Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 21 septembre 2017

21 septembre 2017 : solitudes contemporaines (deux romans actuels)


C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ;
C'est là qu'est le rocher du désert de la vie
[...]
(Alfred de Musset, À mon ami Édouard B., Premières poésies, Gallimard, 1996)


Il n’est guère dans mes habitudes de lire des romans tout à fait contemporains, j’aime laisser le temps décanter et me donner l’envie, d’autant plus que je sais qu’il y a plein de livres anciens et modernes que je ne connais toujours que par ouï-dire et qui me paraissent plus importants que pas mal de balivernes de nos contemporain/es.

Séduit par une critique dithyrambique (on devrait toujours se méfier des critiques), j’ai acheté le roman de Céline Zufferey, Sauver les meubles. Premier roman. L’auteur, qui semble d’origine suisse, nous conte les aventures d’un photographe dont les ambitions artistiques ont été déçues, qui a besoin d’argent pour faire soigner son père en fin de vie, et qui se résout à accepter un poste de photographe pour la réalisation d’un catalogue pour une entreprise de meubles. Inutile de dire qu’il tombe de haut : il n’a aucune liberté de choix dans les angles de prises de vue ni dans la mise en place des décors ou des personnages à photographier. Il fait la connaissance des "mannequins" qui posent pour figurer dans les scènes de vie de famille complètement aseptisée que propose le catalogue : il s’entiche de Nathalie, une jeune femme et de Miss KitKat, une fillette asiatique de dix ans adoptée que sa "mère" transforme en poupée. Bref, rien d’artistique dans tout ça. Aussi, quand Christophe, le collègue chargé de tester au sous-sol la résistance des meubles, lui propose de photographier de façon esthétique des scènes de pornographie obscène pour un nouveau site, il pense trouver une rédemption artistique, après s’être dévoyé dans la photo commerciale destinée au consommateur. Mais là aussi, il va déchanter rapidement.
Le narrateur de Sauver les meubles est un pur produit de la solitude induite par le monde contemporain. Il chatte volontiers sur des sites de rencontres qui se révèlent d’un vide abyssal et sinistre, tant les gens qui s’y présentent véhiculent un ramassis de clichés grotesques sur les fantasmes sexuels. Par ailleurs, l'art ne paie pas. Mais la capacité d’aimer réellement, autrement que par le virtuel, ne fonctionne pas non plus. La pauvre Nathalie en fera les frais. Roman sur l’ennui, sur la misère morale et spirituelle de notre temps (on pense parfois à Houellebecq), le livre nous laisse un goût amer. Le monde ne s’est pas amélioré depuis Les choses de Pérec, qui pointait déjà du doigt les débuts du consumérisme matériel effréné qui s’emparait de la société. Comme Pérec, Zufferey nous propose un miroir ahurissant de notre actuelle société du spectacle. J’ai quand même aimé la puissance de la dénonciation, d’autant plus qu’elle se fait dans une lucide limpidité, dans le « voilà, c’est comme ça, on en est arrivé là ! », et sans pathos, comme un simple constat. Avis aux amateurs : si vous avez du mouron, ce livre n’est pas pour vous. Vous serez bons pour le suicide !


