Le cyclo-lecteur

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Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

mardi 10 janvier 2017

10 janvier 2017 : Neruda : retour au cinéma


Vous allez demander : et où sont les lilas ?
(Pablo Neruda, L’Espagne au cœur)

À marquer d’une pierre blanche : j’ai pu enfin aller au cinéma en 2017. Je n’y étais pas retourné depuis avant Noël 2016. En dehors de mes voyages en cargo, un tel délaissement du cinéma est assez rare, puisque j’y vais au moins deux à trois fois par semaine, et souvent pour voir plusieurs films à la suite, habitude que j’ai prise (non sans mal) dans les festivals de cinéma !
J’avoue n’avoir que peu d’intérêt pour les films biographiques, sauf lorsqu’ils offrent un point de vue de vue sur le personnage : ex. : La prise du pouvoir par Louis XIV, de Rossellini,1967).Ici, ce qui m’a plu, c’est que le film ne décrit qu'un épisode de la vie de Neruda, en 1948 : sa fuite  en Argentine, pour échapper à l’arrestation de tous les communistes et syndicalistes chiliens ordonnée par le gouvernement de droite dirigé par Gabriel González Videla (précurseur de Pinochet, je n’en sais rien, en tout cas, à la remorque des USA ou sur leur ordre, comme toujours en Amérique latine, encore aujourd'hui, où les USA étranglent le gouvernement vénézuelien, coupable d'indocilité). Ce qui m’a diantrement intéressé, c’est que le sénateur Neruda est poursuivi par un policier obstiné, l’inspecteur (ou commissaire, on ne sait pas trop) Oscar Peluchonneau (joué par l'excellent Gabriel García Bernal), dont on subodore qu’il n’existe que dans l’esprit de Neruda : il est décrit par un autre personnage comme  moitié abruti, à moitié con."

Peluchonneau, l'homme à la moustache = le policier traqueur
 
Avis aux admirateurs de Neruda (mais on sait que pour tous les écrivains, l’homme et l’œuvre sont deux choses parfois éloignées) : le Neruda, défenseur du peuple et des travailleurs, en prend un coup. On le voit participer à des partouzes et fréquenter assidûment les bordels, il se montre comme un monstre d’égoïsme et de satisfaction. Mais pourquoi vouloir en faire un saint ? Simplement, on est ici dans la subjectivité du policier, anticommuniste primaire. Peluchonneau est aussi bien une invention de Neruda, que le Neruda décrit par Peluchonneau n’est que l’invention d’un flic assez réactionnaire (mais qui cependant a lu Neruda) (et peut-être invention de Neruda lui-même, décidé à déboulonner sa propre statue), et qui espère être celui qui arrêtera le communiste le plus recherché de son pays. Au fond, Neruda eut été ravi d'être arrêté !
On est donc dans un film en trompe-l’œil, en miroir, en abyme, donc dans un récit complexe qui demande la réflexion du spectateur. Sans être dans l'enthousiasme absolu, je suis allé jusqu’au bout, et ça m’a tout bonnement donné envie de relire Neruda, notamment le Chant général (Canto general), que je n'ai lamais lu, et dont les poèmes très virulents apparaissent dans le film ! On comprend comment les fachos de l’époque ont tenté d’éliminer un tel poète, car, visiblement, le peuple chilien prenait goût à ses poèmes !

Comme tout écrivain, même si j'en suis un très modeste, je passe mon temps dans la vie à imaginer la vie des personnes que je rencontre ou que je côtoie : c'est dire que si ce film m'a intéressé (j'ai préféré presque tous les autres films de Pablo Larrain que j'ai vus), c'est par ce point de vue de l'écrivain qui est au centre du film !
 

lundi 9 janvier 2017

9 janvier 2017 : contre le délit d'humanité


En haut, le même exubérant désir de savoir, le même insatiable bonheur de découvrir quelque chose, l’identique monstrueuse sécularisation ; à côté, on erre à l’aventure comme un vagabond sans patrie, on se presse avidement à des tables étrangères ; c’est une frivole apothéose de l’actualité ou une indifférence aveugle et blasée...
(Frédéric Nietzsche, L’origine de la tragédie)

Mon médiocre état de santé actuel ne me permet pas d’écrire quelque chose de valable. Aussi vais-je me contenter de vous proposer un article paru dans Le Temps, quotidien édité à Lausanne, et qui se réfère au mythe d’Antigone, aussi bien qu’aux figures de Gandhi et de Mandela pour prôner la désobéissance civile. Rappel qui me semble salutaire au moment où on peut être poursuivi en justice pour aide aux migrants en situation illégale, comme Cédric Herrou. Délit d’humanité en somme ! Je rappelle aussi qu’aux temps de l’auto-stop, je n’ai jamais demandé aux personnes que j’ai embarquées leurs papiers d’identité !
L’article reproduit l’appel de 55 enseignants des universités de Suisse romande, qui sont l’honneur de leur profession et auquel je souscris à 100 %.

