Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

lundi 5 décembre 2016

5 décembre 2016 : vieillir, dit-il



Reinier est soudain ému aux larmes. Incontinence émotionnelle, se dit-il, c’est la vieillesse, il ne faut pas que je me laisse aller, quelle horreur !
(Anna Enquist, Quatuor, trad. Emmanuelle Tardif, Actes sud, 2016)

On le sait, au cinéma comme en littérature, comme au théâtre, comme à l’opéra (et sans doute comme en amour et en amitié), on est placé en état de grâce ou on ne l’est pas. Ça tient aux moyens mis en œuvre par les réalisateurs, écrivains, metteurs en scène, tout autant qu’à le disposition d’esprit du spectateur, du lecteur ou de l’auditeur. Car l’état de grâce se mérite, et se prépare. Je repense à la magnifique réponse de Jeanne d’Arc à ses juges qui lui demandaient si elle croyait être en état de grâce : « Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre, et si j’y suis, Dieu veuille m’y garder ». J’ai déjà dit combien j’essaie de me mettre en condition pour recevoir telle ou telle œuvre, par l’attente, par le silence, par l’espérance, et en prenant en compte ma part divine, si l’on veut. Car je me refuse à croire que l’être humain ne soit que matière.


Ce qui est sûr, c’est que Louise en hiver, le nouveau dessin animé de Jean-François Laguionie, m’a mis en état de grâce, d’apesanteur, par sa beauté graphique, le jeu des couleurs et des ombres, l’intelligence de son scénario et la finesse des paroles entendues, la délicatesse et la virtuosité des mouvements, le mélange de rêve et de réalité. Cette vieille dame, Louise, qui a attendu le dernier moment pour quitter sa villégiature de bord de mer, voit le train lui filer sous le nez : or, c’est le dernier avant l’été prochain. Pendant les neuf autres mois, la station balnéaire est un désert où Louise, isolée du reste du monde, va devoir inventer sa vie. Comme Robinson, elle va se construire une cabane dans les dunes, se trouver un Vendredi en la personne d’un chien errant qu’elle va adopter (à moins que ce ne soit lui qui l’adopte). Et elle va rêver, beaucoup : à son enfance d’abord, pendant la guerre, à sa camaraderie avec un garçon (mais elle-même était un garçon manqué). Elle va soliloquer, c’est le privilège de la solitude, du grand âge aussi, et parfois on pense à Madeleine Robinson dans Oh les beaux jours de Beckett. Mais aucune récrimination, aucune amertume, c’est la vie, voilà tout. Et jamais elle ne va se départir de sa gentillesse, de sa malice, de sa sérénité.
Il y a là comme un miracle de simplicité ; le film ne raconte presque rien, mais il nous dit tout : la vie, l’amour, le vieillissement, la joie, le mystère, l’étrangeté, l’aventure, l’amitié, le temps qui passe, la mort. Et la mer, omniprésente, le sable, les mouettes, les crabes... C’est ce qui rend ce film aussi modeste qu’ambitieux : il dépasse de très loin la catégorie film d’animation et se hausse sans effort au niveau des meilleurs Miyazaki, auquel on pense par moments. L’humour, l’émotion, l’imaginaire se marient ici très harmonieusement : le côté vieillot de l’image correspond à l’âge du personnage principal, et ce qui est extraordinaire, c’est que, comme tous les grands films (ou les grandes œuvres d’art), Louise en hiver nous pousse à imaginer au-delà de ce qu’on voit. Du grand art.



