Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

dimanche 26 février 2017

26 février 2017 : du cinéma, encore !


Le voleur le regarda sans sourciller ; mais il avait appris qu’il avait affaire à un véritable honnête homme, autrement dit à un authentique couillon.
(Luigi Bartolini, Les voleurs de bicyclette, trad. Olivier Favier, Arléa, 2008)

Je n’en parlais pas, mais croyez-moi, j’ai continué à aller au cinéma ces derniers temps. Je me suis même investi dans la création de l’Association des Amis de l’Utopia 33, qui va démarrer prochainement ses activités. Ça me fait connaître du monde sur Bordeaux, et je peux encore me rendre utile, on verra bien !
Qu’est-ce que j’ai vu ce dernier mois ?

Des films qui font du bien :

L‘ascension

Dans ce petit film français, tiré du livre de Nadir Dendoune, Un tocard sur le toit du monde, nous voyons un jeune des cités qui essaie de prouver son amour à sa belle en s’attaquant au sommet du monde, l’Everest. Samy, un peu hâbleur, qui n’a jamais grimpé la moindre montagne, trouve un sponsor, arrive à s’inscrire sur internet à un groupe qui doit gravir la montagne. Il débarque au Népal et rejoint le groupe. De temps en temps, il envoie de ses nouvelles en France, où son aventure est suivie par tout un peuple. C’est modeste, c’est rafraîchissant, ça montre qu’on peut faire quelque chose dont on est fier quand on vit dans ces cités oubliées de l’État. Mention spéciale aux acteurs et à celui qui joue le héros : c’est son premier film en vedette, il ne s’arrêtera pas là ! Paysages de montagne magnifiques, qui contrastent avec la banlieue un peu triste. J’en suis sorti aussi ravi que j’avais pu l’être il y a plus de cinquante ans en sortant des Demoiselles de Rochefort ! C’est dire si ça m’a rajeuni...

Les derniers Parisiens

Là, je ne savais à peu près rien du film ! Au début, je me suis dit que ça n’allait pas me plaire : scènes nocturnes, dialogues argotiques banlieusardes peu audibles. Le héros, Nasser (joué par Reda Kateb, un de mes acteurs actuels préférés) sort de prison. Il est embauché (en contrat aidé, le temps de sa période de probation) dans le bar de son frère, Arezki, qui essaie de vivre dignement, en attendant de revendre son bar pour partir vivre en haute Provence en créant le restaurant de ses rêves. Le courant passe mal entre les deux frères, d’autant que Nasser a renoué avec sa bande de petits trafiquants. Peu à peu, pourtant, Nasser, qui finit par être pris à son propre piège par un truand plus matois que lui, comprend qu’il doit se ranger. J’ai aimé cette évolution simple d’un homme aux abois, qui cependant ne veut pas être écrasé par la société qui l’entoure. C’est vivant, enlevé, bien joué, filmé dans des couleurs flashantes par deux rappeurs dont c’est le premier film, très réussi.
Des films qui font peur, mais obligent à réagir :

Les fleurs bleues

Nous sommes en Pologne, à la fin des années 40 et au début des années 50. C’est un épisode de la fin de la vie de Wladislaw Strzeminski, artiste polonais de grande renommée mais d’avant-garde, adulé de ses élèves à l’École des beaux-arts, et qui est persécuté par le régime stalinien qui se met en place à partir de 1948 et qui ne prône que le réalisme socialiste en art et la soumission des artistes. Le film d’Andrzej Wajda (son dernier, car il est mort l’an passé) renoue avec les qualités de ses premiers films, réalisés dans la période communiste. Classicisme assumé, jolis mouvements de caméra, interprétation émouvante, belle reconstitution d’époque. J’ai beaucoup pensé à Piotr, mon ami polonais du début des années 70. Le totalitarisme de l'époque est montré avec vigueur.

Chez nous

Ce totalitarisme politique est à l’œuvre aussi dans le nouveau film de Lucas Belvaux, Chez nous, qui raconte l’ascension d’un parti politique d’extrême droite dans une petite commune du Nord de la France, et la manière dont le parti se sert de la naïveté d’une jeune infirmière, à qui on fait miroiter l’élection à la mairie, mais qui doit dès lors abdiquer toute vie privée pour se consacrer au parti. J’avoue que j’ai eu peur que ça fasse un film à thèse. En fait, non, c’est certes un tableau à charge d’un parti qui se veut rassurant, mais qui cherche clairement à enchaîner les âmes. Le seul point faible, la conversion un brin trop rapide de la jeune femme. Mais, en dehors de ça, c’est vraiment le film à voir en ce moment. On comprend qu’il déplaise à un certain parti. Car voir la manière dont on déchaîne les passions (même chez les enfants), observer la violence des services d’ordre occultes... Wouah, ça fait froid dans le dos. Une sorte de totalitarisme à venir !
Un classique inédit et formidable :