La légalité est-elle toujours légitime? Relire Antigone
 
55 enseignant-e-s des universités romandes de Lausanne, Fribourg et Genève se dressent contre une loi à leurs yeux injuste en matière de renvois de demandeurs d’asile.
La légalité est-elle toujours légitime ? Les autorités vaudoises répondent par l’affirmative, ou du moins utilisent cet argument pour délégitimer le Collectif R et le débouter dans ses demandes répétées de rendez-vous pour discuter du sort des migrants qu’il protège.

 
Le Collectif R prône la désobéissance civile

Il est vrai que le Collectif R revendique publiquement de désobéir à la directive européenne des renvois Dublin. Pour autant, revendiquer sa désobéissance est un acte politique, et non délinquant. L’adéquation de la loi au droit est un vieux problème. Ce n’est pas la première fois que des citoyen-ne-s se dressent contre une loi injuste, telle la figure tragique d’Antigone contre le roi Créon. Suite à des attentats anarchistes, des «lois scélérates» virent le jour en France à la fin du XIXe siècle, limitant la liberté de la presse, restaurant le «délit d’opinion» et violant la présomption d’innocence. Les socialistes Jean Jaurès et Léon Blum en furent les opposants acharnés, arguant de l’inadéquation au droit de lois bien peu républicaines. 
 
L’écart entre la loi et le droit

C’est ce même écart entre la loi et le droit que faisait valoir Pierre Bühler, professeur émérite de l’Université de Zurich, sur le plateau de la RTS 1, lors de l’émission «Faut pas croire», le 12 novembre 2016. Face à lui, le Conseiller d’Etat Vaudois Philippe Leuba était arcbouté sur la défense de la Loi, présentant son rejet comme le règne de l’arbitraire. Plusieurs articles inscrits dans la nouvelle Loi sur l’asile, acceptée à l’occasion du référendum du 6 juin dernier, ne sont pourtant pas légitimes au regard des droits fondamentaux inscrits dans la Constitution de ce pays. Les articles 7 à 12 de la Constitution fédérale prévoient expressément de défendre le droit de tout être humain présent sur le territoire national à la dignité humaine, à une protection de la bonne foi contre l’arbitraire, à la liberté personnelle, à l’intégrité physique et psychique, à la liberté de mouvement, enfin à une aide dans des situations de détresse. 
 
La Suisse applique la loi avec extrême rigueur

Parmi les pays européens signataires des Accords de Schengen, le gouvernement suisse est celui qui applique avec le plus de rigueur les renvois prévus au titre des accords de Dublin III (renvoi des demandeurs d’asile dans le premier pays d’accueil). Or rien ne l’y oblige, puisque ces accords offrent une clause de souveraineté. Ces renvois Dublin mettent les personnes dans des situations de précarité parfois dégradantes, de limitation des libertés et de détresse humaine, physique, morale et psychologique. La loi s’interprète. Avoir une interprétation rigoriste, formaliste, implacable et déraisonnable du renvoi conduit à des situations inhumaines. 
 
Les figues illustres de Gandhi et Mandela

Les objecteur-e-s préfigurent souvent la loi, comme les objecteur-e-s de conscience ont permis l’avènement du service civil en Suisse en 1990. Comme ces femmes qui avouèrent publiquement leur avortement, avant la légalisation de ce dernier en France, puis au niveau confédéral suisse, en 2002. Des figures illustres, comme Gandhi ou Mandela, se dressèrent également contre les lois indignes d’une démocratie à l’encontre d’une partie de la population. Il arrive que des oppositions minoritaires préparent la légalité et le droit ultérieurs, voire deviennent les pouvoirs législatifs et exécutifs de demain. 
 
