Le cyclo-lecteur

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Photo Sigfrido Lopez Ferrer

lundi 28 mai 2012

28 mai : petit pessimisme ordinaire



Une ville ne se livre qu'à celui qui la parcourt interminablement.
(Pierre Sansot, J'ai renoncé à vous séduire)


Naturellement, je ne prétends pas, même si je parcours inlassablement les villes où je vis de façon continue ou celles que je visite temporairement, qu'aucune d'entre elles se soit réellement livrée à moi. Comme le héros de Mário de Sá-Carneiro, dans La confession de Lúcio, qui écrit : "D'ailleurs, je ne me suis jamais vu « admis » où que ce soit. Les rares milieux que j'ai fréquentés, je ne sais pourquoi, je m'y suis toujours senti étranger...", je remplace milieux par ville, et je constate qu'elles gardent quelque chose d'étranger (ça me semble d'ailleurs normal pour Venise, Tanger, Cracovie, Saint-Pétersbourg, entre autres villes réellement étrangères où j'ai eu tout loisir de déambuler), ou bien est-ce moi qui demeure irréductiblement étranger, comme le personnage du roman d'Albert Camus ? Pourtant, j'aime beaucoup y flâner, tourner dans la première rue venue, découvrir un nouvel aperçu, observer les immeubles, les ponts et les parcs, les choses et les gens...
Je regarde les enfants surtout, quand du moins ils sont encore restés des enfants. Hélas, le monde moderne leur vole de plus en plus leur enfance. La télévision, les jeux vidéo, les ordinateurs, les MP3, internet, les téléphones portables, les coupent d'une enfance vraie – à l'écart des problèmes de grandes personnes –, et les adultes ne savent plus comment procéder à cet égard. Le rêve est annihilé par l'excès d'images télévisuelles ou de dvd ; le silence, pourtant si nécessaire à la vie intérieure, est effacé par les bruits perpétuels (télé ouverte en permanence à l'intérieur, dans la rue casque collé aux oreilles, et d'après ce qu'on entend quand on passe à côté, ce ne sont pas des musiques douces). Les enfants actuels vivent dans un monde bruissant de communications diverses, sans avoir la capacité de faire le tri, croyant avoir des centaines d'amis parce qu'ils sont sur facebook... Sans doute étions-nous autrefois complètement tenus à l'écart, maintenus parfois artificiellement en enfance, et le réveil était dur, à l'adolescence, voire plus tard. Pourtant, il me semble que nous faisions preuve de davantage de maturité, que nous affrontions la vie (rappelons qu'à dix-huit ans, ou même souvent plus tôt, la plupart d'entre nous avions quitté le giron familial) pour la découvrir avec ferveur, sans qu'elle soit un désert peuplé de fantômes éthérés tout droit sortis d'un internet quelconque. C'est qu'il nous restait plein de choses à découvrir, à inventer, à construire, des rencontres à faire, des vraies, pas des facebookeries !
On découvrait au fur et à mesure. On faisait des erreurs. On se trompait, mais au moins était-ce nos propres erreurs. On pouvait rectifier de soi-même. On avait le temps. On le prenait. Maintenant, les découvertes se font de plus en plus tôt. Aujourd'hui, on est vite blasé, effrayé si telle ou telle expérience n'a pas faite plus tôt, et au plus vite. On accumule les sensations fortes qui, bientôt, ne le sont plus assez.