Il n’est pas non plus dans mes habitudes de lire du Nothomb, mais mon frère m’ayant dit que le dernier est son meilleur, j’ai voulu en avoir le cœur net. Et j’avoue avoir été bluffé par Frappe-toi le coeur. Je l’ai lu d’une traite, ce qui n’est pas difficile, vu la minceur des romans de cet auteur. 
Petit résumé : Marie se fait engrosser à dix-neuf ans et donne naissance à une fille. Elle se désintéresse absolument du bébé, Diane, qui promet d’être fort belle. La petite fille comprend très vite qu’elle n’est pas aimée par sa mère, d’autant plus que la naissance d’un petit frère révèle l’intérêt bienveillant de la mère pour le petit Nicolas. La naissance ensuite d’une petite fille, Celia, va achever Diane, qui constate l’investissement excessif et étouffant de Marie pour son dernier enfant. Diane va trouver du réconfort chez ses grands-parents maternels, puis, après le décès de ceux-ci, chez les parents de sa seule amie d'adolescence, Élisabeth, chez qui elle se fait adopter. Je n’en raconte pas plus. 
Le personnage de Diane est saisissant, laissant le lecteur ébahi devant tant de perspicacité dans l’analyse qu’elle fait de son combat pour survivre dans un monde qui ne semble pas vouloir d’elle. Roman de la solitude contemporaine, de la solitude des mères qui sont dans le déni d’amour maternel ou dans l’incapacité à avoir un comportement normal, de la solitude des enfants obligés à se forger une résilience pour ne pas sombrer, de la solitude des parents quasi autistes qui ne supportent pas que leur enfant soit aussi brillant qu’eux, qui le méprisent et qui font tout pour l’enfoncer (j’ai moi-même connu un prof de fac, dont un des enfants était le "vilain petit canard" qu’il se plaisait à casser, chaque fois qu’il parlait de lui) mais aussi roman de la réussite sociale et des changements nocifs qu’elle induit, Frappe-toi le coeur m’a époustouflé. Lointainement inspiré du mythe de Blanche-Neige, le roman fait état aussi de la jalousie de la mère détrônée par sa fille, elle seule (et pas sa mère) se rendant compte que son comportement est inspiré par la jalousie. Contrairement à Sauver les meubles (et à son nihilisme dévastateur), c’est un roman auquel on peut adhérer par imprégnation et identification au personnage principal, peut-être un peu trop parfait.
 

mercredi 20 septembre 2017

20 septembre 2017 : le temps de Venise


Simone Bach, âgée de 42 ans, s’est suicidée à Noël 2010 après avoir envoyé un message à ses 1048 amis sur Facebook : « Pris tous mes médicaments serai bientôt morte bye bye tout le monde. » Aucun ne s’est déplacé, ne lui a téléphoné ni n’a appelé les secours alors que 148 commentaires ont été envoyés sur son post...
(Cédric Biagini, L’emprise numérique : comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies, L’Échappée, 2012)


le Campo San Stefano (proche de mon hôtellerie) sous la pluie

C’est pas le tout, mais Venise, ce n’est pas seulement la Mostra, ni la Biennale. C’est, avant tout, n’en déplaise à tous ceux qui sont sous l’emprise numérique et ne s’aperçoivent même pas qu’ils sont là, c’est d’abord une ville extraordinaire, une cité chargée d’histoire et de sens, un labyrinthe dans lequel toute promenade devient une lecture géographique (les îles, la lagune, le cordon littoral, les canaux, la végétation), architecturale (les maisons, les tours penchées, les palais, les hôtels, les places de toutes dimensions, les ponts), religieuse (les innombrables églises de toute époque), artistique (les musées, les fondations, les églises et les palais aussi, les théâtres, l’opéra), ludique (découverte des jardins, des jeux d’enfants, des terrasses de café, des balades en vaporetto, en traghetto ou en gondole) et bien sûr historique. 

le Canal Grande et la colonne dorée (Biennale d'art contemporain)
 
J’avais reçu en prix (à l’époque où il y avait des prix pour les scolaires), sans doute en classe de seconde, un livre sur Venise publié chez Nathan dans le collection Pays et cités d’art. Assez curieusement, je ne l’avais pas lu à l’époque, alors que j’avais lu le Florence paru dans la même collection. Pourtant, je ne suis jamais allé à Florence. Ce livre en tout cas avait résisté à tous mes déménagements, tris et éliminations, et je l’ai lu passionnément avant d’aller à Venise avec Claire en 2002 pour la première fois. C’est souvent de la petite histoire (style Alain Decaux ou Stéphane Bern), mais on ne boude pas son plaisir. L’histoire de la République de Venise, de sa flotte militaire, de ses doges, de ses bâtiments, et par suite, de la ville elle-même, m’a fasciné autant qu’elle a envoûté les romantiques anglais (Byron a écrit une pièce, Marino Faliero, doge de Venise, que j’ai enregistré sur ma liseuse, et lue précisément à Venise il y a quelques années) et français : rappelons-nous George Sand et Musset. Je n’aurais garde d’oublier le maître du roman-feuilleton historique du début du XXe siècle, Michel Zévaco, et son diptyque palpitant Le pont des soupirs et Les amants de Venise. Et ce cher Rezvani qui a longtemps passé une longue partie de l’année à Venise, comme Philippe Sollers.

