face : oui, il y a beaucoup à faire pour faire évoluer notre monde. Et je ne suis pas sûr que nous, Européens, avec notre machisme dévastateur, ayons des leçons à donner aux Indiens !
Après le rural La saison des femmes, que j'avais vu en avril dernier (cf ma chronique du 28 avril, femmes, femmes, femmes...), et dans un style tout différent, le cinéma indien nous offre un nouveau joyau féministe ! Un pavé dans la mare macho !

dimanche 21 août 2016

21 août 2016 : "Vendange", de Miguel Torga


Son fils ne comprenait rien à la vie. Il pensait que l'argent tombait du ciel, et qu'on réussissait dans la loyauté et la délicatesse !
(Miguel Torga, Vendange, trad. Claire Cayron, J. Corti, 1999)


Encore un roman formidable, et qui ne date pas d'aujourd'hui ! Publié au Portugal en 1945, il a été traduit, excellemment, par Claire Cayron, et publié en français en 1999. Miguel Torga est un auteur que j'apprécie depuis longtemps, j'avais lu plusieurs de ses recueils de nouvelles, une anthologie de ses poèmes, mais n'avais pas encore attaqué ses romans : Vendange est une réussite totale. Un roman naturaliste, régionaliste (mais on sait bien que c'est souvent là que gît l'universalisme), aussi bien que sociologique, symbolique et quasiment mythologique. L'auteur s'empare ici d'une région précise, celle des vignobles du Douro qui produisent les vins de Porto, et en dresse un portrait fascinant, aussi bien qu'il trace la condition humaine de son temps.


Vendange nous entraîne sur les pas des villageois de la Montagne qui descendent une fois par an dans les vignobles du Douro pour les vendanges. Les paysans de Penaguião quittent donc leur village, c'est-à-dire la nature primitive et rude, leur vie difficile, pour tenter de gagner un peu d'argent dans la quinta de La Cavadinha. Ils sont une quarantaine, "hommes, femmes et enfants", qui tentent l'aventure, engagés par Seara, le contremaître de la quinta, dont le patron, le senhor Lopes, est un homme dur qui, ancien ouvrier, s'est fait lui-même et enrichi par des moyens douteux : "Le peuple, fallait le mener à la trique. Pas de palabres, de discussions, d’explications. Du temps perdu. Sur ce point, son expérience lui avait donné d’inébranlables certitudes. Les hommes n’étaient pas égaux. Les uns naissaient pour s’élever et commander ; les autres pour rester où ils étaient et obéir", dit-il.
Le voyage dure deux jours, et entraîne les villageois dans une sorte de nomadisme accepté par l'attrait du vin qui, par ailleurs, réveille les sens : ils vont vers la "fête païenne de la cueillette des grappes", dont le culte bacchique est encore vif, dans la gaieté, les chants et le soleil. À ce titre, le foulage du raisin est admirablement montré : "Bientôt, caleçons retroussés, les hommes foulaient le raisin, en un mouvement qui avait quelque chose du coït, d’une chaude et sensuelle défloration. Dorés, noirs, violets, jaunes et bleus, les grains étaient des clins d’œil lascifs sur un lit d’amour. Comme des phallus gigantesques, les jambes des fouleurs déchiraient virilement et tendrement la virginité humide et féminine des grappes. Au début, la peau blanche des cuisses, tiède et lisse, laissait couler les éclaboussures de moût sans se colorer. Puis elle prenait la couleur violette, de plus en plus foncée, des différents cépages, du moreto, du sousão, de la tinta carvalha, de la touriga et du bastardo". Cette tâche pénible, car accomplie le soir, après la cueillette et le portage, qui sont déjà très durs, symbolise en effet la défloration, la sensualité : "Puis, les coups allaient plus profond, déchiraient davantage, écrasaient avec une sensualité redoublée ; alors le moût s’ensanglantait et se couvrait d’une légère écume de volupté. En surface, l’effleurant comme des talismans, se promenaient alors les gros et vrais sexes des fouleurs, au repos mais vivants dans les caleçons de toile". Aussi, n'est-il pas étonnant que de jeunes amoureux, malgré leur fatigue, arrivent à s'extraire de la cohabitation dans la cabane où les montagnards sont parqués chaque nuit, pour s'accoupler dans les vignes.
Cependant, tous les hommes ne profitent pas de la vigne de façon identique. Vendange est donc aussi un récit engagé qui reflète les inégalités sociales et décrit férocement la servitude des villageois, à peine nourris pour ne pas perdre leur force de travail. Le fils de Lopes, Alberto, refuse le jeu social. Il a la conscience de l'histoire, tout en étant incapable d'agir pour sortir de la contradiction sociale : "La connaissance tue l’action, parce que l’action exige qu’on se voile dans l’illusion". Alors que Lopes espérait le voir épouser la fille de l'aristocratique senhor Ângelo, de la quinta voisine, qui est en grande difficulté économique et au bord de la ruine, Alberto n'en fera rien. On assiste avec les scènes qui se passent chez les grands propriétaires, à une sorte de comédie humaine que n'auraient pas renié Balzac ou Zola. La réalité sociale apparaît dans toute sa crudité (un ouvrier agricole a la main broyée par le pressoir et doit être amputé, mais quand il revient de l'hôpital, il est chassé comme un vaurien par Lopes), par la confrontation entre les parvenus, nouveaux riches, et les anciennes familles, et on assiste à la naissance timide d'une conscience de classe chez certains des travailleurs : Julia Chona, par exemple, ne s’est pas laissé séduire par le mirage des vendanges, et avait préféré rester à Penaguiao, refusant de plier l’échine.
Le romancier portugais est mort en 1995. Les faits se passent vraisemblablement dans les années 30, sur arrière-fond de crise économique, de mévente du porto. "Tout en bas, la pauvreté piétinée et affamée ; au milieu, dans une quelconque Cavadinha, les Lopes qui s'étaient élevés avec le temps, obscènes d'impatience et d'insensibilité ; en haut, l'élite dont il faisait partie, jouissant des derniers privilèges hérités. Irréconciliables, les trois mondes se haïssaient et se combattaient. Celui d'en bas avait la raison du nombre et l'arme puissante du travail ; celui du milieu, plastique et tentaculaire, traçait son chemin à coup d'audace et de ténacité ; celui d'en haut brandissait les armes immaculées de la culture et du goût, en se prévalant de la légitimité de privilèges ancestraux". Les choses ont-elles beaucoup changé depuis ? 
Un très grand roman, auprès duquel la plupart des nouveautés me tombent des mains.
 

