Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mercredi 8 mai 2019

8 mai 2019 : le poème du mois



C’est par la langue que l’on accueille, et selon Jacques Derrida, « un acte d’hospitalité ne peut être que poétique ».
(Christiane Taubira, Baroque sarabande, P. Rey, 2018)


Juste avant de partir pour une quinzaine sur la côte picarde (brrr !), j’envoie le poème du mois.



FUITE VERTIGINEUSE

Je pense que même mourir on peut le faire avec grâce
les morts sont pleins d’étoiles
sinon pourquoi toutes ces lignes dans nos corps
pourquoi ces feux, ces larmes, ces plages de silences

Je pense que l’ultime vois est une fumerolle
(près de tout moribond un cheval immaculé caracole)

Non, nous ne sommes pas cloués dans des lits
dans des maisons, dans des cercueils
nous sommes bien trop grands
notre pointure est infinie

Odile Caradec, En belle terre noire, En forêt, 2008)

samedi 4 mai 2019

4 mai 2919 : les gilets jaunes à la lumière de Steinbeck



Quand on est dans les affaires, faut toujours mentir et tricher, mais on appelle ça autrement.
(John Steinbeck, Les Raisins de la colère, trad. Marcel Duhamel et Maurice-Edgar Coindreau, Gallimard, 1947)


 
couverture du livre ancienne édition "Le livre de poche"

J’ai profité de la possibilité du partage de lecture proposé par "Critiques libres" pour me mettre à la relecture des Raisins de la colère de Steinbeck, livre qui faisait partie de mon programme de relecture des livres qui ont marqué ma jeunesse. Cette lecture que je fis pendant l’été 1961, alors que j’étais en vacances chez mon oncle Alfred, ma tante Marie et mon cousin Michel ; toujours dans les Basses-Pyrénées (comme on disait à l’époque, mais depuis, des tas de départements ont supprimé de leur appellation les adjectifs "bas", "inférieur" !), ils avaient quitté leur village de Gouze et vivaient désormais à Mourenx dans des sortes de HLM flambant neuves réservées par la compagnie des Pétroles d’Aquitaine pour ses employés (donc, mon oncle). Finies les corvées d’eau à la pompe (elle coulait du robinet), les bains dans la cour dans la baignoire en aluminium chauffée au soleil (il y avait une salle de bains), les chiottes au fond de la cour (les w.-c. étaient dans l’appartement), la froidure en hiver et les corvées de bois pour la cuisinière (chauffage central et cuisinière à gaz avaient fait leur apparition). Mais curieusement, la télévision n’était toujours pas là, il y avait un cinéma à Mourenx, et la tante (qui n’y allait pas) nous donnait de l’argent de poche pour y aller. Et, malgré nos virées à vélo, nos jeux dans les espaces libres entre les immeubles, où l’on refaisait le monde avec les autres ados et préados, il nous restait encore du temps pour lire.

couverture du livre édition "Folio"
 
Justement, avant de partir chez eux, sur mon maigre argent de poche, j’avais acheté le bouquin de Steinbeck en livre de poche, avec une photo du film en couverture et au dos le slogan : « Vous n’oublierez pas les personnages de ce livre ; ils entreront à jamais dans votre vie ». Bigre ! Il faisait 500 pages, écrits en caractères minuscules (mais bien que déjà myope, avec mes lunettes, j’avais de bons yeux, l’édition en Folio d’aujourd’hui fait 639 pages, la typographie est un peu moins petite). Et j’ai mis tout ce beau et chaud mois d’été à lire Steinbeck. Je connaissais déjà le film, vu au ciné-club du lycée deux ans auparavant. Mais à l’époque (moins maintenant), le cinéma me donnait envie de lire. Et ça ne me gênait pas du tout d’avoir vu le film d'abord…














