Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

jeudi 18 octobre 2018

18 octobre 2018 : le smartphone et le sens de la vie



...ceux qui manquent de tout et surtout d’amour qui puisse les convaincre qu’ils sont aimables, que leur vie a un sens, que leur vie est nécessaire à la vie, que sans eux qui manquent de tout il manquerait quelque chose à nos vies.
(Yvon Rivard, Le dernier chalet, Leméac, 2018)


La technologie est en train de nous broyer peu à peu : nouveautés électriques ou électroniques de plus en plus nombreuses et de plus en plus sophistiquées (objets de cuisine sans cesse renouvelés grâce au courant électrique, mais où va-t-on mettre tout ça dans nos minuscules cuisines ? objets de déplacements : mono-roues, gyropodes, trottinettes, vélos, scooters, voitures électriques, mais combien de centrales nucléaires supplémentaires va-t-il falloir pour nourrir tous ces engins soi-disant "propres ou verts" ? sans oublier toute la connectique et robotique qui doit bientôt supplanter tout contact humain : consultation médicale, achats et bientôt paiements (disparition de l'argent liquide programmée : boudi, il est temps que je disparaisse), contacts faits de façon virtuelle avec le triomphe du smartphone, dans une fuite en avant énergétique qui laisse pantois le "décroissant" que je suis.

mon minable vélo antédiluvien, vrai dinosaure d'après les jeunes du quartier :
« Quand achetez-vous un vélo électrique, Monsieur ? 
- Quand je n'aurai plus d'énergie musculaire, jeunes gens ! »
 
Tiens, le smartphone, parlons-en. Je vais sans doute me répéter. Je sais que je livre un combat d’arrière-garde, mais c’est ma liberté que je défends. Je n’ai nulle envie d’être connecté en permanence, suivi dans tous mes déplacements privés ou publics, donc espionné (même si je n’ai rien à cacher) et par ailleurs, j’ai besoin du contact humain, mais du vrai, en chair et en os. D’ores et déjà, pour prendre les bus "Macron", on est obligés de passer par internet. Paraît que la SNCF va encore supprimer plus de mille postes d’employés en gare (prétexte : de plus en plus de gens prennent leurs billets avec leur smartphone) : déjà que les agences de voyages sont en voie de disparition, les guichets de gare vont faire de même. C’est une raison de plus que j’aie de me rendre à la gare pour acheter mes billets (même s’ils sont électroniques !). Les gens se plaignent du manque de temps : forcément, quand on passe quatre heures par jour (et je dois être largement au-dessous de la réalité) l’œil rivé sur le smartphone, on manque de temps (je me demande comment font ceux qui travaillent) ! Et c’est ainsi qu’on ne prend plus le temps de lire (il est vrai qu’il faut aimer lire) ni d’aller au cinéma et au théâtre (non, on est plutôt addict aux séries, de préférence américaines, bonjour la colonisation culturelle, qu’on regarde sur le smartphone) ni au musée (il est vrai que ces derniers proposent des visites virtuelles… ah, c’est beau de faire ces visites sur un écran plus petit qu’une carte postale).

et mon portable, qui ne fait que téléphone, pourtant récent :
suis-je ringard, tout de même!!!
 
Et les contacts humains, dans tout ça ? Je ne sais si j’ai déjà raconté la scène suivante qui s’est passée à mon retour de Venise dans le parc en bas de chez moi. Je revenais de faire mes courses du matin, il était à peu près 11 h. Je passe devant le parc de jeux des enfants, parc entouré d’un grillage : il y a des balançoires, tourniquets, toboggans… Il y avait là une vingtaine d’enfants de un à trois-quatre ans et un certain nombre de mamans sur les bancs qui surveillaient ou pas, car huit sur dix étaient plongées dans leur idole du jour, le smartphone, prolongement de leur main (remarquons que ça permet tout de suite d’identifier les gauchères). J’aperçois un gamin qui fait une mauvaise chute en bas du toboggan. Rien de grave, mais il a eu peur et il se met à bramer. Il se dirige vers sa mère, et lui accroche la robe, en continuant à chialer. Elle, qui pianotait en toute innocence, lève la tête et le rabroue de la façon suivante (textuellement) : « Qu’est-ce que tu viens me faire chier, là ? Tu vois pas que je suis occupée ! Va t’amuser et arrête de m’emmerder... »

"Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes, / Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !" chantait Vigny. Pauvres enfants qu’on ne sait plus aimer, livrés à eux-mêmes ou à ces machines modernes : on leur met la télé pour avoir la paix, et dès le plus jeune âge, des consoles de jeux vidéo (qui sont souvent des jeux guerriers, où il s’agit de dégommer l’ennemi). Et on s’étonne après qu’ils aient des difficultés scolaires d’apprentissage, de comportement, de savoir-vivre. Les enseignants ont bien du mérite. Mais, quand on n’a pas envie de s’occuper de ses enfants, on n’en fait pas ! Personne n’est obligé de faire des enfants, surtout en notre temps de surpopulation et de dévastation de la planète. Quel sens de la vie vont-ils découvrir, ces enfants ? Subjugués par les machines électroniques, la publicité et la surconsommation (là aussi, les observer au supermarché, c’est édifiant !), je les vois devenir, au mieux, indifférents aux autres, au pire, violents et destructeurs.
Conclusion : c’est pas demain la veille que je vais acheter un smartphone, j’entre en Résistance !

dimanche 14 octobre 2018

14 octobre 2018 : Que serais-je sans toi ?...


Le bonheur qui arrive : c’est le vent salé qui te frappe au visage, un frémissement qui te parcourt la peau et qui te donne envie d’embrasser tout le monde.
(Eduardo Galeano, La chanson que nous chantons, trad. Régine Mellac et Annie Morvan, Albin Michel, 1977)


Il y a quarante ans, en octobre 1978, après neuf mois de préliminaires (ce qui doit faire sourire les jeunes d’aujourd’hui, soumis à la dictature de l’immédiateté), nous avions décidé, Claire et moi, de vivre ensemble : un week-end, nous allâmes à Toulouse où elle me présenta à ses parents, à sa sœur Anne et à son grand-père, le week-end suivant, à Cère, où je la présentai à mes parents et à mes sœurs. Et, depuis ces jours-là, j’ai pu mesurer pleinement les mots du poète :

recueil d'Aragon d'où est extrait ce qui est devenu 
Que serais-je sans toi, chanté par Jean Ferrat

J'ai tout appris de toi sur les choses humaines

Et j'ai vu désormais le monde à ta façon

J'ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines

Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines

Comme au passant qui chante on reprend sa chanson

J'ai tout appris de toi jusqu'au sens du frisson

Même si j’avais déjà fait quelques voyages (Grande-Bretagne, Pologne, randonnées à pied et à vélo en France), c’est elle qui me donna le virus de voir le monde autrement. Au tout début pour faire connaissance de sa tribu (Haute-Garonne, Aveyron, Gard, Paris), puis pour m’inscrire au marathon de New York en 1979, pour randonner ensemble à vélo (mémorables vacances de1980 et 1981), pour nous "exiler" en Guadeloupe (séjour pendant lequel elle fit un beau voyage au Mexique avec ma collègue Christine, tandis que je gardai notre jeune Mathieu), pour accepter une mutation en Picardie (qui me paraissait tellement loin vers le Nord, et je n'ai rien regretté), pour voyager avec les enfants devenus suffisamment grands en Espagne, en Grande-Bretagne, en Crète, à Malte, en Sicile, aux Pays-Bas, et un peu partout en France, où nous avons rarement passé des vacances au même endroit… Je crois que grâce à nous, ils la connaissent très bien. Dans les années 2000 encore, nous emmenâmes Lucile en Pologne, rendîmes visite à Mathieu en Suède, retournâmes en Crète et visitâmes Madère alors qu’elle était déjà très malade.

