Le cyclo-lecteur

Le cyclo-lecteur
Photo Juan Camilo Martinez Otálvaro (2013)

samedi 31 mars 2018

31 mars 2018 : des états de plus en plus policiers ?


La seule façon de te sauver toi-même, c’est de lutter pour sauver tous les autres.
(Nikos Kazantzakis, Lettre au Gréco : bilan d’une vie, trad. Michel Saunier, Plon, 1988)

Souvenez-vous de mon "post" du 11 janvier dernier (les cœurs purs) et de l’enthousiasme que m’avait procuré le documentaire Sur la route d’Exarcheia. Une des personnalités intervenant dans le film, et à l’origine avec son association Anepos du fameux convoi solidaire vers la Grèce, n’est autre que Yannis Youlountas, également philosophe, poète, écrivain et cinéaste. Je me suis procuré ses premiers documentaires : Ne vivons plus comme des esclaves (2013) et Je lutte donc je suis (2015) montrent la lutte héroïque du peuple grec, trahi par ses dirigeants, puis étranglé et délibérément appauvri par l’Europe. Après les élections de 2015 qui ont amené la coalition de la gauche radicale Syryza au pouvoir, et alors qu'on pouvait croire que la donne avait changé, la situation a plutôt empiré : le pouvoir en Grèce, comme dans beaucoup de pays d’Europe, n’est en fait désormais qu’un pantin aux ordres des multinationales mondialisées et du FMI, et on voit bien que les élections n’y peuvent rien. Et qu’au contraire, le fascisme (qui ne gênera en rien ces mêmes organisations) pointe partout son nez malodorant.

 
Cependant, certains Grecs résistent, et en particulier dans quelques quartiers d’Athènes (dont le plus emblématique est Exarcheia), de Thessalonique ou de La Canée en Crète. Là, on essaie l’autogestion, la démocratie directe, l’aide aux plus démunis, la solidarité et le partage, ce que confirme son nouveau film, L’amour et la révolution, projeté hier au soir à l’Utopia devant une salle comble. J’ai été déçu de voir la jeune fille à côté de moi passer un tiers de son temps sur son smartphone, mais passons sur ce détail, je m’installerai avec des vieux la prochaine fois !
Et, comme il y avait un stand militant, j’ai acheté le très beau livre de Yannis, Exercheia la noire : au cœur de la Grèce qui résiste (Éditions libertaires, 2014), magnifiquement illustré en noir et blanc par sa compagne Maud. 