Il se trouve que je venais de lire un magnifique roman qui traite aussi de la vieillesse : le très beau Quatuor de la Néerlandaise Anna Enquist. Nous avons rencontré cette dernière, Mathieu et moi, à la Bibliothèque du quartier, lors d’une animation de Lettres du monde. Et nous n’avons pas perdu notre temps, malgré la barrière de l’interprète : la romancière, née en 1945, nous a séduits. J’ai acheté dans la foulée son dernier roman traduit en français, dont elle avait parlé avec suffisamment de force pour m’appâter.
Quatuor se passe à Amsterdam, mais la ville n’est jamais nommée, et dans un futur proche. Nous suivons l’aventure d’un quatuor amateur, amis de jeunesse : le couple Caroline, médecin (violoncelle) et Jochem, luthier (alto), qui ont perdu leur deux garçons dans un accident de car scolaire et ne s’en remettent pas ; Heleen, infirmière (deuxième violon) et Hugo (premier violon) complètent le quatuor. Ce dernier est directeur du centre culturel qui fut prestigieux, mais n’est plus qu’une coquille vide, en attendant d’être vendu aux Chinois. Car selon les autorités, plus personne ne s’intéresse à la musique classique. Hugo vit dans une barge sur un canal et accueille un jour par semaine sa petite fille âgée de trois ans : c’est là que tous quatre se retrouvent pour jouer Mozart, Schubert ou Dvořák, dont ils décortiquent les quatuors. Mais il y a aussi Reinier, l’ancien soliste virtuose qui donne encore des leçons à Caroline, vieillard déchu vivant dans la hantise de devenir handicapé et d’être envoyé dans les mouroirs que sont les maisons de retraite. Et autour d’eux, la ville, avec ses immigrés, dont le jeune Djamil qui rend service à Reinier et, en toile de fond, la corruption des élites municipales et le procès en cours d’une grande affaire criminelle. 
Le futur décrit est décourageant : la culture est devenue un privilège, se soigner nécessite de passer par des assurances privées, et vieillir est une catastrophe qu’on cherche à cacher : "Demander de l’aide, comme si c’était facile ! Tu t’entends un peu ? Demander de l’aide, ça veut dire admettre qu’on n’est plus capable de se débrouiller seul. Le dernier arrêt avant la fin". Dans ce monde devenu presque inhumain, et si proche du nôtre, une sorte de Meilleur des mondes, il ne fait pas bon vieillir : on se débarrasse des vieux dans des mouroirs où on pratique allègrement l’euthanasie. Peu à voir avec le côté presque enjoué de Louise en hiver, mais le roman est très fort, subtil, bien que désespéré et on a envie d’aller jusqu’au bout, d’autant plus que le fin, haletante, est digne d’un thriller.

samedi 3 décembre 2016

3 décembre 2016 : Stig Dagerman


L’imagination créatrice s’éveille très tôt chez l’enfant. Enfant, on "imagine" toujours. Mais c’est une habitude que l’on perd en général par la suite. Aussi l’art de devenir écrivain consiste-t-il, entre autres, à ne pas laisser la vie, les hommes ou l’argent vous faire rompre avec cette habitude.
(Stig Dagerman, Les mémoires d’un enfant, in Tuer un enfant, trad. Elisabeth Backlund, Agone, 2007)


Attention, il y a des auteurs qu’on ne lit pas de gaîté de cœur, mais parce qu’ils sont nécessaires, parce qu’on a besoin d’eux, comme a besoin de manger, de se soigner, d’aimer... Et ce sont souvent les plus grands, ceux qui nous éloignent du divertissement factice, qui nous entraînent aux frontières de nos nuits et de notre angoisse d’exister, qui ne nous donnent aucune solution, mais nous disent : voilà les êtres humains, je te les présente dans leur nudité, leur faiblesse et leur force, leurs joies et leurs peines, afin que mes œuvres t’aident, s’il se peut, à devenir plus humain. Parmi eux, il y a Stig Dagerman, le Suédois, qui n’a pas connu ses parents et fut élevé par ses grands-parents déjà très âgés (ils moururent pendant son adolescence) ; il publia quelques livres et se suicida à trente et un ans. Un écorché vif et un formidable écrivain, si on accepte de regarder notre monde en face, et la tragédie de l’existence.