Le plus dignement

Le deuxième film (1944) de Akira Kurosawa est clairement un film patriotique, comme il devait s’en tourner des dizaines dans le Japon en guerre, destinés à galvaniser les populations derrière leur armée. Le film se passe dans une usine d’optique qui fabrique des produits destinés aux avions, bateaux, tanks, etc. Le gouvernement lance un plan de hausse de la production, et les ouvrières s’engagent à augmenter la leur de 2/3. Le film suit donc l’histoire de ces femmes harassées. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est nullement un film de propagande (ce qui nous aurait étonné d’un humaniste de la trempe du réalisateur), mais une tranche de vie qui expose directement les combats et les difficultés de ces femmes éloignées de leurs familles, leurs espoirs aussi, leurs rires et leurs révoltes. Le tout dans le superbe noir et blanc des films de ce temps, très correctement restauré. Inédit en France, c’est un film à découvrir pour tous les amateurs du vieux maître, aujourd’hui disparu.

À noter que le dernier roman que j’ai lu est celui de Luigi Bartolini, cité en exergue, et dont Vittorio De Sica a tiré son film le plus célèbre. Le roman est très différent et mérite largement le détour, par la description sans fard de la Rome de 1944, libérée des fascistes, mais certes pas des trafiquants de tous poils ! De ceux qui prolifèrent toujours, sur les décombres du totalitarisme...


mercredi 22 février 2017

22 février 2017 : des femmes et des hommes sauvent notre honneur (2)


Sois le témoin des temps sinon tout sera perdu, écris donc, que restera-t-il sinon de nous, de ce que nous faisons ?... Rien n'aura de sens...
(Métie Navajo, La geste des irréguliers : sans papiers sur les routes de France, Rue des cascades, 2011)


Pendant le mois de mai 2010, 80 sans-papiers (principalement originaires d'Afrique noire, mais aussi du Maghreb, de Turquie : Turcs et Kurdes, de Chine) et une vingtaine de "soutiens" (c'est ainsi qu'on appelle ceux qui aident les sans-papiers) sont partis de Paris jusqu'à Nice pour une grande marche à travers la France, pour tenter de faire reconnaître leurs droits – certains habitent en France depuis plus de dix ans – et en particulier, pour pousser à la régularisation des sans-papiers. Ils le font au nom du collectif de sans-papiers, installé depuis début 2009 rue Baudelique, dans les locaux inoccupés de l'ancienne Caisse primaire d'assurance maladie (Cpam) : ils sont là 2 à 3000 personnes occupantes, qui ont rebaptisé le local "Ministère de la régularisation des sans-papiers" (cf le site : www.ministere-de-la-regularisation-de-tous-les-sans-papiers.net).