la Tour (légèrement penchée) de l'Arsenale

Bref, se promener dans Venise, s’y perdre même, est un art que je pratique volontiers. Même pour aller voir mon opéra annuel (cette année, Madama Butterfly, de Puccini) à la Fenice, j’ai trouvé moyen de faire de la rallonge, alors qu’à vol d’oiseau, il était à 200 m de mon hôtel, tout en indiquant la bonne direction de l'église-Musée consacrée à Vivaldi à un couple de Français perdus. Mais c’est bien en se perdant qu’on découvre ici une petite église ou une cour intérieure, là un canal ou une ruelle extraordinairement étroits, des maisons qui penchent, du linge humide qui pend au-dessus de nous, un café surprenant sans touristes, une boutique d’instruments anciens ou une librairie qui vend quelques livres en français, une perspective imprévue sur l’île de San Michele (le grand cimetière), et pour la première fois depuis que j’y viens, des mendiants. En petit nombre certes, mais dans une des villes les plus chères du monde (au restaurant, on vous fait payer en sus les couverts, le pain et les boissons, pas de carafe d’eau ici), ça fait tache.

superbe maison au Lido

Je m’y suis baladé un peu en soirée (je rentrais toujours avant 22 h à l’hôtel, l’opéra débutait à 19 h) et, quand je pouvais, dans la journée, prenant quelques photos (mais de moins en moins d’année en année) et quelques notes pour un écrit ultérieur que je rumine depuis trois mois. Étrangement, moi qui dors si mal ici, j’aurais là-bas fait le tour du cadran et j’étais obligé de mettre le réveil à sonner si je voulais traverser la lagune pour aller au Lido voir un film projeté le matin. Ainsi, je pouvais finir ma journée « cinéma » assez tôt pour revenir à Venise et m’y balader encore de jour, en attendant l’heure de chercher un lieu où dîner.

Lido : la plage

J’ai un peu lu aussi. Et je continue mes classiques italiens. Après Dante lu l’an passé, je me suis attelé à L’Arioste, dont le Roland furieux (qui d’ailleurs, en dehors d’être écrit en italien, ne fait que de brèves incursions dans ce pays) est une épopée héroïque et d’amour courtois qui se déroule au temps de Charlemagne. Très connu en Italie, notamment par les adaptations des troupes de marionnettes de Palerme, ce livre se lit comme un roman de cape et d’épée, avec de multiples rebondissements, et aussi comme une légende, car les héros, y compris les femmes, sont plus grands que nature. Je me suis dit que le Corneille du Cid devait connaître cette œuvre, car sa Chimène est de la taille de Bradamante et de Marphise (qui terrassent les hommes dans les tournois), tandis que Rodrigue se hausse sans effort au niveau de Roger, Roland, Renaud, Rodomont (d’où vient le mot rodomontade) et autres paladins qui peuplent cet univers héroïque. Quand on retombe sur notre pauvre terre, on se sent petit, tout petit, minuscule, étriqué...

L'Arioste : Roland furieux (Gallimard, collection Folio, même traduction que sur ma liseuse)
l'illustration de couverture est une partie du tableau d'Ingres : Roger délivrant Angélique

Bref, j’ai passé neuf jours excellents...
 

mardi 19 septembre 2017

19 septembre 2017 : Venise 2017 : la Biennale d'art contemporain


La grande littérature se joue des frontières, des couleurs et des nationalités ; le grand lecteur est apatride.
(Vincent Monadé, Comme faire lire l’homme de votre vie, Payot, 2017)


Je crois qu’on pourrait en dire autant de l’art, qu’il soit ancien ou nouveau. 

  
Me promenant dans la Biennale d’art contemporain de Venise, et bien que n’étant pas le moins du moins du monde critique d’art, mais un simple amateur de beauté, j’ai pu, au gré des salles de l’Arsenale et des pavillons des Giardini, aussi bien qu’en voyant des œuvres disséminées ici et là dans Venise, me dire que l’amateur de beauté artistique est apatride. 

 
Les œuvres proposées provenaient d’une centaine de pays différents et, si tout ne m’a pas plu, j’ai pu faire une moisson abondante dont voici quelques photos. 

 
J’ai malheureusement perdu le carnet où j’avais noté à quoi correspondait chaque photo : tant pis ! 

 
Comme pour la poésie anonyme, on admirera sans savoir d’où ça vient...


Et voilà comment on revient rempli d’images et de découvertes...