J'ai tout appris de toi pour ce qui me concerne

Qu'il fait jour à midi qu'un ciel peut être bleu

Que le bonheur n'est pas un quinquet de taverne

Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne

Où l'homme ne sait plus ce que c'est qu'être deux

Tu m'as pris par la main comme un amant heureux

Certes, j’avais déjà pas mal pratiqué le culte de l’hospitalité, déjà à Angers (avec l'auberge de jeunesse autogérée), puis à Auch (combien de personnes ont dormi chez moi ?). Mais elle le développa avec constance, en Guadeloupe, à Amiens, à Poitiers. Combien de fois nous avons reçu des étudiants étrangers pour les réveillons de Noël et du Nouvel An, à Poitiers ? C’est elle qui répondit à l’annonce d’une association qui recherchait une famille pour héberger des étudiants colombiens pendant l’année scolaire 2007-2008 ; gravement atteinte, elle me poussa à être actif dans cet accueil (qui l’a sans doute aidée à prolonger sa vie et à se sentir encore utile). Et combien de marques d’amitié avons-nous reçues en retour ! Sans compter l'accueil chaque été de Michel, le fils de nos amis polonais...
Depuis, les années se sont accumulées. J’ai renoué en 2012 avec l’association des jeunes Colombiens et l'un d'entre eux, Juan, est venu habiter chez moi pendant un an. Je me suis inscrit sur les sites d’hébergement gratuit Couchsurfing et Warmshowers, ce qui m’a permis de recevoir des hôtes de plusieurs pays (France, Suisse, Pologne, Ukraine, Russie, États-unis, Espagne, Pays-Bas, etc.). J’ai continué à voyager, d’abord sur des cargos, en souvenir de Claire, mais aussi en France et à l’étranger (retour en Guadeloupe et en Pologne, Russie, Maroc, Grèce, Italie, Belgique, Côte d’Ivoire, Suisse, bientôt Madagascar) où j’ai toujours eu l’impression d’être accompagné : et, quand je dis que Claire ne m’a jamais quitté, je sais ce que je dis, et tant pis si "la moindre allusion spirituelle devient incompréhensible" aux yeux du plus grand nombre dans notre monde matérialiste, comme l’écrivait déjà Jean Baudrillard, dans La transparence du mal en 1990 (éd. Galilée). L’être humain n’est pas que matière, il est aussi spiritualité !


Résultat : je ne sais pas ce que c’est que la solitude, celle, tragique, de ceux, jeunes et moins jeunes, qui n’ont pas d’amis, et celle, plus dramatique encore des vieillards, désormais placés à l’écart dans nos sociétés et condamnés à vivre une vie de plus en plus rétrécie, éloignée de leur entourage naturel et fréquemment sevrée d’amitié, sans compter la solitude des migrants. Sans doute, je ne souhaite pas vivre très vieux. Cependant, tant que je peux encore être à l’écoute du monde, être prêt à l’accueil et au partage amical dont je suis capable, je continuerai à suivre les leçons du poète et de Claire, et de répéter : "J'ai tout appris de toi".

mardi 9 octobre 2018

9 octobre 2018 : devant la vie et la mort, la dignité




Apprendre à jouer le jeu, à se fondre dans les exigences, à faire exactement ce qui est attendu, autant de qualités [...] qui relèvent autant de la dissimulation derrière le comportement le plus neutralisé que de l’adaptation indifférente aux moyens.
(Harold Bernat, Le néant et le politique : critique de l’avènement Macron, L’Échappée, 2017)


Aigues-Mortes : la Tour de Constance
Eh bien, me voici de nouveau rentré de voyage, et sans être un explorateur comme Alexandra David-Néel, je dois dire que le voyage continue encore à me former, à me maintenir en forme (à vrai dire, j’ai été mal fichu pendant cette escapade non loin de la Méditerranée, oppressé d’un gros rhume qui m’a rendu peu agréable à mes hôtes, que je remercie d’autant plus) sinon physique, du moins intellectuelle et à faire des rencontres passionnantes lors des conférences et discussions.