 
Dans les nouvelles réunies dans Tuer un enfant, si la plus longue raconte l’histoire d’un alcoolique (Où est mon chandail islandais ?), la majorité rapporte des histoires d’enfant, d’enfant malheureux souvent ; je crois que chacun d’entre nous peut s’y retrouver, car l’enfance n’est pas un vert paradis, elle est souvent le centre de toute la souffrance du monde. Aussi peut-on s’évader de ces souffrances par l’imagination tel dans Les jeux de la nuit Åke, le petit garçon qui, le soir, s’amuse à imaginer qu’il devient invisible et peut ainsi s’inventer une vie idéale dans l’obscurité, afin d’oublier l’absence et l’alcoolisme du père et de provoquer "l'apaisement final". Dans La surprise, Åke (est-ce le même ?), convié à l'anniversaire du grand-père par une lettre qui bouleverse sa mère, enregistre un poème pour son grand-père. Mais ce dernier, ayant toujours vécu dans la dureté de la vie quotidienne, et sans doute incapable d’accepter un tel signal d’amour, enivré par la fête, l’alcool et le jeu de cartes, fait fi de cet amour familial et rejette le cadeau en ne reconnaissant même pas la voix de l'enfant : "Tu ne pourrais pas lui couper le caquet à ce sacré machin !" Åke doit éteindre le phonographe, il est définitivement blessé par ce rejet : "Ses yeux s'embuèrent, et tous les visages rouges et ivres qui l'entouraient se mirent à briller comme de la tôle".
Dans la maison de grand-mère est sans doute plus directement autobiographique et tourne autour du silence dans lequel résonnent les souffrances de l’humanité. Dans Les mémoires d’un enfant, il dresse le portrait de son grand-père, extraordinairement dur à la tâche : "Avec le recul, souvent je me dis qu’à cette époque il devait être comme le poète aux prises avec une matière rebelle et sachant qu’en fait cela ne vaut peut-être pas toute la peine qu’il se donne, mais que néanmoins c’est nécessaire, au nom du travail, au nom de la poésie". Et celui de la grand-mère, toujours accueillante aux vagabonds : "Elle possédait quelque chose de très rare : le courage d’exprimer son affection. Lorsque je fus un peu plus âgé et que j’eus plus de discernement, c’est elle qui me fit comprendre d’une façon définitive quelle grande qualité peut être la bonté quand elle n’est empreinte d’aucune hypocrisie, sentimentalité, ni suffisance".
Quant à Tuer un enfant, histoire qui lui fut commandée par l’Association pour la sécurité routière, sa brièveté en fait tout le prix. En trois-quatre pages, on voit le double destin tragique, celui de la petite fille que la mère envoie chercher du sucre chez les voisins d’en face et qui doit donc traverser la route, et celui du conducteur de l’automobile, si content de son bonheur (il emmène sa femme à la mer) : la rencontre de ces deux personnages qui ne se connaissent pas se fera par la violence du choc, l’auto tuant la petite fille, et détruisant la vie aussi du conducteur. Dans Ouvre la porte, Rickard !, une jeune femme en souffrance s’enferme à clé dans sa chambre, tandis que son insouciant mari a emmené des amis, hommes et femmes, à la maison : quel degré de solitude dois-je atteindre pour que quelqu’un l’observe enfin et vienne à mon secours ?" Enfin, Où est mon chandail islandais ? est une nouvelle très noire sur l’alcoolisme d’un homme venu enterrer son père. Déjà il s’était saoulé pour l’enterrement de sa mère, mais au moins, il avait son père pour le consoler. Maintenant, il n’a plus personne.
Rien ne peut restreindre le pessimisme de l'auteur : "La face d’un homme, c’est comme une poignée de porte. Ne serait-ce qu’une simple poignée de baraque, elle doit ressembler à une poignée de porte de banque ou de restaurant. Elle doit toujours se montrer digne, d’une dignité de cuivre, et c’est le devoir d’une femme d’astiquer chaque jour cette dignité pour lui faire retrouver son éclat sous les taches de lâcheté et de désespoir". Il écrit aussi : "Il est des gens qui ne font rien pour être aimés et qui le sont pourtant. On peut constater que les gens vraiment pauvres ont de la peine à se faire aimer". Ailleurs, il dénonce le drame de la pauvreté qui contraint Åke à ne pas montrer l'amour qu'il a pour sa mère : "Le lendemain, elle vint l’attendre devant la grille à la sortie de l’école. Comme tous les enfants pauvres, il avait honte de sa mère et fit d’abord semblant de ne pas la voir".
Un très grand livre.

samedi 26 novembre 2016

26 novembre 2016 : "La condition de l'homme", de Kobayashi


On n’envoie plus, comme au temps de Jean Valjean, les voleurs de pain aux galères. Mais au pays des 360 fromages, on ne badine pas avec les voleurs de chèvre. Pour une petite bûche, un jeune homme de 22 ans, qui n’avait pas mangé depuis trois jours, a été envoyé pour trois mois en prison.
(Cerises, 25 novembre 2016)

La condition de l’homme est sans doute le plus long des films de fiction (si l’on excepte les films à suites du type Star wars) : environ 560 minutes, soit près de 10 heures. Pour la commodité des projections en salle, le film a été divisé en trois parties : Pas de plus grand amour, Le chemin de l’éternité et La prière du soldat.