Et, bien entendu, on veut gagner beaucoup, et le plus rapidement possible. Je suis époustouflé par les prix des loyers, par exemple : Lyon, 55 m², 1500 euros, Paris, 27 m², 1200 euros, Fontainebleau, 100 m², 3400 euros... Car au hasard de mes pérégrinations, je jette un œil sur les agences immobilières. Pour voir jusqu'où ira l'avidité, la rapacité des propriétaires, sociétés ou individus. Je rappelle quand même qu'un loyer, c'est un intérêt sur un capital. Quand il atteint de telles sommes extravagantes, ce n'est plus un intérêt, c'est de l'usure. Voilà, nous vivons dans un monde d'usuriers. Faut-il rappeler que le salaire moyen est aux alentours de 1500 euros, que bien des retraités touchent moins de 1000 euros ? Qui peut se loger aux prix indiqués plus haut ? Je suis personnellement pour une taxation féroce des loyers, dès qu'ils dépassent le seuil des loyers sociaux, et que cette taxe soit affectée aux constructions de logements sociaux. L'essentiel en effet est que les gens puissent se loger décemment. Et qu'on ne se retrouve pas à la rue parce que, justement, le logement est trop cher.
Quand on voit de tels débordements de la délinquance légale (car comment qualifier autrement cette hausse abusive des loyers ?), je ne vois pas comment on peut continuer à s'étonner d'une soi-disant hausse de la délinquance : "Personne ne se ferait truand s'il pouvait obtenir légalement le même niveau de vie, assorti d'une pension de retraite", remarque ironiquement Tuomas Kyrö, dans son roman Les tribulations d'un lapin en Laponie. Oh, je sais, il y a bien d'autres délinquances légales, la spéculation boursière ou sur les œuvres d'art par exemple, la fermeture d'entreprises et leur délocalisation – mais nous y sommes aussi pour quelque chose : "Les emplois ne partaient pas en Chine parce qu'un bourgeois sans scrupule les y délocalisait, mais parce que le consommateur achetait des produits bon marché" (même livre finlandais), le remplacement des individus par des machines (toutes ces bornes électroniques, on va finir par devenir borné !), l'obligation de tous ces prélèvements automatiques (et la difficulté d'y mettre fin), les recrutements par piston ou par réseau, la violence de tous les détenteurs d'une parcelle de pouvoir, etc. Je ne peux m'empêcher de penser que les truands ne font que parodier le système économique officiel : ne parle-t-on pas à leur sujet d'économie souterraine, d'économie parallèle ?
Quand le vide spirituel d'une société est tel qu'il ne reste plus que la débrouille, quand l'individu est transformé en un simple consommateur et qu'il ne s'en rend même plus compte, quand la technologie emprisonne l'humain d'une carapace telle qu'on n'imagine plus une vie sans téléphone portable (n'est-ce pas, les nomophobes ?) ou sans GPS (je pense à Alexandra David-Neel qui parcourut à pied le Tibet au début du XXe siècle, diable comment a-t-elle fait, on se le demande ???), et que si on n'a pas de téléviseur on passe pour anormal, je ne sais plus où l'on va. 
 