Le cas de Paul Grüninger

Tel ne fut pas le cas cependant pour Paul Grüninger, le commandant de la police cantonale de Saint-Gall, révoqué en 1939 pour avoir encouragé l’entrée illégale de réfugiés juifs en Suisse. Condamné en 1940 pour manquements aux devoirs de sa charge et falsification de documents, il n’était qu’un pionnier en somme, puisqu’en juillet 1944 le gouvernement suisse reconnut aux Juifs le statut de réfugié politique… Pourtant, Paul Grüninger, lui, ne sera réhabilité par la justice qu’en 1995 et par la police saint-galloise qu’en août 2014. Une démocratie peut manquer à ses devoirs, émettre des lois fautives. Elle peut même armer de pied en cap une dictature militaire : de 1940 à 1944, 80% des exportations d’armes suisses étaient alors destinées aux puissances de l’Axe. Si l’argent n’a pas d’odeur, la limitation des libertés est malodorante.
«L’Allemagne» a bien changé, c’est son gouvernement qui a accueilli récemment le plus de réfugiés en Europe. Donnant raison à un réfugié érythréen qui s’opposait à son refoulement, les juges allemands de Darmstadt ont estimé le 4 mai 2016 que les migrants risquaient de se retrouver en Italie «privés de toit et de prestations de base et par conséquent de vivre dans une extrême pauvreté». 
 
L’appel des 55

Il revient aux bien nommés êtres humains présents sur le territoire national de rappeler leurs droits aux représentants élus, eux qui sont censés faire respecter l’esprit autant que la lettre de la Constitution. Nous, 55 enseignant-e-s des universités romandes de Lausanne, Fribourg et Genève, nous leur apportons ici notre plein soutien.
Ivan Sainsaulieu et les 54 signataires qui suivent: Jean-Philippe Antonietti, Jean Batou, Irene Becci-Terrier, Mounia Bennani-Chraïbi, Catherine Brandner, Pierre-Yves Brandt, Claude Calame, Sébastien Chauvin, Antoine Chollet, Alain Clavien, Alain Clémence, Valérie Cossy, Joëlle Darwiche, Jacques Dubochet, Olivier Fillieule, François Gauthier, David Giauque, Stéphanie Ginalski, Gaële Goastellec, Philippe Gottraux, Jean-Christophe Graz, Sébastien Guex, Pierre-Emmanuel Jaques, Remi Jolivet, Philippe Junod, Rahel Kunz, Eléonore Lépinard, René Levy, Olivier Lugon, Dave Lüthi, André Mach, Martino Maggetti, Silvia Mancini, Fabien Ohl, Francesco Panese, Cécile Péchu, Christiane Perregaux, Marc Perrenoud, Fabrice Plomb, Francesca Poglia-Mileti, Julie Pollard, Hugues Poltier, Stefanie Prezioso, Jean-Bernard Racine, Raphaël Rousseleau, Monika Salzbrunn, Janick Schaufelbuehl, Agnieszka Soltysik-Monnet, Muriel Surdez, Michel Thévoz, Nelly Valsangiacomo, Bernard Voutat, Anne Katrin Weber, Grégoire Zimmermann.

jeudi 29 décembre 2016

29 décembre 2016 : une époque formidable !


Gardet disait : « L’homme n’est pas fait pour penser aux choses sérieuses. Quand ils étaient croyants, ils pensaient des conneries, maintenant ils en pensent d’autres. Mettez-vous bien dans votre petite tête qu’à part les intellectuels, qui sont fous, les gens ne pensent qu'à ce qu’ils vont faire ! »
(André Malraux, Non : fragments d’un roman sur la Résistance, Gallimard, 2013)

Cette fois le bilan moral de ce que j’ai vu et entendu sur la marche du monde en 2016.
Argent : toutes les banques proposent d’investir dans l’immobilier. d’où la hausse effrénée des loyers, puisqu’un investissement exige un retour, et un retour rapide et fructueux. Me promenant dans Toulouse, j’ai été effrayé de voir les loyers proposés, approchant ou dépassant 2000 €. Sachant que le salaire moyen tourne autour de ce nombre, que plus de la moitié de la population gagne nettement moins (souvent moins de 1000 €), que le chômage a explosé, et qu’en fait il y a de plus en plus de pauvres, et que de toute façon, il ne suffit pas de se loger, il faut aussi manger, s’habiller, etc, cherchons l’erreur !
Économie : notre économie de pays "riches" (paraît-il) repose sur la délocalisation de la fabrication d’objets manufacturés dans des pays à salaires très bas (quasiment des "esclaves"), sur l’exploitation à notre profit des richesses de leurs sous-sols et de leurs matières premières, sur le commerce des armes et la provocation ou l’entretien des guerres nécessaires à ce commerce, sur le blocus économique imposé à ceux qui ne veulent pas de notre système, sur les dictatures que nous entretenons complaisamment tant qu’elles ne touchent pas à "nos" intérêts (en fait, ce sont les intérêts de l’oligarchie financière qui mène la danse), tout le monde est satisfait. Sauf quand les armes nous retombent dessus (là, il s’agit de terrorisme, mais nos bombardements à nous n’en sont pas, bien entendu, ce sont de très honnêtes frappes chirurgicales), sauf quand les peuples suffoqués par la misère, les guerres et les dictatures que nous soutenons frappent à nos portes (là, ils exagèrent, puisque tout ce que nous faisons, c’est pour leur bien). Cherchons l’erreur !