 
 affiche du film de John Ford

J’ai déjà lu le premier tiers et je suis frappé de faire le lien avec l’actuel mouvement des gilets jaunes. Cet exode des paysans de l’Oklahoma (ces "oakies") vers la terre promise de Californie, cette mise en mouvement de pauvres gens pour tenter de vivre mieux, avec son lot d’entraide et de solidarité qui rend les hommes meilleurs (voir le chapitre 15), eh bien on est en plein dedans aujourd’hui.
Je lis : "Tout est en mouvement aujourd’hui. Les gens se déplacent. Nous savons pourquoi et nous savons comment. Ils se déplacent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. C’est pour ça que les gens se déplacent toujours. Ils se déplacent parce qu’ils veulent quelque chose de meilleur que ce qu’ils ont. Et c’est le seul moyen de l’avoir". Remplacez dans cette phrase "se déplacent" par "manifestent", et ça traduit bien les gilets jaunes.
Plus loin, je lis : "Vous qui n’aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis ; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craignez. […] C’est là qu’est le danger, ces deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu’un seul". N’est-ce pas ce que fait le gouvernement en dressant la police conte le mouvement ? Je lis aussi : "Ne vous faites pas de tracas. Nous sommes trop contents de vous aider. Y a longtemps que je m’étais pas sentie aussi… aussi… en sécurité. Les gens ont besoin de ça… de se rendre service". N’est-ce pas ce que me disaient les gilets jaunes, qu’enfin, après des années de galère et de solitude, ils redécouvrent la camaraderie, le dialogue, la fraternité des ronds-points, l’entraide, le service, la cohésion, l'amour parfois : ils ne sont plus seuls !
Enfin, je lis ce qui suit et qui définit parfaitement notre caste dirigeante : "le fait de posséder vous congèle pour toujours en « Je » et nous sépare toujours du « Nous ». Je sais bien que les intellos ont toujours considéré Steinbeck comme un écrivain de seconde zone, lui reprochant sa philosophie de bazar. Ils ne peuvent empêcher qu’il avait un grand sens de l’observation, que ses dialogues sont percutants, les chapitres documentaires de reportage qui entrecoupent la trame romanesque sont d’une intelligence remarquable. Si, en plus, ça nous aide à comprendre les gilets jaunes, lisons ou relisons Les raisins de la colère ! Il est vrai qu’à les écouter, nos gouvernants ne lisent sans doute pas grand-chose !!!

vendredi 3 mai 2019

3 mai 2019 : le retour du cyclo-lecteur




Il ne se contentait pas d’être l’ami des hommes, il était aussi l’ami des bêtes : il était végétarien.
(Vladimir Soloviev, L’Antéchrist, Ad solem, 2005)


Il y a comme ça, des formules qui me plaisent, je les recopie dans mon propre dico des citations, au fur et à mesure que le les découvre en lisant. j’ai connu bien des végétariens, en règle générale, c’était des femmes et des hommes calmes, sereins, doux : "Heureux les doux, car ils hériteront la terre"(Mathieu, 5, 4). J’ai donc connu quelques hommes doux, je dois dire que ça change agréablement de tous ces paltoquets aussi virils (croient-ils) que bêtes, surtout quand ils sont en groupe. Et, s’il y a sans doute des femmes aussi revêches que ces hommes-là (exemple type : Margaret Thatcher), j’ai pu apprécier, heureusement, la douceur de beaucoup d'entre elles…

Lors de mes voyages, entre autres, je rencontre des doux, et c’est souvent avec eux que j’engage la conversation et que, parfois, finit par se nouer une amitié : mon cher Panaït Istrati ne faisait pas autrement d’ailleurs, et les aventures erratiques d’Adrien Zograffi (ci-dessus dernière réédition chez Gallimard), son alter ego, sont émaillées de ces rencontres qui marquent pour toute une vie. Et je dois dire qu’il n’y a pas de hasard dans ces cas-là, car comme pour Montaigne et La Boétie, on se dit "parce que c’était lui (ou elle), parce que c’était moi", sans doute la meilleure présentation de l’amitié, qui aura été la grande affaire de ma vie, et m’aura entraîné jusqu’en Pologne, en Écosse, au Québec, en Guadeloupe, au Maroc et dans tant de lieux où elle rayonnait.

le vélo perché de l'Aveyron

C’est dans le TER entre Decazeville et Périgueux en juillet dernier, où j’avais pris place avec mon vélo en rentrant de l’Aveyron, que j’ai fait la connaissance de S. Il descendait à Périgueux et nous avions suffisamment sympathisé pour que je lui donne ma carte de visite et que j'enregistre son adresse avec promesse de lui envoyer mon récit de randonnée cycliste (Le Journal d’un lecteur, désormais épuisé ou plutôt les exemplaires restants ont été pilonnés, mais il s’en est quand même écoulé plus 1000, ce qui n’est pas mal pour un auteur débutant). Il reçut mon colis très vite et je n’avais plus entendu parler de lui jusqu’à mon séjour en Roumanie, où j’ai reçu un texto me disant « Je suis la maman de S. et j’aimerais vous contacter. » À mon retour ici, je demande à cette dame des explications complémentaires. Il se révèle que c'est la maman de voyageur, qu'elle a lu mon livre et me demande d’animer au mois d’octobre prochain une après-midi de lecture dans… l’Aveyron. Le cyclo-lecteur va donc reprendre du galon, ce qui me manquait un peu, je l’avoue. Je lui ai dit que je viendrai avec mon vélo (+ train)… Affaire à suivre…
Sacré vélo, tout de même