C'était mon matin de pessimisme, ça m'arrive parfois !

dimanche 27 mai 2012

27 mai : couch-surfing



Personne ne faisait rien par pure générosité, il y avait toujours un profit masqué quelque part.
(Karin Alvtegen, Honteuse)


De retour de Paris à Bordeaux pour pratiquer le couch-surfing chez moi et accueillir une comédienne franco-suisse, N., qui avait pris contact avec moi il y a deux semaines. Notons qu'il n'est nul besoin d'être inscrit sur ce site pour le pratiquer sans le savoir. Ainsi faisions-nous avec Claire quand nous accueillons à domicile les jeunes musiciens colombiens pendant les saisons 2006/2007 et 2007/2008. Ainsi, devenu seul, ai-je fait à Poitiers en hébergeant l'Anglaise S. pendant son stage de français accéléré à l'université en septembre 2010, ou la Franco-Américaine A., un jour par semaine pendant la saison 2010/2011, puis de septembre 2011 jusqu'à mon départ de Poitiers en novembre. Que de belles heures avons-nous passées ensemble, à apprendre à nous connaître, tous ces gens et nous, et moi maintenant, à créer un lien d'humanité pour un monde meilleur... En tout cas, deux belles soirées bordelaises et, je l'espère aussi, que N aura appréciées. Pour reprendre le mot de la Suédoise, y a-t-il "un profit masqué quelque part" ? Je penche plutôt pour une générosité réciproque, pour un rendez-vous de l'espoir... Je serai décidément toujours incorrigiblement optimiste et sentimental : est-ce que ce serait ça, la foi ?
Inversement, depuis quelques années, je suis reçu ici ou là (sans passer pour l'instant par le couch-surfing, je me suis contenté de recevoir dans ce cadre), bien entendu dans la famille, chez mes enfants, chez mes frères et sœurs, dans ma belle-famille, chez les cousins de tous lieux (des Landes à l'Aveyron, en passant par le Gard, l'Hérault, la Vendée et Paris), et aussi chez ces amis si nombreux de Plescop (Morbihan) à Angoulins-sur-Mer (Charente-Maritime) en passant par Arçais (Deux-Sèvres), Poitiers (Vienne), Seilh (Haute-Garonne), Ornézan (Gers), Labeaume (Ardèche), Besançon (Doubs), Baillif (Guadeloupe), Cracovie (Pologne), et en attendant d'aller bientôt à Bédarieux et Sète (Hérault) et à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec), sans parler de futures visites à Zurich ou à Glastonbury... J'espère que pour eux tous je ne suis pas un boulet, que je réponds à leur générosité en leur apportant mon goût du bonheur dans le présent, mon goût du partage en leur donnant la meilleure part de moi-même.
Parlons un peu de Paris : y a-t-il une ville au monde où l'on peut voir tant de films (j'y ai vu entre autres un des premiers films de Bergman, épatant : L'éternel mirage – qui oserait dire après ce film-là, si physique, que notre Suédois est un auteur cérébral pour intellectuels ?, un film social inédit italien de 1962, Les jours comptés de Elio Petri – qui me touchait de près, puisque le héros, bien que plus jeune que moi, confronté à la mort d'un inconnu, comprend que ses jours sont comptés désormais – et un film coréen sublissime, The day he arrives ; notons que ces trois films sont en noir et blanc, bon Dieu, que c'est reposant, le noir et blanc, et qu'on a perdu en filmant tout en couleurs !), tant de pièces de théâtre (je suis allé en matinée classique revoir Le Cid, et j'ai passé mon temps à sortir le mouchoir et m'éponger les yeux, j'avais oublié que c'était la dernière pièce que nous avions vue ensemble, Claire et moi, et les larmes me venaient aux yeux toutes les deux ou trois répliques), tant d'expositions (là, je dois dire que je suis seulement entré dans une galerie), tant d'animations diverses (une soirée poésie dans une librairie mardi dernier, et jeudi une soirée Eyvind Johnson, prix Nobel de littérature 1974, à l'Hôtel de Massa, siège de la Société des gens de lettres), où l'on peut se promener à vélo en découvrant sans cesse de nouveaux quartiers (je suis monté dans les altitudes des 18e et 19e arrondissements, pu constater à quel point Paris est cosmopolite). Bien que j'aille à Paris surtout pour éprouver ma solitude (mise à rude épreuve par un dimanche abominablement pluvieux, je me croyais dans un roman de Simenon, impossible d'utiliser le vélib, j'avais le bas du pantalon et les chaussures trempes à tordre), car il n'est pas de lieu aussi propice à la solitude qu'une métropole (en dehors du milieu de l'océan ou de la très haute montagne), j'y ai fréquenté assidûment mes cousins et revu S., qui est désormais assistante pasteur de la communauté anglaise de Zurich, d'où l'invitation à aller la voir (pas avant l'été 2013, lui ai-je dit), ainsi que mon ami traducteur du suédois, qui a joliment présenté son écrivain prix Nobel.
Et j'ai pu vérifier ce que dit l'écrivain marocain Abdellah Taïa, dans Le rouge du tarbouche : "La journée avait été particulièrement ensoleillée et les Parisiens étaient redevenus, pour quelques heures, humains, souriants, chaleureux". Oui, après l'horrible dimanche, le soleil était revenu, et moi qui désormais flâne quand je suis à Paris – jamais pressé, telle est ma devise là-bas ! – j'ai constaté à quel point ça peut rendre "heureux, de prendre son temps, de paresser, de rêver, de vivre le rêve", comme l'écrit aussi l'auteur dans ce même livre.
C'est simple, je ne peux plus supporter la vitesse, et s'il y avait encore des TER pour aller à Paris, je les prendrais de préférence aux sinistres TGV, où la vitesse abrutissante endort la moitié des passagers (moi compris) ! On a l'impression qu'on ne sait plus attendre, aujourd'hui... Eh bien, avec le soleil, Paris avait repris une nonchalance de bon aloi.

vendredi 18 mai 2012

18 mai : une histoire d'amour



Qu'est-ce que l'amour ? Comment vivre l'un avec l'autre ?
(Märta Tikkanen, L'histoire d'amour du siècle)