Métie Navajo a suivi cette longue route qui a duré un mois, et le raconte dans La geste des irréguliers, car effectivement, cette marche s'apparente à une épopée à l'antique (on pense à Xénophon, puisqu'ici aussi on aboutit à la mer) ou à nos chansons de geste médiévales. Elle prend des notes, mange et dort avec eux, à la dure, dans les lieux prêtés par les communes qui ont bien voulu accueillir cette marche citoyenne. Elle raconte tout ça avec réalisme (mais aussi poésie), sans cacher les difficultés : petites brouilles entre certaines catégories de sans-papiers, la peur des fachos frontistes dès qu'on atteint la moitié sud de la France (ainsi, en Saône-et-Loire, "La voiture passe, les insultes, la trajectoire dans les airs / une pierre tombe sur une sœur siamoise, ou je ne sais, si : au cœur / car peut-être ne s'imaginait-elle pas que sur ces terres on jetait / aux hommes étranges venus d'ailleurs / noirs ou d'autres couleurs / de la haine concentrée").
Surtout, elle rend hommage à tous ces gens, ces obscurs, ces sans-grades (ni papiers), mais qui ne s'en laissent pas compter, aux soutiens aussi (ceux qui marchent, et les bénévoles qui, à chaque étape, ont préparé le terrain pour l'accueil), ainsi qu'à tous les élus courageux qui viennent au devant de l'étrange caravane. Car il est certain que le gouvernement ne les aide guère : "Le mot d'ordre dans les préfectures c'est plutôt de la fermer et de faire comme si on n'existait pas, avec un peu de chance personne ne se rendra compte de rien". Et, ajoute l'auteur," La presse nationale [aussi bien que les médias télévisuels : c'est mauvais pour l'audimat, ça, Coco !] s'emploie avec ferveur à nous taire".
Chemin faisant, elle recueille des paroles : "Je viens de recevoir mes impôts, ils ont mon adresse pour m'envoyer les impôts, mais pas pour les papiers..." Car un grand nombre de ces sans-papiers travaillent, parfois légalement, souvent dans l'illégalité, avec le risque de l'expulsion à chaque instant. Un de leurs slogans : " Ni PI-tié ni A-ssi-stan-ce DI-gni-té RÉ-sis-tan-ce". Elle constate qu'il y a "la joie et les rires, le courage qui passe d'un cœur l'autre et met en branle tous les pieds, la haine s'oubliera tandis qu'aucune de ces pierres précieuses de banlieue [joie, rires, courage] ne sera perdue". Dans une commune, elle fait ce constat au moment de l'accueil : "Nous gravissons les gradins et faisons la queue pour pain fromages charcuteries et yaourts pommes sous la surveillance d'employés municipaux crispés qui n'ont pas l'air très au fait de l'action symbolique grandiose dont ils sont les heureux témoins".
Au bout du compte, voici ce que nous disent ces sans-papiers, pour s'encourager à ne pas céder au découragement : "La terre est à nous. Nous avons besoin que les Français soient à nos côtés parce que nous souffrons. Nous allons affronter la tempête et l'ouragan mais avons toutes les armes, offensives et défensives... Et d'abord : la PAROLE ! Quelqu'un disait : la parole est pire qu'une arme nucléaire... Et nous l'avons cette parole, et nous allons la porter jusqu'au bout." Ils sont assez intelligents pour proclamer que la Françafrique, ce n'est que "le pillage des ressources et le maintien des dictatures, l'aberrante aide publique au développement, dont la plus grosse partie ne sert pas au développement, mais à la formation et à l'aide technique militaires [Ça sert beaucoup aux populations qui sont régulièrement massacrées soit par les gardes présidentielles, soit par les armées régulières. Je pense que les Africains sont contents de savoir que ça compte dans l'aide, commente l'auteur], la gestion des centres culturels français, et même les frais de reconduite à la frontière, les frais de gestion des centres de rétention administrative (CRA). Donc à chaque fois qu'on balance un Malien au Mali après l'avoir enchaîné mis dans un avion avec camisole, etc., c'est de l'aide publique au développement." Belle leçon de géopolitique !
Elle recueille les mots de Salim, qui lui dit d'une voix très basse, un murmure : "Tu sais, peut-être que tu ne comprends pas ce que c'est que la chance de naître en France et de vivre ici... D'avoir des droits... (temps) Dès qu'on monte dans l'avion pour quitter le pays et venir ici les humiliations commencent... Et elles continuent, elles ne s'arrêtent jamais..." Ou, en fin de course, les mots de Samia, "représentante de toutes les sans-papières du monde, femme presque unique à avancer, le souvenir de sa parole déchaînée me rassure : Moi je suis allée à Nice, j'ai été chez moi partout en France, je reste ici, je ne partirai pas..." Elle découvre aussi la richesse du métissage des langues : "Sortant de la tente quand je range mes affaires un matin il se retourne vers moi pour me demander très sérieusement : Quelle est la couleur du temps ? Je reste sans voix. Un autre glousse : Non mais les Ivoiriens ils ont leur langage... Il te demande quelle heure il est... Je suis dans ma fatigue si émue que je manque de pleurer..."
Métie Navajo fait donc le récit de "l'aventure passionnante d'avancer ensemble : une poétique-politique de grand chemin.Je suis donc de ces cœurs qui épousent toutes les douleurs du monde ? Pas vraiment, c'est plutôt leur courage qui m'anime, leur folie nécessaire..." Observant certains qui voient leur cortège avec inquiétude, elle ne peut s'empêcher de risquer la réflexion suivante : "Les gens droits finissent par s'enfermer dans la prison du comme il faut. Regarde-toi monsieur qui a bien travaillé toute ta vie, à errer tristement en bas de ton immeuble : tu ressembles déjà à un spectre".
Elle conclut magnifiquement l'épopée du peuple en marche : "heureuse d'avoir été là, avec eux, la marche historique qui deviendra la geste compliquée des voyageurs de ces temps (le cœur de la Terre a palpité sous nos pieds, les arbres ont aimé nos voix). Je ne cesse pas de les entendre. J'ai fait cette marche-là, et nous marchons encore / en vie, / en souffle, / en mots".