Un grand merci au regretté Jean Bec de m’avoir fait découvrir il y a une trentaine d’années sa belle ville d’Aigues-Mortes et connaître la Tour de Constance, haut-lieu de la résistance huguenote aux persécutions du pouvoir royal au XVIIIème siècle ; je me suis vu pris en défaut de connaissance historique, malgré mes études en ce domaine et le roman d'André Chamson, La Tour de Constance, que je n'avais pas encore lu. C’est ainsi que je fis connaissance de Marie Durand, qui y fut détenue pendant 38 ans (1730-1768) pour refus d’abjurer lors des conversions forcées. Il en fallut du courage à ces femmes et à ces hommes (eux, ils étaient envoyés aux galères, cf La Superbe, autre roman d'André Chamson) pour résister et souffrir, car c'eut été tellement plus simple de se fondre dans les exigences et de faire semblant. Oh ! On peut toujours les traiter de "fanatiques" ; je voudrais vous y voir, vous, quand vous êtes chassé de chez vous, que vous perdez vos biens, que votre frère, pasteur, est pendu, votre mari emprisonné aussi, et qu’on vous soumet à la torture psychologique de jouer le jeu et de vous convertir, et aussi bien à la torture physique de la privation de la liberté. C’est une héroïne, et en interrogeant mes amis catholiques ou athées, force est de constater qu’ils ignorent quasiment tout des persécutions des Huguenots consécutives à la Révocation de l’Édit de Nantes par le Roi-Soleil. Une vraie amnésie collective ! Il est vrai qu'on est resté longtemps amnésique sur les pratiques de torture pendant nos sales guerres coloniales, pourtant plus récentes...


On fêtait jeudi dernier à Aigues-Mortes le 250ème anniversaire de sa libération, après trente-huit ans de calvaire. Chrystel Bernat nous fit une superbe lecture-analyse des Lettres de Marie Durand dont une belle édition, Résister, Lettres de la Tour de Constance (que j’ai achetée), vient de paraître aux éditions Ampelos cette année. Lettres que celle qui signait "La Durand", éduquée par son père, et qui n’a jamais été à l’école, marque de sa haute empreinte expressive, aussi bien de spiritualité et de force combative, que par une écriture élégante mais ferme, s’adressant à ses bienfaiteurs (ceux qui l’aident en lui envoyant de l’argent et des colis) ou aussi aux plus hautes personnalités de la région ou de l’État, pour tenter d’obtenir sa libération. La répression est terrible, on meurt beaucoup de froid et d’humidité, de maladies dans ces cachots. Heureusement, il y a un peu de couture, de lecture, principalement de la Bible, et on se réconforte comme on peut, en gardant au cœur l’espérance et la foi. Et il y a la solidarité, celle-là même qu'on voudrait nous interdire de pratiquer avec les migrants : Cédric Herrou, ce "saint" laïque n'est que le continuateur de Marie Durand !


Et samedi, j’ai rencontré aussi des gens fort intéressants, à Montpellier cette fois, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ADMD [Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité], dont je fais partie depuis que Claire y avait adhéré en 2005. Le grand projet de l’Association est qu’une loi soit enfin votée pour nous permettre de moins mal mourir ; car on meurt mal, très mal, en France. L’intervention la plus remarquable fut celle du médecin belge Yves de Locht, auteur de Docteur, rendez-moi ma liberté, qui nous fit part des nombreuses demandes de patients français en fin de vie demandant à venir en Belgique pour qu’on les aide à mourir (trop nombreuses d'ailleurs, car les médecins belges ne peuvent plus faire face), ce qui est légal là-bas, mais interdit chez nous. Comme souvent, sur les questions sociétales (droit de vote des femmes, contraception, IVG, mariage pour tous, PMA, GPA, etc.), la France, poussée par des esprits rétrogrades, a beaucoup de retard. Et la société française est, comme au beau temps de l’interdiction de l'avortement, divisée en deux groupes, les nantis qui peuvent partir à l’étranger (car aller mourir à l'étranger coûte de 5 à 10000 euros), et les autres, qui se débrouillent comme ils peuvent pour mourir après parfois des années de souffrance et de maltraitance médicale : je peux en témoigner pour Claire. Il a fallu que j’insiste lourdement en mars 2009 pour qu’enfin l’hôpital accepte de prendre en considération ses souffrances et ajuste un traitement qui fit qu’elle n’a pas souffert physiquement pendant ses trois derniers mois. Mais la douleur morale devant la dégradation physique était toujours là, et combien de fois (tant qu'elle a pu parler) elle m’a dit qu’elle aurait souhaité qu’on abrège sa vie devenue invivable, une charge pour tout le monde et une croix pour elle ! Le médecin belge m’a galvanisé pour exiger de nos gouvernants une loi sur la fin de vie, avec possibilité en ce qui me concerne de suicide assisté (comme en Suisse) ou d’euthanasie (comme en Belgique et aux Pays-Bas), si ma fin de vie me semble devenir atrocement insoutenable. En tout cas, c’est dans ce sens que je vais rédiger mes directives anticipées !