On ne pourra plus m'accuser encore de parler toujours de vieux livres : d'ailleurs, comme si un livre pouvait être vieux (tant qu'il lui reste un lecteur, un livre même très ancien est nouveau, et tant de livres récents sont vieux puisque au contraire, ils sont oubliés sitôt lus) ! En tout cas, celui-ci vient juste de sortir des presses, et même si je le connaissais un peu pour l'avoir lu en manuscrit, car l'auteur m'honore de son amitié, Entre deux mots la nuit (quel beau titre !) est encore plus exceptionnel à la lecture imprimée. Eh oui, l'objet livre a son importance aussi, et les éditions de l'Escampette ont comme toujours réalisé un beau livre, que bien évidemment je conseille à mes quelques lecteurs. La presse risque fort de n'en pas parler : l'auteur va avoir quatre-vingt treize ans, il ne fait pas dans l'indignation ni dans la gesticulation, il ne passera pas à la télévision, mais il fait dans l'amour et la poésie, et il nous livre ici ce qui est à la fois un témoignage et une œuvre littéraire remarquable, une sorte de roman d'amour fou, qui serait aussi un poème.
Le 2 février 2009, Madame Suzanne Bonnet entre dans une maison de retraite spécialisée pour personnes dépendantes. Georges Bonnet, alors âgé de près de quatre-vingt-dix ans, a retardé autant qu'il a pu ce qui pour lui était un drame : abandonner son épouse, et se retrouver seul. Pendant deux ans, il va aller la voir chaque jour, tous les après-midis, de 14 h à 18 h, où il la conduit dans la salle à manger, pour le repas du soir. Il se tient à ses côtés, lui parle, lui montre des photos, l'emmène au goûter, la promène dans le parc quand il fait beau et chaud. Madame Bonnet est atteinte de la maladie à corps de Lewy, qui est une des formes de dégénérescence de la mémoire : elle ne pouvait plus rester à domicile.
Dans cette résidence pour personnes très âgées, qui sert aussi de maison de retraite à des religieuses, les personnes résidentes sont souvent amorphes, incapables de souhaits : "chacune a sa nuit où elle s'accomplit", remarque Georges, en poète qu'il est et qu'il reste ; et pendant deux ans il tient une sorte de journal de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, de ce qu'il écoute. Il sait que toutes ces vieilles femmes vivent encore : "parfois leur âme s'aventure dans leurs yeux". Il parcourt avec son épouse la salle commune où plusieurs résidentes sont assises dans leur fauteuil roulant :"télévision éteinte, le silence règne. C'est un silence qui ne se partage pas". Chacune est dans son monde.
Mais même s'il s'intéresse à la vie de la résidence, ce qui le préoccupe surtout, c'est Suzanne ! Après soixante ans de vie commune, comment vivre ici ces moments différents de la vie chez soi, comment continuer lui-même à vivre et à aimer, par-delà la maladie et la dégradation qu'elle entraîne, et le sentiment de délaissement : "Je la quitte chaque soir à l'heure du dîner, avec le sentiment de commettre une trahison". Oui, comment ne pas vivre ces départs quotidiens comme un abandon, et comment retrouver la grande maison vide, désertée, où il erre comme une âme en peine et où elle lui paraît présente malgré tout. La dégradation est physique : "Se lever de son fauteuil, faire quelques pas, prend du temps. Les lenteurs s'accumulent". Aller du fauteuil dans la cour finit par représenter une épreuve, et bientôt la chaise roulante fait son apparition.
Mais le délabrement est mental aussi, avec d'abord la perte des souvenirs : "elle dit parfois se souvenir, sans me regarder, comme si elle craignait d'être prise en faute", puis arrive l'oubli du temps qui passe : "elle vit un autre temps sans passé ni futur, immobile dans l'instant", la perte de conscience de l'environnement : "elle s'étonne parfois devant un objet courant, comme si pour elle, tout était neuf", le refus de l'autre, fût-il son mari : "agressive, elle reste parfois interdite, dans la surprise de soi", l'esprit qui s'égare : "l'inquiétude encore. Une menace à débusquer, à chasser en paroles". Bientôt vient la difficulté de parler : "elle désirait dire quelque chose, mais s'est très vite résignée, au bord de ce qu'elle voulait dire, déjà oublié".