vendredi 19 août 2016

19 août 2016 : déconnexion !


C'était donc cela, le bonheur.
Être vivant.
C'était aussi simple que ça.
(David Safier, Le fabuleux destin d'une vache qui ne voulait pas être transformée en steak haché, trad. Catherine Barret, Presses de la Cité, 2014)

Extraordinaires, les vacances ! Car ça permet de se déconnecter, non seulement de son milieu et de ses habitudes, mais surtout de ces objets technologiques qui nous pourrissent la vie (en tout cas la mienne)... Inutile de vous dire que dans deux semaines, à Venise, je serai complètement déconnecté, pas la peine d'essayer de me joindre, j'aurai un papier sur moi en cas de malaise pour la police et les pompiers – et cette fois j'enverrai des cartes postales en nombre... Ce sera ma manière de communiquer !
Ces deux semaines dans les Landes ont été un super exercice de déconnexion. Bon, y avait quand même internet et j'ai regardé chaque jour ma messagerie. Mais j'ai pu me livrer à autre chose : lire (Ionesco, Molière, Mauriac, André Chamson, Simenon, La Fontaine, Victor Hugo...), jouer à des jeux de société (découverte du train mexicain), me balader jusqu'au village à pied pour acheter le pain et le journal, faire des crêpes pour les invités (et pour moi !), être présent à ce que je faisais en permanence, y compris pour regarder les jeux olympiques, et rire d'un rire homérique... Exactement comme sur le cargo, en état d'apesanteur : je me sentais léger, désaliéné, l'esprit vacant ou plutôt occupé exclusivement à ce que j'étais en train de faire... Au fond, j'étais dans une thébaïde campagnarde, en famille aussi, toutes générations confondues (ça allait de 1,5 à 71,5 ans, j'étais donc un des plus âgés).
Oubliés, les soucis ordinaires, oubliées, les infos stressantes. Ce qui ne m'empêchait pas de penser aux absents, de leur envoyer des cartes postales, dont j'ai été remercié, tant à Bordeaux qu'à Poitiers, où j'ai fait un saut hier. Oublié aussi, mon blog qui, au fond, n'a aucune espèce d'importance...