La beauté des pierres nous console de la laideur des hommes : Paris
 
Élections : aux USA, pour avoir une chance d’être élu, il faut être milliardaire (Trump ou Clinton, même combat) ; en France, il faut être seulement millionnaire. Sachant que les pauvres votent régulièrement pour les plus riches, cherchons l’erreur !
Informatique : paraît qu’il va falloir faire notre déclaration de revenus (comme de plus en plus de choses) par voie électronique : j’ai émis, en portant ma déclaration papier en mai 2016, une protestation explicite et justifiée par écrit, car enfin, nul n’est obligé d’avoir un ordinateur, et donc le service des impôts devrait en mettre à la disposition des usagers (il est vrai que ces derniers sont devenus des clients). À ce jour, je n’ai pas de réponse. Paraît que bientôt, on sera aussi obligés d’en passer par là pour presque tout : plus de guichets aux banques, à la poste, à la sécu, à Pôle emploi, dans les gares, etc, mais des automates partout. A-t-on pensé à tous ceux qui ne sont pas familiarisés avec cette technologie dictatoriale ? Un ami nonagénaire, qui n’a pas d’ordinateur et de toute façon, n’y voit presque plus, a chargé son banquier de faire cette fameuse déclaration : estimons-la, en comptant très large, à une heure de travail, ça lui est facturé 600 €. Cherchons l’erreur !
Justice : Une ancienne ministre, devenue directrice du FMI, reconnue coupable d’une "négligence" (attribuer 403 millions d’euros d’argent public à un homme d’affaire douteux, ce n’est sans doute d’ailleurs pas une négligence, mais plus probablement une bagatelle pour ces gens habitués à jongler avec les milliards) est dispensée de peine. Un ministre du budget, champion de l’évasion fiscale (mais lui aussi ne jongle-t-il pas avec les milliards, ce qui le rend inconscient), est certes condamné (encore a-t-il fallu presque quatre ans d’attente pour le procès), mais purgera-t-il sa peine ? D’ailleurs, son unique crime, c’est de s’être laissé prendre. Par contre, un jeune de 23 ans qui vole un fromage, parce qu’il est resté trois jours sans manger, a commis un crime impardonnable : punition immédiate de trois mois de prison ferme, sans doute pour que le malheureux ne reste plus trois mois sans manger. Cherchons l’erreur !

Idem pour la beauté des plantes
Solitude / vieillesse : j’ai été frappé, en sortant de Louise en hiver, et en discutant avec deux spectatrices, du fait que l’une reprochait au film de mettre en valeur la solitude (« qui est terrible », me dit-elle), l’autre de choisir une héroïne "vieille" (« la vieillesse, c’est terrible », elle a dit). Elles ont usé du même adjectif, n’ont vu dans le film qu’un aspect, et finalement, n’en ont pas profité pleinement. Oui, la solitude et le vieillissement peuvent devenir "terribles", mais à nous de faire qu’ils ne le soient pas, sortons, causons, ouvrons-nous aux autres, aidons les plus âgés, les plus démunis ou les plus jeunes et cherchons l’erreur !
Violence : entendu à la radio la semaine dernière un historien "expert" (comme tous ceux qui pérorent à la radio, où on ne convoque que des experts et des spécialistes autoproclamés) nous expliquer que nous vivions une époque formidable, nettement moins violente que ne l’étaient la Préhistoire, l’Antiquité, le Moyen âge, les Temps modernes, et même notre XXe siècle, qui semble en effet avoir battu des records, avec ses deux guerres mondiales, sa bombe atomique, ses camps de la mort, l’usage scientifique de la torture, la guerre chimique au défoliant au Vietnam, etc. Après son discours, aux infos, on ne parlait que d’attentats, de bombardements, de terrorisme, de drones pratiquent des assassinats ciblés, de viols et autres joyeusetés dénuées, comme chacun sait, de toute violence. Cherchez l’erreur !

Idem pour la beauté des animaux
 
Oui, nous vivons une époque formidable, comme disait l’autre...
Et l’année à venir va être encore plus formidable !!!