Mais Georges est là qui lui rappelle les anciens jours, ses parents, ses enfants et petits-enfants : "frôler un souvenir, c'est déjà beaucoup", essayer encore de lui faire rappeler un des poèmes qu'elle connaissait par cœur ou les tables de multiplication, jouer aux jeux de mots fléchés : "faire chaque jour appel à sa mémoire. Ne pas s'arrêter de tisonner". Georges est là qui lui parle d'amour : "je lui dis mon amour, et les mots n'ont pas d'âge", qui lui parle de leurs vacances dans la maison de l'île d'Oléron : "le bleu des mots, quand je lui parle de la mer". Georges jamais non plus avare de doux gestes et de caresses : "la tendresse toujours, inépuisable issue". Georges qui parfois la retrouve comme autrefois : "les jours de grande connivence, je suis elle". Et qui sait à quel point les mots ont de l'importance : "mes paroles peuvent sans doute parfois laisser une trace".
Car peu à peu, Suzanne sombre : "dans la longue distance de l'absence, elle part en de lentes dérives. Elle est une autre d'elle-même", ou plus loin, "insensiblement, elle change d'absence". Pourtant "quelque chose d'indéfinissable est transmis de son absence. Elle se tient plus haut que sa vie". Ces absences dont sont coutumiers les malades d'Alzheimer qui s'oublient peut-être eux-mêmes, mais avec qui il est si important de "se contenter d'être là", de trouver comme Georges un des ces instants fragiles : "je l'amène au seuil d'un souvenir, reste seul à lutter". Si important aussi de toucher, avec le langage des mains, qui est aussi une variante – et combien importante dans ce cas – du langage d'amour : "elle a cherché ma main. Parler ne suffisait plus". D'ailleurs, l'auteur remarque que "nos mains se comprennent. La main écoute la main". Parler, parler surtout, même si l'autre ne semble pas forcément écouter, car "elle m'échappe, dès que je me tais", et pour Georges, tout l'amour est là : "je vis, je parle pour elle. Nous vivons deux en un". D'ailleurs elle aussi, parfois, se jette à l'eau et tente d'user de la parole : "elle paraît sur le point de me dire quelque chose. Ses mots se cherchent, ses mots sont patients", et Georges remarque avec émotion "sur ses lèvres soudain, l'aventure d'un mot". Et il attend, haletant, l'aumône de ces mots de plus en plus rares : "entre deux mots, j'attends comme un mendiant".
Puis vient le temps de l'oubli, de l'absence totale : "elle habite des lieux où le temps n'arrive pas", où Georges se dit qu'elle a peut-être ses raisons : "elle peut s'évader à tout moment dans un monde innombrable", d'où il est exclu. Mais aussi des moments où le regard de Suzanne s'éteint : "ne pas chercher ses yeux, feu de joie devenu silence", où elle semble s'abîmer dans son en-soi : "réveillée, elle reste debout dans son rêve", rêve où bien sûr Georges n'entre pas, mais que le poète devine : "l'oubli a peut-être aussi ses plaisirs", remarque-t-il judicieusement. Les mains semblent vivre d'une vie propre : "ses mains sur sa veste sont acharnées", elle tripote sans cesse son chemisier, leitmotiv qui parcourt le livre, jusqu'à "la démence soudain de ses mains sur le dernier bouton de sa veste".
Enfin, "c'est contre la mort que son corps continue de se battre, comme on se bat contre un mur". Georges est toujours là, présent, avec la chair de son corps (mais il "y eut le temps des mains. Elles ne voient plus, n'entendent plus"), présent aussi avec la chair de sa parole, et obligé de constater que "les mots sont désormais trop lourds pour elle".  
"Je reste à l'écart de ce que je ne saurais comprendre et voir". C'est pourtant apaisé qu'il achève son récit : "Tu ne me reconnais pas ? Un regard froid et le silence. Elle est chez elle".
Cher Georges, Suzanne est peut-être chez elle maintenant, mais ton aimée est aussi en toi, et même en nous, car tu nous as donné, tu lui as donné, le plus beau cadeau qui soit : un récit magnifique, un des plus beaux livres de notre époque, fin, subtil, sans sensiblerie, un récit qui nous illumine, un récit de transmission, de partage, de don, je dirais presque de passage de témoin. Et, dans notre monde spirituellement si pauvre, c'est une source de vie.