 
Pour Yannis, à la suite de la chute du rideau de fer et du mur de Berlin, "L’Europe du totalitarisme financier a reconstruit le mur autrement : entre les riches, toujours plus riches, et les pauvres, toujours plus pauvres". Et c’est la Grèce qui en fait les frais en premier, en attendant que d’autres pays passent aussi à la moulinette (la France bientôt, au train rapide avec lequel on détricote le code du travail et les conquêtes ouvrières ???). En Grèce, "Le capitalisme se démasque brutalement dans la domination absolue des puissants sur une population à genoux et exaspérée" : baisse sévère des salaires et des retraites, paupérisation croissante des classes moyennes, expulsions et mises à la rue de nombreux habitants, chômage massif, enfants qui s’évanouissent de faim à l’école, arrêt de sécurité sociale pour 30 % de la population, suicides en hausse (dans un pays où le taux de suicide était le plus bas d’Europe). "Le 4 avril 2012, un pharmacien à la retraite [Dimitris Christoulas] se suicide publiquement devant le Parlement en laissant une lettre de protestation et d’appel à la résistance armée : Mon âge avancé ne me permet pas de réagir autrement, mais si un compatriote grec avait pris une kalachnikov, je l’aurais soutenu. Je ne vois pas d’autre solution que de mettre fin à ma vie de cette façon digne pour ne pas finir en fouillant dans les poubelles pour survivre. Je pense que les jeunes sans avenir prendront un jour les armes et pendront les traîtres à notre pays Place Syntagma comme les Italiens ont fait avec Mussolini en 1945".
Mais à Exarcheia, quartier d’Athènes d’où est partie le combat contre la dictature des colonels dans les années 70, la résistance se met en place, malgré la police sans cesse menaçante et les affidés d’Aube dorée [les néo-nazis]. Comme écrit Yannis, "Les tyrans ont les yeux braqués sur les poches de résistance qui les menacent. Le temps nous est compté et la vie nous attend". Et c’est une vie formidable qui se met en place : dispensaires gratuits, cuisines sociales pour tous les affamés (Grecs et étrangers, car à Exarcheia, les migrants savent qu’ils sont bienvenus et acceptés), cours gratuits, entraide généralisée, prises de décision en assemblées générales. Ici, plus de supermarchés, finie la culture de la consommation : car "nous sommes des malades qui subissons une cure de désintoxication forcée au départ, mais peut-être salutaire au final". Inévitablement, "La remise en question de nos modes de vie commence à poindre son nez. C’est le point de départ". De toute façon, "Le chômage de masse et les petites retraites entraînent un autre rapport au temps et à l’argent. Non seulement on ne s’ennuie pas, mais en plus on y prend goût. À condition de consommer moins pour moins avoir à travailler et courir partout. Économiser l’argent pour économiser le temps et répartir ses efforts de façon plus désirable". La solidarité, la fraternité, l’amitié fleurissent, et la joie, et les rires, et le désir de s’entraider, de s’occuper des enfants, de ne pas abandonner les vieillards, d’aller manifester en masse au tribunal pour que les juges ne puissent pas prendre les arrêtés d’expulsions.
Au bistrot associatif de Nosotros : "Pas de télé. Pas de journaux de la presse officielle. Pas de radio musicale à animateur décérébré touillant sa soupe imbuvable. Ici, on respire". Et quand il le faut, on va manifester, malgré les "violences et tortures policières" auxquelles "s’ajoutent les sanctions très lourdes de la Justice grecque" (décidément partout la justice se parodie elle-même en se mettant au service des dominants). Et manifester, dans la Grèce de Tsipras, c’est pas simple : "Les gaz lacrymogènes sont déversés comme du napalm. Un masque à gaz dans chaque sac, les manifestants se sont préparés à cette éventualité. d’autant plus que les gaz utilisés par les brigades anti-émeutes sont absolument proscrits en Europe". Il faut le voir pour le croire. Les pantins au gouvernement, petits-enfants de Franco, de Hitler et de Mussolini, ont encore amélioré leurs méthodes : ces robocops suréquipés laissent tranquilles les sbires d’Aube dorée qui s’attaquent aux migrants et à leurs défenseurs : "Bien sûr, il a remarqué que, derrière les militants fascistes, il y avait des policiers à moto, qui ont été pris en photo pour prouver leur collaboration avec le parti Aube dorée. Il sait bien que le fascisme est le petit frère du pouvoir, le pitbull prêt à bondir en cas de besoin".
Car Athènes, c’est aussi "la savane des chasseurs de migrants : rafles policières, persécutions néo-nazies". Le seul lieu tranquille pour les migrants, c’est Exarcheia, où règnent l’égalité, la solidarité, le partage et l’amour. Et Yannis note que "La remise en question est inévitable, même pour les plus récalcitrants, d’autant plus que les néofascismes montent partout en Europe et nous pressent de réfléchir à ce qui nous arrive avant de nous enfoncer dans le pire des cauchemars". Oui, mais tout le monde est-il prêt à se remettre en question ? À agir pour un monde meilleur ? Je crains que le rouleau-compresseur de la mondialisation accompagnée d’une sorte de fascisme policier, qui gangrène déjà largement la majorité de la planète, ne gagne encore du terrain, avec la bénédiction des actionnaires, des évadés fiscaux, des multinationales et hélas, de tous ceux qui s’en satisfont.
En tout cas, après les événements de Barcelone en septembre dernier, ça confirme le tournant policier de nos démocraties qu’on peut encore nommer ainsi, oui, mais pour combien de temps ?

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