À l'heure où l'on condamne avec sévérité à une forte amende un des ces individus intègres et humains qui nous sauvent du déshonneur (et j'apprends que le parquet fait appel, trouvant la peine trop légère et souhaitant même l'envoyer en prison, non mais !), tandis que d'autres, dont l'intégrité est franchement douteuse, se présentent à la présidence de République (je pensais avoir tout vu, mais là, c'est le pompon !), La geste des irréguliers est un de ces livres nécessaires à la compréhension de notre monde.
Nous sommes tous des irréguliers, mais nous l'avons oublié ! Et j'espère que nous serons tous, un jour ou l'autre, des soutiens !
Encore un livre qui ne nous fait pas désespérer de l'humanité !

mardi 21 février 2017

21 février 2017 : sur les flots d'Arçais


Le poème ne passe que par les mots
L’au-delà des mots, seul l’homme peut le capter
(Shuntarô Tanikawa, L’ignare, trad. Dominique Palmé, Cheyne, 2014)

J’ai donc passé deux journées et uns soirée éclatantes à Arçais, dans les Deux-Sèvres, à l’invitation de l'ami Claude Andrzejewski, qui organise chez lui des manifestations culturelles, petites par leur dimension, la petite salle ne peut contenir qu’une quarantaine de personnes, mais immenses par leur ambition : textes et musique mêlés, lectures théâtralisées, chanson aussi... On en sort ébloui, surpris, ému, plein de ferveur envers les artistes et sans doute d’autant plus qu’on est peu nombreux, ce genre de manifestation ne se prêtant d’ailleurs pas à la foultitude. Car il faut être très près du ou des artistes (lecteur, musicien ici), et se sentir partie prenante du groupe, pour arriver à la ferveur communicative que signalait si bien Marie Cosnay dans ma page d’hier.
Il se trouve qu’en plus, il s’agissait de faire une petite soirée autour de Danse sur les flots, mon petit recueil de poèmes paru l’an dernier. Claude, le lecteur, a fait un choix, curieusement complètement différent de celui que j’avais fait pour la nuit poétique de Reillanne. Ce qui n’a rien de surprenant, le recueil comprend plus de cent textes, il en a sélectionné une vingtaine (moi, j’en avais pris dix) qu’il a classés dans une sorte de continuité, comme si l’ensemble ne faisait qu’un seul poème. Serge, le musicien a utilisé le saxophone, notamment pour signaler l’entrée en lice du cargo (son de corne), un djembé (qu’il a frotté pour donner l’impression de la mer), un instrument à base de tiges métalliques dont le nom m’est inconnu (et qui permet d’imiter le bruit de l’eau) et une cloche. Il a pu ainsi donner une sorte de respiration à la lecture de Claude par un contrepoint musical bienvenu.
Je n’ai pas reconnu mes textes ; ou bien j’ai eu l’impression de les découvrir, comme s’ils venaient d’un autre auteur. Loin de me gêner, ça m’a donné une sensation toute nouvelle : d’abord, je n’étais pas seul, comme dans le processus d’écriture. Le lecteur s’appropriait les mots, et peut-être même l’au-delà des mots, comme écrit le poète japonais. Sa lecture était celle d’un homme aguerri à l’oralité, ponctué de pauses, et qui semblait avoir à cœur de faire savourer les mots. Par ailleurs, le groupe était extraordinairement attentif, suspendu au mélange de paroles lues et de sonorités musicales. Et je faisais partie de ce groupe, venu sans doute plus pour Claude que pour moi, mais qui me découvrait aussi.
La séance avait d’ailleurs débuté, après la présentation générale par Virginie, l’hôtesse de maison, par ma lecture d’une partie de la postface où j’explicite l’origine et les circonstances de l’écriture. Bref, tout avait été calculé pour faire de cette soirée une réussite : Claude m’a fait lever pour les applaudissements, et c’est enlacé par les deux artistes que j’ai atteint une détente totale. Car, bien sûr, on a toujours peur qu’il y ait un raté, que le public ne suive pas. Non, là, il y a eu véritablement une sorte de ferveur, l’émotion était visible et, pour ma part, j’étais enchanté.
Le pot qui a suivi a permis quelques discussions avec les uns ou les autres, notamment sur les voyages en cargo, j’ai signé quelques exemplaires du livre, mais évidemment la poésie ne se vend pas aussi aisément que la prose. L’essentiel n’était d'ailleurs pas là. Mais le principal y était : la joie, l’émotion, le plaisir d’être ensemble autour de l’amitié tout autant qu’aux abords de la littérature. Merci Claude (le maître d’œuvre), merci Serge (tu t’es merveilleusement adapté à la situation), merci Virginie d’avoir pris ton après-midi pour préparer la salle, et merci à tous ceux qui sont venus écouter du texte... Bon vent à tous.