 
Le film se déroule entre 1943 et 1945 en Mandchourie annexée, colonisée et occupée par l’armée du Japon impérialiste et raconte l’odyssée de Kaki, jeune homme idéaliste. Kaji a accepté d'aller travailler dans une usine sidérurgique de Mandchourie de Manchourie, car, opposé à la guerre, ça devait lui permettre d’être exempté de service militaire et de se marier avec Michiko, qui l’a suivi. Profondément humaniste, il est non seulement farouchement opposé à la guerre, mais aussi à la condition d’esclaves des ouvriers chinois de l’usine, dont il tente d’humaniser le sort. La guerre tournant mal pour le pays, les militaires imposent d'augmenter la production de 20 %, en faisant travailler aussi les prisonniers de guerre. Les militaires mènent la vie dure à Kaji, qui finit par être jeté en prison pour s'être interposé par humanité : on le libère, mais pour l’incorporer dans l'armée. Il y est méprisé, maltraité par ses supérieurs, soumis à des brimades à cause de son humanisme. Il participe à des marches d’entraînement épuisantes, qui entraînent le suicide d’un soldat. Après le 8 mai 1945, le Japon doit de plus se battre contre les soldats russes, nettement mieux armés. La brigade de Kaji est décimée, et il se retrouve avec une poignée de rescapés à essayer de trouver un chemin vers le Sud, sans autre but qu’une fuite éperdue devant l’avance soviétique (et peut-être d’essayer de rejoindre sa femme). Le petit groupe se retrouve au milieu de quelques fuyards, des civils, hommes et femmes, qui s’agrègent à eux. Ils meurent de faim, trouvent un village où il y a encore de la nourriture. Mais ce n’est qu’un feu de paille, et Kaji et son groupe sont faits prisonniers. Dans le camp de prisonniers, Kaji va de nouveau subir des brimades, il finit par s’évader, puis n’en pouvant plus, il se couche dans la neige, le froid et le vent et ne se relève plus.
Le film est donc à la fois une dénonciation de l’impérialisme industrialo-militariste et celle d’un certain idéalisme, celui de Kaji, qui se révèle totalement utopiste dans une période où la réalité se fait aussi bien implacable qu’absurde. Que ce soit dans l’usine, dans l'armée japonaise, dans le camp de prisonniers, les essais de Kaji pour obtenir un meilleur traitement des ouvriers, des soldats et des prisonniers, sont bousculés par la hiérarchie, par la violence des hommes et des événements.
La Condition de l’Homme de Masaki Kobayashi est non seulement le film le plus long ayant connu une large exploitation commerciale, mais c’est un film extraordinaire. Mathieu l’ayant emprunté en dvd à la Bibliothèque universitaire de Talence, nous avons pu regarder cette épopée, très populaire au Japon, tirée d’un roman autobiographique de Junpei Gomikawa non traduit en français (on se demande pourquoi). Sorti en 1959, tourné dans un style très graphique qui combine un noir et blanc magnifique et l'écran large, le film se présente comme un réquisitoire contre l’impérialisme japonais (que j’avais évoqué dans ma critique de L’impérialisme, spectre du XXe siècle, chronique du 2 mars 2014), mais surtout nous interroge sur la nature de l’être humain, sur l’idéalisme et l'humanisme contrecarrés quand la société devient inhumaine (temps de guerre, de famine, d’oppression sociale, de terreur et de torture, de brimades, d’emprisonnement, d’exil et de migration, de racisme et de xénophobie, de prostitution et de viols, toutes choses qu’on voit dans le film, mais au fond la société peut-elle être humaine même en temps "normal" ?) au point que chacun, pour survivre, doit d’opprimé, devenir oppresseur, ou être les deux alternativement ou en même temps. Kaji n’y échappe pas. N’est-ce pas notre cas à tous ? Le titre original, Ningen no jôken, signifie, paraît-il : "la condition qui permet à un individu de devenir un homme digne de ce nom". Il est des situations où cette dignité recherchée n’existe peut-être pas.
Un des plus beaux films que j’ai vus : malgré sa longueur, il est passé comme une lettre à la poste. S’il ressort sur grand écran ou dans un festival de cinéma, j’irai le revoir !